Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Spéciale Agitation FrIIteEn librairie : Eric Dolphy de Guillaume Belhommele son du grisli #3
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Karl Naegelen, Eve Risser, Joris Rühl : Fenêtre ovale / The New Songs : A Nest at the Junction of Paths (Umlaut, 2011)

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Karl Naegelen est compositeur. Chercher de nouvelles sonorités, épouser l’illusion sonore, sont au centre de ses recherches. Eve Risser et Joris Rühl sont improvisateurs. La première est pianiste, le second clarinettiste. Tous les trois se sont associés pour cette Fenêtre ovale. Le piano trouva sur son chemin quelques nouvelles préparations : un gros aimant, un vibromasseur, une brosse, du tissu, une perle. La clarinette eut pour partenaire une bassine et une balle rebondissante. Une fois trouvée la notation musicale (signes et pictogrammes), ils fixèrent la forme musicale en n’oubliant pas leur passé d’improvisateurs.

Et les voici maintenant en reconnaissance de cette étrange partition. Et à étrange partition, étrange musique : du bois et des rythmes, des reflets, un unisson, des craquements, des frottements, des accords sourds, des souffles, des obsessions rentrées, un minimalisme statique. Un nouvel alphabet de l’étrange et du pénétrant. Passionnant.

Karl Naegelen, Eve Risser, Joris Rühl : Fenêtre ovale (Umlaut / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ In aquam 02/ Fenêtre ovale 03/ Rondo 04/ Kroum 05/ Tremuli 06/ Etude 1 07/ Iter 08/ Ernst 09/ Khen  10/ Etude 2 11/ Variation sur Ernst 12/ Ombak 13/ Tk
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Au son de compositions signées Eve Risser ou Sofia Jernberg, se meut The New Songs, groupe que composent avec la paire de dames les guitaristes David Stäckenas et Kim Myhr. Faisant fi de quatre talents (pour certains : plusieurs fois) remarqués, la préciosité de l’affaire vire souvent au sérieux quand se mesurent déjà le lyrisme importun de Jernberg et la stérilité des inventions sur instruments préparés. De quoi répondre aux attentes de l’étiquette MFA (Musique française d’aujourd’hui),  qui accouche ici d’un autre disque creux.

The New Songs : A Nest at the Junction of Paths (Umlaut)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : : 01/ Je suis l'épine d'un pin 02/ Reality had a Little Weight 03/ Un carreau blanc 04/ Puff 05/ Fil 1 06/ The Hill
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Ken Vandermark : Mark In the Water (Not Two, 2011)

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Le 29 novembre 2010, seul à l’Alchemia de Cracovie, Ken Vandermark rendait hommage à quelques souffleurs (voir la liste des titres) et à un guitariste (Fred McDowell). Dix moments à retrouver sur Mark in the Water – peut-être celle laissée par Le couteau dans l’eau de Polanski.

Au saxophone ténor, à la clarinette ou à la clarinette basse, Vandermark invente en conséquence : graves épais dédiés à Brötzmann, swing écorché évoquant Coleman Hawkins, construction à angles droits célébrant Anthony Braxton, dérapages volatiles honorant John Carter, graves sourds pliant sous l’autorité d’aigus dignes d’Eric Dolphy, subtil instrument en Si bémol prêchant la paix intérieure de Jimmy Giuffre.

Sur le conseil de Steve Lacy, Vandermark prouve que la nouveauté sort souvent de répétitions en proie à l’accident – maintenant ses efforts, il rappelle d’ailleurs ce que Mats Gustafsson donna sur Windows. En lien avec Joe McPhee, il déroule un hymne recueilli, qui en impose autant que ce jeu de clarinette basse qui, de bruits de clefs en perspectives de sonorités variées, invoque les cordes de McDowell. Après écoute – couplée au souvenir qu’on garde de celle de Furniture Music –, faut-il en conclure que tout solo de Ken Vandermark fait un disque indispensable ?

