Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Thurston Moore, Umut Çağlar : Dunia (Monofonus, 2017)

 lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître la semaine prochaine aux éditions Lenka lente. A noter : ne restent que 2 exemplaires des deux premiers numéros du son du grisli.

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Bien sûr, Thurston Moore n’en est pas à son premier duo avec un autre guitariste que lui. Mais rien ne l’empêche d’en enregistrer d’autres : comme par exemple cet échange daté de juin 2016 avec Umut Çağlar, musicien que l’on peut notamment entendre dans Konstrukt – groupe d’improvisation turc qui a pris l’habitude d’inviter dans ses rangs des improvisateurs de taille (Marshall Allen, Evan Parker, Joe McPhee, Peter Brötzmann, Akira Sakata…).

Si le label Monofonus s’est fait une spécialité de la production de cassettes (Konstrukt en publia une l’année dernière : Live at Islington Mill), c’est sur un vinyle qu’il a choisi de consigner ces trois pièces d’improvisation. De premiers aigus, nés de différents remuages, y cherchent une cible ; une fois trouvée, celle-ci attire à elle autant de coups de médiator que de trémolos désœuvrés, autant de sons distors que d’éclats de mélodies. Enfin le duo gronde : Moore et Çağlar font face au renvoi par les amplis de leurs inventions et gagnent, encore, en intensité.

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Thurston Moore, Umut Çağlar ‎: Dunia
Monofonus / Astral Spirits
Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Joëlle Léandre : Lettre ouverte aux Victoires du Jazz

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Chers Messieurs,

Non ! Que ce soit rance, trop vieux ou trop tard (il est vrai qu’avec les réseaux tout va si vite, j’oserais dire tout s’oublie vite aussi…), là, ce soir, sans farce et sans force, je refuse de me taire, de passer l’éponge, d’oublier...

J’accuse, et je prends seule la responsabilité d’écrire car trop c’est trop (même une pantalonnade... Daniel, un producteur, se reconnaîtra). Tous ces Prix, ces Distinctions, ces Victoires du Jazz (ou plutôt Défaites du Jazz... Joël, d’un certain fanzine, se reconnaîtra), m’interpellent et me poussent à la réflexion. Je suis désolée, mais au vu des résultats des Victoires du Jazz et au look de ces quinze pingouins unis et souriant au-delà de leur talent (j’en connais plusieurs et je joue même avec certains), tout cela me questionne.

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Comment se fait-il qu’il n’y ait aucune femme jeune ou moins jeune parmi les nommés de 2017 ? Est-ce une provocation ? Un jeu ? Un je-m’en-foutisme ? Quel jury décide de cela ? Les labels, les agents sont-ils derrière tout ça ? Comment se fait-il qu’au XXIe siècle, encore et encore, aucune femme ne soit nommée ? Mais c’est quoi cette mascarade, cet archaïsme, ces décisions de salons perruqueés antiques et poussiéreuses ?

Le Jazz ne s’est pas arrêté en 1950. Certains et certaines osent, proposent, provoquent et se questionnent en terme de formes, de structures, d'instrumentation, de rythmes et de timbres... et tant et tant... Le Jazz n’a été que rencontres, risque et aventure. C’est quoi ce bazar ? pense-t-on en voyant et en lisant ces résultats.

Vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader… filer sur les routes et proposer sa musique ? Mais où en est-on ? Comment voulez-vous qu’une jeune femme qui sort d’un conservatoire (ou pas), jouant super sa clarinette, son sax ou son piano n’ait pas ce sentiment. Elle peut être attirée par une autre musique : plus libre, plus créative, une envie d’aventure, la curiosité d’aller ailleurs.

Être attirée par le Jazz (car le Jazz a toujours été une musique créative, le reste... je ne développe pas… je pourrais…). Bref, d’aimer cette Musique et voir et lire encore et encore vos résultats masculins ! Seriez-vous indifférents ? Sorry, c’est honteux. Je vous ai dit que je prenais seule le risque de vous écrire, je le fais ! Alors, au contraire, allez vers elles, accueillez-les, écoutez-les ! Soyez curieux au lieu de vous coller, de vous agglutiner comme dans tous ces bistrots, tous, entre copains avec vos petits pouvoirs. Oui, il y a de la colère.

