Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Bunsuirei : Dreamy 2018-2020 (Tall Grass, 2021)

bunsuirei henritzi

Certes, Pierre Cécile a écrit ici tout le bien qu'il a pensé de Dreamy 2018-2020. Mais allait-on pour autant empêcher Michel Henritzi de faire une place à ce même groupe dans sa sélection de 10 disques japonais récents à écouter d'urgence ? 

Un album sensible et beau, il n'y aurait rien d'autre à écrire, juste écouter Yonju Miyaoki, Haruki Sakurai et Morio Tagami jouer, se laisser immerger dans cette petite musique de nuit, aux ballades vénéneuses. De toute évidence, un disque qui aurait trouvé place dans le catalogue PSF, aux côtés de ceux de Go Hirano, Reiko Kudo, Keiji Haino, Chie Mukai, avec qui Yonju Miyaoki joue régulièrement. Disque très japonais dans cette façon désinvolte, presque dilettante, de travailler une chanson, de préférer son corps ébréché, la trace d'un désordre existentiel, à une perfection académique.

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Bunsuirei : Dreamy 2018-2020
Tall Grass
Edition : 2021.
Michel Henritzi © Le son du grisli

 

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Lauroshilau : Live at Padova (El Negocito, 2021)

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Avec Audrey Lauro (saxophone alto et préparations) et Pak Yan Lau (piano-jouets, synthétiseurs et électronique), Yuko Oshima forme Lauroshilau, formation-valise, de ces valises qui auraient ému Petiot : imaginez, trois corps à l’intérieur. C’est ainsi un trio qui fut enregistré le 30 novembre 2018 au Centre d’Arte de Padoue.

C’est ici la seconde référence de la discographie du trio. Les toiles que tendent l’électronique et les éléments de batterie invitent à prendre dès le début de l’improvisation un peu de distance avec l’écoute même. Les sons prendront place autour d’elle : fonte, approche, fuite, toutes en équilibre, et qui tournent. Ici et là, les trois musiciennes se permettent une incartade : c’est d’abord le saxophone qui invective, puis un tambour qui gronde, enfin l’électronique qui avale l’entière composition. Si les cartes n’en sont pas brouillées, elles s’envolent. Nous les regardons retomber, disparaître.

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Lauroshilau : Live at Padova
Edition : 2021.
El Negocito
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Lethe-Voice Festival 2003

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C'est une belle archive, que nous livre là Michel Henritzi : compte-rendu perdu de l'édition 2003 du Lethe-Voice Festival (et non Festivak, mais il est déjà tard et refaire une image demande tant de secondes). La traduction est de Pascal Rivoire, les photos de Kiyoharu Kuwayama... 

NAGOYA
Nagoya, j’y suis passé, une journée de mars 2002. J’ai le souvenir d’une journée pluvieuse, je n’y ai vu que ce que l’on voit pris dans le mouvement qui nous mène d’une ville à l’autre, dans l’attente d’un autre départ, plus au sud, vers Osaka, venant de Tokyo. Nagoya m’a semblé une de ces villes administratives de province, sans créativité, uniforme et industrielle. Je n’y ai vu que des employés de bureaux et des écoliers pressés de se mettre à l’abri d’une pluie froide, de s’absenter de ce jour ordinaire et gris. Je n’ai rien vu de Nagoya. Soirée passée au club rock local, le Tokuzo, une vingtaine de personnes, étudiants et salarymen pour la plupart, attendant patiemment les concerts prévus ce soir là : MSBR, Dexter, Dustbreeders & This Location (a.k.a. Toyohiro Okazaki). Expérience étrange pour un occidental que de se retrouver face à un public aussi hétéroclite à un groupe social, ni même à une génération, plus surprenant encore était leur calme, imperturbables face à la violence sonore qui se déversait là, leur attitude passive. Le public semblait concentré, absorbé par le son, on aurait pu croire à de l’indifférence pour ce qui se jouait là. L’étudiante en socquettes blanches semblait tout autant détachée et pourtant soumise aux assauts des vagues soniques effrayantes que produisaient les différents groupes noise que l’employé de bureau d’une cinquantaine d’années qui buvait méthodiquement son verre ou que le jeune homme en t-shirt imprimé. Ce qui était impensable en Europe. Finalement la musique noise prenait place dans l’espace social japonais, comme élément d’un puzzle culturel, au même titre que la J-pop. Je rejoignais ma chambre d’hôtel pour la nuit et repris le Shinkansen au matin pour Osaka. Je n’ai rien vu de Nagoya.

