Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Alan Shorter : Orgasm (Verve, 1969)

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Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

L’urgence dans son absolue nécessité – droit devant. Sans tergiverser – zéro compromis ni complaisance d’aucune sorte. Une urgence que véhicule ici l’ombilic trompette / bugle. Alan Shorter parle d’excrétions, de sécrétions, de lignes d’énergie dont les sinuosités mélodiques demeurent primordiales : ce sont même elles qui aboutissent au climax.

Alan Shorter paraît curieux de tout. Au point que le vocable Great Black Music ne le satisfasse guère en ce sens qu’il n’englobe pas assez de possibles. Alan Shorter n’a joué que de la « Nouvelle Musique » qu’il disait Transcendante ou Universelle, et d’essence spirituelle. Nouvelle Chose envisagée comme une expérience orgasmique, d’où le titre du premier album en qualité de leader, dans lequel se mêlent des forces que son auteur dit « premières » plutôt que primaires.

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Difficile à rassasier, la curiosité obsessionnelle de ce musicien faisait la différence. Tout comme sa soif de création assimilée à un « venin familier », « accueilli avec joie », et qui stimulait jusqu’à sa sexualité ! Alan Shorter croit en ce qu’il fait, sans partage – exigeant. Et nous demande d’en faire de même. Sur disque Alan Shorter dévoile sa part d’ombre au grand jour : d’abord avec Marion Brown, ensuite sous la houlette d’Archie Shepp, que ce soit sur Four For Trane entre autres, ou le temps de deux disques publiés par le label America, et qui pourraient bien avoir été financés grâce au succès rencontré en France par le groupe Creedence Clearwater Revival, hébergé sous la même enseigne. Alan fit aussi partie du Full Moon Ensemble au Festival du Jazz d’Antibes. Il a partagé le pupitre des trompettes du Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva. Et pour Shandar, il a enregistré aux côtés de François Tusques, à l’époque où cette maison indépendante sortait Dashiell Hédayat et La Monte Young.

Alan est le frère aîné de Wayne Shorter. Wayne a joué avec Miles ; et un critique anglo-saxon a parlé d’Alan comme d’un « Miles free ». Ensemble Alan et Wayne n’ont enregistré qu’un morceau, en 1965 : « Mephistopheles », pierre angulaire de l’album The All Seeing Eye. Albert et Don Ayler, saxophone et trompette... Wayne et Alan Shorter de même… Destinées voisines. Wayne Shorter enregistra un Schizophrenia a priori prophétique : le tempérament d’Alan, aux dires de ceux qui l’ont connu, était imprévisible.

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A Newark, où le batteur Rashied Ali présent sur Orgasm a également résidé, les jeunes frères Shorter – remarqués au sein des formations de Nat Phipps et Jackie Bland – sont déjà promis à un bel avenir. Bien après, Alan résida cinq ans en Europe où sa réputation le devançait. Dans Digging, le poète et critique Amiri Baraka raconte que Wayne lui a confié que Miles accusait Alan de le copier, et vice-versa. Wayne jouera avec Miles. Et à dire vrai Miles trouvait Alan réellement singulier.

La tension inhérente à Orgasm est née de séances conflictuelles, expliquant que ce disque ait été enregistré avec deux rythmiques : d’abord Reggie Johnson et Muhammad Ali ; puis, en remplacement, Charlie Haden et Rashied Ali, frère de Muhammad selon qui le producteur Esmond Edwards n’était pas à la hauteur – trop de prises inutiles quand la première était la bonne…

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Orgasm rappelle quelque peu Togetherness de Don Cherry, ou les Grachan Moncur III sur Blue Note. Par rapport à Don Cherry, la présence de Gato Barbieri et Charlie Haden n’est probablement pas étrangère à pareil ressenti ; Amiri Baraka quant à lui évoque Ornette Coleman. Les climats angoissés d’Orgasm ne sont pas très différents, non plus, de l’ambiance globale que dégage One Step Beyond de Jackie McLean, sur lequel figure d’ailleurs un morceau fort justement intitulé « Ghost Town », et, surtout, « Frankenstein » : Alan Shorter aimait les films d’épouvante, et plus particulièrement les Dracula et Frankenstein – drôle de hasard…

Jacques Bisceglia, qui connaissait bien Alan Shorter, a perdu sa trace après le printemps 1974 et sa prestation à Genève en compagnie du pianiste Narada Burton Greene. En 1971 est sorti le second et dernier opus d’Alan, enregistré un an auparavant : Tes Esat, véritable saut dans le vide dans lequel sont entraînés Gary Windo, Johnny Dyani et Rene Augustus

…Avant disparition soudaine au pays des ombres.