J’ai 66 ans et depuis 41 ans je suis sur les routes, dans le monde entier, avec mes potes (et quelques potesses) à jouer, créer, inventer ma Musique... crier même ! Croyez-vous que c’est moi qui ai appelé Steve Lacy, Anthony Braxton, George Lewis, Peter Brötzmann ou Marilyn Crispell et tant d’autres en Europe (ou des plus jeunes) et qu’on joue du Mozart ou du Monteverdi ensemble ?

Arrêtons ! C’est du désir tout ça. Désir d’être, d’être Soi, de créer. C’est du collectif aussi où l’improvisation est majeure. Hommes et Femmes, Femmes et Hommes, et c’est toute l’histoire du Jazz ! Maintenant, avec les femmes aussi, n’oubliez pas ! Ne les oubliez plus ! Elles sont brillantes, fortes, dérangeantes, pleines de talent, de surprises, parfois riantes et bosseuses.

À bon entendeur, salut !

Joëlle Léandre - décembre 2017


L'ocelle mare : Temps en terre (Murailles Music, 2017)

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Avec les ans, Thomas Bonvalet – « L’ocelle mare est Thomas Bonvalet » – semble se transformer en homme-orchestre (certes, intéressé toujours par le minimalisme). On le savait jouant de la guitare et soufflant en harmonica et voici que Temps en terre débute au son d’un piano, désaccordé un peu (forcément) et enregistré mal (au téléphone) : l’ouverture du disque est une progression timide, comme celle d’un musicien dictant maladroitement une mélodie soudaine dont il craint perdre le souvenir.

S’il ne sait certainement plus où donner de la tête, Bonvalet garde toujours en elle cette idée d’atmosphère et de brouillon, en tout cas de non-fini, qui fait le charme des disques de L’ocelle mare. Si le dernier d’entre eux est abstrait encore, il l’est moins que les précédents : souvent, en effet, une pulsation l’anime (qui peut évoquer le Moondog des rues de New York) ; plus loin, c’est l’histoire d’une sonorité que l’on détériore ; ailleurs encore, une scène de théâtre où se succèdent un métronome, une bande qui peine à la déroule, un lot de cordes molles, une résonance, un larsen…

Et si la musique de Thomas Bonvallet ne nous surprend plus guère, si ses décors nous sont désormais coutumiers (mais qui s’en plaindrait ?), peu importe : il jaillit de ce nouvelocellemare une tension cotonneuse, quand ce n’est pas une angoisse sourde, qui fait forte impression.

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L’ocelle mare : Temps en terre
Murailles Music
Edition : 2017.
CD : 01-09/ Temps en terre 1-9
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 lsdg3Cette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître fin décembre.


David Grubbs : Creep Mission (Blue Chopsticks, 2017)

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La forêt de disques que David Grubbs a plantée ne l’empêche pas de continuer à semer, de temps en temps. Dernière preuve en date : Creep Mission

Ça commence de manière informelle, à la guitare solo, avec un arpège clair qu’une fausse note déséquilibre (sciemment). Et quand arrivent la trompette (de Nate Wooley), les electronics (de Jan St. Werner) et la batterie (d’Eli Keszler), c’est l’orage : la dissonance fait de plus en plus d’effet et fait claquer une distorsion, puis une autre, et ainsi de suite. Ça commence fort, donc, et cette tension ne retombera pas.

Mieux, même ! Les musiciens feront de cette tension un membre supplémentaire de la team plutôt qu’un instrument. Et le nouveau membre, et bien, c’est un agitateur fou qui leur vole dans les pattes ou les plumes, leur souffle dans le bec ou dans la caisse… Il n’y a donc pas qu’aux caprices des instrumentistes qu’obéissent les compositions de Grubbs.