Ken Vandermark : Mark in the Water (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 29 novembre 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Lead Bird (for Peter Brotzmann) 02/ Dekooning (portrait of Coleman Hawkins) 03/ Steam Giraffe (portrait of Evan Parker) 04/ Personal Tide (portrait of Anthony Braxton) 05/ White Lemon (for Jimmy Giuffre) 06/ The Pride Of Time (for Fred McDowell) 07/ Burning Air (for John Carter) 08/ Future Perfect (for Eric Dolphy) 09/ Soul In The Sound (for Steve Lacy) 10/ Looking Back (for Joe McPhee), tenor sax
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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El Infierno Musical : El Infierno Musical (Mikroton, 2011)

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Sur les mots d’Alejandra Pizarnik, poétesse argentine, Christof Kurzmann a pensé son propre Infierno Musical. Le Prince des Enfers de Bosch, coiffé de son chapeau-chaudron, préside à la rencontre de Kurzmann et d’invités de choix : Ken Vandermark, Eva Reiter, Clayton Thomas et Martin Brandlmayr. L’idée est la même que celle qui anime The Magic I.D. : faire appel à l’imagination d’improvisateurs souvent inspirés pour servir (voire améliorer) des chansons d’une pop expérimentale.

Créateurs d’atmosphères convaincants, ceux-là n’arrivent pourtant pas à contrecarrer les maladresses de Kurzmann : lorsqu’il récite (la prosodie rappelle David Sylvian, Mark Hollis ou David Byrne), sa nonchalance maniérée peine à convaincre ; lorsqu’il dirige, ses arrangements sont souvent naïfs quand ce n’est pas branlants ; ailleurs encore, il installe un folk qui en appelle à la soul ou se contente d’improvisations bridées pour espérer convaincre de l'originalité de son propos. Au-delà de deux ou trois courts moments appréciables, El Infierno Musical évolue loin de toutes fureurs, entre minauderies et fadeur.

El Infierno Musical : El Infierno Musical (Mikroton / Metamkine)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD / LP : 01/ El Infierno Musical 02/ Ashes I 03/ Dianas Tree 04/ Para Janis Joplin 05/ Cold In Hand Blues 06/ Ashes II
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Ezramo : Come Ho Imparato a Volare (Corvo, 2011)

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On se souvient d'Ezramo (dans le civil, Alessandra Eramo, Italienne installée à Berlin) pour Popewaffen enregistré en concert avec Wendelin Büchler, David Fenech, Gino Robair et Argo Ulva, que produisit Corvo Records.

Le même label sort aujourd'hui Come Ho Imparato a Volare (comment j'ai appris à voler). Si l'oiseau Ezramo a pris son envol, elle règle ses mouvements sur ceux de Fenech, par exemple. Amatrice de pop gentille (bien qu'expérimentale et atonale), elle siffle son folklore minimaliste à travers une cithare, un piano, des field recordings et les clochettes de Mama Baer. Parfois on regrette un mélange de voix ou une psalmodie naïve, mais d'autres fois les chansons d'Ezramo trouvent une place au chaud dans un nid grouillant de larves : c'est là que cette pop étange prend tout sa saveur ; là qu'elle touche au coeur en vous le retournant.

Ezramo : Come Ho Imparato a Volare (Corvo Records)
LP : 01/ Come Ho Imparato a Volare
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2011.
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Pharoah Chromium : Electric Cremation (Grautag, 2011)

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Projet d’un certain Ghazi Barakat, transformiste et musicien aus Berlin (je vous conseille une photo où il pose en bas noirs à têtes de mort et bottillons rouges), Pharoah Chromium met les petits plats – dix-huit étranges titres – dans les grands – un double LP – pour sa première production discographique (à l’âge respectable de 46 ans, mes frères) sous ce nouveau pseudonyme. Déjà auteur sous le moniker de Boy From Brazil de la galette Pointless Shoes sortie sur Tigerbeat6 en 2005, notre homme est une figure totalement culte du Berlin des nouvelles années folles, entre dadaïsme électro-pop grinçant et divagations arty pour revue chic et choc.

