Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Conversation de John Coltrane & Frank Kofskyle son du grisli sur twitter
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Opéra Mort : Rennes, 19 juin 2014

opéra mort rennes le terminus 19 juin 2014

Opéra Mort est un duo composé de Fusiller et Èlg, tous les deux œuvrant par ailleurs en solo ou au gré de collaborations multiples — citons par exemple Reines d’Angleterre qui les unit à Ghédalia Tazartès.

Voix filtrées, machines brutes, c’est passionnant de les voir jouer : le temps de la performance, un véritable biotope électronique se met en place. On ne distingue pas de temporalité qui vienne s’imposer linéairement. En contrepartie, une occupation vivante de l’espace sonore se dévoile, une expansion topologique, sensible, tangible. Ici une fougère bruissante, là une sinusoïde aux abois, plus loin une modulation rampante… La trame vocale vient alors s’intriquer au maillage électrique sous-jacent. Elle tisse elle-même tout un plan jusqu’à parfois en venir à supporter cette écologie foisonnante.

Autant de signaux vivants qui revendiquent leur fragilité, fierté fébrile de la marge. Chanceler peut-être, comme une forme de résistance. Une revendication de la déviance, qui se justifierait de sa simple existence. Dans ce monde-là aussi, la pérennité des plus faibles conditionne l’équilibre global. Issue de cette certitude, naît alors une force expiatoire.

Bien que l’ensemble soit nettement plus cru et orienté noise, ils me font parfois penser aux boucles à la désynchronisation émouvante de Phonophani, mais arrivées en fin de nuit : morts de fatigues avec les nerfs encore capables de résister à toutes les menaces et toutes les promesses du jour à venir.

Opéra Mort, Rennes, 19 juin 2014. Un extrait de ce concert : http://youtu.be/jbCWKOcNg4s
Photos : Opéra Mort par C. Baryon / Le Terminus par Simon Le Lagadec.
C. Baryon @ Le son du grisli

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Lionel Marchetti, Yan Jun : 23 formes en élastique / Yan Jun : The Only Authentic Work (Sub Jam, 2013)

lionel marchetti 23 formes en élastique

En manipulateur prudent – soucieux qu’il est de préserver l’intégrité de sons collectés vingt-trois années durant (1987-2011) – Lionel Marchetti réalisa 23 formes en élastique qu’éclairent autant de textes signés Yan Jun dans un livre qui renferme le disque.

Poésie musicale ou réflexion sonore, voilà de quoi retournerait la « musique sans musique », pour citer Yan Jun, de Marchetti. Ici, les sons employés se répondent ou se fuient, les chants que l’on susurre ignorent tout de l’effet des drones et les collages, toujours, menacent ruine. Prenant tout leur sens dans la longueur, les formes en question composent un brouillon magique de sons et de phrases éclatées que révèle à ses façons The Only Authentic Work.

Là n’est pourtant pas la fonction du livre de Yan Jun. Inspiré par l’œuvre du compositeur français, The Only Authentic Work est un ouvrage de poésie, de souvenirs et d’anecdotes, de philosophie, d’art, de psychologie, de langage, d’étude critique enfin, où l’on croise quelques personnages-références (Ryu Hankil, Gerhard Richter, Xi Kang, Maurice Blanchot, Guy Debord, Marcel Duchamp, Pierre Schaeffer…) qui aident Yan Jun à interroger de nouveaux usages de « faire » de la musique et à remettre en question la représentation et les cadres qui, souvent, la contraignent.

écoute le son du grisliLionel Marchetti
23 formes en élastique

Lionel Marchetti, Yan Jun : 23 formes en élastique / Yan Jun : The Only Authentic Work (Sub Jam / Metamkine)
Edition : 2013.
CD + Livre (chinois / anglais) : 23 formes en élastique / The Only Authentic Work
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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Origami Galaktika : One (Origami Galaktika, 2014) / Strom Varx : A Cogent Heavy-Technology... (Agxivatein, 2014)

origami galaktika one

Sous le nom d’Origami Galaktika (il y a, ici ou là, des accents à ajouter au-dessus des lettres), Benny Braaten (ou b9) s’est autoproclamé depuis une vingtaine d’années capitaine non pas « de soirée » (quoique) mais de sous-marin… Prenons donc place.