A cela, il faut ajouter leur « inquiétante étrangeté », il n’y a qu’à entendre l’électroacoustique de Jeremiadaic pour s’en convaincre ou le dronesque The C In Certain (on aura compris l’allusion). Je n’ai presque rien d’autre à dire qu’à vous enjoindre d’y courir. Ah si, dire que Grubbs retrouve le solo à l’acoustique et que son jeu de guitare a le don de transformer une mélodie dont d’autres se seraient bien satisfaits. C’est bon, maintenant, vous pouvez y courir.

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David Grubbs : Creep Mission
Blue Chopsticks / Drag City
Pierre Cécile © Le son du grisli

 lsdg3Cette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître fin décembre. En outre, comme le hasard fait bien les choses, ce numéro proposera une évocation d'AMM signée... David Grubbs.


France Sauvage : Le monde des doigts (Doubtful Sounds..., 2017)

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La pochette (signée Stéphane Batsal) du 33 tours (sorti sur une guilde de labels, comme le fut Jeux vocaux des bords de Dronne) donne le ton : Le monde des doigts des rennais de France Sauvage est placé sous le signe du collage ! Les doigts, c’est sans doute pour les échantillons (on appellera ça comme ça plutôt que « samples », « emprunts », « citations »…) de cette réédition vinyle d’un CDR enregistré et produit sur Larsen Commercial en 2009.

France Sauvage, c’était alors encore Arno Bruil (ordinateur, tourne-disque, électronique), Johann Mazé (batterie, percussions, samples, câbles), Manuel Duval (saxophone, échantillons, percussions) et Simon Poligné (et non Louvigné, au chant, clavier et platine, qui a maintenant quitté le projet). Une Nationale de la Concrète Clandestine (NCC) ou une Association d’Abstraction Debout (AAD)… Leur propos ? ... ou plutôt ce qu’ils promettent ? Eh bien, y’a qu’à voir les titres : nettoyage d’insectes, désenvoûtement et sauce samouraï…

Alors, forcément, quand on secoue le vinyle, il en tombe bien des choses : une guimbarde ou un crooner, un mini synthé et une machine à écrire, des colliers de tambours et même un éléphant. Et tout ça danse sans but mais avec plaisir d’autant que les musiciens suscités ajoutent leur grain de sel (des notes de saxophone, un rythme de batterie ou de l’électronique expérimentale). Cette aléatoire qui parade valait bien qu’on la réédite !

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France Sauvage : Le monde des doigts
Tomaturj, Agraph’ Prod, Fougère, Doubtful Sounds, Fruqueupruk, Les Potagers Natures, KdB et Attila Tralala / Metamkine
Editions : 2009. Réédition : 2017.
LP : Le monde des doigts
Pierre Cécile © Le son du grisli



Peter Brötzmann : Graphic Works 1959-2016 (Wolke, 2016)

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Internet a ceci d’étrange (et de charmant, parfois) qu’il permet plus d’espace et, proportionnellement peut-être, moins de temps. Pour parler musique, par exemple. C’est que l’espace permis est « virtuel » et encombré, en plus, de toutes ces évocations de disques que le « concret » nous impose. Alors, pour ce qui est des « pochettes » des disques en question…

Bien sûr, on aura déjà remarqué (et même goûté) qu’à ses beaux enregistrements Peter Brötzmann attache trois fois sur quatre de belles images de sa confection (Wolke in Hosen, I Am Here Where Are You, Long Story Short...). Cet ouvrage – livre de 366 pages publié à l’occasion d’une exposition organisée au Bimhuis, à Amsterdam – nous le redit et même insiste : la somme d’affiches, de couvertures de disques et de livres est incommensurable.  

