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Mike Shiflet : Sufferers (Type, 2011)

mike shiflet sufferers

Difficile de développer avec autant d’insistance que de nuances une pratique musicale obnubilée par l’idée générale qu’on se fait du « bruit ». S’en défaire mais y revenir souvent, réfléchir à ce qui doit être dit et ce qui peut être entendu, déterminer l’essence d’expressions foisonnantes et s’y tenir pour que le bruit ne fasse pas confusion : trois règles appliquées par Mike Shiflet sur Sufferers.

Travaillant à la qualité du son qui amplifiera son propos, Shiflet compose en convoquant mille parasites venimeux qui grouilleront sur des drones multicouches : ceux-là feront son affaire musicale le temps de leur exploration d’un champ d’affres frémissant. Selon l’endroit parcouru, les trouvailles font état d’une variété d’éléments (résonances de cloches, enfouissements de notes longues, voix passées à la moulinette, traces sonores qui disparaissent à peine ont-elles été repérées) qui, si elles ne disent rien de la réalité de l’espace qu’elles jalonnent, composent un Chant de la Terre étourdissant.

EN ECOUTE >>> Sufferers (extraits)

Mike Shiflet : Sufferers (Type / Souffle Continu)
Edition : 2011.
LP / Téléchargement : 01/ (Sufferers) 02/ Sufferers 03/ Axle Grease 04/ Blessed and Oppressed 05/ No Sanctuary
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Volume : Tungt Vand (Nith World, 2011)

volume tungt vand

A Volume, rajouter fort plutôt que faible. Ecrire de Mikolaj Trzaska qu’il fait de l’éructation un principe premier et conclure qu’entre Brötzmann et Zorn, il restait une petite place.

Souscrire, à nouveau, aux joyeux barrissements de Johannes Bauer. Prendre les gazouillis soniques de la basse électrique de Peter Friis Nielsen pour ce qu’ils sont : des assauts chroniques. Ne pas oublier qu’un batteur de la trempe de Peter Ole Jorgensen peut trouver de nouveaux codes à la rébellion. Mais aussi s’enchanter des duels-disputes de deux souffleurs irréconciliables. Et à l’arrivée, prendre part et plaisir à leurs gargantuesques agapes.

Volume : Tungt Vand (Ninth World Music)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Washing Time 02/ Diving in Sound 03/ Megasus 04/ Light Shinning on a Black Surface 05/ Tungt Vand (Deuterium Oxide)
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Joseph Jarman, Don Moye : Black Paladins (Black Saint, 1979)

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Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

En 1979, Joseph Jarman et Don Moye échappèrent à l’Art Ensemble of Chicago le temps de l’enregistrement d’un disque : Black Paladins, sur lequel on peut aussi entendre Johnny Dyani  (cet étrange featuring centré sur la couverture). Le titre du disque reprend celui d’un de ses morceaux, qui reprend lui-même celui d’un poème d’Henry Dumas.

De Dumas, on sait la vie brève, à laquelle mit un terme un officier de police dans le métro de New York, et le parcours, fulgurant pour être coincé entre deux dates rapprochées (1964 et 1968), d’activiste du mouvement des droits civiques et de poète inspiré par le jazz. Deux ans après sa mort, Joseph Jarman renversait la chose en récitant « Black Paladins ».

We shall be riding dragons in those days
Black unicorns challenging the eagle
We shall shoot words
With hooves that kick clouds
Fire eaters from the sun
We shall lay the high white dome to siege
Cover sreams with holy wings, in those days
We shall be terrible.

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Deux fois, Jarman dit le texte – la seconde fois, son débit est plus rapide. Alors, il peut défendre sa composition, qui ouvre la seconde face du vinyle : un gimmick de contrebasse ouvre le champ dans lequel le saxophone baryton se rue bientôt. L’heure est à la virulence, mais la virulence est ici contenue : les musiciens profitent de l’espace qui leur est imparti et même peuvent rétablir un swing qui ne rendra pas leur hommage moins poignant. Dans les notes qu’il rédigea pour As If It Were The Seasons – présentées par Jean-Pierre  Moussaron au dos de l’édition française de cette référence Delmark –, Jarman écrit pour expliquer les activités de l’AACM à laquelle il appartient : « Nous sommes conscients du pays (L’AMERIQUE) et de l’état d’esprit, de ce que cela fait à l’être humain, aussi nous abstrayons-NOUS. » Ici aussi, l’affaire est d’abstraction philosophique : le retour sur soi et la réflexion opposés aux usages du monde.