Ah, ce voyage en eaux troubles et profondes dont la musique d’ambiance était assurée par un homme-orchestre à l'electronics et aux machines indéfinissables à l'oreille (des platines par exemple ? de la nouvelle lutherie, sûr !). Dark, et qui drone, l’ambient, c’est le moins que l’on puisse dire, qui ferait passer Barn Owl pour des enfants de chœur et le Titanic de Gavin Bryars pour une croisière dans les Bahamas. En maniant le delay comme le fouet, Origami Galaktika a manié son engin avec une poigne monstre.

Origami Galaktika : One (Origami Galaktika / Monochrome Vision)
Edition : 2014.
CD : 01/ Fullmoon Blue Mirror 02/ Ground And Open The Receptors 03/ The Beautiful Wonders And Dimensions of Creation 04/ Clearing of Spaces 05/ Slowly But Perfect And Surely 06/ In The Heartroom-Moment Is Everything Homecoming 07/ Bright White Light of Love 300 Ks Per Second 08/ Memories of Tibet
Pierre Cécile © Le son du grisli



strom varx a cogent heavy high-technology works since strom varx

Avec Storm Varx, nous prenons cette fois place dans un sur-marin (en un autre mot : une fusée). L’exploration spatiale dure plus d’une heure et sa bande-son est une électronique déjantée, futuriste (et même futuristic), qui vous secoue le cerveau après vous l’avoir enlevé avec des pinces-monseigneurs : expérimentale, noise, oserions-nous... strom varxienne !

écoute le son du grisliStrom Varx
A Cogent Heavy High-Technology Works Since Strom Varx (extraits)


Strom Varx : A Cogent Heavy High-Technology Works Since Strom Varx (Agxivatein)
Edition : 2014
CDR : A Cogent Heavy High-Technology Works Since Strom Varx
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Azeotrop, Felix Profos : Bock (Deszpot, 2013) / Steamboat Switzerland Extended : Sederunt Principes (DB Waves, 2013)

azeotrop felix profos bock

Axe répétitif pour le duo noise Azeotrop (Dominik Blum : orgue Hammond, Peter Conradin Zumthor : batterie). Les compositions de Felix Profos sont cadenassées. Aucun espoir d’évolution, le crescendo est exclu. Le beat est perturbé, défiguré. Le duo renforce la stridence, perfore quelques frêles tympans. Les issues sont bouchées.

En quelques plages, Azeotrop improvise. Les ambiances sont anxiogènes : cortège lent et appuyé vers un psyché-noise imbibé de noires terreurs, gong aux harmonies putrides surgissant d’une gangue sableuse et détrempée… La noirceur trouve trône. Dans un tel contexte, l’orgue Hammond étonne puis convainc. On aura prévenu : gare aux oreilles.

écoute le son du grisliAzeotrop, Felix Profos
Bock (extraits)

Azeotrop, Felix Profos : Bock (Deszpot)
Enregistrement : 2011. Edition : 2013.
CD / LP : 01/Horn  02/Marsch  03/Fieber  04/Bann  05/Ritt  06/Mühle  07/Gong  08/Loch  09/Dresden  10/Pupillenschmerz
Luc Bouquet © Le son du grisli

steamboat switzerland extended sederunt principes

Plus bruyant que le souvenir qu’on en gardait, Steamboat Switzerland (Dominik Blum, Marino Pliakas et Lucas Niggli), trio ici augmenté, démontre en concert, sur des compositions de Mark Kilchenmann, d’une esthétique changeante. Plus ou moins convaincante, celle-ci, selon qu’orgue et guitares rivalisent de lourdeur avec les frappes vigoureuses ou que les saxophones (d’autres invités ayant rejoint le trio) relativisent l’emportement de rigueur et la folie « progressive » (belle marche noire en seconde plage).

