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Steve Lacy, Enrico Rava, Johnny Dyani, Louis Moholo : La vérité sur le retour d'Argentine commence à émerger !

lacy ledure

Le livre écrit par plusieurs auteurs (70% anglais, 25% français, 5% italiens) sous la direction de Guillaume Tarche, Steve Lacy (unfinished), revient sur différentes facettes de la carrière du saxophoniste soprano américain (1934-2004). Et, l’épisode argentin de Steven Norman Lackritz (son véritable nom) recelait plusieurs zones d’ombre : le 8 octobre 1966, Steve Lacy (ss), Enrico Rava (tp), Johnny Dyani (db) et Louis T. Moholo (dm) avaient enregistré en public The Forest And The Zoo à l’Instituto Torcuato Di Tella de Buenos Aires. Sa sortie intervint l’année suivante sur le label américain ESP. Et sa couverture consiste en un tableau inversé de Bob Thompson, La Caprice, peint en 1963.[1] Son verso présente une photographie n&b de Steve Lacy, Bob Thompson et Johnny Dyani prise à Rome courant mai 1966, quelques jours avant la mort du peintre, le 31 mai 1966.

 

le siècle du jazz

Le Siècle du JAZZ – Art, cinéma, musique et photographies de Picasso à Basquiat, Musée du Quai Branly, 2009

Verso de Steve Lacy The Forest And The Zoo (LP ESP 1060 1966-1967)

MBIZO – A Book about Johnny Dyani, The Booktrader, Copenhagen, 2003

 

Revenons en 1965 lors du voyage de Steve Lacy à Amsterdam où ce dernier fit la rencontre de Louis Tebugo Moholo : [2]

I was looking for a new rhythm section. I liked Louis very much. I wanted Louis as a drummer. Before I even heard him, just talking to him, I knew that he was the drummer I needed. I asked him if he knew a bass player, and he said «Yes, Johnny Dyani! He is working with me in London.» [3]

Le moins que l’on puisse dire est la fameuse tirade de Louis Jouvet dans Drôle de drame : bizarre, bizarre… vous avez dit bizarre ?… comme c’est bizarre…  En effet, le doute est permis quand Steve Lacy déclare avoir embauché Louis Moholo sans l’avoir entendu jouer. Peu après cet entretien amstellodamois, il assista à un concert des Blue Notes au Ronnie Scott’s de Londres qui lui permit de faire la connaissance de Johnny Dyani : [4]

Well, it took me a while to know him [Johnny Dyani] as a person, because he was very elusive. Also, I was very naive in a lot of ways. But as a musician he was wonderful. He had a very good dance, like a swing, you know, a very interesting melodic concept, he made the bass dance. And he and Louis were fantastic.[5]

Rien ne permet de préciser les points précis auxquels Steve Lacy pensait quand il avait prononcé ce  « but ». Certes, il a bien précisé les qualités musicales du contrebassiste sud-africain, mais sur ses autres qualités ? Ses qualités humaines, par exemple, comme le rapport de Johnny Dyani avec son leader ou les autres sidemen, avec le public de ses concerts, avec d’autres musiciens rencontrés sur place, avec les hommes et les femmes côtoyés à Buenos Aires. Mais, Steve Lacy a bien prononcé ce « but »…

Et, de fait, Maxine McGregor s’étonnait de leurs longues absences londoniennes et, en mars 1966, elle est toute surprise de les découvrir en Italie :

[Johnny Dyani and Louis Moholo] They took to making long absences without explanations several times a week. We found out the reason of this when they suddenly disppeared totally one day, and we heard they had gone to Italy to play with Steve and Enrico Rava where they played in San Remo Festival in March 1966 and subsequently, to South America. (Some later we received an SOS: they had been left stranded there, and it was Dennis [6] who had to pay their fares back to London!) Johnny’s comment on this venture was: «I thought this thing was interesting but in this end I found myself wondering. I realized I’d heard it all in South Africa and played it, too. There was nothing new in what Lacy was doing.» [7]

 

maxine

Maxine McGregor Chris McGregor and the Brotherhood of Breath,

My Life with a South African Jazz Pioneer Bamberger 1995 (USA) – Rhodes University 2013 (South Africa)

 

Ainsi Steve Lacy et Enrico Rava  étaient donc discrètement repartis en Italie en compagnie des deux Sud-Africains qui remplaçaient Kent Carter et Aldo Romano, respectivement reparti momentanément aux USA et devenu membre d’un autre groupe, celui de Don Cherry.[8]

A la veille de leur départ pour Buenos Aires, Steve Lacy était le plus âgé : il allait avoir 32 ans le 23 juillet et Enrico Rava, 27 ans le 30 août. Louis Moholo avait 26 ans depuis le 10 mars et Johnny Dyani, 19 ans.[9] En effet, le précieux témoignage de Guillermo Gregorio dans le livre écrit sous la direction de Guillaume Tarche établit l’arrivée du quartet en Argentine au début juillet 1966.[10] L’écart d’âge entre le leader et ses sidemen (au moins, 5 ans et au plus, 13 ans) permet donc de relativiser quelque peu la « naïveté » qu’avance le saxophoniste dans son entretien avec le Booktrader. Et, ce d’autant plus qu’Irène Aebi n’était pas sa première compagne : lire p.35-49, We See/We Three, le texte écrit en anglais par James Lindbloom du livre de Guillaume Tarche. Son auteur décrit le trio amoureux de Steve Lacy que formait sa première femme avec une autre femme.

