Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Bob Downes : Deep Down Heavy (MPS, 1970 ?)

bob downes deep down heavy

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Il est difficile de dater Deep Down Heavy, vraisemblablement pas enregistré l’année de sa sortie en 1970, parution curieusement assurée par un label spécialisé dans les éditions peu chères et de piètre qualité (ce qui n’est pas le cas ici), comme si cela avait été la seule possibilité afin que cet album voie le jour. Ce que paraît confirmer le fait que Bob Downes, la même année, sortit d’autres disques bien plus achevés, après qu’il eut signé un contrat avec la prestigieuse maison de disques Vertigo versée dans les musiques progressives. Et pourtant, dans leur catalogue, ce sympathique et jouissif Deep Down Heavy aurait eu fière allure aux côtés des albums de Black Sabbath, Cressida et May Blitz.

Bob Downes est un musicien assez peu connu, et pour le moins atypique, qui paraît avoir touché à tout avec un égal bonheur, jusqu’à une certaine époque. Compositeur et arrangeur de talent, il joue surtout de la flûte, aussi du saxophone ténor, et accessoirement des percussions. Open Music, Electric City et Deep Down Heavy sont ses trois meilleurs albums : on en dira qu’ils sont difficiles sinon impossibles à étiqueter – leur rapport au free jazz n’étant d’ailleurs que périphérique, bien que Bob Downes se soit très tôt acoquiné avec certains de ses représentants, dont Barry Guy et John Stevens.  

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En fait, ces premiers jets mixent de manière pertinente beaucoup de ce qui interpellait au début des seventies dans l’underground. L’électricité, par exemple, leur confère les couleurs du rock, sans que certaines des contraintes la plupart du temps inhérentes au genre n’alourdissent un propos déjà bien chargé. Et quant au jazz, il s’y révèle étrangement rehaussé au contact du hard rock alors en vogue. Ainsi pourrait-on parler de hard-free-rock-jazz, comme l’on parlera plus tard de jazz-core en se référant au hardcore d’un Napalm Death.  
 
Tout ceci n’est guère étonnant si l’on connaît le parcours de Bob Downes, formé aux côtés de John Barry avant de rejoindre Manfred Mann’s Earth Band. Parler de free progressif conviendrait presque, puisque l’on entend aussi Bob Downes, à la même époque, dans Egg (un groupe de l’école dite de Canterbury dont il fut l’invité), au sein de l’orchestre de Mike Westbrook, ou dans Rock Workshop, l’une des formations dont Ray Russell fut la comète.

Ray Russell  – justement, parlons-en … En fait c’est lui qui constitue probablement (avec Harry Miller à la basse électrique) l’une des raisons majeures d’écouter Deep Down Heavy, sur lequel s’illustre également Chris Spedding. Soit deux guitaristes cultes – les moulinets du premier écrasant pourtant le second sur « Don’t Let Tomorrow Get You Down » et en d’autres endroits.

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Ray Russell – donc … Certainement l’un des grands guitaristes du free avec Masayuki Takayanagi et Sonny Sharrock. Tous trois beaucoup plus proches les uns des autres qu’on ne l’imagine de prime abord. Et pour s’en convaincre, on jettera une oreille attentive à l’enregistrement public de Ray Russell à l’I.CA. ressorti par Jim O’Rourke ; au Black Woman de Sonny Sharrock ; et au coffret Archive 1 de Masayuki Takayanagi. Il n’est guère surprenant que Ray Russell soit l’un des guitaristes favoris d’Alan Licht et Rudolph Grey, tous deux passés par The Blue Humans, groupe de free-rock new-yorkais ayant intégré en pleine no wave les free jazzmen Arthur Doyle et Beaver Harris.

