Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Abdul Moimême... : Suspensão (Creative Sources, 2011)

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Deux disques et deux plages à chaque fois. Donc : Quatre plages en suspension sur lesquelles évoluent Ernesto Rodrigues (violon, harpe, métronome, objets), Guilherme Rodrigues (violoncelle), Gil Gonçalves (tuba), Nuno Torres (alto), Abdul Moimême (guitare électrique préparée, objets), Armando Pereira (piano-jouet, accordéon), Carlos Santos (électronique) et José Oliveira (percussions).

Un tuba du bout des lèvres, un archet sur une note, un timide piano-jouet, se font entendre l’un après l’autre sous des chapes de nébulosités qu’ils perceront bientôt pour s’être entendus, motivés par les promesses de l’accordéon de Pereira et l’électronique de Santos, sur un brillant assaut. S’ensuit alors une série de revendications, chaque intervenant ou presque réclamant d’être l’autorité derrière laquelle il semble nécessaire de se ranger.

Charmantes, les tergiversations peinent à s’imposer tout à fait et les musiciens décident alors d’incarner leurs expressions : diverses, souvent courtes, presque toujours inquiètes. Les plages du second disque sont minées et les improvisateurs rivalisent maintenant de précautions : l’archet d’Ernesto bourdonne et celui de Guilherme claque, ailleurs des cordes sont frottées. Avec l’exercice, les rivalités s’éteignent. Leurs ambitions perdues sur Suspensão courent toujours.

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Gil Gonçalves, Nuno Torres, Abdul Moimême, Armando Pereira, Carlos Santos, José Oliveira : Suspensão (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 21 juin 2010. Edition : 2011.
CD1 : 01/ 23’58’’ 02/ 24’48’’ – CD2 : 01/ 24’19’’ 02/ 20’08’’
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Nate Wooley, Chris Corsano, C. Spencer Yeh : Seven Storey Mountain (Important, 2011)

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Longtemps affilié au jazz, le trompettiste Nate Wooley est, tout comme quelques-uns de ses partenaires (Matt Bauder ou Fred Lonberg-Holm), un improvisateur inquiet de sons sinon nouveaux du moins changeants. En 2009 en compagnie de C. Spencer Yeh et Chris Corsano, il donnait une suite à un projet personnel appelé Seven Storey Mountain qu’il a inauguré sur disque aux côtés de David Grubbs et Paul Lytton.

C’est-là un aimant en U de taille gigantesque que fabrique le trio – pour les outils : trompette amplifiée et bandes enregistrées, violon et batterie. Qu’il lève délicatement ensuite et dispose afin qu’il attire à lui un maximum de sons hétéroclites. Le magnétisme fait le reste : drones, voix, parasites, lignes d’archets, cymbales, éléments arrachés au décor et même quelques enclumes, forment autour de l’aimant (et sur disque, en conséquence) un amas fantastique prêt à exploser. Et qui explosera…

Chris Corsano, C. Spencer Yeh, Nate Wooley : Seven Storey Mountain (Important)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011
CD / LP : Seven Storey Mountain
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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David Brynjar Franzson : A Guide for the Dead through the Underworld (Carrier, 2011)

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C'est à Berlin en juillet dernier que l'excellent Ensemble Adapter, qui associe musiciens islandais et allemands, a enregistré ce guide, ma foi fort utile, rédigé par le jeune compositeur natif d'Akureyri David Brynjar Franzson à destination du voyageur en partance pour l'underworld. Le vade-mecum en question articule une volée (aérée d'interludes) de pièces concises qu'interprètent, souvent sous la forme de solos ou de duos, rarement en effectif complet, les impeccables Kristjana Helgadottir (piccolo, flûte basse), Ingolfur Vilhjalmsson (clarinette basse), Gunnhildur Einarsdottir (harpe), Marc Tritschler (piano, harmonium) et Matthias Engler (percussion – qui a par exemple récemment contribué au For Philip Guston de Feldman, chez Wergo).

Bien que ledit guide résulte de l'assemblage d'une demi-douzaine de pièces récentes qui recourent à des scénarios, associations, stimulations ou contextes des plus divers, c'est une impression d'homogénéité stylistique et non de dispersion qui se dégage au fil de l'audition. Sens de l'espace et du drame, mais sans l'emphase du pathos, projection acoustique (passons sur les touches électroniques de rigueur) et agilité : ces pages aux belles dynamiques sont vivantes.

David Brynjar Franzson / Ensemble Adapter : A Guide for the Dead through the Underworld (2006-2009) (Carrier)
Edition : 2011.
CD : 01/ Interlude I 02/ The Failure of Surface – Failure I 03/ Interlude II 04/ The Principals of Order 05/ Monday Morning 06/ The Failure of Surface – Failures I & II 07/ The Elimination of Metaphysics (B) 08/ Interlude III 09/ The Rules of Irrelevance 10/ Interlude IV 11/ The Failure of Surface – Failure II 12/ The Closeness of Materials
Guillaume Tarche © le son du grisli

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Stine Janvin Motland, Fred Lonberg-Holm, Ståle Liavik Solberg, Frode Gjerstad : VC/DC (Hispid, 2011)

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Sur VC/DV (pour Voice, Cello, Drums et Clarinet), Frode Gjerstad, Fred Lonberg-Holm et Ståle Liavik Solberg se penchent sur le cas de Stine Janvin Motland, chanteuse chez qui loge une rare pierre de folie qu'ils se sont décidés à extraire.

