Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Parution : le son du grisli #5Interview de Quentin RolletPJ Harvey : Dry de Guillaume Belhomme
Archives des interviews du son du grisli

Peter Brötzmann : Graphic Works 1959-2016 (Wolke, 2016)

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Internet a ceci d’étrange (et de charmant, parfois) qu’il permet plus d’espace et, proportionnellement peut-être, moins de temps. Pour parler musique, par exemple. C’est que l’espace permis est « virtuel » et encombré, en plus, de toutes ces évocations de disques que le « concret » nous impose. Alors, pour ce qui est des « pochettes » des disques en question…

Bien sûr, on aura déjà remarqué (et même goûté) qu’à ses beaux enregistrements Peter Brötzmann attache trois fois sur quatre de belles images de sa confection (Wolke in Hosen, I Am Here Where Are You, Long Story Short...). Cet ouvrage – livre de 366 pages publié à l’occasion d’une exposition organisée au Bimhuis, à Amsterdam – nous le redit et même insiste : la somme d’affiches, de couvertures de disques et de livres est incommensurable.  

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En fin d’ouvrage, on peut voir Brötzmann travaillant dans son atelier (piles de disques derrière, et verdure un peu aussi). On l’imagine autrement paisible, dans ces conditions, que lorsqu’il se donne en spectacle. C’est que dans l’encre et / ou la couleur, l’homme a trouvé un autre moyen d’expression – « sa typographie a des dents », dit David Keenan, l’une des plumes de l’ouvrage dont sont aussi Jost Gebbers, John Corbett, Lasse Marhaug, Karl Lippegaus ou Gérard Rouy (qui, il y a deux ans, avait publié avec Brötzmann un beau livre de conversations).

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Habillement, Rouy fait remarquer que, contrairement à son ami Han Bennink, Brötzmann n’envisage pas sa création graphique tendant vers un but seulement artistique. Celle-ci doit en effet présenter une valeur informative, voire être « informativement » stupéfiante. Les innombrables affiches que le saxophoniste imagina pour le festival Total Music Meeting ou le Workshop Freie Musik le démontrent, comme les réutilisations qu’il fit pour ses disques de ses œuvres (aquarelles, sculptures, dessins, photos…). Allant au gré d’un énième trait épais, tamponnant parfois, Peter Brötzmann saisit ainsi d’une autre manière ce que lui propose l’instant. Bref, improviserait presque.

Peter Brötzmann : Graphic Works 1959-2016
EXTRAITS

Edition : 2016.
Wolke Verlag



Thelonious Monk : Inédit (à paraître)

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Il nous l’avait promis, il avait dit qu’il le ferait, il n’en aura pas eu le temps. Mais aussi, que de temps perdu en concerts, des semaines au Five Spot et autres lieux, le monde entier visité, et pas qu’une fois, plusieurs, excusez ! Et composer des trucs bancals, qui parfois n’ont pas le bon compte, les 32 mesures réglementaires, mais un pont de 6 ou 6 et demi voire 7 mesures… Comment s’y retrouver ? Et rester assis à rêvasser en regardant la télé avec la cigarette au bec chez la Baronne, c’est une vie, ça ?

Je sais bien qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut, que la vie réserve des surprises, blah-blah-blah, mais alors là… manquer à ce point de parole, c’est impensable… Ce type n’est pas fiable, vraiment, il ne sait pas jouer du piano, il joue au fou, il tournicote sur la scène, il disparaît en coulisse pour se précipiter à l’abordage du clavier, état d’extrême urgence ; il porte un nom comme un accoutrement, comme il porte un chapeau. Pas un seul modèle de toute la chapellerie européenne, américaine, chinoise ou exotique qu’il n’ait posé sur son crâne. Et ses mains ? Vous les avez vues, ses mains ? Avec ces bagouses improbables qu’on dirait volées à Liberace, ce mouchoir – est-ce toujours le même qu’il trimballe du Birdland à la Salle Pleyel ?

Non, décidément, Monk ce n’est plus ce que c’était…

C’est à ce moment-là que je me réveille de ce cauchemar insistant. Voyons… Ah oui, c’est bien sûr, ça évoque naturellement le nombre de CD encore sous cellophane que je n’ai pas écoutés, sagement rangés sur leur étagère, et les vidéos parcourues mais jamais complètement, me les réservant « pour plus tard », quand viendra l’heure d’une improbable retraite. Que de trésors nous réservez-vous encore, Thelonious Monk ? Plein ? Chic, je m’y mets demain !

Jacques Ponzio © Le son du grisli

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Jacques Ponzio est musicien, et même pianiste. Il est l'auteur de l'Abécédaire Monk, publié au printemps dernier aux éditions Lenka lente.

 


Rock in Opposition X : Carmaux, 15-17 septembre 2017

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Trois jours de Rock in Opposition. Le 10e anniversaire de ce festival qui se tient au Cap Découverte, près de Carmaux, esquisse d’une certaine manière un bilan tout en annonçant, sans précision pour l’instant, une inflexion de la programmation pour l’édition 2018. Bilan surement ! La plupart des formations présentes cette année ont déjà foulé une, voire deux ou trois fois les deux plateaux de la Maison de la Musique du Cap Découverte (Wyatt Stage & Henry Cow Stage). La présente édition alignait des formations historiques qui ont été dans l’environnement de l’esprit du RIO de la fin des années 1970 à défaut d’y avoir milité (Faust, Gong, Slapp Happy) et d’autres qui, depuis près de vingt-cinq ou trente ans, se revendiquent de cet héritage (Miriodor, Cheer-Accident, voire Acid Mothers Temple, auxquels on peut adjoindre des groupes plus jeunes mais qui portent aussi cette filiation en étendard (Le Silo, Guapo, Aranis, ou A.P.A.T.T). Enfin, deux formations dont ce fut la première participation au RIO, qui jouent leur musique, présentent leur spectacle, sans revendiquer aucune filiation quelconque, tout en en croisant certainement l’esprit (musicalement pour In Love With, politiquement pour Trans-Aeolian Transmission).