L’appel au détachement pourrait faire craindre qu’une certaine indulgence, une « gentillesse » voire, s’impose au propos, d’autant que les deux premiers titres de Black Paladins, « Mama Marimba » de Dyani et « In Memory of My Seasons » de Jarman, ne sont guère féroces : perdu dans un magasin d’instruments – là, trouver saxophones et flûtes, batterie et piano, mais aussi coquillages et sifflets –, le trio délite son invention dans un exotisme bon enfant ou en atmosphère évasive dont l’Art Ensemble of Chicago se repaîtra jusqu’à la parodie. Il faut ainsi attendre « Humility in the Light of the Creator », relecture d’un thème de Kalaparusha (Maurice McIntyre) pour que le disque prenne de l’ampleur – et prouve qu’abstraction n’est pas abstention.

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Ce n’est que là que Jarman, Moye et Dyani, enfourchent les dragons que Dumas appelait de ses vœux. Derrière le saxophone grave, l’archet de contrebasse joue les dérangés tandis que la batterie emporte les ressemblances de l’atmosphère du titre avec celle d’« Alabama » pour en faire un autre morceau de gravité profonde au point d’en être insaisissable.

We shall be riding dragons in those days (…) We shall be terrible. Deux fois, Jarman dit le texte. C’est alors « Ginger Song », sur lequel un sopranino cette fois trouve son équilibre sur le tumulte rythmique, et à grande vitesse en plus, puis « Ode to Wilbur Ware », respects adressés par Moye à celui qui fit de la contrebasse une percussion immense. Un gimmick y tourne en boucle et fait tourner avec lui archet, flûtes puis clarinette basse : les interventions se meuvent autour de l’idée musicale comme autant de satellites. Ce retour à la musique des sphères serait un des moyens qu’a trouvés Jarman de s’abstraire. Dans les notes du même As If It Were The Seasons, il regrette seulement : « Mon ami, si seulement tu pouvais être ici pour entendre cela sur le vif – réellement – et non cette machine. »

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Interview de Jason Kahn

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« Mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien. » La phrase est de Jason Kahn, percussionniste et électronicien américain désormais installé à Zürich. En solo, Kahn inaugure aujourd’hui son propre label, Editions – après avoir donné plus tôt déjà dans la production discographique sous l’étiquette Cut –  et s'apprête à célébrer la sortie de huit CDR sous étiquette Winds Measure (2005/1). En trio, il confirme sa belle entente avec Jeroen Visser et Christian Weber sous le nom de Tetras. Plusieurs occasions, donc, de le soumettre à la question.

... Je me souviens d’une prestation du passage des Beatles dans l’Ed Sullivan Show en 1964… Ce doit être mon premier souvenir de musique.

Comment es-tu venu à la batterie ? Quel souvenir gardes-tu de tes débuts à l’instrument ?  Mes débuts ont consisté en l’achat d’un kit de batterie et en l’expérience de me mettre à jouer avec des gens. C’était en 1981. J’avais 21 ans. J’ai acheté mon premier kit aux alentours de mon anniversaire, en mai, et j’ai donné mon premier concert quelques mois plus tard, en juillet, avec des amis de la fac. Quelques mois après ça, j’ai gagné Londres afin d’y poursuivre mes études. A Londres, la première chose que j’ai faite a été d’acheter une Premier Gold Sparkle d’occasion en répondant à une annonce du NME et de me trouver un professeur de batterie, John Taylor, qui donnait des leçons dans le sous-sol d’une boutique de batteries du côté de Carnaby Street. J’ai passé toute l’année à étudier auprès de lui, apprenant pour l’essentiel les techniques de base à la caisse claire. Je gardais mon kit de batterie dans le cellier de la cafétéria de la fac. Les murs de cet endroit, où je répétais, étaient carrelés et tout retentissait d’une manière incroyable ! Durant cette année passée à Londres, je n’ai joué en public qu’une fois – dans l’adaptation par des étudiants de The Tooth of Crime de Sam Shepard. Je sortais beaucoup et j’ai assisté à de nombreux concerts, ce qui a été une façon comme une autre de me faire mon éducation musicale. A l’époque, je ne m’intéressais pas encore au jazz ou à la musique improvisée, mais plutôt à des groupes comme Gang of Four, The Fall, The Clash