Ma déception venait d’une connaissance tout intellectuelle et compulsive des réseaux du net du festival Lethe-Voice et de n’avoir rien vu, dans ce court passage de temps passé à Nagoya, qui me rappelle la formidable synergie qui agite ce festival. Et puis aussi cette attente déçue d’une culture japonaise débordante et exotique, faussée par mes lectures de fanzines rock et de magazines culturels consacrant des articles aux sous cultures japonaises, laissant croire à un mouvement contre culturel d’ampleur. Nagoya est une ville ordinaire, semblable à la plupart des grandes villes d’Europe, à celle où je vis. La contre culture s’y fait dans les marges. Après cinq éditions, le Lethe-Voice festival s’arrête. La mairie de Nagoya ayant décidé de détruire le bâtiment portuaire où se tenait chaque année cette manifestation artistique unique au Japon, fil tendu entre le corps et l’objet sonore. Ce vaste hall bétonné aux abords du port n’était pas un simple espace vacant où il était possible d’organiser des concerts et des performances dans une relative liberté tant économique qu’artistique, mais un lieu vivant, un espace avec une acoustique étonnante, prolongeant les dimensions de l’architecture par le jeu d’une réverbération sans fin. Cette dimension acoustique en faisait un partenaire incontournable du festival. Véritable cathédrale de béton investie par les acteurs du festival et un maigre public. Je n’aurais plus l’occasion d’y assister. Je n’ai rien vu de Nagoya. Ma seule relation à cet événement ce sera faite aux travers des enregistrements de l’intégralité des performances qui eurent lieux lors de sa dernière édition, à l’automne 2003, que me fit parvenir Kiyoharu Kuwayama.

Ecoutez le son de l’eau sous la terre. 
Yoko Ono, partition verbale in Grapefruit.

Cinquième édition du festival le plus atypique des musiques japonaises actuelles : le Lethe-Voice Festival. Atypique parce que, d’une part, l’outil électronique ne constitue pas l’alibi exotico-futuriste qui masque le manque de créativité patent de la plupart des festivals consacrés aux musiques japonaises actuelles et, d’autre part, parce qu’il se veut un festival mixed média continuant dans la tradition d’ouverture et de mixage des disciplines des avant-gardes des années 60/70. Musique, performance, danse, action, médiums enchevêtrés, juxtaposés les uns aux autres, le son reste cependant la dimension essentielle du festival. 

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Le saxophoniste Masayoshi Urabe est un danseur sauvage, Mamoru Narita un shaman invoquant l’âme des sons ; les identités sont incertaines. Le Lethe-Voice (à l’instar du festival Perspective Emotion à Tokyo) assure une continuité historique avec Gutai et Fluxus, un pont reliant ces deux moments historiques au présent, en propose un prolongement à travers un art sonore dégagé de toute machine à logos, art aveugle dansé sur un fil.

Gutai et Fluxus auront ouvert de nouveaux espaces dans la musique, remettant en cause de façon radicale l’approche académique et ethnocentriste de la musique occidentale. Ils libèrent des énergies spontanées et individuelles, violentent les codes et déplacent les techniques ; affirmation de la primauté du geste contre toute inscription. Ainsi des Neo Dada Organizers et du High Red Center qui pousseront encore plus loin la remise en cause de la musique en tant qu’art séparé du politique, son matériau et son théâtre. Qu’on songe à Saburo Murakami traversant 21 châssis en bois tendus de papier couvert de poudre d’or, aux sculptures actions de Ushio Shinohara ou au théâtre bruitiste de Masunobu Yoshimura "des cygnes de briques voltigeant au-dessus des forêts de matraques" : chaises brisées, musiques de jazz, cris et râles de corps s’accouplant dans une cacophonie libertaire et subversive. Le sonore commençait à se répandre dans le monde de l’Art, à le subvertir, substituant au logos, la fête et son mystère. Dionysos dansait. Il y avait aussi les performances et les improvisations de Hiroshi Kawani (plusieurs participants du Lethe-Voice auront été ses élèves), évoquant les ultra-lettristes français ou le groupe Sonic Art de Robert Ashley & Gordon Mumma. Qu’on songe aussi au Group Ongaku (premier groupe au Japon mixant improvisation et électroacoustique avec Takehisa Kosugi, Yasunao Tone, Chieko Shiomi...) et au Taj Mahal Travellers, appropriation du psychédélisme débarrassé du mimétisme spectaculaire et de sa dépendance à l’industrie culturelle. Moins une culture générationnelle qu’une expérience ontologique. On y entend les prémices de ce que donnera le Lethe-voice festival, l’ouverture aux extrêmes sonores et à l’improvisation, où se mêlent instruments classiques, électronique et déchets urbains. 