Collaborateur occasionnel des toujours allumés Stereo Total, notre héros trouve en la structure Grautag Records (dont c’est la troisième sortie) un pendant à ses délires sonores follement éclatés. Manifestement passionné des collages en tout genre, on songe plus d’une fois à un Ghédalia Tazartès propulsé dans une Kosmische galaxie, Pharoah Chromium a divisé son opus en quatre épisodes nettement distincts. Le premier, Atomic, se veut une réflexion sur la catastrophe de Fukushima – après tout, si c’est lui qui le dit. Son élément le plus intéressant est une reprise en… Hébreu d’Elli & Jacno (L’Age Atomique, Suite Et Fin), qu’il confronte à, tenez-vous au slip, à Tim Hecker.

Seconde face de l’ensemble, Feral s’imprègne d’une noirceur très SF. Tel un cheminement zarbi entre Coil et Xela dans les méandres atomiques d’un monde en putréfaction, tendance hôpital explosé aux psychotropes, les cinq versants explosent les canevas – et c’est pas sûr qu’on ait tout saisi à la troisième écoute. Le second vinyle propose une très intéressante vision du krautrock, plus exactement de la Kosmische Musik (Ghost). Débraillée à l’aune du new age, elle fait le saisissant effet d’un Eyes Like Saucers (ou d’une Pauline Oliveros au bandonéon) en total revival Tangerine Dreams – si, c’est possible. Dernière boucle du quarteron, Arabic intègre, on s’en doute, des éléments arabisants, ils sont heureusement nettement plus psychés que clichés. Basé sur des boucles de deux joueurs de saz turco-berlinois, ils lancent un ultime défi hallucinogène des plus réjouissant. Dont acte.

Pharoah Chromium : Electric Cremation (Grautag Records / Souffle Continu)
Edition : 2011.
LP : 01/ Luotasi 02/ Henki 03/ Lipite 04/ Narri 05/ Vantaa 06/ Lauma 07/ Levite
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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John Zorn : Enigmata (Tzadik, 2011)

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Interprétées par un alto et un violoncelle, les compositions d’Enigmata, ici fortifiées par les guitares saturantes de Marc Ribot et de Trevor Dunn, paraitraient-elles si nouvelles ? Quelles tournures prendraient-elles ? Quels seraient les effets et les portées de ces excès soniques ?

John Zorn explique ainsi Enigmata : « c’est une nouvelle musique, une musique au-delà des genres. Ces nouveaux outils ont besoin d’être étudiés ». On peut souscrire à son analyse (après tout, c’est lui – et lui seull – le compositeur de cette oeuvre) mais on peut aussi convoquer certains souvenirs : tel arpège obsessionnel n’a-t-il pas déjà parcouru la guitare de Fred Frith ? Telle saturation n’a-t-elle pas animée une certaine Naked City ? Zorn ferait-il du neuf avec du vieux ? A vrai dire la question est idiote tant cette musique, trop vite rejetée par certains, n’est pas sans atouts : vivacité, nervosité et épaisseur d’une forme, peut-être voilée (ou dévoilée – et c’est peut-être sa seule finalité) par l’instrumentarium proposé ici.

John Zorn : Enigmata (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ One 02/ Two 03/ Three 04/ Four 05/ Five 06/ Six 07/ Seven 08/ Eight 09/ Nine 10/ Ten 11/ Eleven 12/ Twelve
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Bernard Girard : Conversations avec Tom Johnson (AEDAM Musicae, 2011)

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En préambule de ses Conversations avec Tom Johnson, Bernard Girard dresse un fin portrait du compositeur et critique, soulignant l'importance dans son oeuvre de la partition et d'un échange réfléchi avec le public. Les entretiens, eux, suivent le cours d'une vie : étudiant à Yale, Johnson écoute un jour John Cage parler d'art et d'architecture. De son propre aveu, l'homme deviendra compositeur lorsqu'il s'installera à New York, en 1967 – quinze années plus tard, il gagnera Paris.