Deep Down Heavy – pour y revenir – est un drôle de bazar. Un pseudo-concept album bordélique à souhait, et dont les textes écrits par Robert Cockburn, puis mis en musique, se montrent à la hauteur de l’iconoclastie ambiante.  Assez peu de disques dans le jazz britannique de l’époque se révèlent à la hauteur de celui-ci, en dehors de certains opus de Mike Westbrook, Graham Collier, Ian Carr, John Surman, Harry Beckett, Henry Lowther, Keith Tippett ou Neil Ardley. Son irrépressible singularité, Deep Down Heavy ne la partagerait toutefois qu’avec le psychédélique Mouseproof d’un autre guitariste d’importance : G.F. Fitz-Gerald, généralement apprécié des amateurs pour ses solos improvisés et ses duos avec Lol Coxhill.

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Thanos Chrysakis, Philip Somervell : Knotted Alembic (Aural Terrains, 2011)

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Ce sont là deux pianos souvent remués de l’intérieur, augmentés de shruti-box, synthétiseur, vibraphone, radio… Pour les assaillir ou plus simplement en jouer : Thanos Chrysakis et Philip Somervell.

Les improvisations sont faites des plaintes de pianos à l’agonie et de cordes pincées qui rêveraient être assez influentes pour pouvoir les redresser un peu. Peine perdue. Mais de la lutte filtre un hymne dont la langueur est autrement suggestive. Des silences trouvent-là leur raison d’être quand le souffle de la shruti box, tremblant, n’emporte pas tout désir de constance. Pour l’avoir compris, Chrysakis et Somervell multiplient les pas de côté, s’amusent des légèretés de leurs dialogues et revendiquent un droit au désenchantement. Avec une cohérence surprenante.

Thanos Chrysakis, Philip Somervell : Knotted Alembic (Aural Terrains / Metamkine)
CD : 01-07/ I-VII
Enregistrement : 2008-2010. Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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John Cage : Empty Words (Edition Wandelweiser, 2011) / Tacet : Qui est John Cage ? (Editions Météo, 2011)

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Comme le hasard fait bien les choses… C’est la voix de Sylvia Alexandra Schimag qui nous le rappelle sur Empty Words de John Cage.  Le chef d’œuvre se divise en quatre temps : phrases, mots, syllables et lettres / mots, syllabes et lettres / syllabes et lettres / lettres et sons. Pour que tout tienne sur deux CD, le label a choisi le format MP3.

Sur la recommandation du compositeur, les intervenants ouvrent le Journal d’Henry David Thoreau et y piochent ce qu’ils veulent. Le langage en devient incompréhensible. Toute signification impossible.  Pendant que l’Ensemble Daswirdas actait, tu as ouvert la porte et demandé « c’est quoi ? » Schimag récitait comme dans un tunnel, elle m’interpellait moins directement que toi mais avec plus de réussite. Tu n’as pas obtenu de réponse, et tu as voulu écouter avec moi.

Nous avons tout écouté d’une traite – il faut avoir dix heures devant soi, et nous les avions. Phrases, mots, syllables et lettres / mots, syllabes et lettres / syllabes et lettres / lettres et sons. Le Wandelweiser Composers Ensemble ajouta des notes qui résonnèrent pour fuir le verbe. Plus loin, le piano de Jongah Yoon a fait une apparition : ce fut quand la voix commença à chanter timidement. Je ne crois pas m’être endormi. Une fois ou deux, tu as ajouté une syllabe, qui était la tienne. Lorsque le deuxième disque est arrivé à son terme, nous n’avons pas su trouver les mots. Nous nous sommes simplement souri.

John Cage : Empty Words (Edition Wandelweiser / Metamkine)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2011.
2 CD : Empty Words I, II, III & IV.
Héctor Cabrero © le son du grisli  

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Du Festival Météo est née une revue : Tacet. Son premier numéro traite de John Cage. L’ouvrage est épais, qui contient des études souvent pertinentes signées Jean-Yves Bosseur, Michael Pisaro, Matthieu Saladin ou encore Mattin. On y trouve aussi « Confessions d’un compositeur », conférence que John Cage donna au Vassar College en 1948. La qualité de l’ouvrage vaut donc son épaisseur.