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Nate Wooley : The Almond, [8] Syllabes, Amplified Trumpets, Trumpet/Amplifier...

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wooley_the_almondNate Wooley : The Almond (Pogus, 2011)
Voici donc Nate Wooley parti à la recherche de sons rares, troublants pourquoi pas : le 24 avril 2010, il enregistrait à la trompette et à la voix cette Almond de qualité. Les deux instruments s’y passent un relai lourd de significations qu’harmoniques, sifflements, drones et ronflements se disputent. La voix est de fausset, la trompette d’endurance : leur union d’un minimaliste joliment perturbé.

wooley_syllabesNate Wooley : [8] Syllabes (Peira, 2011)
Enregistré le 18 août 2011, [8] Syllabes est un autre ouvrage de trompette et de vocalises. Wooley y dit les tremblements légers du souvenir de notes longues et rythmées (silences et interventions véhémentes se succèdent) avant de faire tourner un motif de quatre notes que l’écho finira par avaler. Les syllabes promises varient donc, dévient même au gré des intentions.

evans_wooleyPeter Evans, Nate Wooley : Amplified Trumpets (Carrier, 2011)
Les trompettes amplifiées sont celles de Nate Wolley et Peter Evans, qui s’amusent de la situation. Le duo joue de feedbacks ou d’interventions brèves, dompte un larsen ici, glisse sur proposition bruitiste ailleurs. Il peut encore faire œuvre de déflagration, modulation ou saturation, avant d’investir avec la même impatience un atelier de frappe inspirant : dans lequel il refermera l’exercice.  
 
jeremiah_cymermanJeremiah Cymerman : Fire Sign (Tzadik, 2011)
Sur Fire Sign de Jeremiah Cymerman – clarinettiste et électronicien inquiet d’atmosphères ombreuses –, Wooley est deux fois convoqué. D'abord, Collapsed Eustachian l'oppose à Peter Evans : coups de trompettes et de machines suivis d'une paix établie sur une électroacoustique plus expérimentale. En sextette (avec Cymerman, Sam Kulik, Christopher Hoffman, Tom Blancarte et Harris Eisenstadt), il suit les méandres de Burned Across the Sky, ballade répétitive et profonde que corsète l’archet de violoncelle.

wooley_trumpet_amplifierNate Wooley : Trumpet/Amplifier (Smeraldina-Rima, 2011)
En 2007 et 2009, Wooley faisait déjà seul oeuvre de cuivre et d’électricité. Trumpet/Amplifier, d’appeler les travaux de The Almond tout en leur promettant une résonance au son de nonchalance et d’abstraction conjuguées. Révélateur.

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Attilio Novellino : Through Glass (Valeot, 2012)

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C’est le deuxième disque d’Attilio Novellino, qui est un jeune artiste sonore italien qui jusque-là m’était inconnu. De courtes recherches m’apprennent qu’il joue dans des groupes qui ont pour noms Un vortice di bassa pressione et Sentimental Machines, que l’on entendra (peut-être) un jour…

Sa musique, maintenant. Au début, on pense au Rafael Toral des débuts ou à Fennesz en embarquant sur des tapis volants aux distorsions compactes. On traverse des zones sensibles, des orages électriques, on entend des sirènes, on croise des spécimens (un Ex Butterfly est-il un papillon mort ?). Des basses et des guitares, superfétatoires, font perdre un peu de leur superbe aux drones électroniques, mais ce n’est pas bien grave, le tapis tient la route. Et cette route nous ramène au Toral des débuts ou à Fennesz. Donc : pas forcément original, mais tout à fait acceptable…

Attilio Novellino : Through Glass (Valeot Records)
Edition : 2012.
CD : 01/ A Footpath for Night Dancers 02/ Sirens 03/ Through Glass 04/ Ex Butterfly 05/ Her Red Shoes 06/ After You've Had a Life 07/ Snapshot of a Loss 08/ Yosemite's Night Sky 09/ Llyria 10/ Amber Alert
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Interview de Sylvie Courvoisier