Ce qui est gênant dans le témoignage d’Irène Aebi, c’est l’apparente simultanéité du retour d’Argentine sous des cieux plus cléments : Steve Lacy et elle-même vers New-York, Enrico Rava vers Rome et les deux Sud-Africains, Johnny Dyani et Louis Moholo vers Londres. Steve Lacy affirme que ce voyage argentin aura duré environ huit ou neuf mois, selon les entretiens qu’il a donnés.[11] Ce qui nous conduit à un retour courant mars ou avril 1967 ! Or, le 15 juin 1967, soit deux ou trois mois plus tard, Johnny Dyani et Louis Moholo forment la section rythmique du saxophoniste ténor Bernardo Baraj et du pianiste Fernando Gelbard, tout deux de nationalité argentine. Ce document [12] résolument bop a été posté très récemment, le 15 juin 2021. Et, vous constaterez qu’il s’agit d’un enregistrement dans le même lieu que The Forest and the Zoo : l’Instituto Torcuato Di Tella de Buenos Aires.

 

bernardo

Couverture de la cassette du quartet Baraj - Gelbard - Dyani - Moholo, Buenos Aires, 1967

 

Reprenons p16 de l’entretien d’Irene Aebi avec Martin Davidson pour le livre de Guillaume Tarche :

They had started Free Jazz but also played Monk tunes. I just played the groupie. All five of us went to Argentina with a one way ticket, which was a terrible idea. Graziella Rava had organised some concerts in Buenos Aires. When we arrived, everything got cancelled. There had been a putsch by a fascist general named Ongania. He closed all the clubs and theatres, and all things, Free Jazz was forbidden, so the scene was underground. We had a terrible time surviving – thankfully there were a few intellectuals helping us, and the group could play in private gatherings.  A record was made possible – The Forest and The Zoo.[13]

Cet extrait d’entretien révèle la raison du choix de l’Argentine, destination a priori peu commune pour des musiciens de jazz, tous non argentins : Graziella Rava, la femme d’Enrico, était argentine. C’est donc elle qui connaissait le mieux ce pays pour l’organisation de concerts. Par contre, la vision du jazz en Argentine, surtout celle juste après le coup d’Etat juste avant l’arrivée des musiciens, exprimée par le couple Irène AebiSteve Lacy (peu ou prou, le jazz n’existait pas avant leur arrivée) est contredite par celle de Guillermo Gregorio plus loin dans le même livre. Il en fait même le sujet principal de son papier : cet Argentin a assisté à quelques concerts du quartet de l’année 1966 qui eurent lieu peu après son arrivée, mais sans partager en plus la mention par Irene Aebi de titres écrits par Monk. Le 11 juillet 1966 fut la date de leur premier concert gratuit au Centro de Artes y Ciencias (Center for Arts and Sciences).

Et ajoutons qu’un programme qu’il possède met en évidence des prestations quotidiennes jusqu’au 31 juillet.[14] Guillermo Gregorio affirme, preuves à l’appui, que la naissance du jazz en Argentine remonte à 1920, que son style dominant entre les deux guerres était plutôt New Orleans et qu’ensuite, il avait évolué vers le be-bop, voire même vers des formes plus modernes de jazz. En résumé, le jazz en Argentine a connu les évolutions similaires à celles d’autres pays, USA et Europe compris.

 

  Screenshot 2022-01-07 at 21-55-20 Courrier - Guillaume Belhomme - Outlook

Programme du Centro de Artes y Ciencias : pages 2, 3, 4. Juillet 1966

Screenshot 2022-01-07 at 21-56-11 Courrier - Guillaume Belhomme - Outlook

Encadrés rouges : REVOLUCION EN JAZZ, Steve Lacy Quartet : personal, FREE JAZZ, RADIOFONIA

(slogan, présentation du personnel du quartet, concerts, émissions de radio)

 

Screenshot 2022-01-07 at 21-58-23 Courrier - Guillaume Belhomme - Outlook

 Programme du Centro de Artes y Ciencias : pages 8, 9, 10. Juillet 1966

 

Screenshot 2022-01-07 at 21-58-38 Courrier - Guillaume Belhomme - Outlook

Programme du Centro de Artes y Ciencias : page 11, quatrième de couverture. Juillet 1966

 

Guillermo Gregorio a aussi relevé la participation de Louis Moholo accompagné de deux guitaristes argentins, Miguel Angel Telecha et Pedro Lopez de Tejada, à un happening, El Helicoptero, organisé par Oscar Masotta huit jours après l’enregistrement de The Forest And The Zoo. Au final, ce happening partageait les participants (environ 80 personnes) sur deux lieux : une gare, Estacion Anchorena et un théâtre, El Theatron. Il s’agissait de deux déambulations des participants dans deux séries de trois « hélicoptères » (en fait, des navettes) !

 

Screenshot 2022-01-07 at 21-59-31 Courrier - Guillaume Belhomme - Outlook

Programme du happening EL HELICOPTERO, 16 octobre 1966, Archivos Di Tella, Universidad Torcuato Di Tella [15]

 

La meilleure preuve de ce qu’avance son auteur est l’écoute de la cassette enregistrée le 15 juin 1967. Et l’Instituto Torcuato Di Tella ne devait pas être un lieu de concert si underground que cela. Certes, la vie des quatre musiciens n’a pas dû être facile en Argentine, loin de là même. Certes, les concerts organisés depuis l’Italie avaient été tous annulés. Mais, la description de Buenos Aires, même juste après le coup d’Etat opéré par des militaires qui allaient conserver le pouvoir jusqu’en 1973, paraît quelque peu excessive (rues désertes uniquement peuplées de chars en quantité et annulation de tous les concerts de jazz prévus, selon Steve Lacy). Du moins, elle paraît excessive à Guillermo Gregorio !