Steamboat Switzerland Extended, Mark Kilchenmann : Sederunt Principes (D.B. Waves, 2013)
Enregistrement : 5 février 2012. Edition : 2013.
CD : Sederunt Principes
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Musiques Innovatrices #22, Saint-Etienne, Musée de la Mine, 5-8 juin 2014.

musiques innovatrices 22 2014

Le festival intermittent – mais il s’agit tout de même de sa 22e édition ! – Musiques Innovatrices de Saint-Etienne est un peu parallèle à celui qui se tient en juillet, depuis 2001, à Marseille (MIMI). Il partage aussi avec lui le fait de se dérouler dans un lieu particulier. Les îles du Frioul pour ce dernier, le cadre du Musée de la Mine pour le Stéphanois. Se déroulant pendant les derniers jours d’une année scolaire, un peu avant les épreuves du bac, il m’a rarement été possible de m’y rendre. La configuration d’un emploi du temps combiné au weekend de la Pentecôte fut favorable à une troisième visite à ces Musiques Innovatrices.

Une programmation alléchante, sans être toutefois des plus avant-gardistes, motiva aussi ce déplacement de Strasbourg à Saint-Etienne. Certes, j’ai dû faire l’impasse sur la première soirée, qualifiée par l’organisateur de « soirée du souffle », souffle animé à la fois par les effluves issues du fado et de la bossa nova (Norberto Lobo et João Lobo) et les vents des Appalaches (Josephine Foster). Soirée qui suscita une forte adhésion.

La seconde se voulut plus aérienne, et servie avec un peu de psychédélisme, au fil de deux prestations. Celle du guitariste nîmois Thomas Barrière, suivie par celle que concoctèrent les deux italiens de My Cat Is An Alien. Devant un public quelque peu clairsemé, le premier sut remplir l’intéressante salle des pendus de la mine par des sons provenant d’une guitare à deux manches (douze et six cordes) et usant de divers procédés (frottages, dissonances, effets électroniques, ceux de la voix directement sur les cordes…) pour recréer une musique libre issue de détournement d’influences rock, blues voire arabisantes. Un peu plus tard, le concert de My Cat Is An Alien fut peut-être en-deçà des attentes. Fort d’une  bonne cinquantaine d’enregistrements sous tout format (et sans compter les albums solos et ceux parus sous d’autres noms), la formation des deux frères piémontais Maurizio et Roberto Opalio opère dans un style qu’elle qualifie de Psycho-System (coffret de six CD qui en détaille les divers aspects, sous les termes de delirium, catharsis, hallucination, enlightment…), une sorte de musique cosmique, générée ici principalement par les sons électroniques, offrant dans le déluge sonore quelques variations aux sonorités plus métalliques, parfois percussives et saccadées, mais qui rapidement semblent lasser une partie du public, laissant les autres sur leur faim.

my cat   konk

La troisième soirée s’annonça plus tellurique. Ce qui sied justement à cet endroit ouvert sur le ventre de la terre. En prélude et en fin d’après-midi, les festivaliers, plus nombreux que la veille, purent suivre la prestation de Toma Gouband pour un solo de lithophones et percussions. De grosses pierres et des cailloux plus petits étaient posés sur des cymbales et une grosse caisse. Et avec l’une ou l’autre de ces pierres, le musicien frottait, frappait les autres, esquissant des rythmes décalés qui s’interpénétraient, créant une atmosphère envoutante et curieusement aérienne. Peut-être un peu trop longue, la prestation perdit un peu de sa magie avec l’usage de la pédale de grosse caisse.

Le trio germano-britannique Konk Pack ouvrit la soirée par un set époustouflant, qui marqua la plupart des auditeurs, lesquels le considérèrent comme le climax du festival. Il est vrai que Tim Hodgkinson, Thomas Lehn et Roger Turner pratiquent leur improvisation de haut vol depuis une quinzaine d’années, forte de leur empathie et sans en bannir l’imprévisible. Armés l’un de sa guitare lapsteel, et accessoirement de sa clarinette, le second d’un synthétiseur analogique, et mus en permanence par l’impressionnant et imaginatif batteur, les musiciens créent une musique convulsive, tourbillonnante, électrique, alternant sauvagerie déferlante et accalmie parfois mélodique, une musique finalement très éruptive (un paradoxe dans un site minier…).

Plus prévisible fut le concert donné (en soliste) par Richard Pinhas. Un premier set d’une trentaine de minutes, un second d’une dizaine. Déclinant tous les deux des envolées étourdissantes nées du croisement de la guitare avec les ressources de l’électronique. Des sonorités parfois célestes pour lesquels on quittait l’environnement tellurique, d’autres plus incandescentes, entre terre et feu (on retrouve le côté éruptif de la prestation précédente !), ou plus majestueuses, les sons résonnant dans cette salle des pendus comme dans une cathédrale, dans laquelle les vêtements pendant des mineurs faisaient office d’exvotos ou de statuaires originales.