Les historiques

Faust, le premier soir : autour Werner Zappi Diermaier et Jean-Hervé Péron, figure tutélaires du groupe, officiaient Amaury Cambuzat (dans le line-up du groupe à la fin des années 1990), Geraldine Swayne (qui y apparaissait dans les années 2000 finissantes) et le vielliste breton Maxime Manac’h, de la tournée américaine de 2016. Une prestation énergisante, alignant surtout de nouveaux titres issus du dernier enregistrement (Fresh Air, Chlorophyl…), de temps à autre des titres anciens (Mamie is Blue), des improvisations annoncées comme interactives en présence d'un public invité à formuler des onomatopées… En dehors de cet interlude avec l’audience, le concert fut dense, et la sonorité de la vielle à roue (même avec « la roue qui ne tourne plus » dans Poulie) apporte quelques effets de drones.

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Gong, le second soir. Enfin, le nom est historique ! Les musiciens britanniques (et brésilien en ce qui concerne le guitariste Fabio Golfetti) sont plus jeunes, et ont hérité de Daevid Allen le droit de conserver ce nom symbolisant toute une époque. Dirigé par Kavus Torabi (par ailleurs pointant dans Guapo), la prestation ne déçut pas les auditeurs qui ont eu l’occasion – maintes fois sans doute – d’entendre Gong dans les années 1970 avec son créateur, voire plus tard dans les années 2000 ! Elle emporta aussi l’adhésion des plus jeunes spectateurs. Il est vrai que ces musiciens étaient plus à l’aise dans leur rôle qu’en décembre 2014 où ils durent suppléer l’absence de Daevid Allen, quelques semaines avant son décès (concert de Sélestat, en première partie de Magma). Des reprises, principalement issues des albums Camembert électrique et Flying Teapot, côtoyaient des compositions récentes de la nouvelle équipe (Rejoice, Kapital… de l’album Rejoice ! I’m dead).

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Slapp Happy, le dernier soir.  Accompagnés à la rythmique par Jean-Hervé Péron et Werner Zappi Diermaier (présence justifiée : les deux musiciens œuvraient déjà dans Sort Of et Acnalbasac Noom en 1972 et 1973), les trois musiciens de la formation germano-américano-britannique eurent l’honneur de clore cette 10e édition. Peu de gens peuvent se targuer d’avoir vu sur scène le trio Dagmar Krause / Anthony Moore / Peter Blegvad qui ne s’était pas produit en public à l’époque historique. Reprise des titres d'alors (Casablanca Moon ou Mr.Rainbow, dédié à Arthur Rimbaud) et quelques titres plus récents de la fin des années 1990 (King of straw). Un moment poétique, sans doute tendre et émouvant, assez éloigné finalement de l’esprit de la plupart des prestations du week-end, plus électriques et volontairement plus dynamisantes.

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Les héritiers revendiqués

Aranis : la formation belge eut l’honneur d’ouvrir cette 10e édition. Quoiqu’elle ait déjà plus d’une douzaine d’années d’existence, elle m’était inconnue. Ce fut une bonne surprise et une entrée en douceur dans la programmation au son d'une musique essentiellement acoustique, sorte de musique de chambre à la croisée de celles des premiers Univers Zéro (en moins sombre) et d’un autre groupe outre-quiévrain, Julverne. Le quintet (Marjolein Cools à l’accordéon, Jana Arns à la flûte, Joris Vanvinckenroye à la contrebasse, Pierre Chevalier au piano, et Ananta Roosens au violon, en remplacement de la titulaire Lisbeth Lambrecht) offrit un set quelque peu paradoxal avec cette douceur lorsque l’on sait que le groupe a choisi de présenter son nouvel opus consacré à la musique de … Nirvana dont l’iconographie elle-même (la pochette de Nevermind) est utilisée dans la mise en image de la vidéo. Une réappropriation maîtrisée et créative grâce à des arrangements judicieux, avec parfois un clin d'œil adressé à certaines traditions médiévales.

Cheer-Accident, qui se présentait essentiellement en quartet basse / batterie / guitare / claviers avec l’apport épisodique d’un saxophoniste, semble pratiquer aussi la gymnastique. Leur musique, parfois bien charpentée et hargneuse (premier titre), sautillante, sait se faire caressante, flirte avec des atmosphères plus planantes et l’usage de la voix fait parfois penser à Richard Sinclair (Hatfield & the North). Elle compense, par l’utilisation d’autres instruments (la clarinette, la trompette) l’absence des (relativement) nombreux partenaires de leurs enregistrements, proposant des climats riches et renouvelés.  

