Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Freddie Green

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A l’occasion de la parution, au printemps prochain, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robertle son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

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Freddie Green était très réservé, taiseux, on connaît son légendaire mot à Jim Hall (Green était son idole, mais comme nous tous) qui lui demandait un conseil, comme on le fait à un maître, et lui avait simplement répondu : « Garde toujours ta valise prête à partir, recouverte de ton uniforme, avant de te coucher. » Freddie Green est mille choses, mais c'est certainement pour moi le plus grand, le plus profond aussi, guitariste minimaliste (et en cela je le rattache naturellement à Taku Sugimoto, et pour la fonction rythmique à Arto Lindsay).

Toute sa vie Count Basie (Freddie Green, s’il a enregistré plus que personne, n'a fait sa vie durant partie que d'un seul orchestre, celui de Basie, pendant 52 ans, il y est même mort en scène entre deux sets). Basie expliquait avec gravité à chaque nouvel arrivant de l'orchestre (ou remplaçant) que Freddie était l'âme et le diapason de l'orchestre, qu'en jouant on devait toujours pouvoir l'entendre nettement, sinon c'était le signe que l'on jouait trop fort et à côté des autres. Lorsqu'on se concentre sur ses lignes de guitares (et ça n'est pas toujours aisé, il y a une sélection des disques où il est le plus audible), on découvre tellement de choses, souvent très surprenantes. En fait il tient l'orchestre autant qu'il en joue, il le relance et le tend, régulièrement il va trouver la note qui permet de passer au travers des harmonies, sans jamais en changer, tenir en tension, mais tenir, ne jamais céder. Freddie Green est un génie absolu du jeu restreint, fonctionnelle et l'un des plus intenses improvisateurs, tout autant que Derek Bailey. Noël Akchoté

Du jazz je ne connais rien ou presque. Comme tout un chacun, j’en ai entendu en fond sonore dans le cinéma d’Hollywood, scènes de bars souvent où l’actrice captive le regard des hommes, assimilant cette musique à l’après-guerre, l’américanisation de la société, la séduction, parfois la douleur. Boris Vian en parlait aussi dans ses bouquins, évoquait les caves enfumées de Saint-Germain-des-Prés. Je lisais aussi La nausée de Sartre et ses mots sur une chanteuse de jazz, comme un appel au départ, quitter sa province, se quitter soi : Je me retourne ; derrière moi, cette belle forme mélodique s'enfonce tout entière dans le passé. Elle diminue, en déclinant elle se contracte, à présent la fin ne fait plus qu'un avec le commencement. Ça dit la mécanique de cette musique à l’œuvre, la ritournelle, le thème bouclé sur lui-même, jusqu’à rester accroché à soi après que la musique s’est tue.

Count Basie, un nom parmi d’autres que je connais, d’avoir vaguement écouté avec quelques autres entre deux disques de rock pour essayer d’être raccord avec : Coltrane, Dolphy, Armstrong, Ellington, Monk, Bird … Aucun doute quand j’en entends, je reconnais aux premières mesures. Jazz, le mot est déjà une énigme ou un poème Dada. Qu’est-ce qui m’empêchait d’aimer cette musique ? Je l’assimilais à la culture bourgeoise, même Adorno en disait le plus grand mal. Un papier-peint pour les salons, un prétexte pour les classes dominantes de pérorer dans le vide de leur existence. Le jazz pour moi semblait ne plus rien bousculer, les artistes noirs restaient au service de la voix de leurs maîtres. J’étais naïfs bien sûr.

Après il y eu les livres de Leroi Jones, Peuple du Blues, et de Philippe Carles, Black Power, au Sagittaire. On écoute après différemment. On a perdu sa naïveté. « Love Jumped Out » que reprend Quinichette à Basie est un classique, le jazz nous a laissé des classiques comme la musique orchestrale occidentale, ces musiques codées, balisées. Oublions et écoutons la seule musique. Ça joue comme on dit, on y entend le plaisir partagé qui fait avancer le morceau, la joie d’être ensemble immergé dans le son, une communauté dans le son. Mais rien qui grince, accroche, cloche dans l’ordonnancement du thème. Je me suis souvent demandé comment la somme de tous ces egos chacun avec leur histoire, ses désirs, idées, tout au moins individus, pouvaient se dissoudre dans ce tout, ce simple morceau jazz identifié.