Grâce à Pierre Crépon[16], nous savons qu’Enrico Rava habitait un appartement prêté par la famille de Graziella. Et que le saxophoniste Sergio Paolucci a déclaré que les deux Sud-Africains logeaient quelque temps chez ses parents et que ce séjour de Johnny Dyani et de Louis Moholo lui avait permis d’approfondir le free jazz. Et, nous connaissons également la raison pour laquelle cet enregistrement s’intitule The Forest And The Zoo : à l’époque, le quartier de Palermo de la capitale argentine abritait un zoo juste à côté d’une forêt. De plus, l’article (Steve Lacy, 1966: desventuras na Argentina, malheurs en Argentine) du journaliste argentin, Fabricio Vieira, affirme qu’Enrico Rava avait bénéficié de l’aide financière de l’ambassade d’Italie, avant que Steve Lacy et lui-même ne rejoignent New York, contrairement à ce qu’affirmait Irène Aebi plus haut. Mais, la question accessoire du retour d’Enrico Rava (Rome ou New York) fut tranchée par l’intéressé lui-même au cours de son entretien avec Ian Patterson pour le site All About Jazz : ce fut New York !

Dans le même entretien, Enrico Rava souligne un des problèmes financiers rencontré par le quartet à Buenos Aires : malgré le nombre finalement élevé de concerts, ceux-ci étaient toujours payés en monnaie locale, le peso argentin. Or, les billets d’avion s’achetaient en dollars américains…

Un autre témoin de ces prestations à Buenos Aires s’appelait Astor Piazzolla (1921-1992), l’accordéoniste argentin. Il avait vu le quartet en août 1966 :

[He] left the concert «disoriented.» He went home and listened to Monteverdi and Vivaldi. «I needed to go back to something pure and crystalline.» [17]

Menant une courte enquête qui commençait par un bref entretien avec Enrico Rava à l’occasion d’un concert donné au Sunset-Sunside (Paris) à la fin des années 2000 ou bien au début des années 2010, le trompettiste italien n’avait apporté aucune réponse satisfaisante sur les raisons qui avaient poussé Steve Lacy et lui-même à laisser les deux Sud-Africains seuls en Argentine. Il faut croire que l’Italien avait mal perçu cette question, certes peut-être, posée de manière trop brutale ; et Enrico Rava de se montrer extrêmement gêné !

Autre témoin : Louis Moholo-Moholo ! En dépit d’une proximité plus grande avec le batteur de Cape Town qu’avec le souffleur italien, le premier nommé a toujours tenu sur le sujet un discours raisonnable du type « J’ai pardonné à Steve Lacy… Moi, je regarde vers le futur, pas vers le passé ! » Il est vrai qu’en principe, vous pouvez rarement entendre des musiciens de jazz en critiquer d’autres, surtout s’ils sont décédés (ce qui était le cas de Steve Lacy). En tout cas, le discours de dénigrement n’est en général pas pratiqué par Louis Moholo-Moholo. Mais, qu’avait donc Steve Lacy à se faire pardonner ?

Aussi, cette recherche aboutit récemment par la découverte récente d’un élément on ne peut plus troublant : le 30 novembre 2016 (date anniversaire du décès de Johnny Dyani, c’est le Mbizo Day en Afrique du Sud), Louis Moholo-Moholo participait avec Pallo Zweledinga Jordan (ancien membre de l’ANC exilé à Londres, donc très proche de tous les Blue Notes et ancien ministre des Postes et Télécommunications sous la présidence de Nelson Mandela puis des Arts et de la Culture sous Thabo Mbeki) à une PAN AFRICAN SPACE STATION à Cape Town.[18] Le batteur sud-africain était longuement revenu sur l’épisode argentin avec quelques digressions : en particulier,

  • la validité de son passeport se terminait alors qu’il était en Argentine. Il est savoureux d’écouter le moment où Louis Moholo-Moholo décrit la tête que lui fit le préposé sud-africain pour lequel voir un compatriote noir en Argentine lui semblait impensable.
  • il répéta deux fois « Steve Lacy ran away with the money » [19] et
  • il raconta un retour de trois semaines en bateau à Southampton en 1967 avec Johnny Dyani !

Aussi, les raisons réelles qui ont poussé les deux souffleurs à s’échapper hors d’Argentine tout en laissant là-bas les deux Sud-Africains commencent à apparaitre…

Ce qui est sûr, c’est le nombre d’enregistrements de Steve Lacy avec l’un ou l’autre des deux Sud-Africains, ou bien les deux ensemble, après l’épopée argentine : malgré le nombre extrêmement conséquent de LP ou CD de l’Américain, il fut nul.

  • A ma connaissance, il n’y en eut plus d’autres entre Steve Lacy et Louis Moholo. Si Louis Moholo rejoua avec Steve Lacy, Norris Jones (alias Sirone) et Irene Aebi, mais, cette prestation n’a pas donné lieu à un enregistrement.[20] C’était le 28 octobre 1969, dernier des cinq jours du fameux festival Actuel qui se tint à Amougies (Belgique).

 

 Screenshot 2022-01-07 at 22-04-21 Courrier - Guillaume Belhomme - Outlook

FOR EXAMPLE – WORKSHOP FREIE MUSIK 1969-1978 – FREE MUSIK PRODUCTION – AKADEMIE DER KÜNSTE

RECORDS – PHOTOGRAPHS – DOCUMENTS – STATEMENTS – ANALYSES

FOR EXAMPLE – WORKSHOP FREIE MUSIK 1969-1978 – NR1 SOLOISTS

 

  • Steve Lacy eut l’occasion de jouer à nouveau avec Johnny Dyani : les trois vinyles du coffret FOR EXAMPLE enregistrés dans différents lieux de l’Allemagne de l’Ouest pendant la période 1969-1978 en témoignent. Les deux musiciens firent chacun un solo présent sur le premier LP (FOR EXAMPLE – WORKSHOP FREIE MUSIK 1969-1978 – NR1 SOLOISTS) : premier morceau de la première face pour Steve Lacy et dernière plage de la seconde face pour Johnny Dyani. Mais, ces deux prestations en solitaire ne se déroulaient pas la même année : respectivement, en 1974 et en 1977.
  • En 1977, les deux hommes étaient pourtant présents à l’Akademie der Künste de Berlin, mais ils ne jouèrent pas ensemble : Steve Lacy joua avec son quintet [21] et Johnny Dyani deux fois, en solo (partiellement enregistré) et en quartet à cordes (non enregistré) avec Tristan Honsinger (cello),  Barry Guy (db) et Maarten van Regteren Altena (db). L’occasion fut manquée, comme quelques autres…
  • En résumé, il n’y eut plus d’autres enregistrements de Steve Lacy avec Johnny Dyani et/ou Louis Moholo-Moholo après celui réalisé en Argentine.

