Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

Newsletter

suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Strotter Inst. : Miszellen (Hallow Ground, 2017)

strotter inst miszellen

Depuis la fin des années 1990, Christoph Hess fait tourner ses platines sous pseudo Strotter Inst. La particularité est qu’il ne prend même plus la peine de déposer de vinyles sur ses machines tournantes et donc qu’il compose dans le vide. C’est d’ailleurs là que réside le mystère de sa techno minimaliste ou de sa rotobik envoûtante.

Maintenant, la particularité de Miszellen est de prouver que Strotter Inst. ne respecte rien, même par la particularité dont je viens de parler. Sur ce double LP, il puise en effet dans ses influences musicales pour s’en servir de matériau brut (de défrocage). C’est ce qui explique que ce nouveau Strotter Inst., eh bien, ne sonne pas tellement Strotter Inst. Il n’en est pas moins recommandable, car Hess y ouvre des boîtes qui cachent des boîtes qui cachent des boîtes…

Et c’est à force d’ouvrir tout ça qu’il habille ses structures élastiques, jonglant avec des samples qui donnent à ses atmosphères de nouvelles couleurs. Si ce n’est pas toujours convaincant (je pense au violoncelle qui a du mal à faire bon ménage avec l’électronique sur la plage Asmus Tietchens ou à la relecture de Darsombra) on trouve quelques perles sur ce disque, que ce soit dans le genre d’une strange ambient inspirée par Nurse With Wound ou Ultra ou quand il joue à la roulette sous les encouragements de RLW. L’autre grand intérêt de Miszellen est qu’il permet de dénicher des morceaux d’indus sur lesquels on ne serait peut-être jamais tombé sans les conseils avisés de Strotter Inst.


1701_Strotter_Inst

Strotter Inst. : Miszellen
Hallow Ground
Edition : 2017.
2 LP : A1. AAADSTY : Spassreiz beim Polen (a miscellany about TASADAY) A2. ABDMORRS : Yaeh-Namp (a miscellany about DARSOMBRA) A3. ACEEH IMNSSSTTU : Artigst nach Gutem changiert (a miscellany about ASMUS TIETCHENS) – B1. BEEEENQU : Snijdende Tests (a miscellany about BEEQUEEN) B2. DEHIN NOR STUUWW : 105 Humorous Print Diseases (a miscellany about NURSE WITH WOUND) B3. GIILLMSS U : Juli enteist Jute (a miscellany about SIGILLUM S) – C1. 146DP : typisch CH-Hofpresse (a miscellany about P16D4) C2. AHMNOT : Ahnenreihe O.T. (a miscellany about MATHON) C3. EFOSTU : Acid Hang (a miscellany about FOETUS) - D1. LRW : Keilhirnrinde... (a miscellany about RLW) D2. ÄDEKL : Seismic Sofa Gang 44 (a miscellany about DÄLEK) D3. ALRTU : Mysterious Flowershirts (a miscellany about ULTRA)
Pierre Cécile © Le son du grisli

fond kafka nurse with wound lkl

 

 



Neuköllner Modelle : Sektion 1-2 (Umlaut 2016)

neuköllner modelle sektion 1-2

Cette chronique est extraite du second numéro papier du son du grisli, qui paraîtra le 11 juin 2017 et peut être précommandé sur le site des éditions Lenka lente. Elle illustrera un long entretien avec le saxophoniste Bertrand Denzler.

Le 21 mars dernier à Paris, église Saint-Merry, on a pu apercevoir (et entendre, si l’on était motivé) Sven-Åke Johansson entre deux larrons en foire Sonic Protest. On sait le goût qu’a le batteur pour les standards, mais « Chante France ! », projet de réinterprétation d’anciens airs de variété française mené par Oliver Augst et Alexandre Bellenger, brilla surtout par la façon qu’il eut d’enterrer sous une insipidité rigolarde et satisfaite les multiples talents de leur invité. Etrange, pour leur spectateur, d’avoir à se poser la question suivante : comment, devant l’immense Sven-Åke Johansson, puis-je regretter Michel Delpech, voire Mike Flowers ?  

