Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Jeremiah Cymerman : Scars (MNÓAD, 2014)

jeremiah cymerman scars

Avant que d’être au centre de l’histoire, la clarinette de Jeremiah Cymerman traverse quelques rudes épreuves. Fin du monde ou début des mondes, les passages souterrains sont bondés, les drones sont maléfiques. Stoïque, la clarinette rebondit, échappe aux bombardements et autres saturations électroniques.

Une harmonie suffit pour déceler la noirceur des souffles. Passée à la moulinette du salivaire, la clarinette module la frayeur, se fait spectre de sombres demeures. Mais peu à peu émerge, perfore la douceur, éclate en grande nuit. Et aime à se retrouver solitaire, errante. Il aura fallu vingt-neuf petites minutes pour que la clarinette de Jeremiah Cymerman manifeste et grandisse son territoire. Pas de doute(s) : le combat en valait la peine.

Jeremiah Cymerman : Real Scars (MNOAD)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Ode Wounds 02/ Deep Cuts 03/ Family of Origin
Luc Bouquet © Le son du grisli



Kim Myhr : All Your Limbs Singing (Sofa, 2014)

kim myhr all your limbs singing

Les premiers instants de ce solo de Kim Myhr – dont on aime tant le travail dans le trio Mural (avec Ingar Zach et Jim Denley) – emportent : la densité chorale que le musicien tire de sa guitare acoustique à douze cordes enveloppe et insiste, aspire et hypnotise. Les roulements harmoniques & vrombissements de ce (presque) drone initial ne noient pourtant pas et bientôt s'y discernent nettement des structures, des réitérations qui révèlent un sens de la composition décliné dans les cinq pièces suivantes sous d'autres angles.

Perlées, parfois précieuses, jouant de la répétition d'accords, de l'insertion de détails et de glissements progressifs, ces « chansons » orchestrales et romantiques pâtissent paradoxalement, au bout du compte, de leur rigueur de conception et de leur esthétique éthérée. Il semble que le guitariste finisse, dans ces rhapsodies, par s'écouter un peu... et le beau son qui avait attiré paraît virer à l'emphatique.

Kim Myhr : All Your Limbs Singing (Sofa)
Enregistrement : 28 et 29 août 2013. Edition : 2014.
LP / CD : 01/ Weaving into Choir 02/ Descent 03/ Blinky 04/ Leaping into Periphery 05/ Sleep Nothing, Eat Nothing 06/ Harbor Me
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Tomaž Grom : Sam, za… (Zavod Sploh / L’innomable, 2013)

tomaz grom sam za

Tout seul (et même isolé), Tomaž Grom a enregistré Sam, za… chez lui. J’imagine un ampli et un jack qui lui attache parfois une contrebasse, d’autres fois... peut-être pas. Tout ça sur un tapis, un vieux tapis, de facturque (facture turque) Made in China.

A part à domicile, j’ignore donc tout des conditions dans lesquelles ce solo de contrebasse a été enregistré. Mais ce que j’y trouve m’est familier. Il y a des archets qui se balancent et des retours (d’ampli, d’onde & de parasites), une polyphonie dont la majorité des canaux est bruitiste, tout ça sur un jeu classique. C’est peut-être ce détail qui fait la force de Tomaž Grom et qui fait que Sam, za... ça m’va – y’a des conclusions pires que celle-là, croyez-moi, j’en ai lues.

Tomaž Grom : Sam, za… (Zavod Sploh / Zavod Sploh / L’innomable)
Edition : 2013.
CD : 01/ T.G.V.S. 02/ I.T. 03/ Š.T. 04/ L.Z. 05/ G.V. 06/ P.K. 07/ S.M. 08/ P.Č. 09/ N.N.
Pierre Cécile © Le son du grisli


AMM : Place sub. v. (Matchless, 2014)

amm place

Dans quel bas-fond de Lublin, Pologne, John Tilbury et Eddie Prévost ont-ils, avec la savante mesure qu’on leur connaît, extrait pour la polir cette nouvelle pierre à marquer leur maturation lente ? De l’endroit, AMM se fait un devoir et, bientôt, joue sur les mots : « a place » / « to place ».