 

Screenshot 2022-01-07 at 22-05-49 Courrier - Guillaume Belhomme - Outlook

 

FOR EXAMPLE - Workshop Freie Musik 1969 – 1978 : dos du LP NR1 SOLOISTS – Steve Lacy solo et Johnny Dyani solo encadrés en rouge

Affiche du Workshop Freie Musik, Akademie der Künste, Berlin, 7-11 avril 1977 – Steve LacyQuintett et Johnny Dyani encadrés en rouge

 

Ecoutons la fin de l’entretien de Steve Lacy avec le Booktrader : [22]

Irene and I went New York, Enrico went back to Rome, and I guess Johnny and Louis went back to London… [I’ve seen again Johnny Dyani] maybe a couple of times, but not very often. I was in America and I didn’t get over to London. I saw him at a festival or two. I guess I saw him in Paris. And then we did some jazzworks in Germany.[23]

Et si Steve Lacy rendit hommage à la mort de Johnny Dyani, il attendit tout de même 10 ans pour le faire : le CD ‘’bye-ya’’ qu’il enregistra avec Jean-Jacques Avenel et John Betsch date de 1996. D’ailleurs, il est possible de se demander les raisons pour lesquelles cet hommage figure sur ce CD dont le nom évoque plutôt l’insouciance brésilienne, en Français tout au moins : bye-ya = Bahia. Mais, passons… Il est sur le titre Regret (Steve Lacy aurait-il éprouvé un tel sentiment ?) chanté par Irene Aebi, l’un des deux seuls où intervient cette vocaliste sur les mots de Paul Potts : [24]

 

My dreams

Watching me said

One to the other

This life has let us down

 

R-789600-1607525332-1821

Steve Lacy trio ‘’bye-ya’’ (CD Free Lance FR-CD 025 1996)

 

Les deux couplets chantés par Irene Aebi se situent au début et à la fin de Regret. Ils sont entrecoupés d’un solo de Jean-Jacques Avenel, seul réel hommage à Johnny Dyani car le contrebassiste français était un des véritables amis de Mbizo.

La conclusion tiendra donc en une simple question : Paul Potts ou Pol Pot ?

Olivier Ledure, 9 novembre 2021.

Remerciements appuyés pour Pierre Crépon, Guillermo Gregorio, Maxine McGregor, Guillaume Tarche et Thierry Trombert.



[1] En 2009. l’exposition Le Siècle du JAZZ – Art, cinéma, musique et photographies de Picasso à Basquiat du musée du Quai Branly présentait le tableau de Bob Thompson, La Caprice dans le bon sens : voir p.334 du catalogue et p.336 photographies le recto et le verso de l’enregistrement.

[2] Lire l’entretien en anglais de Steve Lacy avec l’auteur de MBIZO – A Book about Johnny Dyani, Copenhagen, 2003 entre les pages 88 et 90.

[3] Traduction libre : Je recherchais une nouvelle section rythmique. J’aimais Louis énormément. Je voulais Louis comme batteur. Avant même que je ne l’entende, juste en parlant avec lui, je savais qu’il était le batteur qu’il me fallait. Je lui ai demandé s’il connaissait un joueur de contrebasse et il me répondit « Bien sûr : Johnny Dyani ! Il travaille avec moi à Londres ».

[4] In MBIZO – A Book about Johnny Dyani, Copenhagen, 2003, p88.

[5] Traduction libre : Cela m’a pris du temps pour le connaître parce qu’il était très évasif. A cette époque, j’étais également très naïf sur de nombreux points. Mais il était merveilleux en tant que musicien. Il présentait un excellent swing, tu sais, un très intéressant concept mélodique : il faisait danser sa contrebasse. Et, Louis et lui-même étaient fantastiques.

[6] Dennis Duerden (1927-2006) dirigeait le Transcription Centre (1962-1977)de Londres dont l’activité principale était la production et l’enregistrement de programmes radio pour et au sujet de l’Afrique. Maxine McGregor y a travaillé plusieurs années, avant même que les Blue Notes n’arrivent à Londres ainsi qu’après.

[7] Traduction libre :Ils prirent l’habitude de longues absences sans donner d’explications, et plusieurs fois par semaine. Nous en avons trouvé la raison quand, un jour, ils disparurent totalement : ils étaient partis en Italie avec Steve et Enrico Rava où ils jouèrent au festival de San Remo en mars 1966 puis ensuite en Amérique du Sud. (Plus tard, nous avons reçu un SOS : ils avaient été laissés sur place, affamés et c’est Dennis qui dût payer leurs billets de retour pour Londres !) Le commentaire de Johnny sur cette malheureuse entreprise fut le suivant : « je pensais que cela allait être intéressant mais, à la fin, je fus déçu. J’ai réalisé que j’avais entendu tout cela en Afrique du Sud et que je l’avais même joué. Il n’y avait rien de nouveau dans ce que Lacy jouait. » In p97, Maxine McGregor Chris McGregor, Bamberger, 1995

[9] Un des nombreux intérêts du livre MBIZO – A Book about Johnny Dyani est la recherche de sa véritable date de naissance (in p8). La consultation des registres officiels du Home Office de King William’s Town (son lieu de naissance) par Stephanie Victor, mandatée par The Booktrader, lui permet d’affirmer que le 4 juin 1947 est sa plus probable date de naissance.