Le premier atout du trio Neuköllner Modelle – concert enregistré en 2015 à Berlin, Sowieso – est de nous permettre de revenir à Johansson dans des conditions moins éprouvantes et même, pour le dire dès à présent, idéales. A l’écoute de ces deux pièces improvisées, on imagine mal, en effet, retomber sur ce batteur au regard perdu qu’on avait envie de tirer par la manche jusqu'à un partenaire à sa mesure – Quentin Rollet, qui traînait par-là pour jouer ensuite en compagnie de Nurse With Wound, aurait été un excellent choix, mais passons. Sur cette référence Umlaut, donc, la compagnie n’est pas la même : Bertrand Denzler est au saxophone ténor et Joel Grip à la contrebasse. Et c’est autre chose.

D’autant que cette chose-là n’attend pas qu’on lui réponde par un sourire de connivence. Elle va plutôt à distance sur le balancement de deux notes de basse et des cymbales légères, puis « progresse » par paliers : ainsi le saxophoniste remet-il immédiatement sur le métier une phrase à peine terminée pour l’allonger un peu, la reformuler ou même la transformer. Dans une configuration qui pourra rappeler celle – ténor en lieu et place de l’alto, certes – de l’Ames Room de son camarade Jean-Luc Guionnet, Denzler entreprend l’improvisation d’une autre manière : non pas en déclinant un motif avec autorité d’un bout à l’autre de la pièce mais en tournant autour avec célérité. Jouant ici de l’attisement inhérent aux ruades de Johansson, là avec l’archet complice de Grip (c’est ici pourtant la première rencontre du trio), il compose en derviche inspiré. Pour preuve, Sven-Åke Johansson parlera ensuite de musique « d’une conceptualité toute nouvelle », c’est dire… et, cette fois, mérité. […]

LP-Neuköllner-Modelle-125

Neuköllner Modelle : Sektion 1-2
Umlaut
Edition : 2016.
LP : Sektion 1-2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 

présentation


My Cat Is An Alien, Joëlle Vinciarelli : > Eternal Beyond > (Arsenic Solaris, 2016)

my cat is an alien joelle vinciarelli eternal beyond

Pas assez d’être deux, pour Maurizio et Roberto Opalio. Ni d’être frères, à en croire les rencontres opérées ces dernières années sur disques par My Cat Is An Alien : Jackie-O Motherfucker, Thurston Moore, Jim O’Rourke, Okkyung Lee et Christian Marclay… dans la série From the Earth to the Spheres ; plus récemment Keiji Haino, Mats Gustafsson, Steve Roden ou Nels Cline. Cette fois, c’est Joëlle Vinciarelli (Talweg, La Morte Young) qu’ils ont rencontrée, non loin du Village Nègre du Col de Vence.

Comme par enchantement, l’échange (quatre jours de studio) a accouché de rumeurs musicales qui, toutes, épousent le modelé karstique. Pétri de noire métaphysique – Nietzsche et Emily Dickinson auraient, apprend-on, pu faire bon ménage –, les musiciens remuent un instrumentarium hétéroclite (piano droit, percussions, pédales d’effets et autre électronique… en plus d’instruments à cordes de leur fabrication) comme en souvenir du temps qu’ils sont en train de passer ensemble : là, des cris d’angoisse, ici comme une récitation ; ailleurs, un cuivre en peine contre l’union de cordes pincées et d’un sifflement électronique.

A même le rocher, le trio sculpte puis trace des signes dans lesquels on craindra de voir l’expression d’une menace au lieu des chemins qu’ils sont. Qui mènent à quelque univers parallèle – où le Ciel et la Terre s’y rejoignent au son d’Albert Ayler, nous indique le titre des morceaux – sur un air de manège oublié. Des chemins qui dérangent l’harmonie du premier paysage, avant de l’avaler. 

