Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Bolide : Soaks (Gaffer, 2013)

bolide soaks

Bolide : possible ogre sonique né en 2007 du côté de Brighton.

Bolide : gargarismes et accumulations, trajet intestinal perturbé. Aime le surplace et les crescendos terrifiants. Musique de pygmées anamorphosés et passée au filtre de caissons anxiogènes. Quelque chose d’ancestral et d’aquatique. Acier grouillant et ténébreux. Rien de bien nouveau dans les décombres.

Bolide ou l’éloge des pseudos : ici Dr. Spiceberg, F. Ampism, The Sultan Cal-Mag Boron, Dick Moss. On aime à le répéter : rien de nouveau dans les décombres.

Bolide : Soaks (Gaffer Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2014.
CD : 01/ Surfactant 02/ In and Out of Weeks 03/ Unhandled 04/ Phenorebarbatif 05/ Forced Meat  06/ Rephenoperidot
Luc Bouquet © Le son du grisli



Deborah Walker, Silvia Tarozzi : Le bruit du geste, 23 avril 2014 à Paris

silvia tarozzi deborah walker centre culturel italien 26 avril 2014

Fin du concert, rappel : un air traditionnel italien descend sur l'ambassade. Un moment, on croirait l’avoir vu emporter l'institut culturel et ses lambris. On est le 23 avril, avant-veille de l'anniversaire de la Libération (de la Résistance !) italienne. Silvia Tarozzi, violon, et Deborah Walker, violoncelle, donnent de la voix entre deux coups d'archets aiguisés et une série d'harmoniques subtiles, pour célébrer cette date à leur façon.

Auparavant, le programme intitulé, avec un certain bonheur, « Le bruit du geste » avait éveillé instincts aimants et réflexes de lutte. Quatre pièces superbes et complémentaires : Escondido, de Stefano Scodanibbio ; Per Arco, de Giuseppe Chiari (écrite en 1963 pour Charlotte Moorman) ; Circle Process, de Pascale Criton et Silvia Tarozzi ; Occam River II, d'Eliane Radigue.

Gestes « contre » (protestation) du violoncelle et de la bande enregistrée (Chiari) ; gestes « autour » (circonvolution), tension dans l'air, aberrations nécessaires et lignes de fuite (Criton) ; gestes « avec » (immersion) des deux archets, de l'espace et du son, intervalles longuement tenus et hallucinations subséquentes (Radigue). Quatre pièces a priori dissemblables, voire de facture et d'intentions franchement opposées (Chiari/Radigue) – sauf l'intensité d'une interprétation – cadeau.

De manières stylistiquement moins contrastive (encore que), Silvia Tarozzi fera paraître prochainement un album réunissant des pièces d'Eliane Radigue, Pauline Oliveiros et Pascale Criton (Circle Process).

Deborah Walker & Silvia Tarozzi : « Le Bruit du Geste », jouant Stefano Scodanibbio, Giuseppe Chiari, Pascale Criton, Eliane Radigue
Institut culturel italien, mercredi 23 avril 2014.
Claude-Marin Herbert © Le son du grisli


Peter Brötzmann, Steve Noble : I Am Here Where Are You (Trost, 2013)

peter brötzmann steve noble i am here where are you

La ballade que Peter Brötzmann s’autorisa au creux du concert qu’il donna avec Steve Noble à Bruxelles en janvier 2013 est une parenthèse et une respiration. Partout ailleurs, non pas sous l’influence de Noble mais parfois remotivé par son effervescence, il agite, voire étrangle, son instrument (saxophones alto ou ténor, clarinette ou tarogato) comme s’il lui fallait dire à la fois pour lui-même et pour un John Edwards absent (…the worse the better).

Avec la même urgence, Brötzmann et Noble déboîtent donc, attrapent dans leur course un premier hymne, le font tourner pour l’enrichir, le posent et le finissent sur leur métier commun. Passé au tarogato, Brötzmann gagne des aigus qui rendent Noble exotique – d’un exotisme renfrogné, toutefois. De quoi retourner plusieurs fois les Ateliers Claus, à Bruxelles, par où la tornade a passé.  