[10] In p54 Guillaume Tarche Steve Lacy (Unfinished), Lenka Lente, Nantes, 2021.

[11] Différents entretiens de Steve Lacy cités par Guillermo Gregorio. Par contre, je suis nettement plus circonspect sur la déclaration de Bernard Stollman, le sulfureux producteur d’ESP, qui déclarait : In 1966, Steve Lacy visited the new ESP-DISK office at 156 5th Avenue with a master tape of his concert in Buenos Aires with his quartet, Louis Moholo, Enrico Rava and Johnny Dyani. He offered to sell the master for what I thought was an exorbitant price. I bought it (traduction libre : en 1966, Steve Lacy visitait les nouveaux bureaux d’ESP-DISK au 156 cinquième avenue avec les bandes de son concert de Buenos Aires avec son quartet, Louis Moholo, Enrico Rava et Johnny Dyani. Il m’offrit de les vendre à un prix que je pensais exorbitant. Je lui ai acheté). Cette affirmation est située en exergue de la réédition CD de The Forest And The Zooen 2008 et fut reprise à peu près sous la même forme dans le livre de Jason Weiss ALWAYS IN TROUBLE – An Oral History of ESP-DISK’, The Most Outrageous Record Label In America paru en 2012 aux éditions Wesleyan University Press. En général, ce label ne payait tout simplement pas les musiciens, Bernard Stollman arguant de son prestige bien réel : il avait enregistré Albert Ayler, Marion Brown, Sunny Murray, Alan Silva et bien d’autres free jazzmen ! En tout cas, les propos de l’avocat liés à la date de cette rencontre new-yorkaise sont contredits par Steve Lacy et Enrico Rava, eux-mêmes.

[12] Je veux remercier ici Guillaume Tarche pour me l’avoir indiquer.

[13] Traduction libre : ils commencèrent par jouer du Free Jazz mais aussi des morceaux de Monk. J’étais juste une groupie. Tous les cinq, nous étions venus en Argentine avec un seul ticket aller, ce qui allait s’avérer être une erreur terrible. Graziella Rava avait organisé quelques concerts à Buenos Aires. Quand nous sommes arrivés, tout fut annulé. Il y avait eu un putsch par le général fasciste Ongania. Il a fermé tous les clubs, tous les théâtres et ainsi de suite : le Free Jazz était interdit, donc la scène était underground. Nous avons vécu une période terrible de survie, un grand merci pour les quelques intellectuels qui nous aidèrent et le groupe put jouer pour des fêtes privées. Un enregistrement fut possible : The Forest and The Zoo. In p16 Guillaume Tarche Steve Lacy (Unfinished), Lenka Lente, Nantes, 2021

[14] In p56 Guillaume Tarche Steve Lacy (Unfinished), Lenka Lente, Nantes, 2021.

[15] In Looking at the Sky in Buenos Aires d’Olivier Debroise, Getty Research Journal. 2009. No.1. pp.127-136 : http://www.jstor.com/stable/23005370. Article indiqué par Guillermo Gregorio et payant (environ 15 €)

[17] Traduction libre : [Il] quitta le concert « désorienté ». Il retourna chez lui pour écouter du Monteverdi et du Vivaldi. « J’avais besoin de revenir vers quelque chose de pur et de cristallin. » In p151 Maria Susana Azzi & Simon Collier Le Grand Tango: the life and music of Astor Piazziolla, Oxford University Press, 2000.

[18] Les PAN AFRICAN SPACE STATION sont organisées par CHIMURENGA, la revue panafricaine. Ses bureaux sont localisés à Woodstock, Cape Town. Veuillez s’il vous plaît écouter https://www.mixcloud.com/chimurenga/mbizo-day-louis-moholo-pallo-jordan-30-nov-2016-pan-african-space-cape-town/ (durée : 1:24:14). Plus  particulièrement entre la 40ième et la 53ième minute lorsque Louis Moholo-Moholo raconte l’épisode argentin.

[19] Traduction libre : Steve Lacy s’enfuit avec l’argent. Cette phrase fut répétée deux fois par Louis Moholo-Moholo vers la 50ième minute.

[21]  Ce quintet se composait de Steve Potts (as), Irene Aebi (cello, voc), Kent Carter (db) et Oliver Johnson (dm).

[22] In MBIZO – A Book about Johnny Dyani, Copenhagen, 2003, p89-90

[23] Traduction libre : Irene et moi sommes allés à New York, Enrico est retourné à Rome et je pense que Johnny et Louis sont retournés à Londres… [J’ai revu Johnny Dyani] peut-être quelques fois, mais pas très souvent. J’étais en Amérique et je ne suis pas allé à Londres. Je l’ai vu à un ou deux festivals. Je pense l’avoir vu à Paris. Et puis, nous avons fait des ateliers de jazz en Allemagne.

[24] A priori, aucun rapport avec Steve Potts, saxophoniste alto noir-américain qui joua longtemps pour Steve Lacy : Paul Potts (1911-1990) était un écrivain anglais.

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Jason Kahn : Days Falling (Editions, 2021)

jason kahn days falling

Dans le texte qui accompagne Days Falling, double album et onzième référence du label Editions, Jason Kahn revient sur les circonstances de son enregistrement. Le 9 avril 2020, la Kunstraum Walcheturm de Zürich est vide pour cause de confinement. L'américain, qui connaît bien l’endroit, s’y rend à vélo pour s’y enregistrer à la guitare et à la voix : « Of course, I had no songs to sing. »

Le trajet qu’il a fait de chez lui à l’espace d’exposition l’a sûrement marqué : la foule habituelle ne court plus les rues, alors le bruit des rues n’est plus le même. Celui qui se souvenait dans In Place d'expériences d’écoute in situ raconte le changement qu’une prudence nécessaire sans doute a opéré sur la ville qu’il habite depuis plus de vingt ans. Et puis, il y a le danger qui rôde, faiseur d’inquiétudes qui le ramènent à un ancien drame dont il redoute la répétition : Buried Child, la première des cinq pièces du double vinyle, fait ainsi de quelques cordes arrachées et de l’extraction d’un ancien appel à l’aide une mélopée insaisissable.

