Le son du grisli

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François Tusques : Le musichien (Edizione Corsica, 1981)

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Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

L’Intercommunal était une association de 1901 ayant pour objet la création musicale à partir de la culture des différentes communautés vivant en France. L’Intercommunal fut aussi un bulletin d’information relatant l’histoire d’une formation que son « leader » François Tusques définissait ainsi : « Quand il fut crée aux alentours de 1971, l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra était composé uniquement de musiciens professionnels venant du jazz. C’était l’époque où Paris était devenu la seconde patrie d’un grand nombre de jazzmen new-yorkais essayant plus ou moins de fuir l’enfer de « Babylone » comme les Black Panthers appelaient les Etats-Unis. Il est certain que nous avons tous été fortement influencés par le free jazz de révolte que jouaient ces musiciens. Quand l’orchestre a été fondé, il y avait toutefois le désir de faire une musique plus proche du public des travailleurs en France. Prise de conscience qu’il avait existé dans nos villes une musique populaire et qu’il existait toujours une musique populaire dans nos campagnes, et même que dans certains endroits comme la Bretagne (des musiciens traditionnels bretons se joignent souvent à nous) ou le Pays Basque, cette musique était non seulement vivante, mais aussi en pleine évolution. Cela nous conduisit à remettre en question la plupart des fondements-mêmes de la musique que nous jouions : partir de l’écoute des musiques populaires qui avaient une fonction sociale chez nous. » 

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François Tusques s’est illustré en public aux côtés de Don Cherry en 1965. La même année il réalisait Free Jazz, référence claire à l’album du même nom signé Ornette Coleman. François Jeanneau, Michel Portal, Bernard Vitet, Beb Guérin et Charles Saudrais étaient de l’aventure et produisirent une musique sans soliste, à l’image de celle du film New York Eye And Ear Control de Michael Snow, où l’on entend entre autres Albert Ayler. Deux ans après, François Tusques enregistrait Le Nouveau jazz, avec Barney Wilen, et cette fois Cecil Taylor planait sur la séance comme une ombre tutélaire bienveillante. 

Dans les années soixante-dix, et a fortiori dans les années quatre-vingt, les orchestres de François Tusques, quel qu’en soit le personnel, se présenteront comme des « ateliers de jazz populaire » en quête d’origines. Un collectif s’enquière à chaque fois d’une vérité populaire fondamentale, loin des chapelles, des écoles, et avec une joie de jouer née du bonheur des rencontres. Les sixties loin derrière, sur Le musichien (deux extraits de concerts datant de 1981 et 1982), c’est le corps tout autant que l’esprit qui est célébré. Et l’on y sent l’Afrique gronder au son de mélodies simples. 

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Le morceau-tire se présente comme un conte afro-catalan dont la beauté s’avère aussi saisissante que celle jaillissant du « Karma » de Pharoah Sanders, avec Carlos Andreu dans le rôle de Leon Thomas : « Peu de temps il a fallu au musicien venu d’Afrique pour comprendre qu’il n’était qu’un musichien, mais si vous l’écoutez bien vous entendrez la forêt, la savane, le lion, l’éléphant et les quatre éléments fondamentaux : la terre qui bouge, l’eau qui coule, l’air qui vibre, et le feu qui crépite. » Adolf Winkler (Ramadolf) s'y entend pour ce qui est d'imiter l'élélphant au trombone. Yebga Likoba s’envole au soprano, tandis que François Tusques, Jean-Jacques Avenel et Kilikus semblent revenir aux sources de toute musique de danse festive. L’on songera au meilleur de Magma, quand Klaus Blasquiz et Christian Vander savent – à travers leurs chants – se souvenir de John Coltrane. En face B la fête continue, et « Les Amis d’Afrique » prolonge le travail entrepris à la fin des seventies dans Après la marée noire (Le Chant du monde). 

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Sur la pochette d’un autre disque simplement intitulé L’Intercommunal, François Tusques parle plus en détails des musiques populaires jouant chez nous une fonction sociale : « Ce fut la découverte des musiques orientales et africaines interprétées par les travailleurs africains et maghrébins résidant dans notre pays. Musiques qui jouaient un rôle important dans les manifestations contre la circulaire Fontanet et dans les foyers d’immigrés. » Plus loin est fait allusion à Carlos Andreu et à son « chant populaire improvisé ». En lui François Tusques avait trouvé son griot. 

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Guillaume Laurent : Inside the Great Northern Hotel (La base du mouvement, 2012)

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Le saxophone commence seul et jusqu’au bout le demeurera. Ainsi nous apparaît d’abord ce disque : une traversée en solitaire, à travers des paysages changeants, mais intérieurs (comme nous le suggère son titre Inside the Great Northern Hotel). Le vent y souffle en de longues plaintes désolées (Douglas Fires) comme en de plus aériennes circonvolutions (Double RR Diner). Et  s’engouffre dans le saxophone de Guillaume Laurent qui se fait alors shakuhachi (le merveilleux The Log Lady) ou didgeridoo (The Great Northern Hotel).