Freddie Green est à la guitare. Quelle place une guitare peut y prendre ? Lui en retrait, tenant l’accord, placé derrière les cuivres, juste. Aucun solo pour renverser les plans, capter la lumière à soi, juste suivre la note, dans sa grille dessinée. Il marque le tempo avec la batterie assurant le swing, se balancement qui mettait les couples sur la piste de danse. Le jazz a souvent été une musique fonctionnelle, jusqu’à ce qu’il se libère de ses règles, s’annonce comme free. Greene a un truc que je n’entends pas à l’époque. Michel Henritzi

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Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Pat Martino

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A l’occasion de la parution, au printemps prochain, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robert, le son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

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Pat Martino je le découvre sur deux cassettes que me donne mon premier professeur de guitare jazz, Jean-Claude André (deux albums sur Futura Swing de Terronès, JCA Trio At Home et Blues And News d'Hal Singer, 1971), qui enseignait chez Paul Beuscher, lui proche de Jimmy Gourley (qui ne voulait pas me prendre, pas de débutants) et Jean Bonal (Guitariste de jazz d'une époque, entre albums de jazz d'ambiance (il débute chez Alix Combelle), et Sidney Bechet ou Michel Legrand, puis accompagnateur de Georges Guétary, Jean Sablon, Francis Lemarque, Aznavour). Dans cette même école enseignait le bassiste Francis Darizcuren (Claude Nougaro, Serge Gainsbourg, Nino Ferrer, Michel Sardou, etc.), le genre de figure que tout le monde entend plusieurs fois par jour sur les radios, sans (pour la plupart), ne jamais même savoir leurs noms.

Takayanagi aura fait ce même métier, un peu plus tard, mais dans un rapport similaire entre volonté, désirs et nécessités. J'ai onze ans, tout à apprendre, et je travaille mes deux pièces solo de Big Bill Broonzy, je les jouerai au concert de fin d'année, salle Gaveau (en participant aussi au chœur de la garde montante, dans le Carmen de Bizet). Pat Martino reste inatteignable, personne n'a jamais joué aussi serré, aussi systématique et droit, dans une sorte de volonté de couvrir l'instrument dans toute son étendue (pour ce qui l'en est du manche et de ses limites ou impasses). Rapidement son premier livre d'analyse de ses phrases (avec une K7 d'accompagnement, sur la légendaire série REH, à cette époque on trouve encore assez peu de transcriptions ni de méthodes, cette série issue du G.I.T ou tous rêvent de partir étudier, va permettre d'essayer de comprendre mieux les choses, un autre opus présente les intervalles de Joe Diorio, une approche élargie du manche par Don Mock, d'autres encore). J'ai toujours, et le reste, été fasciné par la très haute précision du jeu de Martino, qui reste un modèle à étudier. Noël Akchoté

Pat Martino, lui aussi enfant trop doué, élève de Johnny Smith et de Wes Montgomery, professionnel à 17 ans, technique effrayante. Là encore ce qui caractérise ce guitariste jazz comme beaucoup d’autres c’est sa fascination pour la vitesse, peut-être liée à l’époque, la ronde des moteurs qui tournent sur les écrans et les highways. Aucun temps mort, la vie est trop courte, peut-être, peut-être, mais sa musique semble comme en apnée, plongée dans des techniques de legato, ça n’arrête jamais, run, run, run. L’époque (on est dans les sixties), est entrée de plain-pied dans le spectacle, la prouesse technique, le dépassement, l’homme-machine. Pat Martino est toujours devant, comme Jeff Beck ou Eric Clapton dans le rock, je n’entends plus la musique mais bien autre chose qui est de l’ordre de la performance, le Guinness Book, entrer dans l’Histoire.

Je dois me tromper, je n’en doute pas parce qu’il y a aussi un amour de la musique, on l’entend derrière, des lignes de fuite, des accords à trouver, le dépassement peut aussi dire qu’on ne doit pas rester dans ce qui est connu, déjà joué, aux anciennes manières, on oppose la nouveauté de la vitesse, le vertige moderne. Après tout on marche sur la Lune en 69. Mais pour moi ça va trop vite, je préfère ces guitaristes laborieux, lents, ceux du blues primitif (je sais il y a des contre-exemples) ou un Marc Ribot, un Bill Orcutt, un Jeff Parker, ces jeux rudes, profonds comme des temples bouddhistes, où l’horloge semble s’être arrêtée, morte dans nos bras. Juste une seule note, rien qu’une, finissant dans un silence assourdissant, déclarant l’espace autour de nous, comme les cloches mourantes.

