Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Mesa of the Lost Women : Les tables noires (Specific, 2020)

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Quand on connaît (sans pour autant avoir terminé de le soupçonner) l’instrumentarium hybride d’Yves Botz, on n’est pas étonné d’apprendre que ses compagnons en Mesa of the Lost Women, Christophe Sorro et Florian Schall, sont respectivement au « metal » et au « glaire » en plus d’être à la batterie et au chant.

Sur son deuxième album (le premier, I Remember How Free We Were, datait de 2011 et ne donnait pas encore à entendre Schall mais Junko, en invitée), le trio improvise, fait tourner des tables – six, forcément noires – puis les renverse. La couleur choisie n’empêchant pas les contrastes, le vinyle compose de provocations en chambardements des chansons mues par quelle injonction et des plages instrumentales douées d’emportement.

Dans un bruit de ferraille ou sur un retour d’ampli, Mesa of the Lost Women conserve un équilibre qu’on ne dira pas savant mais sachant : son free – dans le premier volume d’Agitation Frite, Botz évoque Arthur Doyle auprès de Philippe Robert en amateur sidéré : Cette manière d’épuiser interminablement un son me sidère. Variations du corps totalement instrumentalisé sur une sonorité. –, sa noise et (quoi ?) sa mystérieuse chanson de geste. 

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Mesa of the Lost Women : Les tables noires 
Specific 
Edition : 2020. 

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Acid Mothers Reynols : VOL 1 (Vert Pituite, 2020)

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Acid Mothers Reynols, ce n’est pas difficile, c’est le super groupe qu’ont formé en s’associant Acid Mothers Temple et Reynols. Ce « volume 1 » a été enregistré en Argentine en novembre 2017. On peut se demander si le (les ?) volume à suivre le sont déjà, enregistrés.

Le groupe de 8 s’entend très bien. Toujours psychédélique, moins bruyant que jamais, AMT embarque le combo d’Anla Courtis dans son nouvel essai d’envoi de messages à destination d’une civilisation extraterrestre (à moins qu’il s’agisse d’un voyage intérieur, l’un n’empêchant pas l’autre, remarquez). Doucement, tout doucement, Miguel Tomasin mantrasse sur les guitares des Japonais et de ses amis Roberto Conlazo et Courtis.

Et ça tourne, et ça tourne, et ça envoie du synthétiseur ou des flûtes, et c’est votre tête qui tourne maintenant. Tout doucement, comme j’ai dit, jusqu’à ce que le groupe arrive au quatrième et dernier titre : Bo Bubbles, une sorte de surf music stellaire qui swingue à tout rompre et que vous vous repasserez tout l’été, au coucher du soleil. On attend donc le Vol 2

Acid Mothers Reynols : VOL 1
Vert Pituite
Edition : 2020
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Christine Ott : Chimères (NAHAL, 2020)

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Périlleux d’envisager un instrument si particulier, que d’autres (compositeurs comme Messiaen, Scelsi, Murail… ou interprètes souvent affranchis) ont marqué de leur originalité. Ce sont les ondes Martenot, concernant Christine Ott – que l’on a pu remarquer auprès de Tindersticks, Radiohead ou Daau.

Mais l’accompagnement n’est qu’une apparition, souvent lointaine. Ici, Ott compose et, à elle seule, réinvente l’instrument. De la progression délicate sur le fil de Comma – c’est là ce qu’on attend des ondes, un peu de rêve et de distance – au minimalisme teinté de mélancolie de Darkstar (Clara Rockmore déposant quelques notes sur une pièce de Steve Reich) jusqu’aux sombres perturbations et aux troublantes fantaisies qui leur font suite, Ott virevolte et invente sans cesse.

Jusqu’à finir par découvrir dans ses ondes d’autres machines dont elle s’empare bientôt : l’instrument ronronne alors, gronde même, et ce sont de nouveaux transports singuliers qui nous obligent et nous ravissent. Le paysage que l’on imaginait vallonnée est un monde de rocheuses qui ondulent, et puis dansent. Ce sont là les Chimères de Christine Ott.