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En fin d’ouvrage, on peut voir Brötzmann travaillant dans son atelier (piles de disques derrière, et verdure un peu aussi). On l’imagine autrement paisible, dans ces conditions, que lorsqu’il se donne en spectacle. C’est que dans l’encre et / ou la couleur, l’homme a trouvé un autre moyen d’expression – « sa typographie a des dents », dit David Keenan, l’une des plumes de l’ouvrage dont sont aussi Jost Gebbers, John Corbett, Lasse Marhaug, Karl Lippegaus ou Gérard Rouy (qui, il y a deux ans, avait publié avec Brötzmann un beau livre de conversations).

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Habillement, Rouy fait remarquer que, contrairement à son ami Han Bennink, Brötzmann n’envisage pas sa création graphique tendant vers un but seulement artistique. Celle-ci doit en effet présenter une valeur informative, voire être « informativement » stupéfiante. Les innombrables affiches que le saxophoniste imagina pour le festival Total Music Meeting ou le Workshop Freie Musik le démontrent, comme les réutilisations qu’il fit pour ses disques de ses œuvres (aquarelles, sculptures, dessins, photos…). Allant au gré d’un énième trait épais, tamponnant parfois, Peter Brötzmann saisit ainsi d’une autre manière ce que lui propose l’instant. Bref, improviserait presque.

Peter Brötzmann : Graphic Works 1959-2016
EXTRAITS

Edition : 2016.
Wolke Verlag


Thelonious Monk : Inédit (à paraître)

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Il nous l’avait promis, il avait dit qu’il le ferait, il n’en aura pas eu le temps. Mais aussi, que de temps perdu en concerts, des semaines au Five Spot et autres lieux, le monde entier visité, et pas qu’une fois, plusieurs, excusez ! Et composer des trucs bancals, qui parfois n’ont pas le bon compte, les 32 mesures réglementaires, mais un pont de 6 ou 6 et demi voire 7 mesures… Comment s’y retrouver ? Et rester assis à rêvasser en regardant la télé avec la cigarette au bec chez la Baronne, c’est une vie, ça ?

Je sais bien qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut, que la vie réserve des surprises, blah-blah-blah, mais alors là… manquer à ce point de parole, c’est impensable… Ce type n’est pas fiable, vraiment, il ne sait pas jouer du piano, il joue au fou, il tournicote sur la scène, il disparaît en coulisse pour se précipiter à l’abordage du clavier, état d’extrême urgence ; il porte un nom comme un accoutrement, comme il porte un chapeau. Pas un seul modèle de toute la chapellerie européenne, américaine, chinoise ou exotique qu’il n’ait posé sur son crâne. Et ses mains ? Vous les avez vues, ses mains ? Avec ces bagouses improbables qu’on dirait volées à Liberace, ce mouchoir – est-ce toujours le même qu’il trimballe du Birdland à la Salle Pleyel ?

Non, décidément, Monk ce n’est plus ce que c’était…

C’est à ce moment-là que je me réveille de ce cauchemar insistant. Voyons… Ah oui, c’est bien sûr, ça évoque naturellement le nombre de CD encore sous cellophane que je n’ai pas écoutés, sagement rangés sur leur étagère, et les vidéos parcourues mais jamais complètement, me les réservant « pour plus tard », quand viendra l’heure d’une improbable retraite. Que de trésors nous réservez-vous encore, Thelonious Monk ? Plein ? Chic, je m’y mets demain !

Jacques Ponzio © Le son du grisli

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Jacques Ponzio est musicien, et même pianiste. Il est l'auteur de l'Abécédaire Monk, publié au printemps dernier aux éditions Lenka lente.

 