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Pour avoir quitté Lausanne pour New York à la fin des années 1990, la pianiste Sylvie Courvoisier a multiplié les projets inspirants en collaboration avec John Zorn, Ikue Mori ou encore Mark Feldman, violoniste de mari avec lequel elle emmène un quartette qui donnait l’année dernière encore des preuves de sa bonne santé au son d’Hôtel du Nord. Occasion de revenir sur la discographie d’une pianiste qui à l’invention tenace…

SAUVAGERIE COURTOISE

C’était mon premier CD. J’étais très jeune. Les compositions pour ce quintet étaient assez naïves. C’est une jeune femme qui écrit ces compositions... Je n’entends pas mon côté répertoire classique car, à l’époque, j’étais très influencé par Monk et le jazz. Je n’étais pas encore influencé par Cecil Taylor, ça viendra plus tard. J’essayais d’avoir un toucher de piano très dur, chose que j’ai totalement abandonné par la suite. A l’époque, j’essayais de ne pas jouer avec un toucher  classique.

Vous aviez un cursus classique ? Oui, mais je venais d’arrêter le Conservatoire. J’étais un peu en rébellion contre la musique classique.

Comment était la scène suisse romande du jazz et des musiques improvisées ? À Lausanne, au début des années 90, Daniel Bourquin et Léon Francioli jouaient du free jazz et c’était presque tout pour la musique totalement improvisée dans ma ville. Il y avait une scène jazz standard à Lausanne, mais très peu de chose dans la scène improvisée ou avant-garde. A l’époque, j’ai joué  avec Daniel en duo. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup influencé mais il n’y avait pas de communauté. C’est souvent  le cas dans les petites villes  en Europe. A New York, c’est différent car il y a une communauté de musiciens selon la scène à laquelle tu appartiens. Aujourd’hui, c’est différent à Lausanne car il y a beaucoup de musiciens travaillant dans l’avant-garde ce qui n’existait pas avant. J’étais assez isolée. Lorsque j’avais 16 et 17 ans, je faisais Sienna Jazz en Italie en été où je restais un mois pour apprendre le jazz.

COURVOISIER - GODARD

En 1994, j’ai reçu une carte blanche au Mood’s de Zürich et j’ai invité Michel qui m’a ensuite invitée dans son quartet. Nous avons fait quelques concerts et grâce à l’intermédiaire de Michel, j’ai rencontré Pierre Charial. J’ai enregistré deux disques avec Pierre Charial et nous avons crée Ocre de Barbarie en concert au théâtre de Vidy. Nous avons commencé avec le poème symphonique de Ligeti pour cent métronomes. J’ai passé beaucoup de temps à Paris – je ne tournais pas beaucoup – à faire des trous manuellement dans les cartons avec Pierre. C’était vraiment de la musique artisanale...

Y-avait-il de l’improvisation dans ce groupe ? Pas vraiment pour Pierre, même s’il y avait quelques cartons graphiques. Les autres musiciens et  moi improvisions sur des grilles, des motifs...

DUOS

Quelle est votre conception du duo ? Le duo, c’est très agréable. C’est un dialogue. C’est une chose très directe. J’ai rencontré Mark Feldman en 1995 au Jazz Meeting de Baden Baden. Nous étions douze musiciens et il m’a proposé de jouer en duo. Nous avons enregistré pour la radio et avons conservé quelques thèmes pour notre premier enregistrement. Et ce duo existe encore aujourd’hui. J’ai travaillé aussi en duo avec Lucas Niggli qui est de six mois mon aîné. On faisait Sienna Jazz tous les deux. Pour le duo avec Mark Nauseef, j’écoutais Stockhausen et Nancarrow. Je crois que cela s’entend.

Comment avez-vous abordé les compositions de John Zorn pour votre duo avec Mark Feldman ? Les deux CD sont différents. Le premier était sur le Masada Book 1 et le second sur le Masada Book 2 « Book of Angels ». Les thèmes de John,  c’est souvent trois ou quatre lignes de partitions... c’est à nous de faire les arrangements. John nous a laissé carte blanche. Il n’est venu qu’à l’enregistrement. Le premier était un peu plus classique. Pour le second, les thèmes étaient un peu moins harmoniques. Nous avons beaucoup tourné en duo et jouons dans le Masada Marathon.