Un autre aspect marquant de ce festival est la place qu’occupe dans la programmation son directeur, Kiyoharu Kuwayama, curateur du festival et son principal acteur. Kuwayama participe à la plupart des performances se déroulant sur ces cinq journées, collaborant le plus souvent à la suite d’une performance solo de ses invités à une seconde performance en duo. Cette cinquième édition regroupait sur quelques jours ce que le Japon compte comme musiciens et artistes sonores les plus irréductibles aux formes de la culture marchande (l’envers de l’art) : Akio Suzuki, Masayoshi Urabe, Chie Mukaï, Kakera, Kiyoshi Mizutani, Yoshinori Yanagawa, Kunihiko Ohno, Tetuzi Akiyama, Nobuo Yamada, Tetsu Fujii, Mamoru Narita, Shin Ando, Yukiko Ito, Hiroshi Hasegawa, Ikuro Takahashi, Furuta Mars, Hitoshi Murakami, Hideaki Shimada, Rina Kijima, Paul Hood (seul musicien étranger invité cette année), Kiyoharu Kuwayama... Artistes singuliers qui ne sont réunis ici que par leurs différences et leurs manières de se tenir en dehors des limites policées du spectacle culturel, de son cadre et de la règle. Scènes rassemblant les irréguliers de la chose musicale, ceux qui ne sont pas dans la simple restitution technique instrumentale, la reproduction des idiomes, mais là où le corps et le lieu parlent. Plongée dans le fleuve de l’oubli.

10 disques compacts, près de 10 heures de sons et de feedback.
La question qui se pose à moi est de savoir comment rendre compte d’un festival où l’espace est un élément fondamental notamment dans son incidence directe sur le son et les gestes des intervenants, ce uniquement à travers l’écoute d’un enregistrement audio ? Rendre compte aussi de la dimension physique des performances. Ne vais-je pas manquer une dimension essentielle, celle du corps ? Corps du performeur et de celui qui écoute dans le lieu même où se déroulèrent les performances. L’écoute est une affaire d’arrangement, de réécriture, de falsification et de fantasmes. Nous portons notre mémoire musicale, nous arrangeons les sons qui nous arrivent, nous leurs prêtons notre propre histoire, peut-être les trahissons nous. Je ferais une écoute chronologique des enregistrements, reconstituant l’espace et le déroulement du festival en me soumettant aux vitesses et aux lenteurs des performances, dans le temps plié de l’enregistrement. Je n’aurai que les sons dans leurs complexités auxquels m’attacher et suivre mon imagination auditive. L’écoute sera aveugle. L’écriture qui suivra se fera sur un fil, balancé sur le clavier, gestes rapides quand la pensée sera hésitante, l’écriture à son tour improvisée, jetée, façon d’être en accord avec les acteurs du Lethe-voice. Partager çà. Le bruit de leurs performances emportant mon imaginaire et le texte. Non pas écrit par moi, mais par eux.

[à suivre !!!]


Leila Bordreuil, Bill Nace, Tamio Shiraishi : Live At Pageant Soloveev (Open Mouth, 2020)

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Le saxophoniste Tamio Shiraishi  est de la quarantaine d'interviewés de Micro Japon, livre de Michel Henritzi à paraître samedi aux éditions Lenka lente...  