Après avoir évoqué Morton Feldman, Phill Niblock et Frederic RzewskiJohnson s'attèle à une définition du minimalisme qui souligne ses origines anciennes, sa pluralité féconde (musique répétitive, de bourdonnement, d'ameublement, de bruitage ou encore de silences – toutes différences étant de subtilités) et une traversée de l'Atlantique qui lui assurera de belles transformations (importance d'Eliane Radigue).

Pour ce qui est de son oeuvre musical, Johnson explique son intérêt pour les mathématiques et révèle son attachement à la note (moins soumise à modification que le son) quand Girard traite dans le détail de ses grands ouvrages (oratorio, opéra...) – étude que complètent deux textes sur l'art de Tom Johnson signés du mathématicien Franck Jedrzejewski et du musicologue Gilbert Delor. Du premier, citer un extrait : « Cage avait donné un premier tournant à la musique minimale. Tom Johnson lui en a donné un autre, en utilisant des structures algébriques. » Soulignant le rôle essentiel joué par Johnson dans l'histoire de la musique contemporaine, l'affirmation ne doit pas occulter la liberté et la fantaisie qui animent son art depuis plus de quarante ans.

EXTRAITS >>> Conversations avec Tom Johnson

Bruno Girard : Conversations avec Tom Johnson (AEDAM Musicae / Souffle Continu)
Livre.
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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The Necks : Mindset (ReR, 2011)

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La force de The Necks est de savoir tourner en boucles sur des morceaux qui avancent dans une autre direction que celles que ces boucles conseillent. Sur Mindset, leur seizième, deux nouveaux titres montrent que cette force oeut faire effet de différentes façons.  

Sur le premier, le piano (Chris Abrahams) emboîte le pas à l’association de la contrebasse (Lloyd Swanton) et de la batterie (Tony Buck) : le power trio profite de son expérience et de ses expériences (minimalisme vs jazz vs rock) pour tailler dans le filet un beau morceau bruitiste et répétitif. Sur le second, The Necks va lentement & fait plus de cas du silence et de l’électronique. Cette fois c’est la basse qui se fait attendre. Mais lorsqu’elle arrive, un riff de batterie la soutient et un sifflement nous fait comprendre que le trio bout véritablement. A ce point que Daylights devient rapidement un mélange de jazz et de post-rock charismatique, qui dépasse de loin toutes les tentatives du Chicago Underground.

The Necks : Mindset (ReR / Orkhêstra International)
Edition : 2011.
CD / LP : 01/ Rum Jungle 02/ Daylights
Pierre Cécile © le son du grisli

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Trevor Watts, Veryan Weston : 5 More Dialogues (Emanem, 2011)

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Dialogues ou mimétisme ? Cette manière qu’ont Trevor Watts et Veryan Weston d’arpenter les mêmes régions soniques, les mêmes déviations, les mêmes consonances-dissonances interroge. Et éblouit.

Dans ce royaume où le repos n’est qu’accessoire, nous assistons à une vive organisation de la forme. Une forme sans le souci du résultat car fondée sur un point d’appui essentiel : la confiance. Ainsi, quand se raccordent les aigus d’un soprano et les stridences du piano, quand alto et clavier torsadent des sentiers rocailleux, ce sont bien deux esprits possédés – et qu’aucun exorcisme ne pourra calmer ou stopper – qui nous parlent.

Dix ans après leur premier enregistrement en duo, l’aventure continue. Pourvu que ça dure !

Trevor Watts, Veryan Weston : 5 More Dialogues (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ cuTWOrm 02/Exchanged Frequencies 03/ rooTWOrm 04/ Frequent Exchanges 05/ flaTWOrm
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

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Alan Shorter : Orgasm (Verve, 1969)

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Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

L’urgence dans son absolue nécessité – droit devant. Sans tergiverser – zéro compromis ni complaisance d’aucune sorte. Une urgence que véhicule ici l’ombilic trompette / bugle. Alan Shorter parle d’excrétions, de sécrétions, de lignes d’énergie dont les sinuosités mélodiques demeurent primordiales : ce sont même elles qui aboutissent au climax.