Collectif : Tacet. Qui est John Cage ? (Editions Météo / Metamkine)
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Erdem Helvacioglu : Eleven Short Stories (Innova, 2012)

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Ici, le pianiste turc Erdem Helvacioglu commente en solo les scènes-clés de certains des films de ses cinéastes préférés (Kim Ki-Duk, David Lynch, Teo Angelopoulos, Jane Campion, Krzysztof Kielowski, Anthony Minghella, Ang Lee, Atom Egoyan, Darren Aronofsky, Alejandro Gonzalez Inarritu, Steven Soderbergh).

Selon votre degré de cinéphilie, vous parviendrez facilement à assembler le puzzle. Selon votre endurance à une joliesse très insistante ici, vous arriverez (ou pas) au bout de ces quarante-cinq minutes de musique minimale. Climats vaporeux, arpèges affolants de simplicité, réverbération maximale (magnifique prise de son de Murat Ersan soit dit en passant), espaces rigides et de peu de tension(s), la somnolence guette. Finalement, s’impose.

Erdem Helvacioglu : Eleven Short Stories (Innova)
Edition : 24 décembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ The Billowing Curtain 02/ Bench at the Park 03/ Jittery Chase 04/ Shattered Snow Globe 05/ Six Clocks in the Dim Room 06/ Mist on the Windowpane 07/ Blood Drops by the Pool 08/ Have Not Been Here in Forty Years 09/ Trapped in the Labyrinth 10/ Will I Ever See You Again 11/ Shrine in Ruins
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Ballister : Mechanisms (Clean Feed, 2012)

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En concert à Chicago, Dave Rempis (saxophones ténor et baryton), Fred Lonberg-Holm (violoncelle, electronics) et Paal Nilssen-Love (batterie) improvisèrent trois titres : consignés en Mechanisms, ils sonnent le retour de Ballister.

Rempis sait qu’il existe deux façons d’allumer un feu : la percussion ou la friction. Ainsi confie-t-il la première à Nilssen-Love, la seconde à Lonberg-Holm, pour s’occuper du reste en toute liberté. Par le reste, entendre l’entretien de la flamme : par spirales tracées au ténor qui remplissent l’espace d’un souffle neuf, motifs dont l’intensité est revendiquée par chacune des notes qui les composent, répétitions qui insistent jusqu’au dérapage qui grippera la machine, sifflements qu’avalent parfois l’électronique de Lonberg-Holm, salves crachées qui ont valeur de phrases définitives…

Eprouvant avec une ingéniosité rare la force d’invention et la résistance de Rempis, Lonberg-Holm et Nilssen-Love la subliment. Au point que le second enregistrement de Ballister est une référence aussi indispensable à la courte discographie du groupe qu’à celles, plus impressionnantes, de chacun de ses trois membres.



Ballister : Mechanisms (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 24 novembre 2010.
CD : 01/ Release Levers 02/ Claplock 03/ Roller Nuts
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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The Home of Easy Credit : The Home of Easy Credit (Northern Spy, 2012)

the home of easy credit

Par le carreau, on aperçoit Louise Jensen jouer du saxophone ou d’une flûte ou d’electronics ou chanter et Tom Blancarte se concentrer sur sa contrebasse. C’est là The Home of Easy Credit, un endroit où l’on trouve à boire et à manger dans un décor de vide-grenier farfelu.  

Tout est préparé sous vos yeux (pas d’overdub, mais beaucoup de sampling en direct) et la qualité va de l’excellent au passable : on recommandera les instrumentales merveilleuses de Monolithic Insanity ou Arches of Gold, qui utilisent la réverbération pour prendre de la hauteur, ou le kaléidoscope de voix de The Feast of the Meal Replacement Bars. Parfois le lo-folk expérimental du duo n’a pas la même saveur, son mystère semble impénétrable. Sa naïveté le gangrène. Dommage mais rien de grave, on peut quand même trouver refuge dans cette musique qui n’en est pas moins originale.