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Le Silo. Ce trio japonais (Miyako Kanazawa, claviers et vocaux / Yoshiharu Izutsu, guitare / Michiaki Suganuma, batterie) de près d’une vingtaine d’années d’existence s’est d’abord impliqué dans cette édition de RIO en proposant un stage à de jeunes collégiens locaux, dont trois eurent l’occasion, un cours moment, de monter sur scène, en début d’après-midi, le samedi 16 septembre. Leur musique, plutôt rock et dense, mais aussi chaleureuse avec parfois des accents zeuhliens, est entraînante, menée par la faconde de la chanteuse. Malgré quelques passages plus apaisés, elle ne m’apparut toutefois pas toujours essentielle (je n’avais pas vraiment gardé souvenir de leur prestation au MIMI 2006 !). Un passage par un enregistrement studio me permettrait peut-être de nuancer cette impression. L’idée, développée lors de l’entretien post-prestation, de recourir à des compositions spontanées à partir, en autre, d’illustrations (d’oiseaux, ou de séries TV nippones tel Dr.Helicopter…). Peut être un atout pour leur originalité.

Line-up réduit à quatre musiciens pour Miriodor. Les inamovibles Pascal Globensky (claviers) et Rémi Leclerc (batterie), rejoints en 1995 par Bernard Falaise (guitare) et le jeune bassiste Nicolas Lessard, nous proposent en grande partie le contenu de leur dernier opus, Signal 9. Un set surtout marqué par une musique énergique, dense, faite de ruptures rythmiques, plutôt incisive, auquel le seul rappel offrit une approche plus nuancée. Certains spectateurs évoquèrent un groupe français des seventies, Shylock.

Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O. Le groupe de Makoto Kawabata ne faillit pas à sa réputation. Certes, il ne se relie pas (seulement) au mouvement RIO et toute sa discographie (les titres parodiques et pochettes détournées…) en témoigne largement : Zappa, Hendrix, Miles Davis, Pink Floyd, Black Sabbath, King Crimson, Klaus Schulze, Guru Guru, David Bowie nourrissent son imaginaire au même titre que Univers Zero ou Gong. Mais Gong, ce fut aussi une rencontre déterminante, au point d’enregistrer avec Deavid Allen (Acid Mothers Gong) et de reprendre couramment en concert des titres empruntés à Gong. Ce fut largement le cas, quoique dilué dans leur époustouflante prestation, lors du concert clôturant la seconde journée de cette 10e édition.

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La formation qui débuta la dernière soirée, A.P.A.T .T, est peut-être plus difficile à ranger dans un style particulier. Il est vrai qu’elle propose une musique variée, empruntant à diverses esthétiques musicales, un peu pot-pourri d’influences. Créée il y a une vingtaine d’années à Liverpool, alignant ici au Cap Découverte sept musiciens multiinstrumentistes habillés de blanc (short ou combinaison), elle propose un zapping sonore quelque peu ébouriffant entre la pop, Zappa, le rock progressif, alignant passages enjoués, voire sautillants avec des vocaux acidulés, et d’autres plus sombres, presque telluriques. C’est effectivement plaisant, mais ne réussit pas à vraiment susciter l’adhésion.

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Guapo, avant-dernier groupe de l’édition ce dimanche 17 septembre, sévit depuis plus de vingt ans et propose un rock progressif expérimental influencé par le jazz. Sa musique, parfois envoûtante sur disque m'a paru manquer de nuances : son parfois saturé, flûte inaudible, atmosphère remplie par les sons graves, trop brutalement assénés… Le groupe de trop, peut-être. Non qu’il soit inintéressant, au contraire, mais son esthétique musicale reste finalement assez proche de ce que nous ont donné la veille Gong et AMT, d’où cette impression de redite. Programmé plus tôt, on aurait pu mieux l’apprécier (mais l’impression de redite aurait sans doute rejailli sur une autre formation ?).

Et pour finir…

Après une quinzaine d’années aux commandes de l’Enfance Rouge, François R. Cambuzat s’est impliqué depuis près de 10 ans dans cette nouvelle aventure, le Trans-Aeolian Transmission. C’est d’abord un concept avec quatre entrées (voyager, composer, écrire, filmer) dont le concert est en quelque sorte une restitution opérée par Cambuzat et Giana Greco. Deux sets. Le premier, Xinjiang, Taklamakan & Karakoram, s’appuie sur des rencontres avec les Ouigours, peuple turcophone des régions occidentales de la Chine, leur culture, leur vécu, leur musique… Un film en retrace divers aspects, sur une musique retravaillée, empruntant des sons captés sur place et un travail instrumental, plutôt sombre, fait de grondements de basse, de riffs de guitares, de percussions métronomiques donnant à l’ensemble un caractère de musique shamanique plongée à la fois dans la tradition et les pratiques électroniques. Le second set retrace un parcours aventureux plus large, autour principalement du bassin méditerranéen, avec une musique sensiblement moins sombre.