Alan Shorter paraît curieux de tout. Au point que le vocable Great Black Music ne le satisfasse guère en ce sens qu’il n’englobe pas assez de possibles. Alan Shorter n’a joué que de la « Nouvelle Musique » qu’il disait Transcendante ou Universelle, et d’essence spirituelle. Nouvelle Chose envisagée comme une expérience orgasmique, d’où le titre du premier album en qualité de leader, dans lequel se mêlent des forces que son auteur dit « premières » plutôt que primaires.

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Difficile à rassasier, la curiosité obsessionnelle de ce musicien faisait la différence. Tout comme sa soif de création assimilée à un « venin familier », « accueilli avec joie », et qui stimulait jusqu’à sa sexualité ! Alan Shorter croit en ce qu’il fait, sans partage – exigeant. Et nous demande d’en faire de même. Sur disque Alan Shorter dévoile sa part d’ombre au grand jour : d’abord avec Marion Brown, ensuite sous la houlette d’Archie Shepp, que ce soit sur Four For Trane entre autres, ou le temps de deux disques publiés par le label America, et qui pourraient bien avoir été financés grâce au succès rencontré en France par le groupe Creedence Clearwater Revival, hébergé sous la même enseigne. Alan fit aussi partie du Full Moon Ensemble au Festival du Jazz d’Antibes. Il a partagé le pupitre des trompettes du Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva. Et pour Shandar, il a enregistré aux côtés de François Tusques, à l’époque où cette maison indépendante sortait Dashiell Hédayat et La Monte Young.

Alan est le frère aîné de Wayne Shorter. Wayne a joué avec Miles ; et un critique anglo-saxon a parlé d’Alan comme d’un « Miles free ». Ensemble Alan et Wayne n’ont enregistré qu’un morceau, en 1965 : « Mephistopheles », pierre angulaire de l’album The All Seeing Eye. Albert et Don Ayler, saxophone et trompette... Wayne et Alan Shorter de même… Destinées voisines. Wayne Shorter enregistra un Schizophrenia a priori prophétique : le tempérament d’Alan, aux dires de ceux qui l’ont connu, était imprévisible.

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A Newark, où le batteur Rashied Ali présent sur Orgasm a également résidé, les jeunes frères Shorter – remarqués au sein des formations de Nat Phipps et Jackie Bland – sont déjà promis à un bel avenir. Bien après, Alan résida cinq ans en Europe où sa réputation le devançait. Dans Digging, le poète et critique Amiri Baraka raconte que Wayne lui a confié que Miles accusait Alan de le copier, et vice-versa. Wayne jouera avec Miles. Et à dire vrai Miles trouvait Alan réellement singulier.

La tension inhérente à Orgasm est née de séances conflictuelles, expliquant que ce disque ait été enregistré avec deux rythmiques : d’abord Reggie Johnson et Muhammad Ali ; puis, en remplacement, Charlie Haden et Rashied Ali, frère de Muhammad selon qui le producteur Esmond Edwards n’était pas à la hauteur – trop de prises inutiles quand la première était la bonne…

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Orgasm rappelle quelque peu Togetherness de Don Cherry, ou les Grachan Moncur III sur Blue Note. Par rapport à Don Cherry, la présence de Gato Barbieri et Charlie Haden n’est probablement pas étrangère à pareil ressenti ; Amiri Baraka quant à lui évoque Ornette Coleman. Les climats angoissés d’Orgasm ne sont pas très différents, non plus, de l’ambiance globale que dégage One Step Beyond de Jackie McLean, sur lequel figure d’ailleurs un morceau fort justement intitulé « Ghost Town », et, surtout, « Frankenstein » : Alan Shorter aimait les films d’épouvante, et plus particulièrement les Dracula et Frankenstein – drôle de hasard…

Jacques Bisceglia, qui connaissait bien Alan Shorter, a perdu sa trace après le printemps 1974 et sa prestation à Genève en compagnie du pianiste Narada Burton Greene. En 1971 est sorti le second et dernier opus d’Alan, enregistré un an auparavant : Tes Esat, véritable saut dans le vide dans lequel sont entraînés Gary Windo, Johnny Dyani et Rene Augustus

…Avant disparition soudaine au pays des ombres.

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