Rock in Opposition X : Carmaux, 15-17 septembre 2017

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Trois jours de Rock in Opposition. Le 10e anniversaire de ce festival qui se tient au Cap Découverte, près de Carmaux, esquisse d’une certaine manière un bilan tout en annonçant, sans précision pour l’instant, une inflexion de la programmation pour l’édition 2018. Bilan surement ! La plupart des formations présentes cette année ont déjà foulé une, voire deux ou trois fois les deux plateaux de la Maison de la Musique du Cap Découverte (Wyatt Stage & Henry Cow Stage). La présente édition alignait des formations historiques qui ont été dans l’environnement de l’esprit du RIO de la fin des années 1970 à défaut d’y avoir milité (Faust, Gong, Slapp Happy) et d’autres qui, depuis près de vingt-cinq ou trente ans, se revendiquent de cet héritage (Miriodor, Cheer-Accident, voire Acid Mothers Temple, auxquels on peut adjoindre des groupes plus jeunes mais qui portent aussi cette filiation en étendard (Le Silo, Guapo, Aranis, ou A.P.A.T.T). Enfin, deux formations dont ce fut la première participation au RIO, qui jouent leur musique, présentent leur spectacle, sans revendiquer aucune filiation quelconque, tout en en croisant certainement l’esprit (musicalement pour In Love With, politiquement pour Trans-Aeolian Transmission).

Les historiques

Faust, le premier soir : autour Werner Zappi Diermaier et Jean-Hervé Péron, figure tutélaires du groupe, officiaient Amaury Cambuzat (dans le line-up du groupe à la fin des années 1990), Geraldine Swayne (qui y apparaissait dans les années 2000 finissantes) et le vielliste breton Maxime Manac’h, de la tournée américaine de 2016. Une prestation énergisante, alignant surtout de nouveaux titres issus du dernier enregistrement (Fresh Air, Chlorophyl…), de temps à autre des titres anciens (Mamie is Blue), des improvisations annoncées comme interactives en présence d'un public invité à formuler des onomatopées… En dehors de cet interlude avec l’audience, le concert fut dense, et la sonorité de la vielle à roue (même avec « la roue qui ne tourne plus » dans Poulie) apporte quelques effets de drones.

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Gong, le second soir. Enfin, le nom est historique ! Les musiciens britanniques (et brésilien en ce qui concerne le guitariste Fabio Golfetti) sont plus jeunes, et ont hérité de Daevid Allen le droit de conserver ce nom symbolisant toute une époque. Dirigé par Kavus Torabi (par ailleurs pointant dans Guapo), la prestation ne déçut pas les auditeurs qui ont eu l’occasion – maintes fois sans doute – d’entendre Gong dans les années 1970 avec son créateur, voire plus tard dans les années 2000 ! Elle emporta aussi l’adhésion des plus jeunes spectateurs. Il est vrai que ces musiciens étaient plus à l’aise dans leur rôle qu’en décembre 2014 où ils durent suppléer l’absence de Daevid Allen, quelques semaines avant son décès (concert de Sélestat, en première partie de Magma). Des reprises, principalement issues des albums Camembert électrique et Flying Teapot, côtoyaient des compositions récentes de la nouvelle équipe (Rejoice, Kapital… de l’album Rejoice ! I’m dead).

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Slapp Happy, le dernier soir.  Accompagnés à la rythmique par Jean-Hervé Péron et Werner Zappi Diermaier (présence justifiée : les deux musiciens œuvraient déjà dans Sort Of et Acnalbasac Noom en 1972 et 1973), les trois musiciens de la formation germano-américano-britannique eurent l’honneur de clore cette 10e édition. Peu de gens peuvent se targuer d’avoir vu sur scène le trio Dagmar Krause / Anthony Moore / Peter Blegvad qui ne s’était pas produit en public à l’époque historique. Reprise des titres d'alors (Casablanca Moon ou Mr.Rainbow, dédié à Arthur Rimbaud) et quelques titres plus récents de la fin des années 1990 (King of straw). Un moment poétique, sans doute tendre et émouvant, assez éloigné finalement de l’esprit de la plupart des prestations du week-end, plus électriques et volontairement plus dynamisantes.