R-9385413-1479642120-3455

My Cat Is An Alien, Joëlle Vinciarelli : > Eternal Beyond >
Arsenic Solaris
Edition : 2016.
LP : > Eternal Beyond >
Guillaume Belhomme  Le son du grisli

guillaume belhomme daniel menche d'entre les morts


Alice Kemp : Fill My Body With Flowers And Rice (Fragment Factory / Erratum, 2017)

alice kemp fill my body

En 2013, en publiant Decay and Persistence, le label Fragment Factory mettait en lumière la pratique musicale d’Alice Kemp, pratique qu’une poignée d’enregistrements sous les noms d’Uniform ou de Defeatist avait eu du mal à faire émerger du lot toujours grandissant de pratiques expérimentales en tous genres pensées (ou rendues) aux quatre coins de la planète. Fait de différents bruits enregistrés à même le réel, son « théâtre concret » avait déjà ravi.

Avec Fill My Body With Flowers And Rice, qui regroupe des enregistrements datant de 2012 à 2015, la musicienne franchit un seuil, au point de provoquer un véritable intérêt. C’est, dans l’idée, une même façon de composer au moyen d’un matériau concret et d’atmosphères attrapées – au creux de l’une d’elle, un piano ou un couplet murmuré pourront se faire entendre, comme quelques sons empruntés à Rudolf Eb.er. Pour ce qui est de l’intention, elle est, de l’aveu même de Kemp, faite de fertilité et de déliquescence, de sexualité et de mort, de « sauvagerie » aussi. C’est, en conséquence, une étrangeté insaisissable qu’elle arrange là avec superbe.

Plongé dans l’obscurité d’un sous-bois, l’auditeur n’a d’autre réflexe que de tendre l’oreille. Déjà, des présences animales font impression : est-ce une nuée d’insectes qui survole une carcasse en décomposition quand un groupe d’oiseaux se garde bien de l’approcher ? Après quoi, c’est une voix tremblante qui se fait entendre puis un souffle que l’on croirait tiré d’un sommeil. Le noir est inquiétant, pas encore « érotique ». Un souffle l’y amène bientôt, tandis que le bois craque. Une autre inquiétude se lève alors ; mais, d’un bout à l’autre, la balade vaut la peine. Toutes les peines qu’on y trouve, même.

1

Alice Kemp : Fill My Body With Flowers And Rice
Fragment Factory / Erratum
Edition : 2017.
LP : Fill My Body With Flowers And Rice
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

guillaume belhomme daniel menche d'entre les morts


Kevin Drumm : Elapsed Time (Sonoris, 2016)

kevin drumm elapsed time

A Chicago – la ville des vents mais aussi celle des abattoirs –, Kevin Drumm a enregistré entre 2012 et 2016 les pièces (inédites ou diffusées à peu, sur l’Hospital de Dominick Prurient Fernow par exemple) de six disques que le label Sonoris enfermait récemment dans une boîte. Sur celle-ci, une gravure de Gustave Doré (illustration de The Rime of the Ancient Mariner de Coleridge) offre au regard un navire en peine sur la mer démontée. Pour connaître un peu Drumm et avoir lu Georges Bataille, qui remarqua dans la revue Documents que « l’abattoir est maudit et mis en quarantaine comme un bateau portant le choléra », on pourra imaginer la cargaison du navire en question : bactéries, voire virus.

Or, si l’on papillonne d’une composition à l’autre – avec une désinvolture comparable à celle d’un œil balayant ce large dessin qui l’a piqué au vif –, le remuement n’est pas toujours de l’expérience. C’est la première surprise de cette somme d’enregistrements. Drumm y prend en effet le large à la barre d’une embarcation qu’il peut conduire calmement, prudemment même, et ce même quand la surface est d’huile. Et c’est en progressant qu’il charge, au fur et à mesure : bourdons (orgues, électronique), ondes diverses, souffles et sifflements, chœurs de spectres, graves profonds, enregistrements de terrain, multiples signaux et échos les réarrangeant…

Ambient industrieuse (Earrach) ou quiète (Shut-In), post-minimalisme installé (Equinox), étrange ballet ralenti (Tannenbaum, à entendre ci-dessous), classique détourné (crescendo malappris de Bolero Muter ou Vaisseau fantôme de February)… les zones que Drumm traverse sont nombreuses, à distance presque (nous fait admettre l’épatant The Whole House) toutes des épreuves bruitistes qui ont fait sa réputation. Là où il aurait pu se contenter de livrer des chutes comparables à ces « pièces et morceaux, rafistolés, sans plan, sans dessein, semblables à quelques chaos laborieux » que Georges Duhamel a regretté trouver à Chicago, Drumm a composé un paysage florissant et saisissant. Disparate, lui aussi, certes, mais cohérent ; abstrait, à sa manière, mais veiné de trajectoires le long desquelles il se réinvente. Au fond, et quitte à contraster avec le navire en perdition qu’arbore son écrin, Elapsed Time est une dérive heureuse arrangée comme de rien sur des noirs oppressants.  