On pourra évoquer Robert Johnson, Kan Mikami ou Jandek, l’expression de Kahn a toujours pour origine l’endroit où il se trouve pour improviser : « I was just improvising with the feeling of this desolation of strange sense of peacefulness in the midst of so much tragedy and suffering. » Or, bientôt, disparaît le contexte pour laisser place à la lente extraction d’un langage, à la domestication d’une angoisse aussi. Effleurant la guitare ou tirant au petit bonheur – le chant peut emporter un geste et ainsi obliger la main, car c’est le chant qui commande le reste –, le musicien agrémente sa première expression d’imprévus qui l’enrichissent. Documentant son « rapport au monde » autant que sa pratique musicale, Jason Kahn poursuit ce projet qu’il nous expliquait voici presque dix ans : « Mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien. » Heureusement quand l’heure est grave, son art gagne en intensité. 

125 days

Jason Kahn : Days Falling
Enregistrement : 2020. Edition : 2021.
Editions
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

STEVE LACY UNE LKL une 2


The Body : I’ve Seen All I Need To See (Thrill Jockey, 2021)

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En introduction, du talking sur des basses d’outre-bombe. Les guitares de Chip King tonnent déjà et je ne vous parle pas de la batterie de Lee Buford. Mais avant de prendre son plaisir, on vérifie les branchements de la hifi, même si l'on sait que le duo s’amuse souvent à un jeu de démembrement sonore qui impose à tout le monde des craquements et même des coups de gomme sur pistes.

Les enceintes tiennent bon, alors à nous maintenant. Dès la deuxième plage, The Body en met un grand coup (plus grand que d’habitude, je veux dire) = une marche velléitaire derrière laquelle pourrait courir Earth sous speed. C’est Tied Up And Locked In – locked in, c’est fait, et attaché c’est pour bientôt. Car I’ve Seen All I Need to See est un disque attachant.

Au concours des métalleux à gros bras tatoués, The Body n’est pas le dernier pour vous retourner le studio. D’autant que Chip King et Lee Buford sont venus avec des renforts (Ben Eberle aux voix, Chrissy Wolpert au piano, Seth Manchester aux claviers et programmations rythmiques et Max Goldman à l’autre batterie). Un pas de plus vers le doom, et débarrassée de ses oripeaux lyriques (que je regrettais sur Christ, Redeemers), l’équipe nous rejoue stupeur et tremblements avec un panache dont a du mal à se remettre. Suffit d’écouter ou de réécouter The Handle/The Blade, je vous dis.

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The Body : I’ve Seen All I Need To See
Thrill Jockey
Edition : 2021
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Lucio Capece : Epimoric Tide (Entr'acte, 2021)

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L’art sonore de Lucio Capece, en plus d’être toujours musical, est celui de la surprise. Alors que nous l’avions quitté il y a quelques mois en lévitation, le voici de retour au rythme d’une musique électronique d’un autre âge. Pourtant enregistrée à l’été 2019, à Berlin.

Synthétiseur analogique, boîte à rythmes, pédales, séquenceur, slide saxophone… Il faudra tendre l’oreille pour croire deviner l’origine de telle ou telle sonorité. D’autant qu’Epimoric Tide suit une programmation rythmique qu’il n’abandonnera qu’un quart d’heure avant son terme : relent d’électronique minimaliste sur lequel Capece construit sa pièce fabuleuse.

C’est que, comme annoncée, la surprise intervient. S’il est endurant, le tout premier motif doit faire avec des présences de plus en plus récalcitrantes : bruits parasites (jusqu’à celui d’une contrebasse échappée de quel quartette), harmoniques vacillantes, pleurs successifs, boucles déchues… De sa périphérie, chacun de ces éléments vient bousculer le cœur de la composition : sous leurs effets, Epimoric Tide perd haleine et trouve refuge dans deux à trois notes soufflées qui évoqueront aux cinéphiles les harmonicas de Morricone.

Or ce n’est pas Leone mais Lynch qui renversera le plateau, et son jeu avec : le premier rythme disparaît tout à fait, laissant l’entier espace à des notes tenues, et qui inquiètent. Sans qu’on s’en rende compte, Lucio Capece nous a attiré dans une zone trouble dont on ne pouvait supposer l’existence. Trente minutes de transport, et nous y voilà pourtant. Comme par enchantement.

Lucio Capece 2 · Epimoric Tide (excerpt)

Lucio Capece : Epimoric Tide
Entr’acte
Enregistrement : 2019. Edition : 2021
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Michel Henritzi, Ikuro Takahashi : We Were There (Klageto, 2019)

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Pour clore cette quinzaine passée à célébrer la sortie du livre Micro Japon de Michel Henritzi, évoquons le musicien qu'il est : guitariste ayant frayé avec combien d'expérimentateurs nippons... Après Junko, Tetuzi Akiyama, Masayoshi Urabe ou Fukuoka Rinji, c'est avec le batteur Ikuro Takahashi qu'on peut l'entendre sur ce disque...  

Ce n’est pas à Sapporo, où vit Ikuro Takahashi (entendu en Seishokki, Akebonoizu et en combien de petites formations underground des années 1980…), que Michel Henritzi et lui se sont rencontrés, mais à Gand, notamment, le 23 mai 2018.

Le martelage du batteur invite, sur petites cymbales et cloches de transhumance (n’en croyez rien), la guitare à accoucher de ses premiers aigus, tremolos sinon tremblements. Alors un accord tombe, dont la batterie fait bientôt son métier : et voilà l’ouvrage né d’un choc sur lequel le duo devra construire.