Coûte que coûte, même : la clarinette entame la perforation tandis que les sifflements et saturations du violoncelle se chargent de faire diversion et les coups défaits du batteur d’endormir tout bonnement la patiente. Motland peut bien tourner de l’œil (un filet de voix le prouve) mais retrouve rapidement ses esprits. Alors, voici la folie de la vocaliste montée sur celles de Gjerstad et de Lonberg-Holm pour faire partout œuvre de spasmes ou de bruits incongrus, toujours de diversité.

Stine Janvin Motland, Fred Lonberg-Holm, Ståle Liavik Solberg, Frode Gjerstad : VCDC (Hispid)
Edition : 2011.
CD : 01/ NBGB 02/ BVFV 03/ CXSX 04/ UBCB 05/ WDED 06/ XZAZ 07/ VCDC
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Talweg : Substance Mort / Hate Supreme (Up Against the Wall, Morthefuckers!, 2011)

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Le Myspace de Talweg est une boutique obscure où l’on trouve de quoi souffler en quelques secondes un immeuble de treize étages. Un petit bout de femme (Erle, à la voix) et un gaillard (Fels, à la batterie) l’animent de leurs échanges corsés. De temps en temps, ils proposent au visiteur d’assister à une représentation de telle ou telle pièce de leur théâtre de la cruauté. Ca peut-être Substance Mort ou Hate Supreme.

Comme Coltrane a chanté l’amour, Talweg crache la haine – c’est bien ce qu’il faut comprendre ? Les disques du duo paraissent sous étiquette « Up Against the Wall, Motherfuckers! » : on est en plein dans le sujet. Dans son micro Erle crie cinq minutes pendant que Fels martèle sa batterie. Ce mur du son est impressionnant et remplace l’immeuble dont je parlais plus haut – c’est un terrible Ground Zero rebaptisé (si je puis dire) Hate Supreme.

Substance Mort, c’est encore autre chose. On assiste à un combat sans merci entre un minotaure enchaîné et un bourreau qui au bout de ses baguettes a disposé des tisons. Au début, le minotaure semble en appeler à son père mais trouve finalement les ressources qui lui vaudront d’être délivré. La bête se fait séductrice (Erle, qui en endosse le rôle, tire des notes aigues qui conviendraient aux sirènes ou joue la petite fille perdue en forêt) et son bourreau (fourbe qui se donne des airs d’exorciste) n’a d’autre choix que de l’exciter encore un peu plus. Les cris qui en sortent sont jubilatoires pour l’un et définitifs pour l’autre. Pour nous, ils sont définitifs et jubilatoires tout à la fois !

Talweg : Hate Supreme / Substance Mort (Up Against the Wall, Motherfuckers! / Metamkine)
Edition : 2011. CD-R.
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Billie Holiday : The Complete Masters 1933-1959 (Universal, 2011)

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Cinq grandes anthologies paraissent ces jours-ci, qui rendent hommage avec exhaustivité et même élégance à l’art singulier de Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, Sydney Bechet et Charlie Parker...

Pour ce qui est d’Holiday, ce sont quinze disques et un livret qui reviennent sur une carrière aussi brève qu’imposante. A quelques titres près – à peine une poignée –, on trouve-là l’intégralité de ses enregistrements pour les labels Commodore, Columbia, Decca et Verve, classés dans l’ordre chronologique. Entre un premier titre enregistré dans l’orchestre de Benny Goodman en 1933 et ceux qu’elle signa en compagnie de la formation de Ray Ellis en 1959, on peut entendre la diva fasciner aux côtés de Teddy Wilson, Lester Young, Roy Eldridge, Charlie Shavers, Benny Carter, Oscar Peterson, Mal Waldron…  A quelques titres près – à peine une poignée –, c’est indispensable.

Billie Holiday : The Complete Masters 1933-1959 (Universal)
15 CD : The Complete Masters 1933-1959 (Universal)
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Daniel Menche : Guts (Editions Mego, 2011)

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Dans le sillage de Ross Bolletter, mais avec une appétit de sonorités furieuses, Daniel Menche interroge sur Guts les possibilités musicales de pianos accidentés. Dans les entrailles des bêtes qu’il a trouvées, il s’agite donc : frottant les cordes sensibles, appuyant là où ça fait mal (restes de touches ou marteaux fatigués), donnant de sévères voire ultimes claques aux carcasses à terre. Inutile de préciser que Menche intervient là moins en instrumentiste qu’en faiseur de sons.