Les batteurs de ces groupes ont-ils eu une influence sur le jeune musicien que tu étais ? Il y a eu ces batteurs, et puis aussi un autre qui m’a influencé tout autant : Ed Blackwell. Vers la fin de mon séjour à Londres, j’ai commencé à aller écouter plus de jazz et de musique improvisée sous l’influence de groupes comme Rip Rig and Panic, que j’ai vu en concert peu avant de rentrer aux Etats-Unis à l’été 1982. J’ai acheté le premier volume du Live at the Five Spot d’Eric Dolphy, et ce qui m’a le plus frappe dans ce disque a été le jeu de batterie – sa forte empreinte mélodique, sa façon de chanter et la manière dont Blackwell y intervient avec finesse. Des années plus tard, en 1987, j’ai eu la chance d’assister à un workshop que Blackwell donait à l’Université de Richmond. J’étais trop impressionné pour oser jouer en sa présence, mais il m’a ébloui par sa gentillesse et son humilité. D’autres batteurs m’ont bien sûr influencé, mais même après toutes ces années, quand j’entends Ed Blackwell, je reviens à ce souvenir fantastique et je me rappelle ma première écoute de cet LP de Dolphy, qui m’a ouvert à tellement d’autres musiques.

Ces dernières années, tout en conservant ton goût pour des textures que la (longue) durée altère, tu as introduit des éléments plus « dramatiques » ou bruyants (par exemple dans Beautiful Ghost Wave) dans ta musique... De quoi retourne cette « évolution » ? Je pense que la vie, ces dernières années, pour moi comme pour beaucoup beaucoup d’autres, est devenue plus difficile, une véritable lutte. Bien sûr, ça a toujours été le cas, depuis que je suis né, mais aujourd’hui il y a tellement de jeunes qui vivent avec si peu d’argent, tâcher de trouver un moyen de poursuivre mon travail en faisant cas de cette situation m’a fait prendre conscience de cette lutte – cette vision des choses n’est pas détachée ou  romantique, j’en fais l’expérience au quotidien. Je pense donc que mon travail réfléchit cela, cette nécessité de se battre pour trouver un moyen d’exprimer quelque chose – quelque chose de difficile à articuler, peut-être, qui peut même engendrer la frustration lorsqu’on est dans l’incapacité de formuler ces sentiments. Donc, mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien.

Ceci expliquerait, dans ta musique, un recours plus volontaire au bruit ? Pour ce qui est du bruit, je pense que mon travail y a toujours eu recours, peut-être de façon moins évidente, cependant, que sur Beautiful Ghost Wave par exemple. Mais si vous écoutez Vanishing Point ou même Fields, on trouve déjà là quelques textures abrasives…

Dans ce domaine ou dans d’autres, quels sont les musiciens capable de nourrir ton langage aujourd’hui ? Qu’as-tu, ces derniers temps, écouté d’intéressant ? Les personnes qui m’influencent le plus – je devrais plutôt dire avec lesquels j’ai l’impression de partager un esprit de camaraderie – sont celles avec lesquelles j’ai aimé travaillé ces dernières années : Bryan Eubanks, Jon Mueller, Norbert Moeslang, Goh Lee Kwang, Adam Sussmann, Matt Earle, Hong Chulki, Ryu Hankil, Choi Joonyong, Jin Sangtae, Manfred Werder, Patrick Farmer, pour n’en citer que quelques-uns. Pour répondre à la seconde question, je citerais un disque que j’ai beaucoup aimé récemment : Oceans Roar 1000 Drums, de Bryan Eubanks, Andrew Lafkas et Todd Capp.

Ton travail semble se développer dans de multiples directions : solo ; dans des rencontres improvisées ; voire à distance (comme avec Asher) ; avec des groupes réguliers ; pour des installations in situ ; en extérieur pour des field recordings... Quel est le dénominateur commun de toutes ces activités ? Pour moi, les installations ne sont pas vraiment de la musique, en tout cas elles se focalisent bien moins sur le son que sur l’espace – comment nous percevons, définissons, naviguons, construisons l’espace à travers le son. Et le son non pas envisagé en tant qu’entité physique mais plutôt comme une dimension des structures sociales. Je ne sais pas quel pourrait être le dénominateur commun de mon travail en solo, de projets comme Tetras et de mes autres collaborations… J’ose espérer que les personnes qui écoutent ces différents projets y trouvent une sensibilité commune, née de mon intervention dans des contextes différents.