Au Japon il y a cette tradition de bar jazz, les jazz kissa, où cette musique tourne sans cesse, nous accompagne dans notre solitude aussi surement que les verres ou le zinc du comptoir où d’autres ombres sont accoudées, on y entend surtout ce jazz d’ameublement. Je me rappelle un soir à Yokohama, j’étais assis au Chigusa (le premier jazz kissa a avoir ouvert au Japon après-guerre), le patron m’a apporté un gros catalogue regroupant des milliers de références de disques jazz, pour que j’en choisisse un qu’il mettrait à la suite du Dolphy qui tournait. J’avais désigné d’un doigt, ne parlant pas japonais, un disque de Masayuki TakayanagiLonely Woman, disque d’une grande beauté, album sans la violence de jeu qu’on lui connait, un disque juste un peu heurté, déconstruit, mais qui gardait amoureusement le thème en lui. Bruyant ? Non non pas vraiment, rude peut-être. Les premières notes ont résonné dans le café, terriblement belles. Un à un le maigre public (4 ou 5 consommateurs), ont quitté la salle. C’est ce jazz que j’aime, on doit l’écouter pleinement, pas seulement l’entendre, le vivre de l’en-dedans. Parfois pleurer avec, parce qu’il y a son histoire. Michel Henritzi

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Dominique Grimaud, Véronique Vilhet : Broken Saxophones (ADN, 2022)

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Certes, le son du grisli n'est plus, mais quoi ? De temps à autre, le son du zombie vous rappellera à son bon souvenir. 

Hier, dans Camizole, il modifiait le son d’un saxophone alto avec l’aide d’un synthi AKS. Aujourd’hui, Dominique Grimaud reprend l’instrument – et une clarinette basse, avec – le temps d’enregistrer quelques conversations avec Véronique Vilhet (batterie et percussions), auxquelles prennent part ici Jacky Dupéty (saxophones) et là David Fenech (guitare).

Si l’on imagine que ces Broken Saxophones datent un peu, le souffle qui les anime est revigorant : pleurage épris de redite (R.B. regarde les étoiles), discrète danse de la pluie (Cha-O-Ha), chorale miniature (Un arc en ciel dans le jardin), impression d’Afrique (Hum ! Hum ! Bunk ! Bunk !), ritournelle sortie de son axe (Rosette et Pierrot)… Derrière Îles et J’aime tout ce que fait le ciel à n’importe quel moment, Dominique Grimaud et Véronique Vilhet composent là un répertoire de poésie aussi dense que légère. [GB]

Dominique Grimaud, Véronique Vilhet : Broken Saxophones
ADN Records
Edition : 2022.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Sun Ra: Art On Saturn (Fantagraphics, 2022)

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Certes, le son du grisli n'est plus, mais quoi ? De temps à autre, le son du zombie vous rappellera à son bon souvenir, en plus de dresser un bilan comptable : 10 occurences Sun Ra dans l'anthologie le son du grisli... 

Un sourire (photo de Sun Ra en contre-plongée) suivi d’une explication d’Irwin Chusid : « Il ne s’agit pas là d’un livre sur Sun Ra ni sur sa musique, mais sur « l’emballage » (packaging). Plus précisément, sur la façon qu’eut Sun Ra d’emballer sa propre musique. » Voici ouverte la porte qui mène à l’art de Saturn Records, El Saturn ou encore Saturn Research, étiquettes sous lesquelles Herman Poole Blount autoproduisit (en petites quantités) quelques soixante-dix albums.

Le premier disque estampillé Saturn, nous rappelle ici John Corbett, fut néanmoins un 45 tours. Nous sommes dans les années 1950 et, avec son manager Alton Abraham – qui ne quittera jamais Chicago, contrairement au musicien qui s’installera, avec son Arkestra, à New York puis Philadelphie –, Sun Ra commence à diffuser sa musique en autodidacte. Ainsi lui faut-il donc « emballer ».

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Le format du livre est, forcément, celui d’un 33 tours : y sont reproduites – images pour certaines heureusement restaurées par Barbara Economon – les pochettes imprimées (recto et verso, deux albums par page) puis les couvertures faites maison (pleine page). Parce que les albums à qui elles donnent une « identité » (visuelle, au moins) ont depuis été reproduits (Discipline 27-II, Strange Strings, Super-Sonic Jazz, Secret Of the Sun… qui, respectivement, profitent des travaux de Leroy Butler, Charles Shabacon, Claude Dangerfield et Chris Hall), la seconde partie surprend et intéresse davantage.