Par petites touches, le duo sarcle, avise et creuse : permet déjà à la lumière de percer, qui dérangera quelques bêtes enfouies – le ventre du piano s’en fait gravement l’écho quand ce n’est pas la batterie qui chasse une horde de corneilles. Si l’exercice requiert de la précaution, c’est qu’AMM est venu jusque-là – cet « endroit où être » – pour marquer un territoire qui n’appartient qu’à lui et qu’il développe depuis toujours à l’intérieur même de ses frontières : frappes retenues, ritournelles naissantes et puis empêchées, accords courts étouffant sous les longs sifflements d’une cymbale sous archet, et voici que Place sub. v. a, dans un souffle, épousé l’endroit – point, parages et même pays.

AMM : Place sub. v. (Matchless Recordings)
Enregistrement : 16 mai 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Place
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Sabir Mateen : The Sabir Mateen Jubilee Ensemble (Not Two, 2012)

the sabir mateen jubilee ensemble

Avec autant de cuivres, de cordes et de rythmiciens (plutôt anti-rythmiciens ici), on pouvait craindre que le Sabir Mateen Jubilee Ensemble passe en force et abandonne sur le bas-côté le chemin des justes sagesses. Et c’est justement ce qui arrive ici. Et c’est, précisément, ce qui rend ce disque attachant.

Ici, l’on flotte et l’on rejette la précision. On emprunte quelques petites choses à Sun Ra et l’on pétrifie les égos. Ce free jazz-là sera collectif ou ne sera pas. On s’abreuve d’approximatif, les harmonies s’opposent, on chaloupe et syncope les ardeurs. On ne craint pas de convulser et d’effriter la mesure. D’ailleurs, la mesure ne sera pas. On la crie, plus rarement on la chuchote (le leader en solo de flûte absolu). Et l’on termine en énumérant les joyeux compères de l’ami Mateen : M Nadar, Lewis Barnes, Matt Lavelle, Masahiko Kono, Mike Guilford, Darius Jones, Joe Rigby, Ras Moshe, Raymond A. King, Derek Washington, Shiau-Shu Yu, Jane Wang, Clif Jackson, Rashid Bakr.

The Sabir Mateen Jubilee Ensemble : The Sabir Mateen Jubilee Ensemble (Not Two Records)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ We Can Do I 02/ We Can Do II 03/ We Can Do III 04/ A Joy 05/ A Better Place I 06/ A Better Place II 07/ Shades of Brother Leroy Jenkins
Luc Bouquet © Le son du grisli



Anla Courtis, Aaron Moore : KPPB (Earbrook, 2014)

alan courtis aaron moore kppb

Après Brokeboxe Juke (élaboré par correspondance) et Courtis/Moore (enregistré en concert), la folie est la même qui (par correspondance encore) inspire Anla Courtis et Aaron Moore. Les contours de KPPB (King Pancreas et Punk Butter) n’en changent pas moins de ceux des deux références qui la précèdent.

C’est que cette folie inspirante tient au duo lieu de poésie, et que la poésie ne permet pas qu’on la répète. D’autant qu’ici, un millier d’instruments la traduisent à fin de collages hétéroclites. Guitares, saxophones, accordéon, violon, petites percussions et grands tambours... Tout œuvre à une « ambient in opposition » qui multiplie les efforts pour perdre son promeneur : expérimental minimaliste, boucles hallucinées, rengaines angoissées, expressionnisme pressant…

Certes, quelques flottements sur King Pancreas – absorbé par l’éther, le duo tente un air à la Wim Mertens ou boucle un temps des sonorités de peu – que Punk Butter relativise avec une morgue rare : bols en décalages et archets en perdition y introduisent une complainte captivante aux mouvements égaux. Un art musical de la situation et de son beau retournement…  

écoute le son du grisliAnla Courtis, Aaron Moore
KPPB (extraits)

Anla Courtis, Aaron Moore : KPPB (Earbook)
Edition : 2014.
CD : 01/ King Pancreas 02/ Punk Butter
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

aaron moore anla courtis

Anla Courtis et Aaron Moore entameront ce 10 mars une tournée en Europe. Pour la France et la Suisse, ils sont attendus à Montreuil, Marseille, Toulouse et Genève : Instants Chavirés le 13, GRIM le 14, Myrys le 15, Cave 12 le 16.