Les six premiers morceaux du disque chemineront ainsi : d’explorations sonores en mélodies trouvées, un souffle patient et recueilli, libéré parfois, pointant la direction. Si le disque s’en tenait à ces six-là, on conseillerait déjà vivement l’écoute de cet Inside the Great Northern Hotel, pour sa beauté pure, son ascétisme qui conduit finalement, et contre toute attente, à une musique plus charnelle qu’il n’y paraît. Une musique si sincère que, très vite, on y est étrangement et indéfectiblement attaché.

Mais le disque ne s’en tient pas là. Il y a Red Room,  rêverie de douze minutes, merveille d’équilibre fragile, désert qui ondoie imperceptiblement, opiniâtre motif mélodique qui se déplace presque douloureusement. Red Room, pièce rouge, cœur du disque, pulsant son énergie vitale, battant régulièrement pour doucement, tendrement presque, mettre en branle des mondes immobiles. Cherry Pie & Coffee, dernier titre, nous ramène enfin délicatement au monde et achève de dissiper les brumes rouges précédemment traversées. Le ciel est clair, l’air limpide, on l’avale à grandes goulées. On se sent bien et bientôt la gémellité de ce dernier titre avec celui qui ouvrait cet opus nous apparait. Et nous invite à remettre le disque sur la platine. A retourner arpenter les terres foulées.

Guillaume Laurent : Inside the Great Northern Hotel (La base du mouvement)
Enregistrement : 14 et 15 novembre 2011. Edition : 2012.
Téléchargement libre : Inside the Great Northern Hotel
Pierre Lemarchand @ Le son du grisli

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David Maranha, Z'ev : Obsidiana (Sonoris, 2012)

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Obsidiana se souvient d’un concert donné en 2010 à Lisbonne par David Maranha (orgue hammond) et Z’ev (grosse caisse, disques d’acier, maracas).

D’origines diverses, les objets frappés le sont d’une même force, qui concèdent des rumeurs et somment un drone de venir les soutenir. L’orgue obtempère avant d’aller sur deux notes : sous les effets des graves, le drone épaissit jusqu’à se transformer en brouillon inquiétant – auquel les maracas redonneront une forme rassurante. Ainsi l’orgue était-il une machine à tisser au moteur à percussions. L’épaisse tenture couleur d’obsidienne qu’on lui doit a conservé la chaleur de la lave.

EN ECOUTE >>> Obsidiana

David Maranha, Z’ev : Obsidiana (Sonoris / Metamkine)
Enregistrement 24 juin 2010. Edition : 2012.
CD : Obsidiana
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Vinny Golia, Mark Dresser : Live at Lotus (Kadima Collective, 2011)

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Voilà plus d’une dizaine d’années, le 20 janvier 2001 précisément, une clarinette s’emportait et une contrebasse n’était pas loin d’en faire autant. Cela se passait au Lotus new-yorkais et Vinny Golia diagnostiquait à sa clarinette une fringale anormale tandis que Mark Dresser tendait à son partenaire d’explosifs filets.

Intrépides et soudés, généreux et abondants, prêts à chevaucher des improvisations sans balises – Can There Be Two excepté –, ils se régalaient à accorder anche et archet sur une même fréquence. L’unisson s’était trouvé mais refusait de s’attarder. Très vite, ils repartaient à l’aventure. A nouveau, ils se réunissaient puis s’éloignaient. Quand clarinette basse et contrebasse trouvaient une même et juste distance, la réussite était totale (Excursion) mais bien plus aléatoire était leur chant quand ils s’entêtaient à parfaire un contrepoint incongru (Can There Be Two). Tout ceci pour le premier set. Le second est attendu avec impatience.

Vinny Golia, Mark Dresser : Live at Lotus (Kadima Collective / Instant Jazz)
Enregistrement : 2001. Edition : 2011.
CD : 01/ Locution 02/ Excursions 03/ Can There Be Two 04/ Directions to El Paso
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Scott Smallwood, Sawako, Seth Cluett, Ben Owen, Civyiu Kkliu : Phonoraphy Meeting 070823 (Winds Measure, 2011)

phonography meeting

Je ne pensais pas pouvoir trouver de sens à une compilation de field recordings – présentés à New York au Phonography Meeting en 2007. Un disque de la sorte, c'est-à-dire d’eau, de vents, d’oiseaux, d’engins, tous attrapés au vol par les micros de Scott Smallwood (ou) Sawako (ou) Seth Cluett (ou) Ben Owen (ou) Civyiu Kkliu.