C’est le septième concert que publie Bill Nace sur Open Mouth, label dont c’est ici la 66e référence : Live at Pageant Soloveev, donné le 24 août 2019 à Philadelphie, en compagnie de la violoncelliste Leila Bordreuil et du saxophoniste Tamio Shiraishi.

Enregistré par Kevin Reilly – qui publia il y a quelques années sur son label Relative Pitch le duo Leila Bordreuil / Michael Foster –, le trio compose au gré de longues notes tenues de violoncelle, de guitare « environnante » et de sifflements de saxophones. Voilà pour les sonorités. Mais ce qui se joue aussi, ici, est un équilibre qui s’arrange des bruits autant que des silences, des bruits moins que des silences, à mesure que court l’improvisation.

Car l’improvisation en question court bel et bien, elle passe même à une allure folle. Jusqu’à ce que Bordreuil étouffe le moindre de ses gestes, les saturations de la guitare et les aigus du saxophone avec. Pourtant tout tient, fait corps et même cohérence : Live at Pageant Soloveev est une rencontre internationale (France / USA / Japon) qui a bien fini. A même très bien commencé et a très bien fini.

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Leila Bordreuil, Bill Nace, Tamio Shiraishi : Live at Pageant Soloveev
Edition : 2020.
Open Mouth
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

 


Ochibonoame : Ochibonoame (Homosacer, 2021)

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Makoto Kawashima fait partie de cette nouvelle génération de saxophonistes free japonais, apparue spontanément sur les scènes d’improvisation tokyoïtes, entre beauté convulsive et violence inflammable, explique Michel Henritzi dans son livre Micro Japon

Le titre du disque reprend celui du trio que forment le saxophoniste Makoto Kawashima, le bassiste Luis Inage et le batteur Naoto Yamagishi. Ce sont là trois-quarts d’heure d’une improvisation que l’on dirait inspirée par quelques anciens (AMM, Spontaneous Music Ensemble…) mais qui, à mesure que défilent les minutes, se détache de toute influence.

La mise en place est résolument lente et puis survient un balancement de graves et de percussions mêlées que les trois musiciens auront bientôt à cœur d’abandonner. Du bout des lèvres, le saxophoniste dépose ses notes éparses ; le batteur, lui, ose encore à peine remuer. Forcément, chacun des trois éléments se lève : les rauques du saxophone en démontrent aux soubresauts des percussions quand la basse électrique tente d’envelopper l’ensemble de graves profonds.

Alors c’est le déferlement attendu. La vingtième minute passée, le trio s’exprime avec une ferveur qu’il communique… Dans la stupéfaction, il suffira d’applaudir à la naissance d’Ochibonoame.

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Ochibonoame : Ochibonoame
Edition : 2021.
Homo Sacer / An'archives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Masaaki Takano, Valentin Clastrier et Fushitsusha par Reizen, Tomo et Yonju Miyaoka.

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A la demande de Michel Henritzi, plusieurs musiciens japonais ont accepté de nous parler brièvement d'un disque qui les a profondément marqués… Les trois premiers conseils sont signés Reizen, Tomo et Yonju Miyaoka.

 

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Masaaki Takano : Shizukutachi (Miyanaga, 1978)
Ce disque est l'enregistrement du bruit que font des gouttes d'eau dans un suikinkutsu (littéralement : caverne du koto d'eau, ornement décoratif et musical du jardin japonais). Je connais très peu de choses de Masaaki Takano, mais je suis convaincu qu'il est resté à écouter attentivement ces gouttes d'eau tomber. Sa musique repose sur un « art qui met en relation les choses » contrairement à la plupart des œuvres constituées de field recordings que j'ai entendues plus tôt. Le design du disque est très réussi, un vinyle parfaitement transparent évoquant l'eau.

REIZEN, guitariste expérimental fasciné par le drone et une approche minimaliste du son, a enregistré pour les labels PSF, Omega Point.

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Valentin Clastrier : La vielle à roue de l'imaginaire (Auvidis,1984)
C'est son premier vinyle, sorti en 1984. Cet album m'a montré à quel point la vielle a de nombreuses possibilités musicales. J'ai été profondément inspiré dans mon approche de la vielle par Valentin Castrier, qui fût un innovateur de la vielle contemporaine. De nombreux joueurs en jouent de façon traditionnelle et nostalgique, à la différence d'eux, Castrier a sa propre vision. Il a créé, avec ses propres techniques, des compositions et des improvisations extraordinaires avec la vielle, créant son propre style, donnant à cet instrument ancien une forte puissance d'expression.