Pouvons-nous dire qu’avec Tetras ton jeu de batterie retourne au rythme ? Je ne pense pas que ce soit le cas. Quand je jouais simplement de cymbales amplifiées sur caisse claire ou fûts, cela était aussi très rythmique. Avec Tetras, on pourrait dire que mon jeu de batterie est plus « ouvertement » rythmique, même si je pense que certains pourraient dire qu’il est, à bien des égards, aussi très textural.

Ta façon de penser le jeu rythmique est-elle la même que jadis ? Bien sûr, sur plusieurs points, j’envisage mon jeu de la même manière qu’il y a des années. Je reste la même personne. Maintenant, je suis sans doute aujourd’hui plus animés par l’idée globale que je me fais de la propulsion, et moins par des rythmes clairement délimités…  

Abordons maintenant ta décision de t’installer en Suisse. Quelles ont été les conséquences sur tes activités de musicien ?  Je n’ai pas vraiment « décidé » de vivre en Suisse. Un concours de circonstances, telles que la naissance de ma première fille, m’a en fait engagé à prendre racines ici. A l’origine, j’ai gagné la Suisse, via Genève, parce que j’y avais des amis qui habitaient un squat dans lequel une chambre pouvait m’être réservée. J’avais habité Berlin pendant presque neuf ans et la pente sur laquelle s’engageait la ville commençait à me fatiguer. Rejoindre la Suisse a surtout été un moyen commode de quitter Berlin.

Les critiques semblaient identifier, au milieu des années 2000, une « école suisse » autour de Günter Müller, Tomas Korber et toi-même* ; vos activités collectives semblent moins intenses aujourd'hui : qu'est-ce qui a changé ? Vos intérêts individuels ? Le contexte musical ? Ou les critiques ?! Je n’ai jamais entendu parler de cette « école suisse ». Je n’ai aucune idée de ce à quoi cela peut correspondre… Il est tout naturel de travailler avec certaines personnes, un groupe de personnes, pendant un temps donné. Mais les intérêts de ces personnes peuvent changer, elles peuvent se mettre à chercher d’autres choses ou peuvent décider d’une pause… Je joue encore assez souvent avec Christian Weber, Günter Muller, Norbert Moeslang, et beaucoup d’autres personnes en Suisse qu’il est difficile de rattacher à une école et que des journalistes auraient du mal à ranger dans telle ou telle boîte. Pour ce qui est des critiques, elles n’influenceront jamais mes choix de jouer avec tel ou tel musicien. J’apporte de l’attention à ce que l’on peut écrire sur mon travail, mais cela ne doit avoir aucune influence sur ma façon de travailler…

Et l’influence de tes collaborations sur l’évolution de ton langage musical, quelle est-elle ? Les collaborations sont très importantes pour moi. Les meilleures d’entre elles m’obligent à m’interroger sur ce que je fais, et ceci m’amène à remettre en cause mes façons de faire habituelles – moins pour faire quelque chose de « nouveau » que pour apporter un autre regard à ce que je fais, pour éviter de considérer les choses comme acquises.

Tu as publié quantité d’enregistrements ces dernières années, et sur de très nombreux labels ; néanmoins, tu viens d'en créer (comme tu l'avais fait avec l'étiquette Cut) un nouveau pour sortir un vinyle (On Metal Shore) ; quel est ton projet avec ces Editions ? Editions est une tâche faite d’amour. J’aime le travail qui consiste à produire un disque : concevoir la pochette, couper le papier, tamponner les labels, etc. Je veux fabriquer de beaux objets, pour moi autant que pour les autres. Editions n’est pas voué à devenir quelque chose de « professionnel » ; il est simplement pour moi le moyen de publier une partie de mes travaux de la façon dont j’aimerais qu’ils soient publiés.

Editions pourrait-il faire paraître d’autres enregistrements que les tiens ou est-il le médium permettant de documenter ta pratique musicale ? Pour le moment, je prévois de publier mon propre travail, ce qui est donc un moyen de documenter ma pratique bien sûr. Rien de plus, rien de moins.