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Les héritiers revendiqués

Aranis : la formation belge eut l’honneur d’ouvrir cette 10e édition. Quoiqu’elle ait déjà plus d’une douzaine d’années d’existence, elle m’était inconnue. Ce fut une bonne surprise et une entrée en douceur dans la programmation au son d'une musique essentiellement acoustique, sorte de musique de chambre à la croisée de celles des premiers Univers Zéro (en moins sombre) et d’un autre groupe outre-quiévrain, Julverne. Le quintet (Marjolein Cools à l’accordéon, Jana Arns à la flûte, Joris Vanvinckenroye à la contrebasse, Pierre Chevalier au piano, et Ananta Roosens au violon, en remplacement de la titulaire Lisbeth Lambrecht) offrit un set quelque peu paradoxal avec cette douceur lorsque l’on sait que le groupe a choisi de présenter son nouvel opus consacré à la musique de … Nirvana dont l’iconographie elle-même (la pochette de Nevermind) est utilisée dans la mise en image de la vidéo. Une réappropriation maîtrisée et créative grâce à des arrangements judicieux, avec parfois un clin d'œil adressé à certaines traditions médiévales.

Cheer-Accident, qui se présentait essentiellement en quartet basse / batterie / guitare / claviers avec l’apport épisodique d’un saxophoniste, semble pratiquer aussi la gymnastique. Leur musique, parfois bien charpentée et hargneuse (premier titre), sautillante, sait se faire caressante, flirte avec des atmosphères plus planantes et l’usage de la voix fait parfois penser à Richard Sinclair (Hatfield & the North). Elle compense, par l’utilisation d’autres instruments (la clarinette, la trompette) l’absence des (relativement) nombreux partenaires de leurs enregistrements, proposant des climats riches et renouvelés.  

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Le Silo. Ce trio japonais (Miyako Kanazawa, claviers et vocaux / Yoshiharu Izutsu, guitare / Michiaki Suganuma, batterie) de près d’une vingtaine d’années d’existence s’est d’abord impliqué dans cette édition de RIO en proposant un stage à de jeunes collégiens locaux, dont trois eurent l’occasion, un cours moment, de monter sur scène, en début d’après-midi, le samedi 16 septembre. Leur musique, plutôt rock et dense, mais aussi chaleureuse avec parfois des accents zeuhliens, est entraînante, menée par la faconde de la chanteuse. Malgré quelques passages plus apaisés, elle ne m’apparut toutefois pas toujours essentielle (je n’avais pas vraiment gardé souvenir de leur prestation au MIMI 2006 !). Un passage par un enregistrement studio me permettrait peut-être de nuancer cette impression. L’idée, développée lors de l’entretien post-prestation, de recourir à des compositions spontanées à partir, en autre, d’illustrations (d’oiseaux, ou de séries TV nippones tel Dr.Helicopter…). Peut être un atout pour leur originalité.

Line-up réduit à quatre musiciens pour Miriodor. Les inamovibles Pascal Globensky (claviers) et Rémi Leclerc (batterie), rejoints en 1995 par Bernard Falaise (guitare) et le jeune bassiste Nicolas Lessard, nous proposent en grande partie le contenu de leur dernier opus, Signal 9. Un set surtout marqué par une musique énergique, dense, faite de ruptures rythmiques, plutôt incisive, auquel le seul rappel offrit une approche plus nuancée. Certains spectateurs évoquèrent un groupe français des seventies, Shylock.

Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O. Le groupe de Makoto Kawabata ne faillit pas à sa réputation. Certes, il ne se relie pas (seulement) au mouvement RIO et toute sa discographie (les titres parodiques et pochettes détournées…) en témoigne largement : Zappa, Hendrix, Miles Davis, Pink Floyd, Black Sabbath, King Crimson, Klaus Schulze, Guru Guru, David Bowie nourrissent son imaginaire au même titre que Univers Zero ou Gong. Mais Gong, ce fut aussi une rencontre déterminante, au point d’enregistrer avec Deavid Allen (Acid Mothers Gong) et de reprendre couramment en concert des titres empruntés à Gong. Ce fut largement le cas, quoique dilué dans leur époustouflante prestation, lors du concert clôturant la seconde journée de cette 10e édition.