La Morte Young conclut cette troisième soirée. Les cinq musiciens, grenoblois, niçois et stéphanois conjuguèrent une musique qui partit d’un lent crescendo faussement planant pour aboutir à une saturation sonore bruitiste et bestiale, notamment par les effets de larsen, le travail sur les guitares et les diverses pédales (Thierry Monnier et Pierre Faure) sous-tendus par le batteur d’Eric Lombaert (Talweg), et le thérémine survolté de Christian Malfray et la voix de Joëlle Vinciarelli (Talweg). Plus onirique et apaisée fut la courte seconde pièce, bien que, elle aussi, s’acheva dans maelstrom étourdissant.

la morte young  lucio

Plus difficile de trouver un dénominateur commun à la quatrième et dernière journée de ces Musiques Innovatrices. Peut-être le souffle, si l’on associe le premier concert de l’après-midi (Lucio Capece) et le dernier avec son saxophone baryton (Joe Tornebene) ? Mais les deux autres… Finalement ce sera la journée des déambulations. Entre les lieux, entre les types de musique. Entre les lieux effectivement puisque le festivalier passa successivement de la salle des énergies vers celle des machines, avant de passer à l’auditorium et à la salle d’exposition. Entre les musiques aussi. La plus poétique fut celle que proposa Lucio Capece dans la salle des énergies : partant d’un souffle minimal cher aux adeptes du réductionnisme, il insuffla à sa musique une dimension particulière par l’emploi d’archet, ou de divers gadgets propres à varier les vibrations, avec des installations diverses, couplées ou non avec le saxophone, usant de petite boule, d’un ballon en déambulation, concoctant une mise en son de l’espace.

La salle des machines accueillit, elle, le duo Baise en ville, pour une confrontation entre une voix grave, usant d’onomatopées, de cris, de grognements (Natacha Muslera) et d’une guitare transpirant de sonorités sombres, de trituration des sons (Jean-Sébastien Mariage), s’inscrivant dans un univers d’improvisations plutôt rock, proposant, très occasionnellement, des passages plus évanescents, mais plus globalement dissonants et torturés. Sonar fut tout à fait différent. Plutôt rock aussi, ce quartet helvétique est une jeune formation (deux, trois ans) de vieux routiers, soit deux guitaristes (Stephen Thelen, Bernhard Wagner), un  bassiste (Christian Kuntner) – qui hantent la scène zurichoise depuis plus de deux décennies, en particulier le bassiste (Brom, Fahrt Art Trio, Kadash…) – et le batteur Manuel Pasquinelli, plus jeune et parfois en-deçà de la maitrise instrumentale de ses partenaires. Comme le suggère le nom de la formation, les quatre musiciens livrèrent une musique aux architectures sonores finement travaillées et ciselées, aux rythmes complexes, une musique percutante marquée par le sceau d’un rock progressif (Stephen Thelen aurait travaillé avec Robert Fripp !), aux lignes assez minimales et identifiables par l’usage d’accordages particuliers des deux guitares, une musique qui, au-delà de quelques riffs virevoltants, de quelques effets sur les cordes et de l’énergie qu’elle dégage, reste marquée par une approche calme, une sorte de lenteur suisse (cliché !), propre à illustrer le titre de leur troisième opus, Static Motion.

Un saxophoniste baryton quasi-inconnu eut la tâche de clore ces quatre journées de Musiques Innovatrices. Américain d’origine et lyonnais d’adoption, Joe Tornabene investit l’espace de la salle d’exposition en se déplaçant régulièrement, en proposant un travail sur le souffle continu et les sons multiphoniques. Un espace d’exposition qui fut, les trois premiers jours, investi par les installations de Thomas Barrière, faites de divers module, mobiles, avec des squelettes, répliques de bateaux à voile, mus par des ventilateurs et générant, bien sûr, des sons.