Quelle idée te fais-tu de la nécessité du passage de la musique sur un support physique ? Envisages-tu la musique différemment selon qu’elle est de disque ou de concert ? Je pense que la musique de concert est différente de la musique enregistrée. Un enregistrement d’un concert improvisé et ce concert en lui-même sont deux choses très différentes. Pour cette raison, je pense que les deux – l’enregistrement et le concert en question – sont valables et importants. Ceci étant, vivre une performance en direct reste la façon que je préfère d’écouter de la musique.

Pour revenir au support d’enregistrement, sa question semble agiter les esprits. Fais-tu une différence entre CD, vinyles, cassettes, radio, téléchargement ? Je ne fais pas de différence mais, malheureusement, beaucoup de journalistes, de blogs et de magazines, ont l’air d’en faire une : par exemple, les CDR et les enregistrements à télécharger parviennent rarement à se faire chroniquer. Ensuite, si j’apprécie la beauté d’un lourd vinyle dans une pochette peinte à la main, tout le monde ne juge pas cela en tant que médium. Il y a tellement de gens, aux quatre coins de la planète qui ne peuvent pas se permettre d’acheter un CD (en Suisse, un CD coûte près de 25 euros), sans parler des LP... Pour cette raison, une publication en ligne ne permettra pas seulement d’atteindre plus de monde, elle permettra aussi à la musique de dépasser les frontières pour atteindre l’Amérique du Nord, l’Australie, le Japon, la Chine, en touchant des personnes qui, bien qu’intéressés par ce genre de musique, ne peuvent se permettre d’acheter ni CD ni vinyles.

Quelles sont les « choses » capables de faire encore évoluer ta musique ? J’ai simplement besoin de temps. Assez de temps pour travailler, développer et penser ce que je fais est le plus important de mes challenges.

* Précision de Guillaume Tarche : le raccourci (certes généralisant et critiquable) a pu, au milieu des années 2000 (précisément au sujet d'enregistrements de 2004), être utilisé par des chroniqueurs pour évoquer le travail de Kahn, Müller and co. Deux exemples pris sur le site Bagatellen : Signal to Noise & Zuricher Aufnahmen.

Jason Kahn, propos recueillis fin avril 2012.
Guillaume Belhomme & Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Osvaldo Coluccino : Atto (Another Timbre, 2012)

osvaldo coluccino atto

Je ne sais pas ce que ça veut dire que de jouer d’objets acoustiques. Il faudrait que je me replonge dans Schaeffer peut-être. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je peux l’entendre. Surtout, il ne me faudra pas chercher quel est l’objet qui peut faire ce bruit-là, quelle est la chose qui peut sonner comme ceci.

Il est marqué dans le digipack que les objets de Coluccino ne sont pas musicaux. Et qu’il ne retouche rien à l’ordinateur. Voilà ce qu’il fallait que je sache. Pour ce qui est du reste, ce n'est qu'un voyage à faire. Un souffle me pousse, un crissement m’indique une direction, un sifflement capte mon attention. Tout a l’air de se passer dans l’air, oui c’est bien des courants d’air que j’entends. Mais je pose trop de questions, et je ferme les yeux.

Les objets de l’Italien me tournent maintenant autour, me voici encerclé, je garde les yeux fermés. Le tonnerre gronde, des roues tournent, des matériaux tintent sonnent grincent… Est-ce du polystyrène que l’on frotte sur mon parquet ? Et l’imagination reprend le dessus. Un trou apparaît, Coluccino et ses objets s’y engouffrent et je suis le mouvement. Par la force des choses, par la force des objets. Il y a des disques qui, en plus de vous emporter, vous font imaginer des choses. C’est le cas d’Atto.

Osvaldo Coluccino : Atto (Another Timbre)
CD : 01/ Atto 1 02/ Atto 2 03/ Atto 3 04/ Atto 4 05/ Atto 5
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
Héctor Cabrero © le son du grisli

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Jean Derome, Normand Guibeault, Pierre Tanguay : Danse à l'Anvers (Ambianes Magnétiques, 2011)

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Ce n’est pas pour rien que le Trio Derome Guilbeault Tanguay réinitialise quelques-uns des thèmes de Kirk ou Dolphy. Comme ces deux derniers, isolés et incompris de la jazzosphère en leur temps, Jean Derome, Normand Guilbeault et Pierre Tanguay ne trouvent guère d’admirateurs, aujourd’hui, pour louer leur jazz vif et tranchant. Un jazz décalé, hors mode (les thèmes composés pour le baryton ne sont pas sans évoquer un autre outlaw du jazz : Charles Tyler) et puisant dans la périphérie ses ressorts harmoniques.