TOMO, multi-instrumentiste passionné de musiques anciennes et expérimentales, a choisi pour instrument la vielle à roue. Il a joué avec Junzo Suzuki, A Qui Avec Gabriel, Shizuo Uchida

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Fushitsusha : Eien no hou ga saki ni te wo dashita nosa (PSF, 1978)
La raison pour laquelle je suis si jaloux de ce disque est dû au fait que Haino, en 1978, avait le même âge que moi aujourd'hui. Ce disque est pour moi le sommet de l'œuvre de Fushitsusha.

YONJU MIYAOKA, jeune artiste de la scène d'Osaka, guitariste, multi-instrumentiste, est apparu récemment à travers plusieurs projets excitants comme les groupes Bunsuirei et Shoku No Omit. Il joue régulièrement avec Chie Mukai.

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi


Kawashima Makoto : Homo Sacer (PSF, 2015)

kawashima makoto homo sacer

Makoto Kawashima fait partie de cette nouvelle génération de saxophonistes free japonais, apparue spontanément sur les scènes d’improvisation tokyoïtes, entre beauté convulsive et violence inflammable, explique Michel Henritzi dans son livre Micro Japon

Les silences sont parfois longs, déstabilisants même, à l’écoute d’un disque. Encore faut-il que le disque en question estime le silence. Sur celui-ci, le silence se fait entendre comme en opposition, non comme un des éléments d’une quelconque esthétique.

Un silence aspiré. Un silence expiré. Jamais de silence entre deux expressions. Bien après Kaoru Abe (Makoto Kawashima est né en 1981, qui en conserve cependant le bec), le saxophoniste baguenaude entre ligne pure et virevolte. Le blues est là, bel et bien là, mais lui n’en dira rien. N’en soufflera rien, ni ne sifflera.

Le petit (grand, pourquoi pas : à trop rêver, on prend des centimètres) occidental rêvera encore, malgré les kilomètres, du jeune saxophoniste improvisant fort aux abords de quel minuscule cours d’eau. C’est beaucoup de silence, et aussi beaucoup de bruit, de sifflements, pour un seul cours d’eau. C’est peut-être aussi trop de musique, pour le monde entier.

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Kawashima Makoto : Homo Sacer
Editions : 2015.
PSF / An’archives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Keiko Higuchi, Shizuo Uchida, Tomo : Archeus (Haang Niap, 2021)

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Archeus réunit ces trois figures essentielles de l'underground tokyoïte actuel : Shizuo Uchida fut ce bassiste inspiré dans Nijiumu, Hasegawa-Shizuo, UH et tant d'autres projets. Il rejoint ici Keiko Higuchi, pianiste et chanteuse évoquant Diamanda Galás, et Tomo, vielliste tirant son instrument loin des folklores.

Disque d'improvisation sourd aux genres, aux règles, aux écoles, libre de dessiner des mélodies mélancoliques pour mieux les déconstruire et les brûler. Ce disque pourrait aussi évoquer Nijiumu ou Toho Sara, ces expériences psychédéliques sombres.

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Keiko Higuchi, Shizuo Uchida, Tomo : Archeus
Haang Niap / An'archives
Michel Henritzi © Le son du grisli

 

 

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Kaze & Ikue Mori : Sand Storm (Circum-Disc, 2020)

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Le 12 février 2020, Kaze (Christian Pruvost + Natsuki Tamura + Satoko Fujii + Peter Orins) a rencontré Ikue Mori à New York. C’est déjà un événement. Je dirai même plus…

De taille, l’événement, tant il fructifie et n’arrête pas de surprendre. Toujours aussi iconoclaste, l’électronique d’Ikue Mori chamboule l’ADN du combo Kaze et l’emmène vers des terres troubles qui lui vont au teint. Les trompettes de Pruvost et Namura par exemple, qui se heurtent et percutent et percutantes heurtent à leur tour.