elapsed time

Kevin Drumm : Elapsed Time
Sonoris / Metamkine
Enregistrement : 2012-2016. Edition : 2016.
6 CD : Elapsed Time
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

guillaume belhomme daniel menche d'entre les morts



Zoo : Prasasti (2012)

zoo prasasti

Pour vous présenter Zoo, je m’en retourne en 2012, année où la formation de Jakarta, Indonésie, a sorti son dernier album en date, Prasasti. Sans actualité, voilà donc RULK (voix), BHKT (basse) DMEW et OBTH* (batteries) qui débarquent au festival Sonic Protest, avec des bouts d’esprits post-punk / math-rock en poches.

« Prasasti » pourrait se traduire par « chant de gorge en feu » ou « dragonade expérimentale » (en fait, c’est moi qui invente, je fais ce que je peux pour expliquer la chose). D’autant que c’est difficile parce que, dans le genre expérock / folklofoutraque / varietdetuned, le combo obtient la palmacadémique. C’est bien simple, quand on ne dirait pas assister à un concert de Minions sous acide, on pourrait trouver au groupe des influences comme John Zorn, Eugene Chadbourne, Gorge Trio, Ruins... 

Des musiciens à faux-nez et à instruments détournés, voilà surtout ce à quoi nous avons affaire. Bien sûr on peut parfois rester sur le bord de la route mais l’Indonésie reste l’Indonésie (malgré ce chant en similitahitien ou ce gnawa branché sur du 220) et l’Indonésie l’Indonésie ça reste dépaysant. Et ce même à Paris, enfin j’imagine !

* Bhakti Prasetyo, Dimas Budi Satya, Ramberto Agozalie, Rully Shabara Herman

album_art_yesno067

Zoo : Prasasti
Autoproduction
Edition : 2012. CD-R : Prasasti
Pierre Cécile © Le son du grisli

sp bas grisli Zoo est ce mercredi soir au programme du festival Sonic Protest.  Aussi à l'affiche : The Flying Luttenbachers et Jean-Philippe Gross.

 


La bonne chanson : Nurse With Wound

nurse with wound la bonne chanson

A l'occasion du concert que Nurse With Wound donnera demain, mardi 21 mars, à Paris dans le cadre du festival Sonic Protest, nous publions un extrait du premier numéro papier du son du grisli - dont le sommaire et l'affiche de la soirée ont deux musiciens en commun : Nurse With Wound, donc, et Sven-Åke Johansson

Et si la bonne chanson était faite de plusieurs, de centaines, de milliers de chansons mêlées ? Au petit bonheur la chance : Nature Boy et Tonada de luna llena, Lonely Woman et La noyée, Balderrama et Alone Together… Autour, tout autour, des bouts d’expérimentations ou des morceaux de bruits signés – s’il faut extirper encore quelques noms de la Nurse With Wound List – AMM, Henri Chopin, Stockhausen, PIL, New Phonic Art… approchent en satellites que Steven Stapleton fait tourner. Quelqu’un a-t-il d’ailleurs jamais compté le nombre de conseils donnés en cette liste que l’homme a glissé dans la pochette du premier disque de son groupe, Chance Meeting on a Dissecting Table of a Sewing Machine and an Umbrella ? Et en cette autre, qui l’allongeait, dans To the Quiet Men from a Tiny Girl dédié à l’actionniste Rudolf Schwarzkogler ?