Peter Brötzmann, Steve Noble : I Am Here Where Are You (Trost)
Enregistrement : 19 janvier 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ I Am Here Where Are You 02/ If Find Is Found 03/ Mouth on Moth 04/ No Basis 05/ A Skin Falls Off
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Arturas Bumšteinas : Epiloghi (Unsounds, 2014)

arturas bumsteinas epiloghi

C’est presque agréable de se rendre compte qu’on n’est pas sensible à tout (à tout ce qui est « expérimental », j’entends, et qui, en plus, paraît sur tel label qu’on apprécie). « Je ne suis pas un auditeur facile », me félicitai-je par exemple après l’écoute d’Epiloghi. Six Ways of Saying Zangtumbtumb d’Arturas Bumšteinas (récipiendaire pour cette composition du prix Palma Ars Acustica 2013).

Non, cher Arturas, on ne m’a pas comme ça, moi. Votre réponse au tout premier opéra, La Dafne de Jacopo Peri, couplée aux effets qu’ont fait sur vous L’art des bruits de Luigi Russolo et Les passions de l’âme de Descartes, ne m’a pas emballé. Peu de goût pour le clavecin, les collages hirsutes et la folie facile… Certes, votre baroque est futuriste mais, à mon avis, rétropédale. Votre imachination sonore m’accable, et Descartes m’explique pourquoi : « L’admiration est une subite surprise de l’âme, qui fait qu’elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires ». Or dans Epiloghi, j’ai trouvé l’expérimental d’un ordinaire accablant…

Quant à Night on the Sailship, c’est un peu mieux, mais guère chavirant.

écoute le son du grisliArturas Bumšteinas
Epiloghi

Arturas Bumšteinas : Epiloghi. Six Ways of Saying Zangtumbtumb (Unsounds / Metamkine)
Edition : 2013.
CD : 01-06/ Epiloghi. Six Ways of Saying Zangtumbtumb 07/ Night on the Sailship
Pierre Cécile © Le son du grisli


Paul Dunmall, Mark Hanslip, Philip Gibbs, Ed Ricard : Weeping Idols (FMR, 2014)

paul dunmall mark hanslip philip gibbs ed ricard weeping idols

Les cinquante-et-une minutes de Weeping Idols disent beaucoup des talents de Paul Dunmall et Mark Hanslip (saxophones ténor), Philip Gibbs et Ed Ricard (guitares). Elles disent que les contrepoints inauguraux de cette impro de chambre n’auront qu’un temps. Et que se pointeront d’autres visages. Bien sûr, les guitares grouilleront de leurs échos souterrains. Bien sûr, les saxophonistes envenimeront leurs souffles. Bien sûr, les colères seront rentrées ici, brûlantes ailleurs.

Mais le temps prendra son envol : les arpèges préserveront les phrasés anxiogènes des deux saxophonistes (Bhutan). Plus loin (Better Than Words), ces deux mêmes saxophonistes se souviendront des denses reflets de la West-Coast avant de visiter des microtonalités plus récentes. A l’arrivée (Weeping Idols), ce sont les deux guitaristes qui, en un final saturant, déborderont le cadre d’un disque souvent passionnant.

écoute le son du grisliPaul Dunmall, Mark Hanslip, Philip Gibbs, Ed Ricard
4 Souls, 8 Eyes

Paul Dunmall, Mark Hanslip, Philip Gibbs, Ed Ricard : Weeping Idols (FMR / Improjazz)
Enregistrement : 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ 4 Souls, 8 Eyes 02/ Bhutan 03/ Better Than Words 04/ Weeping Idols
Luc Bouquet © Le son du grisli



Los Amargados : El dia de los Amargados (Unusual, 2014)

los amargados el dia de los amargados

C’est une cassette rouge, conservée dans un sachet de plastique, avec un piment sec et une bande-dessinée petit format. Le strip semble raconter la virée des deux musiciens – Petr Vrba et George Cremaschi – dans le désert mexicain : répondant favorablement à l’invitation que leur fait un squelette de jouer pour lui, les musiciens s'emmêleront les moustaches… confondues, celles-ci symboliseraient, à en croire le panthéon tchéco-mexicain, la bande que renferme la cassette.