The Home of Easy Credit : The Home of Easy Credit (Northern Spy)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Monolithic Insanity 02/ The Dream of a Democracy of Goods 03/ The Feast of the Meal Replacement Bars 04/ The Dream of Abundance 05/ A Fireproof House for $5000 06/ The Dream of Novelty 07/ Arches of Gold 08/ The Dream of the Pursuit of Happiness 09/ Concentrated Animal Feeding Operation 10/ The Dream of Freedom of Choice 11/ The Geography of Nowhere 12/ Only 827 Miles to Wall Drug
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Mike Shiflet : Sufferers (Type, 2011)

mike shiflet sufferers

Difficile de développer avec autant d’insistance que de nuances une pratique musicale obnubilée par l’idée générale qu’on se fait du « bruit ». S’en défaire mais y revenir souvent, réfléchir à ce qui doit être dit et ce qui peut être entendu, déterminer l’essence d’expressions foisonnantes et s’y tenir pour que le bruit ne fasse pas confusion : trois règles appliquées par Mike Shiflet sur Sufferers.

Travaillant à la qualité du son qui amplifiera son propos, Shiflet compose en convoquant mille parasites venimeux qui grouilleront sur des drones multicouches : ceux-là feront son affaire musicale le temps de leur exploration d’un champ d’affres frémissant. Selon l’endroit parcouru, les trouvailles font état d’une variété d’éléments (résonances de cloches, enfouissements de notes longues, voix passées à la moulinette, traces sonores qui disparaissent à peine ont-elles été repérées) qui, si elles ne disent rien de la réalité de l’espace qu’elles jalonnent, composent un Chant de la Terre étourdissant.

EN ECOUTE >>> Sufferers (extraits)

Mike Shiflet : Sufferers (Type / Souffle Continu)
Edition : 2011.
LP / Téléchargement : 01/ (Sufferers) 02/ Sufferers 03/ Axle Grease 04/ Blessed and Oppressed 05/ No Sanctuary
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Volume : Tungt Vand (Nith World, 2011)

volume tungt vand

A Volume, rajouter fort plutôt que faible. Ecrire de Mikolaj Trzaska qu’il fait de l’éructation un principe premier et conclure qu’entre Brötzmann et Zorn, il restait une petite place.

Souscrire, à nouveau, aux joyeux barrissements de Johannes Bauer. Prendre les gazouillis soniques de la basse électrique de Peter Friis Nielsen pour ce qu’ils sont : des assauts chroniques. Ne pas oublier qu’un batteur de la trempe de Peter Ole Jorgensen peut trouver de nouveaux codes à la rébellion. Mais aussi s’enchanter des duels-disputes de deux souffleurs irréconciliables. Et à l’arrivée, prendre part et plaisir à leurs gargantuesques agapes.

Volume : Tungt Vand (Ninth World Music)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Washing Time 02/ Diving in Sound 03/ Megasus 04/ Light Shinning on a Black Surface 05/ Tungt Vand (Deuterium Oxide)
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Joseph Jarman, Don Moye : Black Paladins (Black Saint, 1979)

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Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

En 1979, Joseph Jarman et Don Moye échappèrent à l’Art Ensemble of Chicago le temps de l’enregistrement d’un disque : Black Paladins, sur lequel on peut aussi entendre Johnny Dyani  (cet étrange featuring centré sur la couverture). Le titre du disque reprend celui d’un de ses morceaux, qui reprend lui-même celui d’un poème d’Henry Dumas.

De Dumas, on sait la vie brève, à laquelle mit un terme un officier de police dans le métro de New York, et le parcours, fulgurant pour être coincé entre deux dates rapprochées (1964 et 1968), d’activiste du mouvement des droits civiques et de poète inspiré par le jazz. Deux ans après sa mort, Joseph Jarman renversait la chose en récitant « Black Paladins ».

We shall be riding dragons in those days
Black unicorns challenging the eagle
We shall shoot words
With hooves that kick clouds
Fire eaters from the sun
We shall lay the high white dome to siege
Cover sreams with holy wings, in those days
We shall be terrible.