tumblr_okoxwkWH8L1rb47qeo1_1280

Quel rôle cette somme d’inspirations a-t-elle pu jouer sur l’aspiration de Steven Stapleton, et puis sur son aura ? Dès les origines de Nurse With Wound, l’amateur éclairé qu’il est les arrange et en joue dans un sanctuaire qu’il a élevé à cet effet : un Jardin des Délices qu’il explore d’un panneau à l’autre sous la surveillance de convives de tailles gigantesques. Chance Meeting on a Dissecting Table of a Sewing Machine and an Umbrella, et c’est (avec John Fothergill et Heman Pathak) déjà Lautréamont : « beau (…) comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille ; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ! » Descendant de ces tafouilleux, ou chiffonniers de la Seine, qui, selon les mots de Maxime du Camp, « envisagent dans le sillon leur prochaine prise ; tout leur est bon, tout leur est une proie, et un profit », Stapleton dépose sur la table ses trouvailles de la journée : ce ne sont plus alors ni parapluie ni machine à coudre, mais des sons de toutes provenances que des bouches minuscules ramassées avec précaution chantent sans avoir pris le temps de s’être consultées.

Curieux travail de catéchisation – d’autant qu’on a cru apercevoir à l’instant Stapleton se « promenader » sur le panneau de droite : … vos yeux habitués à la pénombre s’ouvriront bientôt à de plus radieuses visions de clarté ; est-il déjà parti voir de quoi retourne l’envers du décor ? Le temps peut-être, pour nous, de feuilleter un livre ou deux : Journal occulte de Strindberg ou Billy & Betty de Twiggs Jameson dont Stapleton fit l’acquisition un jour de 1973 sur un marché d’Amsterdam, roman drolatique dans lequel il a pêché quelques titres de morceaux et qu’il pensa même, avec Geoff Cox et David Tibet, rééditer augmenté d’illustrations de sa main. Au son de Sister Ray du Velvet Underground, écoutons Sister Susie s’épancher à nouveau : « Nombreux étaient les coups que je tirais avec des hommes célèbres mais, dans ce domaine, je ne jouais pas à la difficile. Je dirais même que je préférais l’homme de la rue aux stars avec des noms comme ça, car la plupart sont pédés comme – » … N’y voyez aucune allusion, pas plus de raccourci, mais voilà qui nous amène quand même à évoquer cet autre ouvrage dans lequel David Tibet expose une partie de sa collection de cuirs (et en dit long sur la fascination qu’exerce sur lui le personnage de Oui-Oui).

tumblr_nf0na8XG4N1rb47qeo1_1280

Hommage aux chansons branlantes de Coil, Current 93 et – dans une moindre mesure – Nurse With Wound, ce livre l’est aussi : England’s Hidden Reverse, sous-titré A Secret History of the Esoteric Underground, écrit à la fin des années 1990, publié au début des années 2000 et récemment traduit en français – une postface permet à son auteur, David Keenan, d’aborder un peu l’ « actualité » de ses sujets, désormais hommes célèbres mais jadis trublions confinés en caves après que le punk eut perdu de sa morgue (l’affaire a vite été réglée). Si la lecture de ce livre a laissé plus d’un de ses protagonistes circonspect, il n’en reste pas moins qu’il renferme de précieuses informations. Sagement, le journaliste raconte l’histoire de formations qui se côtoient et même se mélangent malgré quelques divergences d’idées et d’intérêts. C’est que les bases communes sont solides : lectures de Joe Orton, Arthur Machen ou Aleister Crowley, écoutes diverses et même variées, goût pour le contact – ainsi Tibet rejoindra-t-il Psychic TV sur un simple coup de téléphone passé à Genesis P-Orridge – et culture de l’idiosyncrasie – qui poussa par exemple John Balance à s’extraire du même Psychic TV pour former Coil, que rejoindra rapidement Peter Sleazy Christopherson. Voilà pour ces « hommes célèbres » qu’en approcheront d’autres : William Bennett (Whitehouse), Karl Blake et Danielle Dax (Lemon Kittens), Graeme Revell (SPK)… On pourrait croire la scène indus (celle des années 1980 à 1985, que Bennett qualifie de « géniales et passionnantes ») attachée au concept d’exclusivité – par simple jeu de domination –, or ces personnalités là (pour combien d’embrigadés volontaires ?) parviennent à s’y exprimer chacun à sa façon. Comme à distance, Stapleton – il faut le lire : « Tout ce truc industriel, c’était de la merde. » – fait donc avec ses premières influences (le krautrock de Guru Guru et Amon Düül, première des toutes) et son goût pour la musique dépaysante – la question de l’origine du son que l’on entend se posera d’ailleurs souvent à l’écoute des disques de Nurse With Wound. C’est d’ailleurs l’expérience qu’il faudra faire : tout reprendre un jour, et dans l’ordre, depuis Chance Meeting on a Dissecting Table of a Sewing Machine and an Umbrella jusqu’aux récentes collaborations avec Colin Potter, Andrew Liles et MS Waldron en passant par Homotopy to Marie, que Stapleton considère comme son premier « vrai » disque parce qu’il est celui par lequel il a découvert « comment mettre en forme la dynamique ». … Les ombres que nous peindrons seront plus lumineuses que les pleines lumières de nos prédécesseurs…