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Enfin, In Love With. Un trio. Des musiciens peut-être de formation classique, mais émargeant surtout dans la scène du  nouveau jazz français et puis membres du TriCollectif. Les frères Ceccaldi (violon et violoncelle), le batteur Sylvain Darrifourcq, initiateur du projet. Un enregistrement, Axel Erotic, paru il y a presque deux ans, donnait le ton. A l’œuvre, ici, un nouveau programme autour du thème de coitus interruptus. Excitation et apaisement, trépidations ou rythmes lancinants augmentés de drone avec les cordes, halètements et respiration : le trio offre une prestation qui tient à la fois d’un rock presque épileptique que d’un jazz de chambre que certains qualifient de porn-jazz. Le rapport avec Rock in Opposition ? Peut-être l’importance des cordes (comme ce fut le cas pour Cardon, Hourbette et Zaboitzeff dans les premiers Art Zoyd ? Après tout, Michel Besset, directeur du festival, fut le producteur de la première édition de la Symphonie pour les jours… 

Pierre Durr © Le son du grisli


John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes (Ftarri, 2017)

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La tournée « Resonant Spaces » date de juin 2006, qui a emmené John Butcher et Akio Suzuki à travers l’Ecosse – et ce, jusqu’aux Orcades – jouer, seul ou en duo, en plusieurs endroits « résonant » dont les noms donneront leur titre aux cinq premières plages d’Immediate Landscapes : Wormit Reservoir, Fife ; Hamilton Mausoleum, South Lanarkshire ; Smoo Cave, Durness, Highlands ; Tugnet Ice House, Spey Bay, MorayLyness Oil Tank, Island of Hoy.

Ce n’est bien sûr pas la première fois que John Butcher (Resonant Spaces en solo, Cavern with Nightlife, seul ou avec Toshimaru Nakamura…) et Akio Suzuki (la quasi-totalité de sa discographie) interrogent l’espace qui les entoure, et leurs manières de procéder peuvent s’entendre. C’est donc, à chaque fois, d’abord un travail de prospection que le premier réalise aux saxophones et le second aux objets, à l'analapos ou à la voix. Ensuite, ce sont des dialogues que l’un espère, que l’autre imagine, et vice-versa, selon l’écho (saisissant, celui de l’Hamilton Mausoleum) ou diverses surprises.

De souffles en peine en interjections autoritaires, Butcher tourne souvent sur lui-même et accueille dans sa danse ici la voix de fausset de son camarade, là le battement de quelques-uns de ses objets, ailleurs encore la respiration de pierres dont il a certainement tout juste rempli ses poches. Puisque c'est là une des caractéristiques fondamentales de la poésie du duo : faire avec ce qui l’entoure, envisager ses possibles chants et s’évertuer alors à les faire entendre.

Après ces cinq courtes plages – de cinq à huit minutes –, le disque rend un duo enregistré par les mêmes au Ftarri Festival, organisé à Tokyo en 2015. Vingt-cinq minutes, cette fois, qui ont des airs de répertoire de sons inusités : le ténor vague ainsi parmi ce qui fait l’effet d’une guimbarde crépitante, de sifflements d’oiseaux ou de mystérieux craquements. Sans l’image, l’enregistrement interroge souvent, d’autant que Butcher peut parfois donner l’impression de s’y être égaré. Or, l’instant d’après, le voici qui épouse tel timbre incongru ou suit tel rythme minuscule : emboîtant le pas à l’iconoclastie de Suzuki, il s’y abandonne et la multiplie.

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John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes
Ftarri / Metamkine
Enregistrement : juin 2006 / novembre 2015. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Jérôme Noetinger, Anthony Pateras, Synergy Percussion : Beauty Will Be Amnesiac Or Will Not Be At All (IMMEDIATA, 2017)

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On a déjà eu l’occasion de souligner le soin avec lequel Anthony Pateras publie, depuis quelques années, ses propres disques sous étiquette IMMEDIATA. En plus de documenter son travail et d’attester ses collaborations, c’est aussi pour lui une manière de « dire » de quoi son art est fait, puisque l’enregistrement mis en valeur est à chaque fois accompagné d’un livret d’entretien entre Pateras et son ou ses partenaires.

Ici, c’est avec Jérôme Noetinger qu’il converse et nous permet d’apprendre que celui-ci donne dans le Revox b77 – instrument dont il use sur le disque qui nous intéresse – depuis 1989, époque à laquelle il formait avec Richard Antez le duo Appel à tous. Un quart de siècle plus tard, le voici enregistrant quelques duos que Pateras resculptera ensuite, comme il s’était servi pour Switch on A Dime de ses échanges au piano avec Erik Griswold pour mieux fomenter une nouvelle collaboration avec Robin Fox.

A la place de Fox, et après Noetinger, ce sont là six percussionnistes qui, sous le nom de Synergy Percussion, interviennent sur quatre plages maintenant devenues compositions électroacoustiques. Subtiles, celles-ci, d’autant plus qu’elles sont changeantes. Alors, de graves remuant à peine sous de pourtant terribles effets de bandes (I) en présence électronique qui « électrise » comme un jeu de carillon (II) et de tambours qui obéissent aux saillies de voix en peine ou de guitare électrique (III) à ces crissements volontaires qui chamboulent un paysage de graves suspendus (IV), le disque impressionne drôlement.

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Jérôme Noetinger, Anthony Pateras, Synergy Percussion : Beauty Will Be Amnesiac Or Will Not Be At All
IMMEDIATA / Metamkine
Enregistrement : 2013-2014. Edition : 2017.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III 04/ IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 



Dave Rempis : Lattice (Aerophonic, 2017)

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Dave Rempis aura donc attendu avant de publier un disque qu’il aura enregistré seul. Dans les courtes notes qui accompagnent Lattice, il explique qu’après Coleman Hawkins, Eric Dolphy, Anthony Braxton, Steve Lacy, Joe McPhee, Ab Baars ou encore Mats Gustafsson, l’exercice était pour le moins difficile. Une tournée lui a pourtant permis de faire face à la gageure.