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Deux fois, Jarman dit le texte – la seconde fois, son débit est plus rapide. Alors, il peut défendre sa composition, qui ouvre la seconde face du vinyle : un gimmick de contrebasse ouvre le champ dans lequel le saxophone baryton se rue bientôt. L’heure est à la virulence, mais la virulence est ici contenue : les musiciens profitent de l’espace qui leur est imparti et même peuvent rétablir un swing qui ne rendra pas leur hommage moins poignant. Dans les notes qu’il rédigea pour As If It Were The Seasons – présentées par Jean-Pierre  Moussaron au dos de l’édition française de cette référence Delmark –, Jarman écrit pour expliquer les activités de l’AACM à laquelle il appartient : « Nous sommes conscients du pays (L’AMERIQUE) et de l’état d’esprit, de ce que cela fait à l’être humain, aussi nous abstrayons-NOUS. » Ici aussi, l’affaire est d’abstraction philosophique : le retour sur soi et la réflexion opposés aux usages du monde.

L’appel au détachement pourrait faire craindre qu’une certaine indulgence, une « gentillesse » voire, s’impose au propos, d’autant que les deux premiers titres de Black Paladins, « Mama Marimba » de Dyani et « In Memory of My Seasons » de Jarman, ne sont guère féroces : perdu dans un magasin d’instruments – là, trouver saxophones et flûtes, batterie et piano, mais aussi coquillages et sifflets –, le trio délite son invention dans un exotisme bon enfant ou en atmosphère évasive dont l’Art Ensemble of Chicago se repaîtra jusqu’à la parodie. Il faut ainsi attendre « Humility in the Light of the Creator », relecture d’un thème de Kalaparusha (Maurice McIntyre) pour que le disque prenne de l’ampleur – et prouve qu’abstraction n’est pas abstention.

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Ce n’est que là que Jarman, Moye et Dyani, enfourchent les dragons que Dumas appelait de ses vœux. Derrière le saxophone grave, l’archet de contrebasse joue les dérangés tandis que la batterie emporte les ressemblances de l’atmosphère du titre avec celle d’« Alabama » pour en faire un autre morceau de gravité profonde au point d’en être insaisissable.

We shall be riding dragons in those days (…) We shall be terrible. Deux fois, Jarman dit le texte. C’est alors « Ginger Song », sur lequel un sopranino cette fois trouve son équilibre sur le tumulte rythmique, et à grande vitesse en plus, puis « Ode to Wilbur Ware », respects adressés par Moye à celui qui fit de la contrebasse une percussion immense. Un gimmick y tourne en boucle et fait tourner avec lui archet, flûtes puis clarinette basse : les interventions se meuvent autour de l’idée musicale comme autant de satellites. Ce retour à la musique des sphères serait un des moyens qu’a trouvés Jarman de s’abstraire. Dans les notes du même As If It Were The Seasons, il regrette seulement : « Mon ami, si seulement tu pouvais être ici pour entendre cela sur le vif – réellement – et non cette machine. »

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Interview de Jason Kahn

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« Mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien. » La phrase est de Jason Kahn, percussionniste et électronicien américain désormais installé à Zürich. En solo, Kahn inaugure aujourd’hui son propre label, Editions – après avoir donné plus tôt déjà dans la production discographique sous l’étiquette Cut –  et s'apprête à célébrer la sortie de huit CDR sous étiquette Winds Measure (2005/1). En trio, il confirme sa belle entente avec Jeroen Visser et Christian Weber sous le nom de Tetras. Plusieurs occasions, donc, de le soumettre à la question.

... Je me souviens d’une prestation du passage des Beatles dans l’Ed Sullivan Show en 1964… Ce doit être mon premier souvenir de musique.