tumblr_o9sm21gXkl1rb47qeo3_540

Avant la dynamique, c’est par exemple Insect and Individual Silenced : une salle des pas perdus (mais toujours une voix qui traîne) improvisée salon de danse macabre. Dans la dynamique, s’engouffreront ensuite autant d’expressions disparates que de mutilations nécessaires : alchimiste patenté, Stapleton arrange le tout en dada nostalgique, démonstrateur en fabuloserie (Creakiness), guitariste incertain (The 6 Buttons of Sex Appeal), chasseur de fantômes sur pellicule (Poeme Sequence), organiste panique (Santoor Lena Bicycle)… Bien sûr, la tête vous tourne, et c’est voulu – d’autant qu’il faut ajouter aux éditions originales des disques NWW leurs multiples rééditions, certaines compilées ou réassemblées pour ne pas dire « collées à l’arrache. » C’est Echo, non plus punie mais cette fois gratifiée par le sort : devenu labyrinthe, le sanctuaire élevé par Stapleton nous renvoie par un subtil jeu de miroirs les clichés de chacune des étapes de sa construction. C’est parfois hors-sujet, la plupart du temps terriblement impressionnant ; autant que l’est l’envergure de l’entreprise, qui ne doit jamais nous faire renoncer à cette idée de tout – tout, c’est à dire Nurse With Wound jusqu’à sa liste – reprendre un jour, et dans l’ordre encore.

le son du grisli

Au sommaire du premier numéro papier de la revue Le son du grisli : Nurse With Wound & Sven-Åke Johansson, et puis Jason Kahn,Zbigniew Karkowski et La Monte Young. Informations et précommande sur le site des éditions Lenka lente.

couv le son du grisli jedna

 


The Nihilist Spasm Band : Last Concert in Japan (Alchemy 2016)

nihilist spasm band last concert in japan

Elle n’est pas si longue, la discographie du Nihilist Spasm Band. Le groupe a pourtant été créé au milieu des années 1960 (aux USA) et certains de ses membres originels n’ont pas survécu (c'est dire !... c'est dire ?). Pour qui ignorerait tout de cette confrérie frénético-nihiliste, on rappellera qu’elle signa son premier LP, judicieusement intitulé No Record, en 1966, son second dix ans plus tard et que Nurse With Wound lui offrit l’asile sur son label United Dairies !

C’est donc peu dire que le Nihilist Spasm Band est recommandable et qu’il conserve une place de choix (la première ?) dans l’histoire du rock bruyant. Oui mais alors, quelques mois après la sortie de ce Last Concert in Japan (des extraits de deux concerts nippons, en fait), comment décrire la chose actuelle ? Eh bien en soulignant son aspect théâtral (Bill Exley en MC) et son humour tout comme son ardeur, qui n’aurait d’égal que la longévité de la formation.