Cactus Truck : Live in USA (Eh? / Tractata, 2013)

cactus truck live usa

Si John Dikeman (saxophones), Jasper Stadhouders (guitare et basse électriques) et Onno Govaert (batterie) se cachent derrière Cactus Truck c’est qu’ils ne craignent ni l’épine ni la vitesse. D’ailleurs, le power trio sax / guitare / batterie se s’embarrasse pas de présentation : à la place, il déverse directement le même free costaud que Luc Bouquet avait entendu sur Brand New China.

Sur le CD en question, les Hollandais ont placé des morceaux de trois concerts donnés aux USA, parfois avec Jeb Bishop (les deux premiers titres) et parfois avec Roy Campbell (le dernier titre). Et oui, le trio étend sa menace et les murs étasuniens en tremblent. Heureusement que Bishop improvise et que Campbell mélodise pour que le free jazz de Cactus Truck n’abatte pas tout jusqu’au dernier de leurs auditeurs. S’ils ont les épaules assez larges, ces-derniers applaudiront le groupe sur les ruines.

Cactus Truck : Live in USA (Eh? / Tractata Records)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Prairie Oyster 02/ Seans Gone 03/ Hot Brown 04/ The Twerk 05/ Magnum Eyebrow 06/ Wedding Present (Sorry Erine) 07/ Ninja
Pierre Cécile © Le son du grisli


Sébastien Branche : Ligne irrégulière (2013)

sébastien branche ligne irrégulière

Je lis : « Le saxophone est placé sur un pied pour une complète indépendance de mouvement, et peut ainsi être utilisé comme objet en lui-même, en conjonction avec les différents accessoires accumulés au fil des années. Les micros (couple stéréo) ont été placés autour de l'instrument, afin que l'auditeur puisse entendre certains sons voyager d'un côté à l'autre lorsque ceux-ci sont clairement localisés sur le corps de l'instrument. Aucun montage, un peu de mixage. » D’accord, j’ai tout compris, Sébastien Branche, votre CD tourne en ce moment. Et il n’y  pas que lui…

Les sons qui sortent du saxophone aussi, comme sur le tour d’un potier – serions-nous ici en présence d’une pièce d’artisan et non d’artiste ? La vérité n’est peut-être pas loin... mais on regrette quand même que le son manque de « pêche » et ce grésillement, qui grésille un peu fort à mon goût. Les bourdonnements (non pas les bourdons) imitent la cornemuse ou cherchent un peu de force par accouplements contraints. L’abstraction (improvisée, je pense) n'invite pas au voyage promis. L’art n’y est pas, et si la ligne est irrégulière c’est parce que sa facture artisanale est celle des artisans les plus répandus… tout satisfaits de leurs défauts.

Sébastien Branche : Ligne irrégulière (Autoproduction)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD-R : 01/ L 02/ i 03/ g 04/ n 05/ e
Pierre Cécile © Le son du grisli


Anna Kaluza, Artur Majewski, Rafal Mazur, Kuba Suchar : Tone Hunting (Clean Feed, 2013)

anna kaluza artur majewski rafal mazur kuba suchar tone hunting

Deux souffles (Anna Kaluza, Artur Majewski) ne pouvant s’éloigner, une rythmique (Rafal Mazur, Kuba Suchar) tournoyante : on connait cela. Le free jazz est passé par là : il repassera.