D’autant que Marshall Allen précise : « Les couvertures étaient l’œuvre du groupe. Chacun de ses musiciens en a faites, au même titre que Sun Ra, qui en a réalisé beaucoup. » Alors, anonymes, les travaux défilent : dessins automatiques, informations travaillées, abstractions astrales, collages iconoclastes ou portraits du maître rehaussés de couleurs (les feutres passent de main en main, certains trahissant l’usage acharné qu’on en a fait)… Sous l’effet d’hallucinations cinétiques et de quelques vents contraires, c’est, sur pochettes et macarons, l’érection d’un panthéon hybride où s’entrechoquent instruments, planètes et visions solaires, mais aussi navettes, orbites, pyramides (que gardent Thot et Anubis), codes enfouis ou figures géométriques échappant à toute logique…, et dont Sun Ra est le dieu suprême.

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Vendus les soirs de concert ou via mailorders avant que Glenn Jones, dont le livre recueille le précieux témoignage, et son Rounder Records ne s’occupent plus « sérieusement » de leur distribution, les disques Saturn sont désormais des objets rares que certains collectionneurs acceptent encore de montrer : Mats Gustafsson et une dizaine d’autres auront ainsi permis l’édification de cette somme saturnienne.

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Irwin Chusid, Chris Reisman : Sun Ra: Art On Saturn. The Album Covert Art Of Sun Ra’s Saturn Label
Fantagraphics. 220 pages.
Edition : 2022
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Didier Lasserre : Silence Was Pleased (Ayler, 2022)

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Certes, le son du grisli n'est plus, mais quoi ? De temps à autre, le son du zombie vous rappellera à son bon souvenir, en plus de dresser un bilan comptable : 13 occurences Didier Lasserre dans l'anthologie le son du grisli... 

Sortes Miltonianae : c’est à la lecture du Paradis perdu de John Milton que l’on doit le retour de Didier Lasserre sur disque : en trois temps (Light / Day / Night), Silence Was Pleased (qui est aussi le nom de l'association) donne à entendre le percussionniste (et ici compositeur) en compagnie de Benjamin Bondonneau (clarinette), Jean-Luc Cappozzo (trompette, cornet), Denis Cointe (live sounds), Laurent Cerciat (voix), Loïc Lachaize (enregistrement et sound machinery conception), Gaël Mevel (violoncelle), et Christine Wodrascka (piano).

Acouphènes dans son sillage, le vaisseau navigue sur un canevas de souffles avant de prendre le large pour naviguer en eaux changeantes. Habile, Lasserre compose alors avec des notes tenues et autant de silences, le bruissement de son instrument et l’exclamation des autres : grondement du piano, alarme de la trompette, chant que le violoncelle abandonne sous archet, larsen fuyant… Quelques vers de Milton portés par un savoir-faire qui nous rappelle, selon l’heure, Monteverdi, Anthony Braxton, Erik Satie, Gavin Bryars ou Morton Feldman, et surtout que le trop rare Lasserre préférera toujours aux effets de manche de beaucoup de ses collègues d’implacables effets de surprise.

Didier Lasserre : Silence Was Pleased 
Ayler Records
Enregistrement : 26 et 27 mai 2021. Edition : 2022. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Interview de Ian Masters

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A Leeds, l’adolescent réservé voire farouche qu’est Ian Masters se constitue une collection de disques qui l’éloigne encore davantage de ses contemporains. Au milieu des années 1980, le jeune homme s’enregistre à la guitare classique sur un magnétophone quatre pistes avant de songer à monter un groupe : à l’annonce photocopiée qu’il placarde partout – « Jeune compositeur cherche types courageux pour inventer un nouveau genre musical »... [extrait de Pop fin de siècle] Réalisé en octobre dernier, cet entretien, comme un retour aux sources, vient clore 18 années de Son du grisli...

Où vis-tu aujourd’hui ? Physiquement, j’habite le Japon, même si un morceau de moi vit au Royaume-Uni et un autre encore en Australie. Mes journées sont faites de petchayaki, du ciel bleu d’automne, d’alcool fait-maison, de sacs pour vinyles floqués d'un œuf sur le plat, de masques Onkonomiyaki, de choux de Bruxelles, d’echizolam, de vélos, de CBD, EOF et ICA. 