Vingt ans après y être venu pour la première fois, le Nihilist Spasm Band refait donc résonner au Japon son Noisy Circus. Sur une grosse batterie des guitares déboîtent de partout, un synthé branlant teste l’accordage des autres instruments, un sax étranglé et un violon criard taillent en morceaux un No Théâtre (il faut aimer le spectacle, je tiens à le préciser) foutraque. C’est parfois too much, c’est parfois touchant. En tout cas, c'est toujours (et éternellement) spasmodique.

nihilist

The Nihilist Spasm Band : Last Concert in Japan
Alchemy
Enregistrement : 2016. Edition : 2016.
CD : Last Concert in Japan
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

sp bas grisli

La nouvelle édition du festival Sonic Protest ouvrira le samedi 11 mars avec la diffusion du film What About Me : The Rise of the Nihilist Spasm Band à la Halle Bouchoule / Instants Chavirés de Montreuil.


Avant-propos à Agitation Frite de Philippe Robert

philippe robert agitation frite avant-propos guillaume belhomme

They're alive, they're awake
While the rest of the world is asleep
Tom Waits, « Underground »

 

Hier encore, on appelait à la mobilisation générale – même les étudiants du Conservatoire s'y étaient mis: « Xenakis, pas Gounod ! » – et voilà que, déjà, on lui opposerait une « depression free », pour reprendre le beau titre d'un dessin de Paul van der Eerden ? Certes, on peut regretter ce qui s'est fait hier, mais peut-être est-il utile aussi d'aller chercher ce qui pourrait bien s'inventer encore de nos jours – même si les recherches demanderont davantage d'efforts étant donné le grand nombre d'artistes qui font désormais le trottoir. Car l'imagination n'a-t-elle pas de tout temps composé dans la marge voire le secret, sous le manteau et même pire : « sous terre » ?

Voici donc l'underground musical français – note à l'éditeur : c'est bien le troisième terme qui doit apparaître en italiques. Pas l'underground musical français dans son intégralité, entendons-nous bien, mais une belle partie ; ou plutôt trente-six beaux partis dont Philippe Robert a recueilli les témoignages. Qu'importent les « genres », les « styles » et même les « époques », une chose est sûre : pendant que la majorité des étudiants du Conservatoire s'appliquent en fosses communes, des musiciens sans collier, parfois autodidactes, s'ébattent et interrogent la musique sur courant « alternatif ».

Si les temps ont changé – « On pouvait monter un groupe l'après-midi, faire une bande le soir et trouver un label le lendemain. De plus, la presse et les radios s'intéressaient à toi. » –, l'imagination n'en a peut-être pas encore fini. Alors, à la jeunesse, s'il en est, qui voudra rompre avec l'assourdissant (à sa manière) ronron culturel, bonne chance et puis deux conseils : se montrer, sur l'exemple de Pierre Barouh, imperméable à toute forme d'amertume et ne pas hésiter à puiser dans ces témoignages un peu de force et de courage.

À propos de l'enseigne, Agitation Frite : pour couvrir une cinquantaine d'années de création musicale hors-normes, ce livre garantit forcément à son lecteur un peu d'agitation. L'habile référence au groupe allemand du presque même nom (dont plusieurs musiciens interrogés ici reconnaissent l'influence) a, quant à elle, été choisie pour faire entrer dans le jeu french fries et semi-liberté. C'est un titre énigmatique – certes, mais qui claque comme le slogan d'un soixante-huitard passé à l'ennemi par goût du confort – dont un second volume d'entretiens viendra peut-être à son tour interroger la pertinence…

There's a world going on underground, chantait jadis Tom Waits. C'est pourquoi Philippe Robert n'en a peut-être pas fini non plus. D'ailleurs, des noms (Joëlle Léandre, Ghédalia Tazartès, Gilles Yéprémian, Michel Henritzi, Philippe Carles, Thierry Müller, Lucien Suel, Jean-Pierre Turmel, eRikm, Erik Minkkinen, El-G…) circulent déjà, même si « sous le manteau » encore. Mais soyons rassurés, puisqu'on saura maintenant que c'est le plus souvent sous le manteau que ça se passe. À tel point qu'on espère que c'est sous le manteau aussi qu'on se passera et qu'on se repassera la frite agitée de Philippe Robert.

Philippe Robert : Agitation Frite. Témoignages de l'underground français.
Editions Lenka lente
Edition : 2017.