C’est que Dave Rempis a toujours fait grand cas de l’enregistrement de concert – dans le même temps qu’il publie cet enregistrement solo, il documente sur Aerophonic l’activité de son Percussion Quatet (Cochonnerie). Ainsi ces trente-et-un concerts donnés seul en vingt-sept villes différentes au printemps 2017 – à chaque fois, ce fut aussi l’occasion d’échanger avec quelques collègues éparpillés sur le territoire : Tim Barnes à Louisville, Steve Baczkowski à Buffalo, Larry Ochs à San Francisco… – tinrent de l’aubaine.

Quatre suffiront pourtant à composer ce premier disque solo d’un instrumentiste à la sonorité singulière. S’il fallait encore la « prouver », voici : deux reprises, en ouverture et en conclusion du disque, signées Billy Strayhorn (la mélodie n’en sera pas retournée, mais bouleversée plutôt, sous quelques coups qu’auraient pu admonester Daunik Lazro ou Nate Wooley) et Eric Dolphy (combien les sifflements de Rempis sur Serene convoquent-ils d’oiseaux ?). Entre ces deux chansons métamorphosées, des pièces d’une intimité rare.

Qu’elles paraissent attachées encore aux volutes d’Anthony Braxton (Linger Longer) ou fassent écho à cette relecture de soul estampillée Ken Vandermark (Horse Court), elles attestent une recherche certaine et, même, un objectif atteint : la voix de Dave Rempis y trace et même signe, finit par opposer à ses propres goûts un art confondant – ainsi, sur Horse Court encore, entendre un saxophone jouer de retours d’ampli comme une guitare pourrait le faire. L’art est confondant, oui ; mais vif, plus encore.

Lattice+Front+Cover

Dave Rempis : Lattice
Aerophonic
Enregistrement : 2017. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Festival Le bruit de la musique #5 : Saint-Silvain-sous-Toulx, 17-19 août 2017

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Vous arrivez dans la petite église de Domeyrot, un village de la Creuse. L'autel, baroque, coloré, naïf, est surmonté d'un Dieu-le-Père joufflu, assis sur un nuage floconneux. Les chaises sont disposées en long face à la chapelle latérale. Le concert est sur le point de commencer : un duo d'accordéonistes qui joue de la musique contemporaine. C'est curieux, vous dites-vous. Ça va être amusant. Sur la petite scène, deux chaises vides, deux accordéons posés au sol. Le premier musicien commence à jouer. C'est Jean-Etienne Sotty. Il est sur le côté, il enlace un autre accordéon. Un son long, tenu, tendu. Dans votre dos, vous percevez une sonorité, ténue, subtile, en harmonie. Une réverbération ? Non, un second accordéon, celui de Fanny Vicens. Ce qui vous arrive dans les oreilles et dans le cœur est d'une infinie tendresse pleine de légèreté. Ce n'est pas de l'accordéon, c'est le chant des anges. Vos yeux errent sur la sculpture d'une mignonne Vierge, toute de doré vêtue. Sur les candides peintures qui évoquent le ciel. Vous y êtes, au ciel.

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Ce premier morceau joué par le duo Xamp est inspiré du gagaku, la musique savante japonaise, vieille de plus mille ans. Balayées, vos suppositions d'avant le concert. Ce n'est ni curieux, ni amusant : Xamp vous emmène plusieurs étages au-dessus de tout ça. Les deux musiciens sont les seuls en France à jouer d'instruments accordés en quarts de ton. A Domeyrat, ils interprètent des morceaux écrits spécialement pour leur duo, par Bastien Davis, Régis Campo et Davor B. Vincze. Et d'autres arrangés par eux-mêmes : du Ligeti et, clin d'œil aux racines de l'instrument, une musette de cour de Couperin. Certains sur un accordéon « normal », d'autres sur des instruments microtonaux. Le concert se déroule, splendide. Le public du festival, venu – souvent de loin – pour ces trois jours de musique, et quelques habitants du coin, sont sous le charme.

Arrive le dernier morceau. « C'est très important pour nous », expliquent les deux jeunes interprètes. Une création, rien de moins. La compositrice, Pascale Criton, est présente. Sa pièce s'appelle Wander Steps. Elle est, au sens strict, inouïe. Un son continu sort des deux instruments, un lisse ruban qui module doucement son accord avec de doux frottements. Et au-dessus, quelque chose flotte, tournoie, vibre. Ça danse au-dessus de la musique. Parfois c'est une soufflerie, un son chaud comme issu d'une forge. Plus tard, c'est une rotation d'étoiles dans le froid vide et noir de l'espace. Un seul souffle, du début à la fin de cette pièce, qui suspend le temps et envoie ses auditeurs illico au 7e ciel.

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Le Bruit de la musique est un festival inimaginable. A l'écart des sentiers battus, géographiquement (la Creuse est loin des grande migrations estivales) et musicalement. Comment imaginer écouter Xamp dans l'église d'un patelin de 220 habitants ? Ce jeune duo (formé il y a trois ans) est plus habitué aux salles de musique contemporaine de grandes villes qu'à ce lieu, simple et chaleureux, où les repas sont servis, public et musiciens mélangés, dans une prairie, sur de grandes tables collectives, dans des assiettes dépareillées achetées chez Emmaüs. Ce festival irréel, qui s'est déroulé à Saint-Silvain-sous-Toulx et dans des communes voisines du 17 au 19 août 2017, en est à sa cinquième édition. Et il marche bien. La direction musicale est assurée par Lê Quan Ninh et Martine Altenburger, tous deux membres-fondateurs de l'ensemble Hiatus, et de l'association Ryoanji. Des bénévoles viennent des quatre coins de l'hexagone pour donner un coup de main ici.