Construisant, à volonté et avec force, Takahashi et Henritzi entrelacent cordes nerveuses et tambours épais, brouillages édifiants et éclats métalliques – l’extrait de concert organisé à Strasbourg quelques jours après celui de Gand donnera plus concrètement une idée de ce dont le duo est capable. Le disque démontre alors que Michel Henritzi n’est pas seulement un passeur ; il est un interlocuteur de taille, et même de choix.

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Ikuro Takahashi, Michel Henritzi : We Were There
Edition : 2019.
E-Klageto / An'archives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

 



Kagome Kagome, Murahachibu & Port Cuss par Hiroshi Hasegawa, Masami Kawaguchi & Junzo Suzuki

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A la demande de Michel Henritzi, plusieurs musiciens japonais ont accepté de nous parler brièvement d'un disque qui les a profondément marqués… Et voici la dernière salve de ces chroniques (entièrement) japonaises, dont on peut lire l'intégralité ici...  

 

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Kagome Kagome est une une comptine célèbre (warabe uta) au Japon. C'est, je crois, la première chanson que j'ai apprise dans ma vie. Elle est toujours présente en moi depuis cette époque. Je suis très intéressé par le fait que cette chanson d'un auteur inconnu ait pu traverser les époques jusqu'à nous. Les paroles parlent de la nuit, de l'aube, ou encore de ce qui est devant et derrière vous. Je pense que le charme de cette comptine tient au fait qu'il y a un secret caché derrière les paroles. On la chante traditionnellement en jouant, en dansant en cercle comme une sorte de rituel. Quand j'étais gosse, je jouais avec cette chanson près d'un temple, je m'en souviens de façon très vive comme de l'atmosphère que créaient cette chanson et ce lieu. Chaque fois qu’elle me revient en mémoire, j’éprouve un sentiment étrange. 
Hiroshi Hasegawa, figure légendaire de la scène noise, a joué notamment avec C.C.C.C, avant de fonder Astro en 1993. Sa musique oscille entre extrême noise et psychédélisme.

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Le Live de Murahachibu, c’est ma première expérience avec de la musique psychédélique. Leurs morceaux sont bien évidemment influencés par les Rolling Stones mais ils sonnent de façon plus sombre, profonde et dangereuse. Il y a aussi un feeling très japonais. Ce n'était pas vraiment des musiciens, à l'exception du guitariste Fujio Yamaguchi. Ils se droguaient beaucoup. De ce point de vue, ils étaient précurseurs des punk et du psychédélisme au tout début des années 70.
Masami Kawaguchi, guitariste de légende, a joué avec tous les groupes et musiciens qui comptent à Tokyo depuis 30 ans : Keiji Haino, Rinji Fukuoka, Broomdusters, Miminokoto, Los Doroncos, LSD March

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Hiroshi Nar est l'un de mes héros intemporels de la musique, il tenait la basse dans les « great » Niplets et sur l'album des Rallizes Denudes, Legendary 77 Live, et aussi avec Brain-Police sur Datetenryu. Ayant quitté les Rallizes en 1978, c’est pour Hiroshi huit ans d’absence ; il est retourné dans sa ville natale de Himeji et a formé le groupe Port Cuss. Ce premier album a été réédité avec une nouvelle édition enregistrée en 2004, mais ces enregistrements originaux n’ont pas perdu de leur puissance. La guitare / voix et la basse / batterie / orgue de Hiroshi nous rappellent les débuts des Modern Lovers originaux (groupe psyché garage de la fin des années 60), mais il y a une vraie étrangeté et lourdeur chez Hiroshi. Ça vaut le coup. Hiroshi est toujours aussi bon mais certains membres sont décédés, aussi nous n’avons pas pu voir leur concert, mais je suis très fier d’avoir pu organiser leur premier concert à Tokyo à l’université Hosei en 2003.
Junzo Suzuki est de ces guitaristes historiques et prolifiques de la scène psychédélique japonaise. Il a traversé l'histoire de nombreux groupes importants de Tokyo : Miminokoto, Overhang Party, 20 Guilders

 

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Kaoru Abe, Akira Ifukube, Masahiko Sato & Toshiya Tsunoda par Takayuki Hashimoto, Yuki Nakagawa, Meg Mazaki & Masafumi Ezaki

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A la demande de Michel Henritzi, plusieurs musiciens japonais ont accepté de nous parler brièvement d'un disque qui les a profondément marqués… Avant-dernière salve de ces chroniques (entièrement) japonaises...  

 

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Kaoru Abe est né le 3 mai 1949, est mort en septembre 1978 à l'âge de 29 ans. Cet album, Ayler, Sapporo (Doubt, 2020) a été enregistré à Sapporo en septembre 77, un an avant sa mort. Quand j'ai écouté ce disque, j'avais le sentiment de flotter dans une sorte de flash sonore vital, sensuel, dynamique et élégant. Je ne l'ai jamais rencontré, mais je le considère comme un « sauvage plein de noblesse » pour reprendre les mots que Mishima employait pour décrire les samouraïs. Le premier son que vous entendez sur l'album ne semble absolument pas provenir d'un instrument. Quelque chose de fondamental semble être causé par une intense vibration et une friction dans l'univers.
Takayuki Hashimoto, saxophoniste cultivé, forme avec la pianiste Sara Dotes le duo de free-music .es. Sa musique a un caractère conceptuel, tout en se développant à travers une improvisation radicale.

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Akira Ifukube (1914-2006) est un compositeur classique et de musiques de films, dont Godzilla. Cet album, Triptyque Aborigène, est dans un sens d'une facture classique, mais inclut de nombreux autres éléments hétérogènes. Le son d’Ifukube est tout à fait unique. Le disque sonne à la façon de la bande-son d'un film dramatique historique. Mais son œuvre dépasse et transcende les genres et les catégories, est d'une façon hérétique au regard des musiques de films japonais.
Yuki Nakagawa, né en 1986, est violoncelliste. Il fait partie de la jeune scène de Tokyo et a joué notamment dans le trio d'improvisation N.O.N, dans une esthétique évoquant AMM.