Là, trouver en première face le trompettiste et le contrebassiste retournant la bande de l’intérieur le temps d’une bataille rangée qui rapproche électroacoustique bruitiste et artisanat pétaradant. En seconde face, Susanna Gartmayer rejoint le duo : à la clarinette basse, elle dépose quelques graves capables d’en démontrer à la contrebasse avant de racler le fond de son instrument en chercheuse d’atout radical. Qu’elle trouve bientôt : gimmick de trois notes qu’elle fait tourner et qui change Vrba et Cremaschi en poupées-souvenir qui valent leur pesant de piment.

Los Amargados : El dia de los Amargados (Unusual Records)
Edition : 2014.
K7 : A/ Los Armagados B/ Los Armagados with Suzanna Gartmayer
Guillaume Belhomme © le son du grisli


Pierre-Alexandre Tremblay : La marée (Empreintes DIGITALes, 2014)

pierre-alexandre tremblay la marée

Sur La rupture inéluctable, la première des pièces de ce double CD, Pierre-Alexandre Tremblay ne raconte pas notre histoire, mais j’y vois des coïncidences. Un homme (le soliste ?) seul face à des haut-parleurs. En 2011 (c’est l’année de la composition). Une clarinette basse (celle d’Heather Roche) lui lance un appel. Il ne bouge pas. Une deuxième basse, maintenant, sur la première. Cela lui rappelle un air folklorique, ou plutôt (il hésite, maintenant), une composition de Braxton. L’acoustique contre les schémas électroniques, l’homme contre la machine. Un homme seul face à des haut-parleurs qui l’envoutent.

Je remercie Pierre-Alexandre Tremblay pour La rupture inéluctable et pour Mono No Aware, ses pièces les plus récentes. Dans Mono No Aware, je vois d’autres coïncidences. Dans ces rubans de sons qui m’encerclent et tournent. J’entends en eux la corne de brume de la table de Babel de Jean-François Laporte, mais elle est multipliée. Je cherche d’où vient l’appel et me tourne dans l’autre direction.

Comme je ne vois pas des coïncidences dans tout ce que j’entends, je passerais à côté des trois autres compositions : Le tombeau des fondeurs, où le piano Baschet-Malbos de Sarah Nicolls sonne des cloches électronique, Still, Again, où la soprano Peyee Chen fait face à un désordre électronique aussi, et Un clou, son marteau, et le béton, où Sarah Nicolls revient au piano pour un exercice romantique que mon pauvre cœur ne peut souffrir… C’est le hasard des coïncidences et le vouloir des compositions. Deux, pour moi, coïncidaient.

écoute le son du grisliPierre-Alexandre Tremblay
La marée (extraits)

Pierre-Alexandre Tremblay : La marée (Empreintes DIGITALes)
Edition : 2014.
CD1 : 01/ La rupture inéluctable (2011) 02/ Le tombeau des fondeurs (2008) 03/ Mono No Aware (2013) – CD2 : 01/ Still, Again (2012-13) 02/ Un clou, son marteau, et le béton (2008-2009)  
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Erika Dagnino : Signs (Slam, 2013)

erika dagnino signs

Le grain de sable (ici Erika Dagnino) ne peut faire taire la force du trio formé par Ras Moshe (flûte, saxophones), Ken Filiano (contrebasse), John Pietaro (vibraphone, percussions). Chez le saxophoniste (par ailleurs poète) : un black phrasé, un saxophone ténor large et granuleux, un saxophone soprano alerte. Soit dit en passant : une découverte. Chez le contrebassiste : des pleurs d’archets, du bois crissant, un désir d’irriguer des terres qu’il devine fertiles. Chez le percussionniste : un vibraphone coureur, une armada percussive posée à bon escient.