Une idée de la diversité des propositions ? Voici le Petit cirque de Laurent Bigot. La piste fait un bon mètre de diamètre. De bric et de broc, bouts de ficelle, cordes de piano, bidouillages électriques, trapéziste en papier découpé, ombres chinoises, acrobates jouets, et même un panda sur pile, en plastique, skiant sur deux concombres. L'univers de Laurent Bigot est farfelu, poétique, musical. Il faut le voir encourager un jouet mécanique comme si c'était un fauve sur le point se sauter dans un cerceau de feu. Un enchantement.

Apartment House est une formation britannique à dimension variable, créée en 1995 pour interpréter des oeuvres de musique expérimentale contemporaine. Les musiciens ont choisi de venir en Creuse en quatuor à cordes. Ils ont donné deux concerts. Le premier dans l'église de Domeyrot, avec entre autres, une pièce de Tom Nixon, entièrement en pizzicato, et un joyau écrit par Pelle Gudmundsen-Homgreen, qui joue sur des sortes de frottements du son, de vibration des quatre instruments collectivement. Pour employer une plate métaphore entomologique, on dirait un ballet d'insectes en vol, vibrionnant tous ensemble en de rapides aller-retour. Palpitant.

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Le second concert d'Apartment House s'est déroulé dans l'église de Toulx-Sainte-Croix, village perché sur une colline. Au programme, une pièce mythique (et atrocement difficile à jouer) de Jürg Frey, le String Quartet No. 2. Longue : près de 30 minutes. Ardue : elle joue sur de microscopiques variations autour de montées et de descentes d'archet, tous les quatre ensemble, sur un tempo immuable (et qui parfois semble ralentir). Avec, avant tout, un son extrêmement étonnant, comme blanc, bien en dessous de la vibration « normale » des instruments. Les violons, l'alto, le violoncelle ne sonnent pas pleinement, ils sont effleurés, avec une technique très particulière (un doigt appuie sur la corde, un autre la frôle un peu plus loin). C'est monstrueux à jouer, cela demande une intensité de concentration hors du commun. Du côté de l'auditeur aussi, il est nécessaire de se plonger dans un état de réception complet. Quand on y arrive, c'est l'extase ! Une vraie expérience de vie, au-delà de la musique.

Il faut aussi parler de Sébastien Lespinasse, poète sonore, qui a ouvert le festival, avec ses textes décalés, engagés, abstraits, et parfois sans parole. La poésie sonore est une des spécialités du Bruit de la musique (l'an dernier, on était tombé des nues en découvrant le dadaïste Marc Guillerot). C'est totalement régalant. Il faut saluer Konk Pack (Roger Turner, Tim Hodgkinson et Thomas Lehn). Ils sont plus connus que d'autres dans cette programmation, et ont été à la hauteur des attentes, avec un concert riche en dynamiques, atteignant des sommets d'intensité ébouriffants.

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On a ri aux larmes lors de la prestation de Frédéric Le Junter, chanteur-bricoleur. Il fabrique des instruments de récupération, aux automatismes approximatifs, qui fonctionnent avec des pinces à linge et leur bonne volonté d'objets qui ont une âme. Il fait un peu le clown, il nous prend à témoin, il est drôle comme tout, il est bouleversant de sensibilité. Lionel Marchetti a, quant à lui, joué deux duos de musique électronique, l'un avec Nadia Lena Blue, l'autre avec Carole Rieussec. Je n'ai pas grand-chose à en dire, ça ne m'a pas énormément intéressée.

Beaucoup plus étonnant est le duo danse-saxophone de Lotus Eddé Khoury et Jean-Luc Guionnet. Lui, on le connaît bien. Elle, moins. Ils se présentent, debout, côte à côte. Il improvise, avec beaucoup de silences. Elle offre une danse abstraite, avec beaucoup de moments d'immobilité (qui sont à la danse ce que les silences sont à la musique). Elle reste là où elle se trouve, il n'y aucun déplacement, comme si elle tentait de danser le contraire de la danse. Ses mouvements sont souvent très ténus, minimalistes. Ou brusques et amples. Le plus intense, selon moi, est ce moment où elle bouge uniquement son estomac, mouvement à peine deviné par les spectateurs : elle est habillée comme vous et moi, un pantalon, un débardeur ample, qui par un léger flottement du léger tissu laisse deviner sa « danse du ventre », en harmonie parfaite avec le souffle du saxophone de son compagnon.

Lotus Eddé Khoury, avec Jean-Luc Guionet

Le clou du festival, sa ponctuation, le dernier concert avant le buffet final, est une proposition déjantée, animée par Fabrice Charles, Michel Doneda, Michel Mathieu et Natacha Muslera : Opéra Touffe. C'est une fanfare constituée de tous ceux qui veulent y venir, de préférence s'ils n'ont jamais soufflé dans une trompette, un trombone à coulisse, voire un hélicon. Trois répétitions durant le festival, des indications efficaces des quatre pros (qui ont fait jouer, depuis 22 ans, plus de 20 000 personnes dans cette formation). A Saint-Silvain-sous-Toulx, ils étaient 70, pour une heure de concert ébouriffant. Ou comment finir dans la joie collective et dans l'enthousiasme. Vivement l'an prochain !

fanfare de la touffe

Anne Kiesel © Le son du grisli


Colette Magny : Répression (Le Chant du Monde, 1972)

colette magny free fight répression

A l'occasion des parutions, cette année, d'Agitation Frite de Philippe Robert (éditions Lenka lente) et de Jazz en 150 figures de Guillaume Belhomme (éditions du Layeur), ainsi qu'en écho au projet de réédition de la biographie de Colette Magny de Sylvie Vadureau par En Garde ! Records, nous publions un extrait de Free Fight This Is Our (New) Thing de Guillaume Belhomme & Philippe Robert (éditions Camion Blanc) qui évoque Répression de... Colette Magny.