Guillaume Belhomme © Lenka lente

face b


Barney Wilen : Moshi (Souffle Continu, 2017)

A l’occasion de la parution d’Agitation Frite, livre de Philippe Robert consacré à l’underground musical français de 1968 à nos jours, le son du grisli publie cette semaine une poignée de chroniques en rapport avec quelques-uns des musiciens concernés en plus de deux entretiens inédits tirés de l’ouvrage...

barney wilen moshi souffle continu

On commencera par dire le soin apporté par le label Souffle Continu à la réédition (deux LP, un DVD et un livret de taille) de cette référence Saravah : Moshi de Barney Wilen. De ces figures rares qui ne purent se résoudre à « exploiter un filon » – suite à l’enregistrement de la bande-son d’Ascenseur pour l’échafaud auprès de Miles Davis, pour celle qui nous intéresse –, Wilen disait en 1966 dans les colonnes de Jazz Magazine avoir rapidement eu « le sentiment de piétiner dans le bop » : « Je me suis senti pris dans un engrenage. J’avais l’impression que tout sortait d’un même moule. Ça devenait une musique stéréotypée. »

Alors, le saxophoniste fraya avec Jacques Thollot et François Tusques avant de publier sous son nom quelques expériences de taille : Auto-Jazz en 1968 et puis Moshi cinq ans plus tard. Caroline de Bendern, compagne de voyage à la caméra, raconte dans les notes l’occasion (tournage d’un film et enregistrement de sa bande-son) qui a permis à une équipée de sillonner l’Afrique de l’Ouest – certes, l’objectif était de relier Tanger à Zanzibar, mais des raisons géopolitiques ont changé tous les plans. Elle raconte surtout les diverses rencontres qui ont jalonné le parcours, notamment celle avec les Bororogis, nomades que le Moshi, un état de transe, « débarrasse du blues ».

Pour Wilen et ses camarades, ce long voyage a pu faire office de Moshi – le disque qui nous intéresse n’est-il pas l’un de ses effets ? Ambitieux, l’œuvre mêle ou juxtapose des enregistrements de terrain (mélodie de passage ou simple conversation, c’est là un « folklore » mis au jour) à des airs et à des chansons que le saxophoniste enregistra à son retour à Paris – avec Michel Graillier (piano électrique), Pierre Chaze (guitare électrique), Simon Boissezon et Christian Tritsh (basse), Didier Léon (luth), Micheline Pelzer (batterie) et Caroline de Bendern, Babeth Lamy, Laurence Apithi et Marva Broome (voix).

Comme la musique qu’il dispense, les notes du disque l’attestent : les musiciens qui ne furent pas du voyage ont su saisir quand même « l’âme de l’Afrique ». Si ce n’est quelques combinaisons maladroites d’une fusion tenant du mirage (le morceau-titre, au son duquel les musiciens prennent précautionneusement place dans le paysage, ou encore Zombizar), Moshi recèle de trésors : témoignages attrapés au micro, empreinte de mélodie laissé par un balafon, courte expérimentation opposant un xylophone et une guitare électrique, morceau de saxophone s’invitant à la fête ou sur le chant d’une inconnue…  Surtout, Wilen parvient là à composer de grandes pièces de joie : Gardenia Devil, sur des paroles en anglais de Bendern, et Afrika Freak Out, qui rappelle The Creator Has A Master Plan de Pharoah Sanders et Leon Thomas.

Le disque finira d’ailleurs dans un grand éclat de rire, à l’image du film de Bendern, A l’intention de Mademoiselle Issoufou A Bilma, que le bel objet qu’est cette réédition donne à voir. Expérimental, lui aussi, celui-ci raconte autrement le voyage au gré de scènes de la vie quotidienne (repas, bain, concours de beauté…) et – entre Jean Rouch et Chris Marker – au plus près des corps et des gestes. Sa bande-son, en décalage, lui donne un charme particulier et documente la façon dont l’image utilise ces sons glanés ou inventés. Voilà de quelle manière ce Moshi qui fantasma l’Afrique dans le même temps qu’il la fit exister nous revient aujourd’hui.

preview_cover_Moshi

Barney Wilen : Moshi
Souffle Continu
Edition : 1972. Réédition : 2017.
2 LP + DVD : Moshi + A l’intention de Mademoiselle Issoufou A Bilma
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

face b



Commentaires sur