Ses trouvailles ont le bruit de grondements et de crachats, de crissements et de plaintes. Ce qui ne leur interdit en rien d’adopter une forme arrêtée : ainsi les Guts multipliées peuvent être rythmiques sans progresser vraiment (des disques de rythmes, Menche en a enregistrés déjà) ou flirter avec le drone industriel et épais. Passant au hachoir ou à la mitraille l’instrument classique de référence, Daniel Menche anéantit jusqu’au souvenir qu’on gardait de lui.

Daniel Menche : Guts (Editions Mego)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD / LP : 01/ Guts One 02/ Guts Two 03/ Guts Three 04/ Guts Four
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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Scrambled Eggs, “A” Trio : Beach Party at Mirna el Chalouhi (Johnny Kafta’s Kids Menu, 2011)

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Voici de qui sont faites les deux formations à entendre sur Beach Party at Mirna el Chalouhi : Charbel Haber (guitare électrique, électronique), Tony Elieh (basse) et Malek Rizkallaf (batterie) pour Scrambled Eggs : Mazen Kerbaj (trompette, voix), Sharif Sehnaoui (guitare acoustique) et Raed Yassin (contrebasse et voix) pour “A”  Trio. L’enregistrement s’est fait en studio début 2009, qui scelle l’entente possible d’un groupe de post-rock et d’un trio d’improvisateurs inspirés.

Au son de deux pièces longues que sépare un interlude écrit – Koji Kabuto, chanson amusée qui doit autant à Primus qu’à Rashied Taha (le jeune). Sur le morceau-titre, l’association arrange revendications bruitistes et besoins de silences avec habileté. Alors la musique est lente, aride aussi comme doit l’être tout folk en perdition ; ensuite, la voici colossale pour avoir tout à coup cédé aux bruits. Sur l’autre grande pièce, Uninterruptible Power Supply, Scrambled Eggs et “A” Trio mettent en branle une mécanique grinçante mais capable encore d’accorder avec intensité grognements, larsens et inserts hors-normes. Beach Party at Mirna el Chalouhi : où l’on entend l’“A” Trio sous influence tonitruante et Scrambled Eggs sur conseil musical avisé. 

Scrambled Eggs, “A” Trio : Beach Party at Mirna el Chalouhi (Johnny Kafta’s Kids Menu)
Enregistrement : 5 et 6 janvier 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Beach Party at Mirna el Chalouhi 02/ Koji Kabuto (Ya Akruto) 03/ Uninterruptible Power Supply
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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André Goudbeek, Lê Quan Ninh, Peter Jacquemyn : Uwaga (Not Two, 2011)

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Tirant une magie plus subtile et brute que jamais des convergences organiques de ses flux d'énergie, le trio d'André Goudbeek (saxophone alto, clarinette basse), Peter Jacquemyn (contrebasse, voix) et Lê Quan Ninh (percussion) trouvait, sur la scène de l'Alchemia de Cracovie, à l'automne 2008, une aire proche de celle qu'il avait arpentée en studio, trois ans auparavant, avec la pianiste Christine Wodrascka, pour le disque Agiiiir (label Free Elephant).

Au moyen du vol stationnaire ou par l'assaut véritable, on atteint, dans les deux improvisations de ce concert – qui savent déployer leurs mouvements internes et maintenir l'intérêt – cette « autre vitesse » de la vitesse (ou de l'immobilité) qui instaure un espace neuf, où œuvrent, autonomes dans leur entente intime, et l'arc à souder gerbant ses étincelles sur la grosse caisse vibrante, et le saxophone gauche brûlé par son chant qui s'exaspère, et les bobinages électrisant cet arbre qu'on appelle contrebasse. Attention : travail poétique en action !

André Goubeek, Lê Quan Ninh, Peter Jacquemyn : Uwaga (Not Two / Metropolis)
Enregistrement : 2008. Edition : 2011.
CD : 01/ Attention ! 02/ Pasop !
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Ken Vandermark, Tim Daisy : The Conversation (Multikulti, 2011)

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Fluide quand le rythme n’est plus seulement mécanique mais avant tout ouvert à l’aléatoire, la batterie de Tim Daisy ventile la ligne claire qu’elle vient de créer.

Vif mais sans excès, le saxophone ténor de Ken Vandermark milite pour que, sans déchirures, s’unissent les contraires (phrasé foisonnant ici, trait obsessionnel répété à l’infini quelques secondes plus tard) tandis que sa clarinette navigue de Charybde en Scylla (lire : de Jimmy Giuffre en excès fiévreux).

Tous deux puisent au-delà des possibles, délestent le rythme de sa pesanteur, imbriquent des élans jamais rassasiés. Et surtout : dédient cet enregistrement au grand Fred Anderson.

Tim Daisy,  Ken Vandermark : The Conversation (Multikulti / Instant Jazz)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Pasfoto 02/4 North 03/ Impasto 04/ Anthology Moves 05/ Fifty Cent Opera
Luc Bouquet © Le son du grisli

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