Musiques Innovatrices #22, Saint-Etienne, Musée de la Mine, 5-8 juin 2014.
Photos : Bruno Meillier © Les proliférations malignes & Pierre Delange © Merzbow-Derek.
Pierre Durr © Le son du grisli

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Et\Ou : En chute libre (ORAL, 2014)

et ou en chute libre

Comme Martin Tétreault enregistra Le dernier disque de jazz du XXe siècle avec Pierre Tanguay et Xavier Charles, on ne sera pas étonné d’apprendre que le Canadien aux platines s’adonne sur ce CD au rock ! A la colle avec le batteur Michel Langevin (du groupe de metal Voivod dont je l’avoue j’ignore tout), leur duo s’appelle Et\Ou. Première question, qui du duo fait le Ou du Et et le Et du Ou ? Tétrault, Langevin ? Bien, qu’importe, l’un ou/et l’autre.

Deuxième question : tient-on là le dernier disque de rock du XXIe siècle ? Pourquoi pas. Mais d’un rock vaudou qui fait tressauter et danser le tourne-disque, d’un rock sans complexe qui ose parfois le balourd (comme sur le Duo 8), d’un rock noise et saccadé, brut et abrupt… De quoi oublier toute dénomination, et ne plus bouder notre plaisir à l’écoute de ce rock qui n’en est tout simplement pas un.  

écoute le son du grisliEt\Ou
En chute libre (extraits)


Et\Ou : En chute libre (ORAL / Metamkine)
Edition : 2014.
CD : 01/ Duo 14 02/ Duo 2 03/ Duo 8 04/ Duo 6 05/ Duo 3 06/ Duo 16 07/ Duo 11 08/ Duo 13
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Joseph Ghosn : Sun Ra. Palmiers et pyramides (Le Mot et le Reste, 2014)

joseph ghosn sun ra

Dans un français que pourrait ô combien lui envier Guillaume Musso – pour sa simplicité, ses raccourcis terribles, ses fautes grammaticales et lourdeurs (« pas un instant ces gens-là ne semblent pas sérieux », « un groupe né à Chicago qui existe depuis au moins le milieu des années 50 », etc.) –, Joseph Ghosn a signé un petit livre sur Sun Ra. « Petit » est, précisons-le, à prendre dans tous les sens du terme : un sous-titre « à la » Sébastien Tellier (Palmiers et Pyramides) et la nécessité vitale ressentie par quelques poseurs incultes l’y engageaient sans doute.

En guise de portrait, un pot-pourri d’une quarantaine de pages qui mêle approximations historiques (en 1956, Sun Ra jouait « dans la continuité du hard bop » comme « Miles Davis ou John Coltrane » ; heureusement, le conditionnel existe), affirmations à l’emporte-pièce (l’Arkestra serait le « dernier grand orchestre de jazz » ; pour avoir interprété un morceau de musique tiré d’un film que Nat King Cole aura repris avant lui, on soupçonnera Sun Ra d’être fasciné par Hollywood ; quant à Coltrane, lorsqu’il salue après un concert la prestation de John Gilmore, le voici encaissant cette délirante appréciation de l’auteur : Gilmore jouant, je cite, « comme Coltrane tentait de le faire et tenterait de le faire jusqu’à la fin de ses jours, cherchant un idiome qui se démarquerait de la tradition, allant vers quelque chose d’à la fois plus sensible, énergique, spontané et spirituel. » Ouch.

Tout ça fait déjà beaucoup, mais notre affaire est loin d’être pliée. Car, si l’on ne peut douter de l’honnêteté de l’intérêt que Ghosn porte à tout ce qui brille (ou à ce qui, au moins, « fait original »), pourquoi applaudir au rituel d’un Arkestra déclinant qui défile entre les tables d’un restaurant à la fin des années 1990 ou s’émerveiller au moindre emploi d’un instrument rare (trautonium sur Electronics, boîte à rythmes sur Disco 3000) ? Mû par le « tout sensation », et enhardi par quelques recherches Discogs / INA / Wikipédia, le goût de Ghosn pour la curiosité accouche là d’une curieuse biographie, que se disputent sottises et phrases vides de sens. D’anecdotes en broutilles, l’auteur passe donc à côté de son sujet (si tant est que ce sujet n’est pas, en fait, sa propre personne), quand il ne lui marche pas tout bonnement dessus. A coup de digressions nombrilistes (souvenirs de lycée, absurdes affinités musicales…) notamment.