Comment es-tu venu à la batterie ? Quel souvenir gardes-tu de tes débuts à l’instrument ?  Mes débuts ont consisté en l’achat d’un kit de batterie et en l’expérience de me mettre à jouer avec des gens. C’était en 1981. J’avais 21 ans. J’ai acheté mon premier kit aux alentours de mon anniversaire, en mai, et j’ai donné mon premier concert quelques mois plus tard, en juillet, avec des amis de la fac. Quelques mois après ça, j’ai gagné Londres afin d’y poursuivre mes études. A Londres, la première chose que j’ai faite a été d’acheter une Premier Gold Sparkle d’occasion en répondant à une annonce du NME et de me trouver un professeur de batterie, John Taylor, qui donnait des leçons dans le sous-sol d’une boutique de batteries du côté de Carnaby Street. J’ai passé toute l’année à étudier auprès de lui, apprenant pour l’essentiel les techniques de base à la caisse claire. Je gardais mon kit de batterie dans le cellier de la cafétéria de la fac. Les murs de cet endroit, où je répétais, étaient carrelés et tout retentissait d’une manière incroyable ! Durant cette année passée à Londres, je n’ai joué en public qu’une fois – dans l’adaptation par des étudiants de The Tooth of Crime de Sam Shepard. Je sortais beaucoup et j’ai assisté à de nombreux concerts, ce qui a été une façon comme une autre de me faire mon éducation musicale. A l’époque, je ne m’intéressais pas encore au jazz ou à la musique improvisée, mais plutôt à des groupes comme Gang of Four, The Fall, The Clash

Les batteurs de ces groupes ont-ils eu une influence sur le jeune musicien que tu étais ? Il y a eu ces batteurs, et puis aussi un autre qui m’a influencé tout autant : Ed Blackwell. Vers la fin de mon séjour à Londres, j’ai commencé à aller écouter plus de jazz et de musique improvisée sous l’influence de groupes comme Rip Rig and Panic, que j’ai vu en concert peu avant de rentrer aux Etats-Unis à l’été 1982. J’ai acheté le premier volume du Live at the Five Spot d’Eric Dolphy, et ce qui m’a le plus frappe dans ce disque a été le jeu de batterie – sa forte empreinte mélodique, sa façon de chanter et la manière dont Blackwell y intervient avec finesse. Des années plus tard, en 1987, j’ai eu la chance d’assister à un workshop que Blackwell donait à l’Université de Richmond. J’étais trop impressionné pour oser jouer en sa présence, mais il m’a ébloui par sa gentillesse et son humilité. D’autres batteurs m’ont bien sûr influencé, mais même après toutes ces années, quand j’entends Ed Blackwell, je reviens à ce souvenir fantastique et je me rappelle ma première écoute de cet LP de Dolphy, qui m’a ouvert à tellement d’autres musiques.

Ces dernières années, tout en conservant ton goût pour des textures que la (longue) durée altère, tu as introduit des éléments plus « dramatiques » ou bruyants (par exemple dans Beautiful Ghost Wave) dans ta musique... De quoi retourne cette « évolution » ? Je pense que la vie, ces dernières années, pour moi comme pour beaucoup beaucoup d’autres, est devenue plus difficile, une véritable lutte. Bien sûr, ça a toujours été le cas, depuis que je suis né, mais aujourd’hui il y a tellement de jeunes qui vivent avec si peu d’argent, tâcher de trouver un moyen de poursuivre mon travail en faisant cas de cette situation m’a fait prendre conscience de cette lutte – cette vision des choses n’est pas détachée ou  romantique, j’en fais l’expérience au quotidien. Je pense donc que mon travail réfléchit cela, cette nécessité de se battre pour trouver un moyen d’exprimer quelque chose – quelque chose de difficile à articuler, peut-être, qui peut même engendrer la frustration lorsqu’on est dans l’incapacité de formuler ces sentiments. Donc, mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien.