En ce sens, à mille lieux des tristes poseurs faisant les choux gras de la presse spécialisée officielle. Oui, le jazz passe, aujourd’hui, un petit peu du côté de Jean Derome et de ses amis. L’alto est aiguisé, la contrebasse n’est pas d’appoint mais de rigueur et d’inspiration, la batterie foudroie le swing et extraie de la matrice rythmique mille infinis. L’aventure continue pour le Trio Derome Guilbeaut Tanguay. Puissent-ils, enfin, être entendus.

Trio Derome Guilbeault Tanguay : Danse à l’Anvers (Ambiances Magnétiques / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Half-Way House 02/ Dooji Wooji 03/ Rip, Rig and Panic 04/ Danse à l’Anvers 05/ Kissleg 06/ Eufnag 07/ 17 West 08/ Straight Up & Down 09/ Lettre à Rainer Wiens 10/ I’m Checkin’ Out, Goom-Bye 11/ Poor Wheel
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Burkhard Stangl : Hommage à moi (Loewenhertz, 2011)

burkhard stangl hommage à moi

Cet hommage que s’adresse non sans malice Bukhard Stangl a valeur de rétrospective. Trois disques – qui peuvent être augmentés d’un DVD et d’un livre (en allemand) – reviennent sur le parcours d’un guitariste entendu, entre autres formations, en Ton Art, Efzeg ou Polwechsel – combinaisons dévouées toutes à des formes musicales réfléchies.

Sur le premier disque, Stangl expose des compositions écrites pour ensembles, sur lesquelles il dirige l’Extented Heritage – présences de John Butcher, Angelica Castelló et dieb13 – le temps de pièces d’électroacoustique ténébreuse : au récitatif diaphane inspirée d’un solo de Butcher (Concert for Saxophone and Quiet Players) ou comblée de field recordings et progressant au rythme d’un vaisseau fantôme soumis à grand vent (Los vestidos blancos de Mérida). Ailleurs, c’est son amour pour les voix et les souffles que Stangl trahit au son d’une rencontre Angélica Castelló / Maja Osojnik / Eva Reiter.

Le deuxième disque est celui d’intelligents divertissements. C’est l’endroit où se mêlent de concert expérimentations et contemplations. Là où Stangl contraint un clavier à accepter son destin électronique (Angels Touch), contrarie la trompette de Gabriël Scheib-Dumalin en lui imposant un vocabulaire réduit (For a Young Trumpet Player), concocte des miniatures explosives au moyen de collages hétéroclites et de numérique affolé que pourront chahuter Klaus Filip ou Christof Kurzmann (Nine Miniatures), s’oppose au piano à la cithare de Josef Novotny (En passant), enfin, transforme l’Extended Heritage en ensemble de musique baroque autant que fantasque (Come Heavy Sleep).

Sur le troisième disque, on trouve la réédition de l’incontournable Ereignislose Musik – Loose Music, jadis édité par Random Acoustics. Là, Stangl dirige Maxixe, grand ensemble élaboré au début des années 1990 dans lequel on trouve Radu Malfatti, Werner Dafeldecker, Max Nagl, Michael Moser… En concerts, les musiciens peignent une musique de traîne que des nasses et verveux faits de cordes de guitare, de violons et de contrebasse, cherchent à capturer, empêchés toujours par des voix qui s’opposent et préviennent (dont celle de Sainkho Namtchylak). Après quoi Stangl dirige en plus petits comités des pièces de nuances voire de discrétions.