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La formation qui débuta la dernière soirée, A.P.A.T .T, est peut-être plus difficile à ranger dans un style particulier. Il est vrai qu’elle propose une musique variée, empruntant à diverses esthétiques musicales, un peu pot-pourri d’influences. Créée il y a une vingtaine d’années à Liverpool, alignant ici au Cap Découverte sept musiciens multiinstrumentistes habillés de blanc (short ou combinaison), elle propose un zapping sonore quelque peu ébouriffant entre la pop, Zappa, le rock progressif, alignant passages enjoués, voire sautillants avec des vocaux acidulés, et d’autres plus sombres, presque telluriques. C’est effectivement plaisant, mais ne réussit pas à vraiment susciter l’adhésion.

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Guapo, avant-dernier groupe de l’édition ce dimanche 17 septembre, sévit depuis plus de vingt ans et propose un rock progressif expérimental influencé par le jazz. Sa musique, parfois envoûtante sur disque m'a paru manquer de nuances : son parfois saturé, flûte inaudible, atmosphère remplie par les sons graves, trop brutalement assénés… Le groupe de trop, peut-être. Non qu’il soit inintéressant, au contraire, mais son esthétique musicale reste finalement assez proche de ce que nous ont donné la veille Gong et AMT, d’où cette impression de redite. Programmé plus tôt, on aurait pu mieux l’apprécier (mais l’impression de redite aurait sans doute rejailli sur une autre formation ?).

Et pour finir…

Après une quinzaine d’années aux commandes de l’Enfance Rouge, François R. Cambuzat s’est impliqué depuis près de 10 ans dans cette nouvelle aventure, le Trans-Aeolian Transmission. C’est d’abord un concept avec quatre entrées (voyager, composer, écrire, filmer) dont le concert est en quelque sorte une restitution opérée par Cambuzat et Giana Greco. Deux sets. Le premier, Xinjiang, Taklamakan & Karakoram, s’appuie sur des rencontres avec les Ouigours, peuple turcophone des régions occidentales de la Chine, leur culture, leur vécu, leur musique… Un film en retrace divers aspects, sur une musique retravaillée, empruntant des sons captés sur place et un travail instrumental, plutôt sombre, fait de grondements de basse, de riffs de guitares, de percussions métronomiques donnant à l’ensemble un caractère de musique shamanique plongée à la fois dans la tradition et les pratiques électroniques. Le second set retrace un parcours aventureux plus large, autour principalement du bassin méditerranéen, avec une musique sensiblement moins sombre.

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Enfin, In Love With. Un trio. Des musiciens peut-être de formation classique, mais émargeant surtout dans la scène du  nouveau jazz français et puis membres du TriCollectif. Les frères Ceccaldi (violon et violoncelle), le batteur Sylvain Darrifourcq, initiateur du projet. Un enregistrement, Axel Erotic, paru il y a presque deux ans, donnait le ton. A l’œuvre, ici, un nouveau programme autour du thème de coitus interruptus. Excitation et apaisement, trépidations ou rythmes lancinants augmentés de drone avec les cordes, halètements et respiration : le trio offre une prestation qui tient à la fois d’un rock presque épileptique que d’un jazz de chambre que certains qualifient de porn-jazz. Le rapport avec Rock in Opposition ? Peut-être l’importance des cordes (comme ce fut le cas pour Cardon, Hourbette et Zaboitzeff dans les premiers Art Zoyd ? Après tout, Michel Besset, directeur du festival, fut le producteur de la première édition de la Symphonie pour les jours… 

Pierre Durr © Le son du grisli


John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes (Ftarri, 2017)

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La tournée « Resonant Spaces » date de juin 2006, qui a emmené John Butcher et Akio Suzuki à travers l’Ecosse – et ce, jusqu’aux Orcades – jouer, seul ou en duo, en plusieurs endroits « résonant » dont les noms donneront leur titre aux cinq premières plages d’Immediate Landscapes : Wormit Reservoir, Fife ; Hamilton Mausoleum, South Lanarkshire ; Smoo Cave, Durness, Highlands ; Tugnet Ice House, Spey Bay, MorayLyness Oil Tank, Island of Hoy.