Quelques mots sur le grain de sable : la poésie forte et profonde d’Erika Dagnino n’est pas en cause, mais son phrasé et sa diction en droite ligne d’une Violeta Ferrer (mais avec Violeta, l’émotion nous submerge) ne passent pas la rampe. Soit la couronne d’épines sur le fleuve intranquille.

Erika Dagnino Quartet : Signs (Slam Productions)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Preludio 02/ Prima Improvvisazione 02/ Seconda Improvvisazione 03/ Terza Improvvisazione 04/ Quarta Improvvisazione 05/ Intermezzo 06/ Quinta Improvvisazione 07/ Improvvisazione Finale
Luc Bouquet © Le son du grisli


Merzouga : 52°46’ North 13°29’ East (Gruenrekorder, 2013)

merzouga music for wax-cylinders

Eva Pöpplein (electronics) et Janko Hanushevsky (basse électrique préparée) forment Merzouga. Il y a peu, ils allèrent « piocher » dans le fond d’ethnomusicologie de la Berlin Phonogram Archive et, à l’automne 2012, donnèrent un concert en se servant de leurs découvertes.

Les fruits de l’expérience, étonnante, versent dans une ambient folkloriste ou des chants de la Terre de Feu, de Hongrie ou du Yemen (etc., of course), croisent l’électronique et la basse électrique dans un ballet qui mêle futur et traditions. Dommage tout de même qu’il faille forcément un vainqueur : car en effet c'est le futur qui finit par l'emporter, quand la basse parle trop et que l’électronique crépite avant d’oser une petite mélodie orientale d’une facilité… appauvrissante. Deux fois dommage.

Merzouga : 52°46’ North 13°29’ East – Music for Wax-Cylinders (Gruenrekorder)
Edition : 2013.
CD : Music for Wax-Cylinders : 52°46’ North 13°29’ East
Pierre Cécile © Le son du grisli


John Tchicai, Charlie Kohlhase, Garrison Fewell, Cecil McBee, Billy Hart : Tribal Ghost (NoBusiness, 2013)

john tchicai charlie kohlhase garrison fewell tribal ghost

Sur des compositions de Garrison Fewell – si ce n’est ce Llanto del Indo que John Tchicai adapta –, le trio de Good Night Songs se retrouvait les 9 et 10 février 2007, augmenté d’une section rythmique (sans piano) composée de Cecil McBee et Billy Hart.

Tchicai sur enceinte gauche, Kolhase sur enceinte droite ; entre les deux, la guitare de Fewell charge l’atmosphère du morceau-titre de codes divers (jazz, blues, soul) pour qu’elle puisse enfin rappeler celle des missives adressées jadis au Très-Haut – mais au Très-Haut quoi ? – par Alice Coltrane et Pharoah Sanders. Car c’est la marque d’une quête musicale que révèle Tribal Ghost, inquiète d’accorder toutes propositions musicales passées, présentes et à venir : sans cesse ramené au jazz par McBee et Hart, le trio peut échapper au genre sous influence africaine (Tchicai à la clarinette basse sur Dark Matter) ou latine (Llanto del Indio sur lequel les nerfs lâchent). Et quand il substitue l’improvisation à la partition, le quintette augmente son art de la mesure d’un supplément d’âme qui confond force et fragilité. 

écoute le son du grisliJohn Tchicai, Charlie Kohlhase, Garrison Fewell, Cecil McBee, Billy Hart
Dark Matter

John Tchicai, Charlie Kohlhase, Garrison Fewell, Cecil McBee, Billy Hart : Tribal Ghost (NoBusiness)
Enregistrement : 9 et 10 février 2007. Edition : 2013.
LP : A1/ Tribal Ghost A2/ The Queen of Ra – B1/ Dark Matter B2/ Llanto del Indio
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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