Christine Ott : Chimères (pour ondes Martenot)
CD / LP NAHAL RECORDINGS
Edition : 2020.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Xavier Charles, Bertrand Gauguet : Spectre (Akousis, 2020)

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On dirait le même exercice de maintien : un jeu de duettistes – ici Xavier Charles à la clarinette et Bertrand Gauguet au saxophone alto – qui feint la fusion sur une note en partage avant de donner à chacun la parole au gré de nuances qui, par quel mystère renouvelé, nourrissent l’enjeu commun.

C’est ici la première référence du label Akousis : un Spectre à six faces (trois Phonomnèse et un Point fantôme « naturels » enregistrés à Reims en 2017 et deux Etendue amplifiées au Havre en 2015) qui d’abord progresse sur un fil sur lequel, pourtant, les deux instruments ne cessent de se croiser, se cherchent voire.

Rien qui n’empêche la clarinette de se mettre à chanter sur deux notes qu’entame aussi bientôt l’alto. Ce seront ensuite des souffles égarés en instruments qui n’en seront pas moins capables d’exprimer deux intérêts – celui de Gauguet (le terme « expérimental » (…) balaie un éventail de pratiques et d’esthétiques qui parfois se côtoient, parfois se croisent), celui de Charles (… le plaisir de la matière sonore, mais aussi l'écoute faite de centaines de façons d'écouter... Inventer de nouvelles façons d'écouter) – servant une même envie.

Subtilement mélangées, les épreuves de Reims (délicates, voire prudentes) et celles du Havre (non moins sensibles mais grondantes) rendent justice aux façons qu’ont les deux musiciens d’interroger, ensemble ou séparément, et l’expérimentation et la matière sonore. Quant aux « nouvelles façons d’écouter », ne pourraient-elles pas mener à de nouvelles façons d’entendre ? En attendant, on parlera là de six paysages pour ne pas avoir à trouver les mots de sons et de sonorités qui se rencontrent, interfèrent, et accouchent enfin d’espaces inédits auxquels l’auditeur devra bien faire une place : en tête, ventre, et cœur même.

Xavier Charles, Bertrand Gauguet : Spectre
Akousis Records

Enregistrement : 2015-2017. Edition : 2020.
CD : 01/ Phonomnèse 1 02/ Etendue 1 03/ Point fantôme 04/ Phonmnèse 2 05/ Etendue 2 06/ Phonomnèse 3
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Il ne reste (déjà) plus que 30 exemplaires du cinquième son du grisli sur papier. A commander sur le site des éditions Lenka lente...

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Magic Band Of Gypsys (Up Against the Wall, Motherfuckers!, 2020)

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Il est long le chemin qui mène à MBOG. A faire à rebours, en plus, puisque le disque en question – le lathe cut en question, nous en parlerons plus bas – délivre un enregistrement de 2004, live at Corne d’Or, Côte d’Azur. « C’était beau, il faisait beau, et j’en ai rapporté une vilaine chanson », disait jadis Léo Ferré

La chanson est celle d’un trio : Joëlle Vinciarelli, Henri Roger et Philippe Robert. Les musiciens (ou capables de sons d’intérêt pour reprendre le Steve Lacy cité au dos du disque) batifolent sur deux faces, celles du lathe cut annoncé. L’Urban Dictionary explique : Lathe Cut is a dubplate where the sound is cut directly into a blank vinyl disc instead of acetate. Il y a donc peu d’exemplaires (24, ici) mais déjà tous partis (24, partis donc).

Alors souvenons-nous : des grands coups que le trio donne de la voix ou au piano ou à la batterie, des mélodies mortes déjà à peine entendues, des râles de cordes grattées ou agacées seulement, d’instruments épuisés jusqu’à la corde (voix / piano encore), de rengaines extraites de quel corps singulier. Entre deux graves, le trio traîne justement ce corps et en fait un autre, qu’importe l’instrument.