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J'écoutais principalement du rock, du progressif et de la noise avant de découvrir Palladium du Masahiko Sato Trio qui m'a conduit à m'intéresser au jazz. C'est un excellent trio autour d'un pianiste bien sûr, mais il y a surtout mon batteur préféré, Masahiko Togashi, qui joue avec tous ses membres de tous les éléments de sa batterie. C'était avant d'être paralysé des jambes à la suite d’un accident. Togashi est plus qu'un batteur pour moi, son jeu exquis m'évoque des peintures très colorées. J'ai entendu dire qu'il était aussi un bon peintre.
Meg Mazaki est une batteuse et percussionniste créative, originaire du Kansaï. Elle joue régulièrement avec Homei Yanagawa et Take Bow.

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Fin janvier, je suis allé à la galerie Soto, à Kyoto, voir l'installation « Landscape and Voice » de Toshiya Tsunoda. Il y avait deux haut-parleurs dans l'espace de la galerie. Des sons environnementaux sont émis par l'un des haut-parleurs et des voyelles japonaises par l'autre. Cela imitait les kana japonais et, plus encore, en créait de nouveaux ; les mots semblaient avoir un pouvoir spirituel. Le japonais dans ma tête semblait comme réécrit. Ce fut pour moi une expérience marquante comme jamais je n'en avais vécu auparavant. Un CDR était distribué. Contrairement à l'exposition, les sons alternent entre de nouveaux mots et de longs sons environnementaux, permettant aux auditeurs de revenir en douceur sur l'expérience de l'exposition.
Trompettiste originaire du Kandaï, Masafumi Ezaki a souvent joué avec Taku Unami ou Taku Sugimoto, dans une approche de l'instrument minimaliste proche d'Axel Dörner.

 

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Yuma Uesaka, Marilyn Crispell : Streams (Not Two, 2020)

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Yuma Uesaka est arrivé à New York en 2014. Il s’y est installé, je veux dire. Et quand on s’installe, je veux dire, il y a des risques de s’asseoir à un moment donné. Mais pas lui, Yuma Uesaka

Car lui, Yuma Uesaka, a cherché qui toiser. Et là… imaginons que Marilyn Crispell passe dans la rue… eh bien il appelle Marilyn Crispell. Il la toise. Elle se recroqueville, mais elle tend l’oreille quand même. Et voilà comment est née cette rencontre (selon moi, je veux dire). Un piano un sax et une clarinette et c’est parti (comme en 29 ou 45, vous choisirez votre camp). Crispell, quand même, c’est pas peu de chose…

Ils apprennent à se connaître, doucement, tendrement. Donc on se met d’accord forcément sur une méditation mais bientôt y’a un truc qui grippe. Argh, ça sent la bagarre. Mais ça se bat de loin et ça repart bras dessus bras dessous sur une impression trop ECM à mon goût mais bon…

Car moi je suis le fils du malin, j’aime quand le piano et le saxophone (ou la clarinette) se taillent une bavette longue comme un Steinway. Chatori Shimizu (au shô) est venu au secours du duo sur la fin du disque. Ca change la donne. Ca fait pencher la balance. En faveur de Yuma Uesaka et de Marilyn Crispell, du coup. C’est quand même un beau disque, pour finir.

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Yuma Uesaka, Marilyn Crispell : Streams
Edition : 2020.
Not Two
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

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Homei Yanagawa / Meg Mazaki : Peony Lantern (Dual Burst, 2019)

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Homei Yanagawa est membre du groupe d'improvisation noise Dislocation, qui a publié plusieurs disques sur PSF, qui mêlent électronique bruitiste et sax free. Sur ce disque qui fait suite à Yotsuya Kwaidan, il s’associe à la batteuse / percussionniste Meg Mazaki.

Homei Yanagawa n'aura jamais cessé de tenir ses saxs ténor et alto enfoncés jusqu'aux poumons, soir après soir, obstiné à rejouer cette free note sans fin, addict à cette poésie cuivrée, multipliant les rencontres improvisées. Peony Lantern est tiré de contes fantastiques japonais, histoire de fantômes et de trahisons, qu'ils interprètent ici dans une version écorchée prêtant leurs instruments aux fantômes errants.

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Homei Yanagawa, Meg Mazaki : Peony Lantern
Edition : 2019
Dual Burst / an'archives
Michel Henritzi © Le son du grisli

 

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Tomoyuki Aoki, Harutaka Mochizuki : Live in Strasbourg (Soleils Bleus, 2020)

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Suite (et presque fin) de la sélection de 10 disques japonais récents à écouter d'urgence, établie Michel Henritzi à l'occasion de la parution de son livre, Micro Japon... 

Tomoyuki Aoki et Harutaka Mochizuki ont laissé, dans le sillage de leur tournée en Europe, ce très beau live enregistré à Strasbourg. Disque où se mêlent guitare, saxophone alto et voix, reprises de chansons du répertoire kayo-kokyu japonais et improvisations psychédéliques.

Aoki est le guitariste du groupe Up-Tight, brulot incandescent psychédélique. Ici, le duo joue des ballades reptiliennes, où voix et sax se disputent le pathos, les larmes et les déchirures ; deux voix qui s'enroulent l'une sur l'autre, voix solitaires comme entendues dans un écho brisé.

Ce live est un disque psychédélique parfait, hypnotique, lancinant, rappelant les Rallizes Denudes, la guitare totalement barrée, distordue, ouvrant l'espace en deux dans lequel s'engouffre l'alto de Harutaka.

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Tomoyuki Aoki, Harutaka Mochizuki : Live in Strasbourg
Edition : 2020.
Soleils Bleus
Michel Henritzi © le son du grisli



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