Ceci expliquerait, dans ta musique, un recours plus volontaire au bruit ? Pour ce qui est du bruit, je pense que mon travail y a toujours eu recours, peut-être de façon moins évidente, cependant, que sur Beautiful Ghost Wave par exemple. Mais si vous écoutez Vanishing Point ou même Fields, on trouve déjà là quelques textures abrasives…

Dans ce domaine ou dans d’autres, quels sont les musiciens capable de nourrir ton langage aujourd’hui ? Qu’as-tu, ces derniers temps, écouté d’intéressant ? Les personnes qui m’influencent le plus – je devrais plutôt dire avec lesquels j’ai l’impression de partager un esprit de camaraderie – sont celles avec lesquelles j’ai aimé travaillé ces dernières années : Bryan Eubanks, Jon Mueller, Norbert Moeslang, Goh Lee Kwang, Adam Sussmann, Matt Earle, Hong Chulki, Ryu Hankil, Choi Joonyong, Jin Sangtae, Manfred Werder, Patrick Farmer, pour n’en citer que quelques-uns. Pour répondre à la seconde question, je citerais un disque que j’ai beaucoup aimé récemment : Oceans Roar 1000 Drums, de Bryan Eubanks, Andrew Lafkas et Todd Capp.

Ton travail semble se développer dans de multiples directions : solo ; dans des rencontres improvisées ; voire à distance (comme avec Asher) ; avec des groupes réguliers ; pour des installations in situ ; en extérieur pour des field recordings... Quel est le dénominateur commun de toutes ces activités ? Pour moi, les installations ne sont pas vraiment de la musique, en tout cas elles se focalisent bien moins sur le son que sur l’espace – comment nous percevons, définissons, naviguons, construisons l’espace à travers le son. Et le son non pas envisagé en tant qu’entité physique mais plutôt comme une dimension des structures sociales. Je ne sais pas quel pourrait être le dénominateur commun de mon travail en solo, de projets comme Tetras et de mes autres collaborations… J’ose espérer que les personnes qui écoutent ces différents projets y trouvent une sensibilité commune, née de mon intervention dans des contextes différents.

Pouvons-nous dire qu’avec Tetras ton jeu de batterie retourne au rythme ? Je ne pense pas que ce soit le cas. Quand je jouais simplement de cymbales amplifiées sur caisse claire ou fûts, cela était aussi très rythmique. Avec Tetras, on pourrait dire que mon jeu de batterie est plus « ouvertement » rythmique, même si je pense que certains pourraient dire qu’il est, à bien des égards, aussi très textural.

Ta façon de penser le jeu rythmique est-elle la même que jadis ? Bien sûr, sur plusieurs points, j’envisage mon jeu de la même manière qu’il y a des années. Je reste la même personne. Maintenant, je suis sans doute aujourd’hui plus animés par l’idée globale que je me fais de la propulsion, et moins par des rythmes clairement délimités…  

Abordons maintenant ta décision de t’installer en Suisse. Quelles ont été les conséquences sur tes activités de musicien ?  Je n’ai pas vraiment « décidé » de vivre en Suisse. Un concours de circonstances, telles que la naissance de ma première fille, m’a en fait engagé à prendre racines ici. A l’origine, j’ai gagné la Suisse, via Genève, parce que j’y avais des amis qui habitaient un squat dans lequel une chambre pouvait m’être réservée. J’avais habité Berlin pendant presque neuf ans et la pente sur laquelle s’engageait la ville commençait à me fatiguer. Rejoindre la Suisse a surtout été un moyen commode de quitter Berlin.

Les critiques semblaient identifier, au milieu des années 2000, une « école suisse » autour de Günter Müller, Tomas Korber et toi-même* ; vos activités collectives semblent moins intenses aujourd'hui : qu'est-ce qui a changé ? Vos intérêts individuels ? Le contexte musical ? Ou les critiques ?! Je n’ai jamais entendu parler de cette « école suisse ». Je n’ai aucune idée de ce à quoi cela peut correspondre… Il est tout naturel de travailler avec certaines personnes, un groupe de personnes, pendant un temps donné. Mais les intérêts de ces personnes peuvent changer, elles peuvent se mettre à chercher d’autres choses ou peuvent décider d’une pause… Je joue encore assez souvent avec Christian Weber, Günter Muller, Norbert Moeslang, et beaucoup d’autres personnes en Suisse qu’il est difficile de rattacher à une école et que des journalistes auraient du mal à ranger dans telle ou telle boîte. Pour ce qui est des critiques, elles n’influenceront jamais mes choix de jouer avec tel ou tel musicien. J’apporte de l’attention à ce que l’on peut écrire sur mon travail, mais cela ne doit avoir aucune influence sur ma façon de travailler…