A titre personnel, je me moque de savoir par quel truchement tel ou tel auteur a pu, un jour ou l’autre, tomber sur l’objet de ses désirs qui lui permettra de démontrer au monde sa profonde nullité. Me voici, ceci étant, surpris d’apprendre que l’Arkestra, ce « groupe si atypique », « sait maîtriser la tradition avec un brio extrême. Comme pour mieux s’en moquer, s’en départir. » A l’auteur qui aurait aimé l’interroger sur le sujet, j’ose espérer que le Sun Ra en question aurait eu l’audace de retourner une claque intergalactique…

Aussi intergalactique, en tout cas, que les poncifs qui se succèdent dans ce livre – la musique de Sun Ra est bel et bien « venue d’ailleurs », « moderne et exotique », « improbable » (toujours moins que ce même livre), « extra-terrestre »… En ces termes, tout est dit, soit : très peu de choses (si ce n’est rien). Quid des premiers écrits de Sun Ra, de sa poésie revendicative, de l’influence – voire, de l’emprise – qu’il exerça sur ses troupes… ? Certes, il était plus essentiel de parler des « hommages » rendus au musicien par quelques projets récents (UNKLE, Zombie Zombie, Lady Gaga…).

Suite au minable portrait, une discographie sélective – soixante-dix pages cette fois, à l’introduction desquelles l’auteur ne dit plus « je » mais « nous ». Là, des formules creuses et des accroches à suspens, des approximations encore, du vide toujours... Journalisme. Et pour qui aura espéré se consoler à la lecture de la bibliographie : peine perdue. Une quinzaine de références (dont une bonne moitié abordant le sujet Sun Ra de très loin seulement : ouvrages de Carles et Comolli, Kofsky (on ne sait pourquoi changé ici en « Stofsky »), Bardin, Corbett ou Caux…). Aux curieux véritables, voici de vrais conseils de lecture :

CAMPBELL, Robert, The Earthly Recordings of Sun Ra, Cadence, 1994.
KAPLAN, Marc, The Last Temptation of Sun Ra, Xlibris, 2011.
PEKAR, Harvey, Sun Ra, Vendetta, 2005.
SINCLAIR, John, Sun Ra: Interviews & Essays, Headpress, 2010.
SUN RA, The Wisdom of Sun Ra - Sun Ra's Polemical Broadsheets and Streetcorner Leaflets, Chicago Press, 2006.
SUN RA, This Planet Is Doomed, Kicks, 2013.
SZWED, John, Space is the Place: The Lives and Times of Sun Ra, Mojo, 2000.
TCHIEMESSOM, Aurélien, Sun Ra : un noir dans le cosmos, L’Harmattan, 2005.
ZERR, Sybille, Picture Infinity: Marshall Allen and the Sun Ra Arkestra, Zerr, 2011.
 
Pardon maintenant, le papier est un peu long – une heure d’écriture, guère plus (on l’espère) que le temps qu’il fallut à Ghosn pour pondre la chose incriminée – mais finira sur une note positive : pour ce traité de « palmiers et pyramides », la catastrophe économique n’est pas à craindre : au royaume des poseurs, les derniers seront les premiers. 

Joseph Ghosn : Sun Ra. Palmiers et pyramides (Le Mot et le Reste)
Edition : 2014.
Livre : Sun Ra. Palmiers et pyramides.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

john coltrane luc bouquet lenka lente

 

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HATI : Wild Temple (Monotype, 2014)

hati wild temple

Cueillies par des gongs brumeux, nos oreilles découvrent le duo Hati (Rafał Iwański, Rafał Kołacki). Aujourd’hui, le duo polonais héberge Slawek Ciesielski, membre du combo rock Republika.

Ce sont les métaux (gongs, cymbales, crotales) qui dirigent la procession. Un petit motif de marimba, sec et empoisonnant, ouvre le bal. Les gongs s’activent, créent de blanches cérémonies. Le crescendo sera de toutes les plages. La traversée sera longue et souterraine. Parfois de profondes grosses caisses ou de sifflants fouets viennent ébranler la procession. Psaume intime et cruel, cette musique navigue entre merveilleux et cauchemar. Le cauchemar me semble particulièrement convaincant.