Pouvez-vous nous parler du disque Deux Pianos avec Jacques Demierre ? Jacques était mon professeur de piano quand j’avais vingt ans. Nous avons enregistré un premier disque intitulé TST (Tout Sur le Tout). C’était le groupe de Jacques. Il y avait un piano et un keyboard. Je jouais de l’orgue. Il y avait un batteur de rock. C’était une musique étrange et intéressante, à moitié écrite à moitié improvisée. Plus tard, nous avons créé un duo de piano, libre. Ce qui est bizarre c’est que Jacques, à l’époque et pour l’enregistrement de notre CD en duo, ne jouait presque pas du piano préparé alors que moi j’en jouais beaucoup. Maintenant c’est le contraire : chaque fois que je le vois, il est toujours à l’intérieur du piano.

TRIOS, QUARTETS, QUINTET

Passagio, Mephista et Alien Huddle, trois trios de musiciennes, un hasard ? Ce sont des amies. Mephista c’est le groupe le plus régulier des trois. Nous avons fait une seule tournée avec Passagio il y a une dizaine d’années alors qu’avec Mephista nous avons tourné plusieurs fois et nous jouons toujours ensemble. Mephista, c’est un peu la continuation de mon travail avec Mark Nauseef. La combinaison est assez magique. C’est un groupe à découvrir live.

Comment se place le piano face aux electronics d’Ikue Mori ? Face aux electronics, le piano préparé va très bien. Ikue joue des electronics comme d’un instrument. Avec des cordes, je joue peu le piano préparé. Dans Mephista, il y a trois percussionnistes.

Quelle est la genèse d’Abaton ? Abaton fut l’envie d’écrire des pièces plus « contemporaines ». Manfred Eicher m’avait demandé de faire un CD en 2003 et l’idée du trio de cordes lui a plu. On avait deux jours d’enregistrements à Oslo. Le premier jour, nous avons enregistré mes compositions. J’étais alors très influencé par Sofia Gubaidulina, Ligeti, Alfred Schnitke et Olivier Messiaen. Il n’y a pratiquement aucune improvisation dans ces pièces. Puis, Manfred nous a suggéré de faire des petites improvisations pour glisser entre les longues compositions. C’est ce que nous avons fait le second jour. Finalement, il y en avait tellement que Manfred nous a proposé de faire deux disques : le premier avec les pièces écrites, le second avec les pièces improvisées.

Quelques mots sur Lonelyville ? J’ai essayé de réunir les concepts de Mephista et Abaton. J’avais envie d’intégrer ces deux esthétiques et, aussi, ajouter un petit côté jazz. Il y a ici une synthèse de toutes mes influences. J’aime beaucoup le fait d’avoir dans un même groupe des musiciens européens et américains.

Et sur Hôtel du Nord ? Il y a la conscience du jazz mais nous essayons de faire autre chose. Il y a moins de solos, nous essayons de trouver d’autres pistes. Il n’y a pas de notion de soliste ou d’accompagnateur. Il n’y a jamais de ligne de basse, le batteur peut être mélodique…

LE SOLO

Vous n’avez enregistré qu’un seul disque solo (Signs & Epigraphs). Pourquoi ? John Zorn m’a demandé d’enregistrer en solo en 2006. J’ai composé des études pour piano solo dans le but d’améliorer ma technique. Apres cet enregistrement, j’ai beaucoup tourné en solo et j’ai fait un spectacle « Lueurs d’ailleurs » avec les photos et films de Mario del Curto sur des artistes d’art brut. J’ai pu développer ces pièces qui sont devenu un peu mon langage personnel – j’utilise  même certains extraits de ces pièces dans le spectacle d’Israel Galvan.

LA CURVA avec ISRAEL GALVAN & INES BACAN

Comment avez-vous rencontré Israel Galvan ? Grâce à des amis, Yves Ramseier, Carole Fiers et le directeur du théâtre de Vidy, René Gonzalez. J’avais vu un de ses spectacles au théâtre de Vidy à Lausanne, La Edad de Oro, que j’avais beaucoup aimé, et l’ai rencontré à ce moment-là. Puis, il est venu à New York, m’a contacté et m’a proposé de travailler avec lui sur un nouveau projet. Nous avons répété trois jours à Séville fin octobre 2010 puis en décembre 2010, nous avons fait la création de « La Curva » au théâtre de Vidy pendant dix jours. A Lausanne, on modifiait le spectacle tous les jours.