Ce n’est bien sûr pas la première fois que John Butcher (Resonant Spaces en solo, Cavern with Nightlife, seul ou avec Toshimaru Nakamura…) et Akio Suzuki (la quasi-totalité de sa discographie) interrogent l’espace qui les entoure, et leurs manières de procéder peuvent s’entendre. C’est donc, à chaque fois, d’abord un travail de prospection que le premier réalise aux saxophones et le second aux objets, à l'analapos ou à la voix. Ensuite, ce sont des dialogues que l’un espère, que l’autre imagine, et vice-versa, selon l’écho (saisissant, celui de l’Hamilton Mausoleum) ou diverses surprises.

De souffles en peine en interjections autoritaires, Butcher tourne souvent sur lui-même et accueille dans sa danse ici la voix de fausset de son camarade, là le battement de quelques-uns de ses objets, ailleurs encore la respiration de pierres dont il a certainement tout juste rempli ses poches. Puisque c'est là une des caractéristiques fondamentales de la poésie du duo : faire avec ce qui l’entoure, envisager ses possibles chants et s’évertuer alors à les faire entendre.

Après ces cinq courtes plages – de cinq à huit minutes –, le disque rend un duo enregistré par les mêmes au Ftarri Festival, organisé à Tokyo en 2015. Vingt-cinq minutes, cette fois, qui ont des airs de répertoire de sons inusités : le ténor vague ainsi parmi ce qui fait l’effet d’une guimbarde crépitante, de sifflements d’oiseaux ou de mystérieux craquements. Sans l’image, l’enregistrement interroge souvent, d’autant que Butcher peut parfois donner l’impression de s’y être égaré. Or, l’instant d’après, le voici qui épouse tel timbre incongru ou suit tel rythme minuscule : emboîtant le pas à l’iconoclastie de Suzuki, il s’y abandonne et la multiplie.

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John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes
Ftarri / Metamkine
Enregistrement : juin 2006 / novembre 2015. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Jérôme Noetinger, Anthony Pateras, Synergy Percussion : Beauty Will Be Amnesiac Or Will Not Be At All (IMMEDIATA, 2017)

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On a déjà eu l’occasion de souligner le soin avec lequel Anthony Pateras publie, depuis quelques années, ses propres disques sous étiquette IMMEDIATA. En plus de documenter son travail et d’attester ses collaborations, c’est aussi pour lui une manière de « dire » de quoi son art est fait, puisque l’enregistrement mis en valeur est à chaque fois accompagné d’un livret d’entretien entre Pateras et son ou ses partenaires.

Ici, c’est avec Jérôme Noetinger qu’il converse et nous permet d’apprendre que celui-ci donne dans le Revox b77 – instrument dont il use sur le disque qui nous intéresse – depuis 1989, époque à laquelle il formait avec Richard Antez le duo Appel à tous. Un quart de siècle plus tard, le voici enregistrant quelques duos que Pateras resculptera ensuite, comme il s’était servi pour Switch on A Dime de ses échanges au piano avec Erik Griswold pour mieux fomenter une nouvelle collaboration avec Robin Fox.

A la place de Fox, et après Noetinger, ce sont là six percussionnistes qui, sous le nom de Synergy Percussion, interviennent sur quatre plages maintenant devenues compositions électroacoustiques. Subtiles, celles-ci, d’autant plus qu’elles sont changeantes. Alors, de graves remuant à peine sous de pourtant terribles effets de bandes (I) en présence électronique qui « électrise » comme un jeu de carillon (II) et de tambours qui obéissent aux saillies de voix en peine ou de guitare électrique (III) à ces crissements volontaires qui chamboulent un paysage de graves suspendus (IV), le disque impressionne drôlement.

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Jérôme Noetinger, Anthony Pateras, Synergy Percussion : Beauty Will Be Amnesiac Or Will Not Be At All
IMMEDIATA / Metamkine
Enregistrement : 2013-2014. Edition : 2017.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III 04/ IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 



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