HATI : Wild Temple (Monotype)
Enregistrement : 2010. Edition : 2013.
CD : 01/ Introduction 02/ Sen 03/ Wild Temple 04/ Ocean 05/ The Cave 06/ Last Breath of Ra 07/ Limbus
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Perrot, Wittmer, Meirino : In Absence of Song (Geräuschmanufaktur, 2014) / Meirino : Shell-Shocked (Noisendo, 2013)

romain perrot gerritt wittmer francisco meirino absence of song

On sait le goût de Romain Perrot, Gerritt Wittmer et Francisco Meirino, pour les tremblements intentionnels. Ensemble, les voici interrogeant l’absence : de chanson, d’abord, mais aussi de peine, de son, de vie et de mort (« notes » de jaquette).

Or, cette absence est un refus, qui se concrétise au son par un drone grêle mais tenace aussi, qui court le long d’une apparition en public (Live at the Ende Tymes Festival, Brooklyn, 2013, en première face) et d’une réécriture en studio (Studio « reversed-engineered » version, 2013-2014, en seconde face). A chaque fois, la réunion est obscure et ses instruments « dissimulés » : c’est que Perrot, Wittmer et Meirino, chantent ensemble un Tableau pour la Fin des Temps qu’une anxiété partagée confine – devant l’enjeu, n’était-il pas nécessaire de s’inquiéter d’absence, ou de refus ? – et, mystérieusement, illumine.

écoute le son du grisliRomain Perrot, Gerritt Wittmer, Francisco Meirino 
In Absence of Song
(extrait)

Romain Perrot, Gerritt Wittmer, Francisco Meirino : In Absence of Song (Geräuschmanufaktur)
Enregistrement : 2013-2014. Edition : 2014.
K7 : A/ Live at the Ende Tymes Festival, Brooklyn, 2013 B/ Studio « reversed-engineered » version, 2013-2014
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

francisco meirino shell-shoked

C’est au tamis aigus électroniques et larsens que Francisco Meirino passe en ouverture de Shell-Shoked. Divise, aussi, jusqu’à les réduire en une poudre qui promet quelques détonations. De premiers râles se font entendre, que Meirino organise en miniatures concrètes qui feront les mouvements d’une bruyante symphonie où piano détruit, cordes et graillements, vitupèrent tour à tour ou ensemble.

Francisco Meirino : Shell-Shocked (Noisendo)
Edition : 2013.
CDR : 01/ Triceps 02/ Beckett 03/ Knife 04/ Cage 05/ Drops 06/ Acidmodular 07/ Motors 08/ Vil 09/ Strings 10/ Hysteria 11/ Reeltoreel 12/ Pendervox 13/ Keys 14/ Revkeys
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Elliott Sharp’s Terraplane : 4am Always (Yellow Bird, 2014)

elliott sharp terraplane 4am always

Je ne sais si ce sont deux qualités, mais j’aime l’Elliott Sharp des débuts et les grassroots de Tom Waits. J’aurais dû aimer en conséquence Terraplane, ce projet que le guitariste emmène depuis 1991 avec dans le médiator un va-et-vient entre la country et le blues. Oui mais voilà…

Ce premier CD que j’entends de Terraplane me laisse un goût de variété dans l’oreille. Sharp à la guitare (électrique ou acoustique), Dave Hofstra à la basse et Don McKenzie à la batterie invitent la chanteuse Tracie Morris (j’apprendrais que le groupe a invité avant cela Hubert Sumlin d’Howlin’ Wolf ou Eric Mingus) à jouer avec eux. Malheureusement, leur jeu est « assez facile », se contente du peu que le blues peut apporter aux expérimentations de Sharp et, mises à parts sur deux ou trois exceptions (U.A.V. Blues et New Steel), les arpèges et le bootleneck ne sont de sortie que pour des joutes qui surprennent plus qu’elles ne plaisent !

Elliott Sharp’s Terraplane : 4am Always (Yellow Bird / Enja)
Edition : 2014.
CD : 01/ Ain’t Got No 02/ U.A.V. Blues 03/ New Steel 04/ Space Rock Comin’ 05/ Sentenced to Life 06/ I Can’t Acquiesce 07/ Sunset to Sunrise 08/ Up from the Bottom 09/ Subtropical
Pierre Cécile © Le son du grisli

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