Comment avez-vous travaillé avec Israel ? Qui propose les idées ? Israel nous montre ses pas. Il me raconte l’histoire, ce qu’il veut dire et moi je lui propose des musiques. Ines Bacan est immuable, elle chante ses chansons et c’est à nous de trouver ce que nous allons faire autour. Ce n’est pas toujours évident avec le piano car elle chante en quart de ton.

LE JAZZ, L’IMPROVISATION, LA MUSIQUE CONTEMPORAINE

Que reste-t-il du jazz dans ce que vous jouez aujourd’hui ? La pulsion, un sens rythmique, une certaine énergie. Je pense qu’il est important de connaître le jazz pour improviser. Il y a une certaine urgence dans le jazz que ne connaissent pas les musiciens classiques. Mon père est pianiste de jazz amateur. J’ai ce passé du jazz en moi. C’est une musique que j’ai beaucoup écouté, que ce soit Mary Lou Williams, les big-bangs, Count Basie, le be-bop. Et j’adore la musique contemporaine. J’ai ces deux pôles en moi.

Comment analysez-vous votre progression par rapport à vos premiers enregistrements ? Au début, je composais des thèmes rigolos. On se marrait. On avait vingt-cinq ans. Aujourd’hui j’en ai quarante-deux. C’est différent. C’est l’âge qui veut ça ! Je travaille toujours le piano. J’aime le piano. Au début, j’étais agressive. Aujourd’hui, même si je le suis parfois encore, j’aime avoir un beau son. J’ai un grand respect pour le piano. C’est un instrument que j’adore. Pour rien au monde, je ne voudrais jouer d’un autre instrument. Je prends des cours avec Edna Golandsy qui est une grande pianiste. Actuellement, je travaille les Variations Goldberg. J’ai une très grande conscience du toucher et du son du piano. Je vis à New York et ce qui est bien dans cette ville, c’est que tu peux rencontrer des professeurs fantastiques, exceptionnels.

Vous enregistrez rarement live, pourquoi ? Je préfère le studio. Je pense qu’il y a beaucoup  des disques live mal enregistrés... Je veux un très bon ingénieur du son, sinon ça ne sert à rien de faire un disque. J’ai une très bonne stéréo à la maison et ça m’énerve quand j’achète des disques de mauvaise qualité. Mon premier disque était live mais j’étais jeune. Heureusement la radio qui l’a enregistré a fait un bon boulot. En live, souvent le son est mauvais. Le MP3 n’arrange pas les choses. On masterise à fond, on met beaucoup d’aigus. Je me bats toujours pour avoir une grande dynamique. J’essaie de faire des disques pour des gens qui ont encore de bonnes stéréos... Beaucoup de labels, parce que c’est moins cher, font des enregistrements live. C’est un peu la fin des studios, des ingénieurs du son… De toute façon, à cause des copies et du téléchargement, les disques ne se vendent plus.

Quel projet enregistrez-vous en priorité ? Je ne veux surtout pas saturer le marché. Faire un ou deux CD par année me suffit. John m’a demandé d’enregistrer un trio avec basse et batterie. Depuis deux ans je compose, j’y pense. Je prends mon temps.  

Y-a-t-il des formations que vous n’avez pas enregistrées et dont vous regrettez l’absence ? Nous avons tourné mais pas enregistré avec le quartet de Yusef Lateef. Je le regrette. Ocre de Barbarie, j’aurais bien aimé l’enregistrer aussi.

Quels sont vos projets ? Un nouveau disque en duo avec Mark Feldman, le trio avec basse et batterie dont je vous parlais tout à l’heure, et un nouveau quartet avec Mark. Et en tant que sideman toutes les formations de John Zorn (Cobra, Femina, Dictée, Improv Group et Masada Marathon) ; le quartet de Yusef Lateef ; le quintet d’Herb Robertson avec Tim Berne, Tom Rainey, Mark Dresser et le trio collectif avec Vincent Courtois et Ellery Eskelin...