Peux-tu revenir en quelques mots sur le projet ESP (ESP Summer, ESP Continent, ESP Family…) ? Après avoir quitté Pale Saints, j’ai longtemps dormi sur le sol de la cuisine d’Ivo Watts-Russell. A un moment, il s’est rendu compte que le seul moyen de me faire sortir de chez lui était de m’envoyer dormir sur le sol de la maison de Warren Defever [His Name Is Alive, ndlr], dans le Michigan. Warren a alors insisté pour que nous enregistrions ensemble. On a écrit des chansons, nous nourrissant chaque jour de fromage et de burritos, et faisant beaucoup d’erreurs.

Quand tu habitais chez Warren, pensais-tu reformer un groupe un jour ? Just après Pale Saints, j’ai formé Spoonfed Hybrid avec Chris Trout, qui avait joué dans AC Temple, et ça a été une expérience très libératrice. Avec deux personnes seulement dans un « groupe », tu dois tout faire. Beaucoup de programmation et de sampling. On n’avait pas de batteur, pas de guitariste, pas de bassiste, pas de chanteur. Chacun de nous deux était tous ceux-là, sans vraiment être tous ceux-là. On samplait des guitares, des cuillères à thé… On jouait de chaises et de radiateurs… Ca a été l’antidote parfait au malaise que Pale Saints avait créé en moi.

Le malaise ? Ils voulaient devenir un groupe de rock et jouer une musique « moins bizarre ». Moi, je voulais tout le contraire. Fin de l’histoire, en tout cas pour moi.

D’autres groupes, comme les Bats par exemple, ont senti, après avoir tourné de pays en pays, que ces obligations n’étaient pas en adéquation avec leur envie de faire de la musique… La question ne se pose même pas, finalement. Je me suis simplement demandé : « Es-tu d’accord avec ça ? » J’ai adoré donner des concerts et faire l’expérience de cultures différentes d’un pays à l’autre. Si nous n’avions pas fait deux petites tournées au Japon, je n’y vivrais sûrement pas aujourd’hui. Je n’ai par contre pas tellement aimé notre tournée aux Etats-Unis. C’était dur de tourner en tant que première partie d’un groupe que je n’appréciais pas vraiment en plus. Je ne me rappelle même plus de quel groupe il s’agissait… [Ride, sans doute…, ndlr]

L’année dernière est sorti Kingdom Of Heaven, d’ESP Summer. Comment as-tu travaillé avec Warren ? Vite ! Après lui avoir envoyé une démo, on a terminé le single en deux semaines, pile à l’heure pour le Bandcamp Fee Free Friday. Je lui ai envoyé un tas d’idées qu’il a triées et qu’il a ensuite balances dans son cerveau-mixeur… Et voilà le E.P.

Pourquoi avoir d’abord choisi de sortir ces quatre titres sur un lathe cut ? C’est toujours amusant de se frotter à quelque chose de nouveau. Quand je suis tombé sur cette machine, au Japon, je l’ai achetée immédiatement. Le son est très lo-fi, mais bien meilleur que ce que je pensais pouvoir en tirer, alors je me suis dit : pourquoi ne pas vendre quelques disques à des vieux amateurs comme moi, pour qui il est important d’avoir un objet en main qui contient de la musique.

Le disque entier semble construit autour du thème de Kingdom Of Heaven… Kingdom Of Heaven n’est pas de nous, c’est un des morceaux que John St. Powell a écrits pour 13th Floor Elevators. En 2005, j’ai acheté un instrument japonais appelé taishyogoto, dont on se sert souvent à l’école. Je me demandais comment m’entraîner sur cet instrument quand je me suis dit que reprendre cette chanson serait un moyen à la fois intéressant et amusant de me l’approprier. L’enregistrement de cette version est resté dans les cartons pendant une quinzaine d’années, jusqu’à ce que je décide, il y a quelques mois, de le publier. Je pensais le sortir sur un lathe cut et sur Bandcamp, mais quelque chose me chiffonnait dans sa production et j’ai demandé au Professeur DeFever d’y jeter une oreille. Après quoi une avalanche de remixs a commencé à inonder ma boîte mails.