Dans Agitation Friite, Roger confiait à Robert : « Sur plusieurs instruments, des manières différentes de s’exprimer se révèlent ; des idées viennent à la guitare, à reprendre au piano ou l’inverse, de même que des rythmes prenant forme à la batterie s’avèrent finalement transposables sur guitare ou piano. » Il est court le chemin qui mène à hier quand aujourd’hui tout se confond. Du trio d’hier à Agitation Friite, c’est le serpent qui se mord la queue, me dira-t-on. Oui mais le serpent t’emmerde. Le serpent fait ce qu’il veut. Pourvu qu’il siffle bien.

Magic Band Of Gypsys
Enregistrement : 2004. Edition : 2020.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

PS : Les couvertures des 24 exemplaires sont 24 collages signés Philippe Robert. Celui utilisé ci-dessus (que l'on appellera "le sexuel") est la propriété des frères Opalio de My Cat Is An Alien. Pardon d'avoir dévoilé leurs petits seins, mais nous les avons accompagné dans tellement de divorces et de séparations.

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Anne Gillis : Archives Box 1983-2005 (Art Into Life, 2015)

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La réédition de l'œuvre (presque) complète avec plusieurs inédits d'Anne Gillis fut un événement. Artiste rare et énigmatique, son travail, ultra sensitif, a les airs d'une séclusion, fondée par des approches et des croisements instinctifs de la poésie sonore, de la musique industrielle et de la performance.

Recourant, en plus des outils électroniques de l’époque, aux techniques du cut-up et des manipulations concrètes et/ou minimalistes (superpositions, répétitions...), cette musique mystérieuse et organique, méticuleusement construite dans des abstractions moirées, se développe sur le fil d'une dérive secrète, intimiste et sombre. Elle bruisse, parfois familière (comme en territoire connu du battement cardiaque, du pouls)… et reste sans équivalent dans la musique expérimentale post-punk (à peine une lointaine contemporaine de P16.D4, de Ghédalia Tazartès ou de… Jac Berrocal, autres génies à forte empreinte).

L'ensemble, très bien remastérisé par Colin Potter, est soigneusement présenté avec un livret dans un coffret-sommaire, habituel avec le label japonais Art Into Life. Les apparitions récentes du site Internet d'Anne Gillis et d’un 45 tours distribué par Ferns nous dit que l’énigme perdure…

Anne Gillis : Archives Box 1982-2005
Art Into Life. Edition : 2015.
Jos-Laj Dürenn © Le son du grisli

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Will Guthrie : Nist-Nah (Black Truffle, 2020)

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En préambule d’un concert, Will Guthrie avait un jour dit regretter que l’on parle de « musiques expérimentales », toutes les musiques étant, pour lui, « un peu expérimentales ». Voilà pourquoi on ne sera pas étonné de l’entendre aujourd’hui interroger sa pratique des percussions au contact d’un art traditionnel, la musique de gamelan.

Si Nist-Nah est le nom d’un ensemble de huit musiciens que l’Australien emmène en concert, il sera seul sur le disque du même nom. Aux percussions de bois et de métal, bols, gongs…, Guthrie adresse un hommage à l’Indonésie qu’il a récemment visitée tout en composant avec ses divers intérêts sonores : sur le morceau-titre, il donne ainsi dans un minimalisme fleuri par combien de résonances pour tisser, sur Lit 1+2, une toile aussi sombre qu'industrieuse ; jouant de rumeurs, il passe ailleurs de mesure en envergure (Catlike, Elders) pour changer plus loin de légers tremblements en grandes respirations (Moy Moy).

On sait l’influence du gamelan sur l’improvisation et la musique contemporaine ; Guthrie, lui, en a fait sa chose. D’un air traditionnel (Kebogiro Glendeng), il façonne ainsi une comptine qu’il répète jusqu’à l’érosion : les lamelles de ses instruments ont rendu l’âme, et de la javanaise inspirante et de l’art de Will Guthrie. C'est cette âme que l'on retrouve maintenant sur disque.