Sylvie Courvoisier, propos recueillis à Nîmes le 20 janvier 2012.
Luc Bouquet © Le son du grisli.
Photos : Tiffany Oelfke & Peter Gannushkin.

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Aleks Kolkowski, Ute Wassermann : Squall Line (Psi, 2011)

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A la St Peter’s Church, le 15 juillet 2009, Aleks Kolkowski avait apporté toute la panoplie des Stroh Instruments (violon, alto, violoncelle) ainsi que cylindres de cire et scie musicale. Ute Wassermann n’avait sur elle qu’appeaux et ses propres cordes vocales.

Quatorze courtes improvisations furent enregistrées ce jour-là. Quatorze perles frôlant l’inouï et l’insensé. S’échappant des carcans soniques habituels, la voix brise et craquelle l’espace. Aucune insistance sur la matière ici mais un déplacement de souffle sidérant. Soit aller du point A au point B en modulant et explorant, sans ménagement, chaque micro-ton. Plus sobre sur ses instruments à pavillons mais malmenant comme jamais sa scie musicale, Aleks Kolkowski racle l’acier au plus près du désagréable. Tordant son instrument jusqu’à la rupture, il relève, haut-la-main, le défi des dialogues tendus, périlleux. A l’arrivée : un dialogue sans concession. Âpre et magnifique.

Aleks Kolkowski, Ute Wassermann : Squall Line (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Skvala 02/ Sudestada 03/ Squamish 04/ Weibe bö 05/ Boorga 06/ Pamperos 07/ Polar Low 08/ Blunk 09/ Bow Echo 10/ Bayamo 11/ Brubru 12/ Nor’ Easter 13/ Derecho 14/ Bow Echo 2
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Taus : Pinna (Another Timbre, 2012)

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Sous le nom de Taus (Tim & Klaus contractés), Blechmann et Filip marient – en concert donné en 2010 en l’église St Ruprecht de Vienne – des éléments d’un langage qu’ils ont en commun (ces crescendos / decrescendos requérant patience que Filip envisagea avec Radu Malfatti sur Building Excess et Imaoto, ces respirations mêlées à des références à la nature que Blechmann pensa par exemple avec Seijiro Murayama sur 347).  

Cet ouvrage de laptops, qui tient du recueillement tant il est concentré, célèbre avant tout la malléabilité des sons dont est capable l’instrument : les basses agissent au sol, les larsens annoncent l’apparition d’aigus moins irritants dont les interférences scinderont les pistes d’évolution afin de créer des voies secondaires qui, à force de retours et de trajectoires fluctuantes, pourront se recouper. Pour que l’exercice ne soit pas sans fin, Blechmann et Filip peuvent interrompent quelques-uns de ces chants réverbérés : le silence reprend alors sa place, le duo laissant le champ libre à la rumeur d’une église dont il a transformé le décorum ou aux piaillements d’oiseaux qui ne font que passer au large de leurs paysages magnétiques.

Taus : Pinna (Another Timbre)
Enregistrement : 4 juillet 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Pinna
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Skogen : Ist Gefallen in den Schnee (Another Timbre, 2012)

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S'il s'avère difficile – et sûrement inutile – de partager ce qui relève du « semi-composé » et ce qui tient du « semi-improvisé » dans la passionnante heure que dure cette pièce délicate, au moins faut-il reconnaître à Magnus Granberg (piano) d'avoir réussi à élaborer par ses propositions, mises en œuvre avec l'ensemble Skogen à Stockholm durant l'automne 2010,  un environnement envoûtant et un véhicule propice à la contemplation.

Débarrassée de son titre et de sa pochette (l'un et l'autre au demeurant charmants pour ce Winterreise suédois), la musique tient par elle-même, élégante, de l'ordre du rêve dans sa suspension, et c'est Feldman qui bientôt apparaît entre les pupitres d'Angharad Davies (violon), Anna Lindal (violon), Leo Svensson Sander (violoncelle) et John Ericksson (vibraphone). La fine tension électrique qu'apportent Erik Carlsson (percussion), Henrik Olsson (bols & verres), Petter Wästberg (objets, micros, table de mixage) et Toshimaru Nakamura (table de mixage « bouclée », véritable cage à insectes vrombissants et perçants) confère à ces halos, gouttes et comètes lentes, une autre qualité de mystère encore.