Et l’influence de tes collaborations sur l’évolution de ton langage musical, quelle est-elle ? Les collaborations sont très importantes pour moi. Les meilleures d’entre elles m’obligent à m’interroger sur ce que je fais, et ceci m’amène à remettre en cause mes façons de faire habituelles – moins pour faire quelque chose de « nouveau » que pour apporter un autre regard à ce que je fais, pour éviter de considérer les choses comme acquises.

Tu as publié quantité d’enregistrements ces dernières années, et sur de très nombreux labels ; néanmoins, tu viens d'en créer (comme tu l'avais fait avec l'étiquette Cut) un nouveau pour sortir un vinyle (On Metal Shore) ; quel est ton projet avec ces Editions ? Editions est une tâche faite d’amour. J’aime le travail qui consiste à produire un disque : concevoir la pochette, couper le papier, tamponner les labels, etc. Je veux fabriquer de beaux objets, pour moi autant que pour les autres. Editions n’est pas voué à devenir quelque chose de « professionnel » ; il est simplement pour moi le moyen de publier une partie de mes travaux de la façon dont j’aimerais qu’ils soient publiés.

Editions pourrait-il faire paraître d’autres enregistrements que les tiens ou est-il le médium permettant de documenter ta pratique musicale ? Pour le moment, je prévois de publier mon propre travail, ce qui est donc un moyen de documenter ma pratique bien sûr. Rien de plus, rien de moins.

Quelle idée te fais-tu de la nécessité du passage de la musique sur un support physique ? Envisages-tu la musique différemment selon qu’elle est de disque ou de concert ? Je pense que la musique de concert est différente de la musique enregistrée. Un enregistrement d’un concert improvisé et ce concert en lui-même sont deux choses très différentes. Pour cette raison, je pense que les deux – l’enregistrement et le concert en question – sont valables et importants. Ceci étant, vivre une performance en direct reste la façon que je préfère d’écouter de la musique.

Pour revenir au support d’enregistrement, sa question semble agiter les esprits. Fais-tu une différence entre CD, vinyles, cassettes, radio, téléchargement ? Je ne fais pas de différence mais, malheureusement, beaucoup de journalistes, de blogs et de magazines, ont l’air d’en faire une : par exemple, les CDR et les enregistrements à télécharger parviennent rarement à se faire chroniquer. Ensuite, si j’apprécie la beauté d’un lourd vinyle dans une pochette peinte à la main, tout le monde ne juge pas cela en tant que médium. Il y a tellement de gens, aux quatre coins de la planète qui ne peuvent pas se permettre d’acheter un CD (en Suisse, un CD coûte près de 25 euros), sans parler des LP... Pour cette raison, une publication en ligne ne permettra pas seulement d’atteindre plus de monde, elle permettra aussi à la musique de dépasser les frontières pour atteindre l’Amérique du Nord, l’Australie, le Japon, la Chine, en touchant des personnes qui, bien qu’intéressés par ce genre de musique, ne peuvent se permettre d’acheter ni CD ni vinyles.

Quelles sont les « choses » capables de faire encore évoluer ta musique ? J’ai simplement besoin de temps. Assez de temps pour travailler, développer et penser ce que je fais est le plus important de mes challenges.

* Précision de Guillaume Tarche : le raccourci (certes généralisant et critiquable) a pu, au milieu des années 2000 (précisément au sujet d'enregistrements de 2004), être utilisé par des chroniqueurs pour évoquer le travail de Kahn, Müller and co. Deux exemples pris sur le site Bagatellen : Signal to Noise & Zuricher Aufnahmen.

Jason Kahn, propos recueillis fin avril 2012.
Guillaume Belhomme & Guillaume Tarche © Le son du grisli

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