Will Guthrie : Nist-Nah
Black Truffle 
Enregistrement : 2019. Edition : 2020. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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22 Mars 2020 - Festival Sonic Protest - Paris, FR
25 Mars 2020 - La Soufflerie, Rezé, FR
26 Mars 2020 - Confort Moderne, Poitiers, FR
27 Mars 2020 - Festival Pied Nu, Le Havre, FR
28 Mars 2020 - Ateliers Claus, Brussels, BL
30 Mars 2020 - Le 102, Grenoble, FR
31 Mars 2020 - Festival Archipel, Geneve, CH


New Improvised Music From Buenos Aires (ESP-Disk', 2019)

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Sans jouer à l’archéologue à la petite semaine, reconnaissons à Steve Lacy d’avoir planté la petite graine du free jazz en Argentine lors d’une tournée en 1966. Aujourd’hui, Jason Weiss (auteur d'Always In Trouble et de Conversations) recense pour ESP-Disk' quelques personnalités émergentes des musiques hors circuit sévissant à Buenos Aires.

Le batteur Pablo Diaz, présent à plusieurs reprises ici, dirige un quartette à l’écriture élaborée et se retrouve convaincant au sein d’un trio sous influence Don Cherry (Norris Trio). Luis Conde, peu convaincant au saxophone basse au côté du bavard Ramiro Molina, se révèle un clarinettiste chatoyant et un altiste aventureux auprès de la pianiste Fabiana Galante.

Galante aime à assombrir son piano au contraire de sa consœur Paula Shocron, plus exubérante, plus solaire. Miguel Crozzoli, saxophoniste ténor, nous rappelle au bon souvenir des saxophonistes ardents de la free music. D’autres personnalités se font aussi remarquer : le saxophoniste soprano Pablo Ledesma, le cornettiste Enrique Norris, et le trompettiste Leonel Kaplan. Une juste idée de l’impro made in Argentina en attendant le second volet.

New Improvised Music From Buenos Aires
ESP-Disk / Orkhêstra International
Enregistrement : 2012-2017. Edition : 2019.
CD : 01/ Improvisation on Graphic Score 02/ Primer jugo bovino 03/ Amable amanecer 04/ Relampagos I 05/ Che 06/ Relampagos II 07/ La playa pequena 08/ Solo Piano Improvisation 09/ 18:18 10/ Ralampagos III 11/ La puerta R 12/ Improvisation 0681 13/ Plaza y la via 14/ Transicion
Luc Bouquet © Le son du grisli

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OOIOO : Nijimusi (Thrill Jockey, 2020)

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Depuis le milieu des années 1990, OOIOO dispense une musique dans laquelle ses quatre membres – KayaN (guitare, voix), AyA (basse, voix) et Mishina (batterie) emmenées par YoshimiO (guitare, voix), déjà batteuse de Boredoms – fourrent diverses influences. Le début de Nijimusi, leur huitième album, atteste par exemple qu’elles auraient pu faire leur affaire de noise, oui mais voilà.

Voilà l’exercice chassé par d’autres envies et c’est au son des gestes d’une folle kagura que les quatre musiciennes inventent sans se soucier de genre : la danse provoquant des remous capables de distance, voici convoqués Can et Stereolab, Acid Mothers Temple et Björk, Tortoise et évidemment Shonen Knife… Les pulsations de ces sorcières sont insatiables, leurs cris réjouissants et leur bonheur endémique. Et quand elles se perdent en digressions instrumentales, leur art de la guitare (que ce disque met particulièrement en valeur) se déploie avec plus de liberté encore.  

OOIOO : Nijimusi
Thrill Jockey
Edition : 2020.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Eugene Chadbourne : The Lost Eddie Chatterbox Session / The Guitar Trio in Calgary 1977

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La photo de couverture est belle, qui montre Duck Baker (dont Emanem avait mis en lumière voici trois ans au son d’Outside), Randy Hutton et Eugene Chadbourne en action. Sur cette référence Emanem, on entendra les trois guitaristes en 1977 en concert au Parachute Center for Cultural Affairs de Calgary puis en studio – c’est la huitième et dernière piste du CD, qui fut jadis la première du vinyle sorti par... Parachute sous le titre Eugene Chadbourne: Volume Three: Guitar Trios.  