La qualité de ce quartet polonais réside dans son entêtement. Ici, à part un solo de batterie sans grande importance, rien ne se détourne. Tout se joue dans cette systématique du 2 + 2. Et ces deux entités jamais ne se croisent, jamais ne se questionnent, jamais ne s’évaluent. Que l’esthétique porte les stigmates de la new thing ou que l’improvisation libre s’en mêle, jamais les premiers ne semblent se soucier des seconds. Il y a donc ici un territoire borné, obstiné, buté, quadrillé. Et pourtant il y a Complete Communion. Il y a les effluves d’un vieux free jazz bougeant encore. Et puis, il y a ces souffles croisés aux forts soupçons d’inabouti, d’inachevé. Une fois de plus, préférer les amorces aux résolutions n’est pas interdit.

Anna Kaluza, Artur Majewski, Rafal Mazur, Kuba Suchar : Tone Hunting (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Track 1 02/ Track 2 03/ Track 3 04/ Track 4 05/ Track 5
Luc Bouquet © Le son du grisli  


François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat, 2012)

françois j bonnet les mots et les sons

« La musique découpe en virtualités tout ce qui est concrètement présent… jusqu'à ce que le monde entier ne soit plus rien qu'une profusion qui vibre doucement et, à perte de vue, un océan de virtualités dont on n'a besoin de saisir aucune », écrit Rilke dans Worpswede, un siècle avant David Toop.

Dans Ocean of Sound (Kargo, 2004), celui-ci tentait de donner forme et consistance à ces « virtualités », et un nom aux plus fameux « visiteurs » de cette singulière Solaris. De Debussy à Aphex Twin, en passant par Eno et Lee Perry, les ambassadeurs de l'éther réunis pour l'occasion étaient aussi pourvoyeurs d'ondes émotionnelles. Ce livre important racontait surtout une expérience sensible, l'otographie d'un compositeur, critique à The Wire, rêvant de connexions enfouies. De la part d'explorateurs venus de territoires culturels et spatio-temporels fort éloignés les uns des autres, le « sonore » y était l'objet de toutes les attentions.

« L'archipel sonore » imaginé par François J. Bonnet, compositeur et membre du GRM né en 1981, reprend en partie les choses là où David Toop les avait laissées –  mais en changeant d'échelle (et non, suivant la métaphore, en identifiant  des concrétions territoriales que l'océan aurait laissé tantôt émergées tantôt immergées). Car au fond Ocean of Sound restait tributaire d'une esthétique classiquement musicale de ces « voix de l'éther » sensées révéler la nature du son (au singulier), véritable noos semblable au cerveau-océan décrit dans le roman de Lem. Bien des ouvrages récents (comme De la Musique au son, de Makis Solomos), et toute une culture – voire un culte – contemporains indiquent son avènement. Les mots et les sons – au pluriel – invite à comprendre et analyser les pouvoirs de ce surprenant fétiche, de ce pôle magnétique, en le ramenant à sa juste proportion : celle d'objet de désir – désir de sublime, justement. Où l'on s'aperçoit que le paysage sonore de Murray Schaffer, l'écoute réduite de Pierre Schaeffer, et d'autres conduites d'écoute et de production visant au son pur, sont les avatars d'un nouveau formalisme esthétique, dont les intentions émancipatrices ne sont pas moins prises dans un ordre de désirs et de discours que l'ancien.

Toute l'importance du livre de François J. Bonnet réside dans l'exploration de ces désirs et de ces discours, qui constituent et transmuent le sonore, « soumis au désir comme une branche l'est au courant d'une rivière », « carrière percée par la machinerie de l'écoute », en audible. Des références rares (Konstantin Raudive, Jean-Luc Guionnet) et d'autres plus classiques (de Sun-Tzu à Eno) servent un propos qui le leur rend bien. Face à « l'inavéré » dont l'oreille est l'organe, de contrôle comme de production, la musique apparaît alors comme un cas particulier, une cristallisation dont la vocation n'est plus de « donner forme » au matériau son. Libérée de toute sommation, étendre son empire vers l'inouï redeviendrait ainsi, pour elle, une possibilité.

François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat)
Edition : 2012.
Livre : Les mots et les sons, un archipel sonore
Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

france cultureSur France Culture, François J. Bonnet a fait l'objet en 2012 d'un atelier de création, par Thomas Baumgartner, ainsi que d'un entretien par Alain Veinstein.



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