Bien qu'ayant étendu son effectif (depuis ses travaux pour le label Bombax bombax), l'ensemble Skogen touche ici à un merveilleux équilibre : parcimonieux, nuancé, mais toujours consistant. Bravo !

Skogen : Ist gefallen in den Schnee (Another Timbre)
Enregistrement : 12 novembre 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Ist gefallen in den Schnee
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Robin Hayward, Kristoffer Lo, Martin Taxt : Microtub (Sofa, 2011)

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Au point de rencontre de graves et de silences, le trio de tubas que forment Robin Hayward, Martin Taxt et Kristoffer Lo, décide d’intervenir : sur une ligne d’action et de principe, les trois hommes s’accordent donc et agissent en agitateurs sensibles.

Résultante : Microtub est une pièce d’une quarantaine de  minutes. Ses notes sont longues et tremblantes en même temps, se chevauchent en conséquence. Il semblerait qu’Hayward, Taxt et Lo, aient fait vœu de silence et, pour ne pas respecter celui-ci, font œuvre de discrétions : leurs graves, lorsqu’ils ne restent pas enfermés en tubes, se taisent après avoir été emportés en rouleaux. Au terme de la quarantaine promise, ce sont plusieurs soleils noirs qui ont été dessinés sur le presque-même canevas : si l’astre qui en résulte brille, c’est par l’épaisseur de ses contours.

Robin Hayward, Kristoffer Lo, Martin Taxt : Microtub (Sofa)
Edition : 2011.
CD : 01/ Microtub
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Emmanuelle Gibello : Labyrinthe

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Pour Emmanuelle Gibello, l’eau est de tous les plans. Chez elle, l’eau est matière scintillante, vibratoire et presque toujours d’une lente navigation. Et souvent, ludique ou fatale (toutes les eaux sont couleur de noyade écrivait Cioran). Les sources (sonores et soniques) jaillissent sans brutalité.

Dans Random Erratum, la plage la plus convaincante – et audacieuse – du CD, les brouillages gagnent du terrain et balaient tous les arrière-plans. Le choc n’est pas violent mais entrevu puis argumenté jusqu’à son total épuisement. Viendra alors un autre monde fait de sourdes résonnances et de grésillements radio. Plus qu’une bibliothèque de sons, une aventure singulière et attachante.

Emmanuelle Gibello : Labyrinthe (Bruit Clair)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Bamboo Cry 02/ Crashtest # 10 03/ Pour faire peur aux enfants dans le noir 04/ Random Erratum
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Reinhold Friedl : Eight Equidistant pure wave oscillatiors... (Room 40, 2011)

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Personnage essentiel de la scène contemporaine, notamment avec son magnifique ensemble Zeitkratzer, Reinhold Friedl peine toutefois à me convaincre lorsqu’il passe à la case solo. Pourtant, les choses semblent en passe de changer. Alors que j’étais (très) dubitatif face à sa vision du clavier sur son récent Inside Piano – mais c’est probablement une question de feeling (de rien, Richard C.), j’ai la nette impression de mieux appréhender le présent Eigh Equidistant… (qui ravira à coup sûr la palme du plus long titre de l’année 2011 !).

Sans doute est-ce la fréquentation assidue d’Eliane Radigue à une époque de ma vie résonante, j’aime me perdre dans ses entrelacs dronés, casque vissé sur les écoutilles en un trip en marge de la métaphysique. Le nom de l’œuvre l’indique, soixante minutes durant, je me plonge dans un bain absolument trippant d’ondes émise par un oscillateur – jouées par huit haut-parleurs qui, du coup, passent du statut de diffuseurs à celui d’instruments.

Je pourrais vous abreuver de moult détails techniques fastidieux mais en ces temps pressés, je serai bref : je recommande – très – vivement l’écoute de Reinhold Friedl version Room40. Sans parler, na klar, de ses multiples productions à la tête de Zeitkratzer.

Reinhold Friedl : Eight Equidistant Pure Wave Oscillators, While Slipping Very Slowly To A Unison, Textually Spatialised On Eight Speakers, Concret, 60 Minutes (Room40)
Edition : 2011.
CD : 01/ Eight Equidistant Pure Wave Oscillators, While Slipping Very Slowly To A Unison, Textually Spatialised On Eight Speakers, Concret, 60 Minutes
Fabrice Vanoverberg © le son du grisli

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