Le concert, lui, est inédit. Mieux, d’un intérêt indéniable. Le son (lointain) de ces trois guitares acoustiques ajoute peut-être aux charmes du document : reste que ces compositions partagées ravissent aujourd’hui, plus de quarante ans après leur enregistrement. KJ is a DS, par exemple, sur lequel les musiciens se repassent un motif de guitare, sinon le mettent à mal en tirant fort sur leurs cordes. So Long, Mom, aussi, dont la marche lente contraste avec le pseudo standard de jazz réduit à sa substantifique moëlle de Two Peafowl… (concert version).

Quelques mois avant l’enregistrement de The Lost Eddie Chatterbox Session, Chadbourne réinvente aussi le blues et le jazz en belle compagnie : ainsi Mary Mahoney voit-il ses interprètes passer d’unissons tordues en fantaisies bon enfant quand Cards et Ornette Mashup célèbrent les influences que sont, pour les trois guitaristes, et Roscoe Mitchell et Ornette Coleman. A chaque fois, quand l’un lit la partition ou récite l’air entendu, l’autre improvise quitte à faire dérailler le premier, quand ce n’est pas agacer le troisième. C’est ici un disque aussi créatif que récréatif : jubilatoire, donc, à double titre.

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Ici, un document qui dépasse d’une tête – c’est-à-dire aussi d’une largeur – combien de nouveautés déjà obsolètes. Un disque d’une trentaine de plages enregistrées fin 1977 par Eugene Chadbourne à San Francisco et publiées une première fois sur cassette une dizaine d’années plus tard. Un disque qui, pour résumer, prouve – à qui ne le savait déjà – que Chadbourne n’est pas le fou que l’on croyait.

Non parce qu’il sait « son » jazz – ses thèmes de bop, pour l’essentiel : une douzaine de relectures de Monk et trois de Parker contre une de Coltrane et une autre d’Ornette – que parce qu’il se montre capable d’inventer par-dessus. Le tout enregistré (avec les moyens du bord) en un jour, comme d’autres font des tartes. Ainsi, l’instrument est toujours le même. Oui, mais lequel ? Une guitare à quatre cordes ? Un luth d’extraction récente ? Une vahila de contrefaçon ?... Indécision, puisque la sonorité est (là encore) lointaine au point de rappeler les premières heures du blues.

Nous miserons sur l’instrument guitare – derrière lequel, presque toujours, traîne une voix de batteur. Le jeu est intéressé, qui tient de l’exercice : impliqué donc forcément tendu, tendu donc parfois fauteur de trouble. Or, c’est justement sur le trouble – qu’il a dû ressentir au moment d’interpréter ces standards ou d’oser rendre ses propres chansons sans paroles – que Chadbourne bâtit son œuvre. En improvisateur libertaire, le voici fleurissant de glissandi Scrapple From the Apple, de notes précipitées Brilliant Corners ou approximatives 52nd Street Theme, de sorties sans issue Central Park West, de gestes free l’introduction de Smoke Gets In Your Eyes

Quant aux folies récréatives que signe Eugene Chadbourne, elles sont de taille à prendre place entre deux standards sans qu’on y trouve à redire, soit : ne déparaient pas dans un paysage qu’il faut remonter en trente stations et qui, enfin, vous « scotche » (modernité oblige, chacun sa croix). A l’occasion d’une interview, en 2008, j’avouais au musicien en question que le disque que je passais le plus souvent des siens était Old Time Banjo. Réponse, sarcastique : « Ça doit être parce que je n’y joue pas de guitare. » Depuis The Lost Eddie Chatterbox Session, mon avis a changé. Est-ce pour la guitare ? Pour le luth ? La vahila ?... Ou pour (mieux vaut tard que jamais) lui donner raison.

Eugene Chadbourne, Duck Baker, Randy Hutton : The Guitar Trio In Calgary 1977
Emanem / Orkhêstra International
Edition : 2019.

Eugene Chadbourne : The Lost Eddie Chatterbox Session
Corbett vs Dempsey / Orkhêstra International
Edition : 2017
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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