Et pourtant, je me suis laissé avoir en écoutant ces bruits de tous les jours (de nouveaux bruits de tous les jours, qui ne sont pas les miens, ni ceux de mes voisins ou des passants que je croise). Qui a entamé cette conversation alors ? Où courent ces enfants ? Où vont ces cloches ? Pourquoi le micro crépite-t-il ? Qui a éteint la lumière ? Et la grande question : à qui tous ces bruits appartiennent-ils ? A ceux qui les ont captés ? Ou à moi qui suis peut-être le dernier à les avoir entendus ?

EN ECOUTE >>> Phonography Meeting

Scott Smallwood, Sawako, Seth Cluett, Ben Owen, Civyiu Kkliu : Phonoraphy Meeting 070823 (Winds Measure)
Enregistrement : 23 août 2007. Edition : 2011.
CD : Phonography Meeting 070823
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Chris Abrahams, Lucio Capece : None of Them Would Remember It That Way (Mikroton, 2012)

lucio capece chris abrahams none of them would remember it that way

Le synthétiseur DX7 a permis à Chris Abrahams d’entreprendre, entre 2003 et 2005, d’abstraites Germ Studies en compagnie de Clare Cooper. Plus récemment, il envisageait l’instrument avec Lucio Capece (saxophone soprano, clarinette basse, préparations et sruti box).

D’une autre manière, disent ces trois improvisations datées de 2008. Dans la longueur, d’abord, et ensuite dans l’opposition : de souffles indécis et d’élucubrations chantantes, de motifs courts taillés en rubans et de drones parallèles à ceux-là, de reliefs et de plateaux choisis comme aires de jeux, de graves et d’aigus souvent, enfin, de vindictes créatives et d’apaisements réconciliateurs.

Ce qui rapproche None of Them Would Remember It That Way de Germ Studies, ce sont les trouvailles qu’y font Abrahams et Capece : la pièce Southern Patterns en regorge et s’en nourrit, qui démontre en plus d’une forte cohérence dans son exposition d’expressions fantasques. La tête vous tourne alors ; vous tentez de vous remémorer None of Them Would Remember It That Way. Son souvenir est confus encore, mais curieusement agréable.

Chris Abrahams, Lucio Capece : None of Them Would Remember It That Way (Mikroton)
Enregistrement : 2008-2009. Edition : 2012.
CD : 01/ Ring Road 02/ Southern Patterns 03/ All the Oceans Between
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Lucio Capece : Zero Plus Zero (Potlatch, 2012)

lucio capece zero plus zero

Si le premier coup d'œil au dos de la pochette de ce disque laisse craindre la dispersion (et tout particulièrement à la lecture de l'instrumentarium convoqué : « sruti box, soprano saxophone with preparations, ring modulator, double plugged equalizer, bass clarinet, sine waves, cardboard tubes », etc.), l'audition intégrale de l'enregistrement écarte cet écueil supposé ; mieux, elle convainc que, dans la conduite du projet solo de Lucio Capece – on a déjà apprécié le musicien aux côtés de Radu Malfatti, Sergio Merce, Lee Patterson ou dans le quartet SLW – cet attirail ne sert qu'à la continuation, par tous les moyens, d'une recherche originale.

Ainsi passe-t-on d'une pièce à l'autre sans perdre la cohérence du cheminement esthétique, atteignant des plateaux (de matières, de fréquences) successifs qui dessinent, au fil du disque, une progression assez fascinante : subtilement, Capece ménage des accès à ces états modifiés de concentration qui permettent de percevoir le son dans le son – et, pressent-on, peut-être aussi dans une sorte d'au-delà du son. Ondes à empreinte, jeux d'harmoniques longs jusqu'à l'hallucination, puissants drones à halo : un impressionnant travail !

Lucio Capece : Zero Plus Zero (Potlatch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Some Move Upward Uncertainly 02/ Zero Plus Zero 03/ Inside the Outside I 04/ Inside the Outside II 05/ Spectrum of One 06/ Inside the Outside III
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Matthias Ziegler : La Rusna (Leo, 2012)

matthias ziegler la rusna

Chez Matthias Ziegler, les flûtes sont très graves et même la flûte alto résonne d’un souffle sombre. Et si parfois elles s’animent de nervosité, elles ne font que prolonger la réverbération caverneuse qui ouvre ce disque (La Rusna I). Entre chant grégorien, vents solaires et glissendis ligetiens, le risque de chuter en excès new-age est grand et ne sera pas toujours évité. Tout comme cet ennui qui s’incruste, à force d’effets et d’inactions tenaces.

Mais quand la machinerie se soulève et que le salivaire reprend ses droits, quand la flûte devient gutturale ou  saturante, ce solo passionne, séduit. Et ce sont, précisément, ces moments (ContraBasics, Ave Kingma) que l’on a envie de retenir et d’écouter de nouveau.