 

Et ça crie, gémit, grogne et hurle. Et ça fait rage comme la classe ouvrière en colère s’exprimant d’une même voix. Et ça crépite comme les feux de la révolution. Et ça cherche à désosser le système… Ici on milite pour un peuple sans classes, à une époque où la presse, faut pas croire, faisait déjà le trottoir aux côtés de ceux qui détenaient le pouvoir. Faut pas faire l’idiot international, faut laisser circuler la majorité, ironisait Colette Magny. Répression aura été un album engagé comme peu l’ont alors été (ce qu’il continue d’être d’ailleurs). Répression aura été largement boudé en son temps, ne trouvant qu’un petit public par avance acquis à sa cause. Répression n’a étrangement jamais été réédité.

Colette Magny 3

Sur scène, Colette Magny laissait d’abord s’exprimer un trio constitué de François Tusques, Beb Guérin et Guem, avant d’entamer un tour de chant en duo avec le second, puis de proposer aux Panthères Noires de débouler. Les Panthères, sur Répression, ce sont Bernard Vitet, Juan Valoaz, François Tusques, Beb Guérin, Barre Phillips et Noel McGhie. Brigitte Fontaine enregistra Comme à la radio avec l’Art Ensemble of Chicago. Colette Magny réalisa quant à elle des disques avec certains des musiciens de free français s’étant illustrés au cours des sessions parisiennes du label BYG, mais aussi avec le Free Jazz Workshop (sur Transit), futur Workshop de Lyon.

L’initiation au free, Colette Magny la doit à François Tusques, Bernard Vitet et Beb Guérin. Ils lui firent écouter Albert Ayler, Frank Wright, Don Cherry, Alan Silva ou Sunny Murray, et grâce à eux, elle abandonna la traditionnelle structure couplet / refrain : elle reconnut dans le free un cri de révolte représentatif d’une période, selon elle, « génératrice d’angoisse ». Répression met en musique, collectivement, une suite de textes-collages. A l’intérieur de la pochette sont croqués Bobby Seale, Eldridge Cleaver et Huey Newton dont les pamphlets sont plus ou moins repris sur des airs de marche obsessionnels rappelant parfois le meilleur de la première mouture du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden. Chez Colette Magny, les chansons ne sont pas débitées en trois minutes, pour la radio ; au contraire sont-elles architecturées en de longues incantations progressivement gagnées par l’esprit de révolte.

Colette Magny 2

Du genre : « Babylone morose, mère de l’obscénité par tes B52, tes atrocités / Géant tentaculaire, gendarme du monde / Tes ballons de dollars on les crèvera / Pieuvre en papier-monnaie, ton centre éclatera / Tes tentacules on te les coupera / BABYLONE U.S.A. / Les culs de la bourgeoisie twistent / Bientôt le talon de fer des classes dominantes ne sera plus que / BAVE-LAVE dans Babylone en flammes / Babylone, fais gaffe à tes tentacules / La démence déferle sur toi, les peuples se soulèvent / La marée haute de la Révolution va balayer tes rivages / Les nazis ont assassiné six millions de Juifs / L’Amérique raciste, cinquante millions de Noirs / Quatre siècles d’esclavage c’en est assez / GUNS BABY GUNS / La longue marche des indiens CHEROKEE sur la « piste des larmes » / Dépossédés de leurs terres, massacrés / Faisons taire les voix de la prudence : Les cris de notre souffrance guideront nos actions / Il y a une différence considérable entre trente millions de Noirs désarmés / Et trente millions de Noirs armés jusqu’aux dents / CHEROKEE CHEROKEE GET GUNS AND BE FREE »

Répression fut censuré par l’O.R.T.F. en un temps où Marchais et Krivine arrivaient parfois à dire des choses en direct à la télé. Colette Magny n’en eut pas l’occasion. Pas plus qu’elle n’obtint du Ministère aux Affaires Culturelles sa licence de musicienne ambulante qui lui aurait permis de chanter dans les jardins publics.

Colette Magny 1


James Marshall Human Arts Trio : Illumination (Freedonia, 2016)

james marshall illumination

Le jazz – ce qu’il implique d’interrogations – oppose et opposera toujours deux lignes qui farouchement s’opposent quand elles ne parviennent pas à se compléter : la tradition et la création. Ce disque, publié par Freedonia Music, est un document d’importance qui illustre à merveille cette musique parallèle, née de la tradition autant que de la création.