Ainsi, ces travaux et ces souvenirs regorgent de trouvailles. Leur intelligence est égale, née de celle de Burkhard Stangl, qui fait qu’on y reviendra souvent : au gré des envies, du moment, des surprises…  

Burkhard Stangl : Hommage à moi (Loewenhertz)
Enregistrement : 1993-2009. Edition : 2011.
CD1 : Kompositionen für Ensembles : 01/ Concert for Saxophone & Quiet Players 02/ WOLKEN.HEIM.breathing/clouds 03/ My Dowland 04/ Los vestidos blancos de Mérida – CD2 : Divertimenti : 01/ Angels Touch 02/ Ronron 03/ For a Young Trumpet Player 04-06/ Three Pieces of Organ 07-14/ Nine Miniatures 15/ Come Heavy Sleep – CD3 : Ereignislose Musik – Loose Music : 01/ Konzert für Posaune und 22 instruments 02-04/ Drei Lieder 05/ Trio Nr.1 06/ Uratru
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Marcello Magliocchi : Trullo Improvisations (Setola di Maiale, 2011)

marcello magliocchi trullo improvisations

En choisissant de n’enregistrer que des pièces courtes ou de moyenne durée, et en s’imposant, à chaque fois, un nouveau cahier des charges, le batteur-percussionniste Marcello Magliocchi, le saxophoniste Bruno Angeloni et le guitariste Juan Castañon prennent le risque de divertir plus que nécessaire.

L’écueil est évité de justesse grâce à des improvisations décomplexées, généreuses. Le soprano ne cache pas son lyrisme, pas plus que son désir d’abonder sans retenue. La guitare fourmille de bonnes idées et d’accords fielleux mais sèche à vouloir faire exister le contrepoint. Quant à la batterie, sèche et précise, elle sait délimiter espaces et respirations avec une sobre intelligence (encore plus convaincante quand la percussion se fait minérale et résonnante). Beau disque donc.

Marcello Magliocchi, Bruno Angeloni, Juan Castañon : Trullo Improvisations (Setola di Maiale)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Durmiendo en un trullo 02/ Maya 03/ Eryn 04/ Dudu 05/ Stracci 06/ Mani di Blancia 07/ El nino F 08/ Aunzus 09/ Bishmilla II 10/ El afolador de cuchillos 11/ Torquo
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Gary Smith, Silvia Kastel, Ninni Morgia : Brand (Ultramarine, 2012)

gary smith silvia kastel ninni morgia brand

Ultramarine est ce label qui a pris fait et cause – il y a des raisons à cela ! – pour le guitariste Ninni Morgia. Pas surprenant, donc, que la brand new référence du label y revienne. Sur Brand, il joue en trio avec Gary Smith, guitariste qui enregistra (apprend-je) entre autres avec Rhys Chatham et John Stevens (pour Ecstatic Peace), et Silvia Kastel, chanteuse et joueuse de synthés qui s’occupe aussi du label… Ultramarine.

Deux guitares, une voix et des synthétiseurs, voilà une combinaison d’instruments qui peut être capable du pire comme du meilleur. Et alors ici ? S’il met un petit temps à décoller (Smith et Morgia ont l’air de renifler leurs instruments et Kastel murmure en les attendant), le trio investit un rock improvisé revenchard. Avec pertes et fracas, les guitares font trembler la voix de Kastel qui se défend avec ses synthés dont les nappes sont aussi féroces qu’ingénieuses. L’intensité est même telle qu’on trouve dommage d’avoir à retourner le LP – puisqu’il s’agit là d’un LP, pour changer… Si ce n’est cette obligation d’entre deux faces (tours ?), l’auditeur profite et se laisse consumer avec joie.

Gary Smith, Silvia Kastel, Ninni Morgia : Brand (Ultramarine)
Enregistrement : Janvier 2011. Edition : 2012.
LP : Brand
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Ryan Scott : Maki Ishii Live (Innova, 2011)

ryan scott maki ishii

Compositeur japonais, Maki Ishii (1936-2003) trouva pertinent, toute sa vie durant, d’honorer musique sérielle et musique traditionnelle japonaise.

Interprétés par le percussionniste canadien Ryan Scott, ces trois concertos pour percussions et orchestre (dirigé ici par Alex Pauk) s’opposent dans leurs textures : éloge du drame, fracas et chaos pour Saidoki ; scintillement et miroitement de marimbas créant un effet gamelan pour Concertante ; effleurement du silence avant retour à de sombres dramaturgies pour South-Fire-Summer. Soit une excellente porte d’entrée en vue de la découverte de l’œuvre multiforme de Maki Ishi.

Ryan Scott : Maki Ishii Live (Innova Recordings)
Enregistrement : 2000, 2008 & 2009 / Edition : 2011.
CD : 01/ Saidoki (Demon) 02/ Concertante 03/ South-Fire-Summer
Luc Bouquet © Le son du grisli

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