Matthias Ziegler : La Rusna. Music for Flutes (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2012.
CD : 01/ La Rusna I 02/ Stop n Go 03/ Never Old or Even 04/ ContraBasics 05/ Ave Kingma 06/ One Note 07/ La Rusna II
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Scott Fields : Moersbow/OZZO (Clean Feed, 2011)

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A Cologne, Scott Fields dirige un ensemble de vingt-quatre musiciens (dont font partie Frank Gratkowski, Carl Ludwig Hübsch, Thomas Lehn, Matthias Schubert) et argumente sa conduction d’une fluidité exemplaire.

Ici, continuité et exploration d’une texture contenue (Moersbow en hommage à Merzbow) ; ailleurs, séparation des cuivres et des cordes avant réunion ténébreuse des deux entités ; plus loin, percées solitaires et retrouvailles en forme d’unissons salvateurs. Et dans tous les cas de figures, une justesse de ton et de forme ne s’encombrant d’aucune démonstration de force ou de virtuosité inutile.

Scott Fields & Multiple Joyce Orchestra : Moersbow/Ozzo (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD: 01/ Moersbow 02/ Ozzo 1 03/ Ozzo 2 04/ Ozzo 3 05/ Ozzo 4
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Joe McPhee : Topology (Hat Hut, 1981)

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Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Pour avoir voulu connaître à quoi ressemblait son premier souvenir de musique, j’obtins de Joe McPhee ceci : « C’est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. »

L’électricité dans l’air et l’environnement-nébuleuse : au jazz qu’il découvrit au contact de Clifford Thornton – sur la boîte de carton de Topology, McPhee précise pour expliquer une reprise de « Pithecanthropus Erectus » que l’écoute de Charles Mingus lui révéla de quoi retournait le jazz moderne –, voici ce que Joe McPhee imposa souvent. Le raccourci veut ce qu’un raccourci peut valoir ; il conseille, en tout cas, de revenir à ce disque que le multi-instrumentiste (trompette d’abord, saxophone ténor ensuite, mille autres choses alors) enregistra avec John Snyder au synthétiseur au milieu des années 1970 : Pieces of Light, publié par le peintre Craig Johnson sur CjRecords – réédité sur CD par Atavistic.

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Après Johnson, ce sera Werner Uehlinger qui assurera Joe McPhee de son soutien : « Après être tombé sur les premières productions de CjR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CjR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records. »

Après avoir publié un concert daté de 1970, Black Magic Man, Uehlinger prescrit à McPhee quelques séjours en Europe pour le bien de son catalogue : l’Américain y donne des concerts à Willisau et Bâle (The Willisau Concert, Rotation), y enregistre en 1976 un solo de taille (Tenor) et puis rencontre André Jaume et Raymond Boni, avec lesquels il enregistrera souvent : en duos, trios, et plus large ensemble, comme c’est le cas ici – « Topology », morceau-titre qui occupe deux des quatre faces du double LP, est d’ailleurs signé du trio. Dans cette version originelle du Joe McPhee Po Music, assemblée les 24 et 25 mars 1981, on trouvera aussi : Daniel Bourquin (saxophones alto et baryton), Pierre Favre (percussions), Radu Malfatti (trombone, micro-electronics, percussions), François Méchali (contrebasse), Michael Overhage (violoncelle), Irène Schweizer (piano) et Tamia (voix).

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L’électricité dans l’air et l’environnement-nébuleuse, Boni s’en charge d’abord sur « Age » : à force de courtes phrases, Schweizer réveille, elle, un volcan sur les flancs duquel rouleront des sonorités rares. De plaintes délirantes en hymne déboussolé (celui de « Blues for New Chicago »), le groupe va et investit bientôt le champ de la reprise : ce sera « Pithecanthropus Erectus ». L’absence de contrebasse et la voix de Jackie McLean manquent, à la première écoute, mais ceci n’est qu’une question d’habitudes, que le collectif s’occupe de mettre à mal : le baryton de Bourquin et le ténor de McPhee en verve, le trombone de Malfatti en inquiétudes, l’unisson d’envergure auquel se plient tous les souffleurs enfin, auront fait vriller l’erectus sus-cité. Un hommage à Pia, et voici l’heure de donner à entendre de quoi retourne cette Po Music, concept que le musicien tira de ses lectures d’Edward de Bono. McPhee, vingt-cinq ans plus tard : « Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage. »

Les réactions en chaîne que l’on trouve en « Topology » montrent de quoi la méthode est capable : décharges en cascades modelant toute atmosphère quiète, interaction de principes opposés commandant de grands renversements. McPhee encore : « Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible. » Les disques à suivre du Joe McPhee Po Music – par lequel passeront Milo Fine, Léon Francioli, Urs Leimbgruber ou Fritz Hauser – le diront à leur tour : « tout change et tout devient possible. »

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