Dans les années 1970, à St. Louis, Missouri, se fit entendre l’Human Arts Ensemble dans lequel donnèrent de la voix des musiciens tels que Charles Bobo Shaw, Hamiet Bluiett, Julius Hemphill, Oliver Lake, John Lindberg, Joseph et Lester BowieLuther Thomas, aussi, auquel le son du saxophoniste James Marshall fait écho dès les premières secondes de cet enregistrement daté de 1979. A cette époque, Marshall a pourtant quitté St. Louis et ses partenaires de jeu sont (seulement) deux percussionnistes, Frank Micheaux et Jay Zelenka (aujourd'hui aux manettes du label Freedonia) : c’est donc l’heure de l’Human Arts Trio. Dans les saxophones (soprano, alto, ténor) de Marshall, bien sûr, on entend Coltrane, Coleman, Redman, Lasha, et ce Thomas d’associé… Ce qui ferait de Marshall un petit maître…

Et donc ? L’écoute d’Illumination s’en trouve-t-elle atteinte – comme on le dirait d’une oreille ? L’abandon de son phrasé illumine (c’est le mot) les deux premières plages du disque, quand ses expérimentations – de saxophone en flûte, le voilà jouant une demi-heure durant sur Life Light de et avec un écho qui sublime jusqu’aux percussions – s’écoutent avec un plaisir non feint. En guise de « bonus », une quatrième plage enregistrée plus tôt : le même trio augmenté de deux souffleurs (au nâgasvaram, notamment) : Michael Castro et Alan Suits. Non de free jazz, c’est là une autre histoire de son qui mêle des tambours lointains à d’insistants instruments à vent. Le brouhaha étonne, désarme même : assez pour remercier Jay Zelenka d’avoir ressorti ces enregistrements sur cassette que le péril menaçait. .

illumination

James Marshall Human Arts Trio : Illumination
Freedonia
Enregistrement : 1979. Edition : 2016
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


John Corbett : Vinyl Freak. Love Letters to a Dying Medium (Duke University Press, 2017)

john corbett vinyl freak

Avant d’être le galeriste qui, depuis Chicago et associé à Jim Dempsey, réédite d’indispensables disques de jazz et d’improvisation (Joe McPhee, Peter Brötzmann, Staffan Harde, Tom Prehn…), John Corbett signa de nombreux textes sur d’indispensables disques d’improvisation et de jazz. Pour DownBeat, notamment, dans une colonne dont le titre est repris (rien n’est jamais dû au hasard) par celui de ce livre : Vinyl Freak.  

Ancien collectionneur de papillons, Corbett revient en introduction sur ses premières émotions d’auditeur et, surtout, de palpeur de vinyle – Sun Ra, déjà, employé dans les Sensational Guitars Of Dan & Dale ‎jouant les thèmes de Batman And Robin (disque Tifton). Après quoi, rassemble-t-il un lot de confessions obligées par les vinyles, tous de son choix (mais pas tous 33 tours, ni tous « anciens », puisqu’on y trouve par exemple Irregular, 45 tours de Martin Küchen / Martin Klapper estampillé Fylkingen).

Puisqu’il travaille alors pour DownBeat, Corbett fait avec un lectorat (ce peut être une simple supposition) peu ouvert d’esprit : ses premiers papiers évoquent en conséquence Philly Joe Jones, Paul Gonsalves, Chris McGregor ou Tom Stewart – cornettiste dont le Sextette/Quintette cache quand même Steve Lacy (Young Lacy, Early Days…).Alors, voilà que le propos « déraille », car Steve Lacy est, avec Sun Ra – Corbett a consacré au pianiste et chef de crew plusieurs ouvrages, dont Sun Ra + Ayéaton : Space, Interiors & Exteriors 1972 –, le musicien qui parle sans doute le plus au mélomane qu’il est. Une fois en / dans la place, le Stewart de Troie, de cinq ou de six, peut ainsi décharger Mauricio Kagel, Anthony Braxton, Diamanda Galas, Franz Koglmann, Morton Feldman, François Tusques, The Residents, Bill Dixon ou David Toop

Bien sûr, l’occasion (et la quête de l’occasion) est pour Corbett celle de parler de lui : dire la différence à faire entre un Diskaholic Anonymous – faut-il revenir sur l’association Mats Gustafsson / Thurston Moore / Jim O’Rourke ? – et un simple snob, son avis sur la compétition (avec le même Gustafsson, notamment, avec qui il échange depuis longtemps, comme le disait cet article d’un one-shot jazz Stop Smiling), la place qu’il réserve à l’esthétique dans un panier de crabo-collectionneurs ou l’espoir qu’il a de voir rééditées des perles sorties jadis à quelques centaines d’exemplaires – ainsi établit-il, comme en complément à ses papiers DownBeat, une liste de 131 tirages limités (certes, pas que) à aller « retrouver » d’urgence.

Premier de tous, ce Weavers du trio Günter Christmann / Paul Lovens / Maarten Altena que publia Po Torch en 1980. Dans la liste, aussi : deux Lacy, mais elle aurait pu en contenir davantage – Corbett & Dempsey ont récemment racheté un lot de bandes à Hat Hut, ce qui augure de rééditions. Autant de conseils intéressés qui ajoutent aux curiosités – A.K. Salim (dans le groupe duquel on trouvera la saturnien Pat Patrick en plus de Yusef Lateef), Orchestre Régional de Mopti, The Korean Black Eyes (là se situe peut-être la frontière entre freak et snobisme dont nous parlions tout à l’heure) – que renferme le livre en plus de celle, orange, qui prend la forme d’un flexi : interprétation d’It’s A Good Day par Sun Ra au clavier. Quelques secondes – une minute ou deux, vraiment ? – qui ajoutent au « curieux » de la chose et la rendent anecdotique, et la rendent indispensable.

978-0-8223-6366-8_prJohn Corbett : Vinyl Freak. Love Letters to a Dying Medium
Duke University Press
Edition : 2017
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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