Une mélodie remet tout le monde OK (ou KO, pourquoi pas). Mais le piano de Satoko Fujii mène la barque vers d’autres marécages où l’Américaine découvrira de nouveaux oiseaux. Un solo de cuivre et c’est encore autre chose qui commence, et autre chose de nouveau. Un free du bout des doigts, une abstract parenthèse, une électro climatique… Bref, de quoi vous faire apprécier les tempêtes de sable…

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Kaze & Ikue Mori : Sand Storm
Edition : 2020.
Circum-Disc
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

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Akira Sakata : First Thirst / Horyu-Ji / Jikan / New Japanese Noise (Not two, El Negocito, PNL, 2018-2019)

akira sakata salve 2018 2019

L'iconoclaste Akira Sakata est de la quarantaine d'interviewés de Micro Japon, livre de Michel Henritzi à paraître samedi aux éditions Lenka lente...  

 

Si l’on ne présente plus Akira Sakata, il faudra rappeler que Nicolas Field, son partenaire du jour – certes, le duo a été enregistré à Genève en 2008 –, fait partie de ce Buttercup Metal Polish qui intéressa il y a quelques années (aussi) auprès de Jacques Demierre. Avec le Japonais, le batteur doit faire avec d’autres notes qui tombent en cascade : lui semble aller d’abord à contre-courant, avant de régler son pas sur celui de Sakata. Avec une énergie débordante – celle qu’on lui connaît, dont il a fait sa marque –, le souffleur invente en fantaisiste éclairé : son free jazz profite des coups de Field, tandis qu’il pâtissait plus récemment des brillances du pianiste Simon Nabatov sur Not Seeing Is A Flower, disque Leo publié l’année dernière.

Avec un autre pianiste de ses habitués, Giovanni Di Domenico, Sakata enregistrait aussi récemment cet Hōryū-Ji : deux improvisations remontées mais inégales nous permettent surtout de faire connaissance avec la tranchante conception que se font Christos Yermenoglou de la batterie et (plus encore) Giotis Damianidis de la guitare électrique. Malgré l’invention toujours d’équerre de Sakata, la compagnie a donc son importance. C’est ce que démontre son association avec un autre batteur, Paal Nilssen-Love, au son, d’abord, du quatrième disque d’Arashi – trio qu’ils forment depuis 2013 avec le contrebassiste Johan Berthling. Des tintements de clochettes ouvrent ce concert enregistré le 11 septembre 2017 au Pit Inn de Tokyo. C’est ensuite un archet grave et Sakata qui, à la voix, donne dans un théâtre d’ombres : si la signification des paroles nous échappe, l’essentiel est encore dans le mystère et l’énergie déployée. Comme le langage de Sakata n’est pas vernaculaire, le voici s’adaptant aux gestes de ses partenaires : c’est un folklore imaginaire qui glisse alors entre deux saillies expiatoires. Sur le morceau-titre, les musiciens vont par exemple au rythme lent des caravanes, serpentent avant d’embraser le désert même. La compagnie est « harassante » mais elle ne manque pas de panache et, si ce n’est quand Sakata se fait impressionniste – c’est le cas, souvent, quand il abandonne l’alto pour la clarinette –, elle brille aux éclats.

L’entente est telle que Nilssen-Love ne pouvait, au moment de fomenter ce New Japanese Noise dont c’est ici le premier disque, imaginer ne pas y retrouver Sakata. La formation est plus iconoclaste, les deux hommes évoluant en concert à Roskilde le 4 juillet 2018 aux côtés de Kiko Dinucci (guitare électrique), Kohei Gomi et Toshiji Hijokaidan Mikawa (électronique). Nilssen-Love n’attend pas et bat fort, c’est sans doute qu’il faut être à la hauteur de l’enjeu – on sait la concurrence du « bruit » nippon. L’électronique, elle, est tremblante et la guitare pressée : quand l’alto se retire, l’allure ralentit. Les musiciens s’essayent alors à d’autres nuisances : redite d’un court motif arpégé, marche qu’emmènent la clarinette et l’électronique, râles sur ponctuation fiévreuse, progression d’accords soudain sacrifié à un free incandescent. En cinq temps, l’épreuve tonne et même surprend – attendait-on de Nilssen-Love qu’il offre autant d’espace à ses partenaires de bruit ? 

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi



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