Ce morceau me rappelle No June, sur l’album Mars Is A Ten. Ici ou là sur le disque, on peut entendre un accord de guitare tiré de No June et certains moments du disque semblent l’« appeler ». J’ai écrit de Kingdom Of Heaven qu’il s’agirait d’une mélodie que Warren et toi vous plaisez à pulvériser pour en faire différentes pièces d’atmosphère, comme le ferait un kaléidoscope… C’est tout à fait ça. Je suis intéressé par l’idée de « variations sur un même thème », que des compositeurs comme Morricone, Schifrin ou Legrand, ont mis en pratique à de nombreuses reprises, ainsi que par les remixs qui tordent à loisir un thème jusqu’à s’en défaire complètement, comme le merveilleux remix du TNT de Tortoise signé Nobukazu Takemura. Les chansons que j’ai écrites sont très différentes les unes des autres, certaines paraissent carrées et évidentes, d’autres luxuriantes et sauvages, difficiles à appréhender, comme c’est sans doute le cas ici.

Que penses-tu de la musique atmosphérique, de l’ambient ? J’aime plutôt ça, pas forcément celle du grand-père de l’ambient, Brian Eno, mais une ambient particulière comme celle de Bunny de Simon Scott ou de tas d’albums du musicien japonais Hakobune.

Quels sont les groupes que tu écoutes aujourd’hui ? Eh bien Hakubone, mais aussi Stockhausen, Magic Roundabout, Toru Takemitsu, The ClashTim Koch, Stefano Guzzetti, Seefeel, Dorothy Ashby, Midori Takada, Piero Umiliani, Terumasa Hino, Squimaoto (Je dois trouver un moyen de me procurer leur album sorti en France seulement)… Je dois continuer ? Je suis environné de musique, du matin au soir, quand je n’en fais pas moi-même. Ce vendredi soir, je vais entendre Feast de The Creatures, et puis samedi matin ce sera Anagrama de Sonic Youth, et puis dimanche Takemitsu ou peut-être Three Suns

J’ai assisté à un concert de Pale Saints, en 1992 à Rennes, vous partagiez l’affiche avec The Boo Radleys et That Petrol Emotion. Quel souvenir gardes-tu de cette époque ? Aucun ! Ou alors c’est ce jour où nous avions dû courir comme des fous pour attraper notre train ? Je me souviens un peu mieux d’un concert avec Lush et Wolfgang Press… Mais pas grand-chose. Le dernier concert que j’ai donné ça a été avec mon groupe, Big Beautiful Bluebottle (Destroy the Comforts Of Madness) en février dernier, et même les souvenirs de ce concert-là commencent à s’évanouir. J’ai désespéré une personne l’autre jour parce que je ne pouvais me rappeler son nom. Je ne l’avais pas rencontrée depuis 20 ans ! Il y a des gens très sensibles, je suis bien content qu’ils ne sachent pas où j’habite.

En quoi consiste Big Beautiful Bluebottle ? C'est le groupe que je forme avec le multiinstrumentiste japonais Terako Terao : jazz confus, musique d’humeur avec beaucoup de samples et de boucles. On a donné quelques concerts, avec beaucoup d’improvisation, et nous avons enregistré un album pour l’essentiel improvisé : Please Come Away From The Edge, qui commence avec un solo de piano et qui se construit petit à petit, accumulant les pistes de piano, de chant (le mien) et de sample en direct (par Terao).

Composes-tu encore, enregistres-tu des airs, chantes-tu ou joues-tu quotidiennement de la guitare ? Oui. Des mélodies, des sons, des pièces d’atmosphère, tout ce qui me passe par la tête. Autant qu’il est possible, j’essaye d’interdire à mon cerveau d’interférer là-dedans. C’est là que les ennuis arrivent. Mon esprit et mon corps sont capables de choses mais il ne faut pas qu’ils interfèrent. J’utilise les instruments qui m’appellent : ma voix, le piano, la guitare, le ukulélé, le PO33… Tout ce qui peut me paraître capable de sons adéquats à telle ou telle occasion.

Cette expérience de lathe cut pourrait-elle mener à la sortie de nouveaux disques, plus conventionnels ? Ha ha ha… J’en doute, en tout cas pas pour le moment. Mon prochain album sera, je l’espère, celui d’un autre projet, Isolated Gate, qui m’associe au talentueux Australien Tim Koch.

Qui est-il ? Tim est originaire d’Adelaide, il fait de la musique électronique. Il est très talentueux, et prolifique. Un jour, il m’a contacté, m’a ensuite envoyé des idées afin d’envisager notre collaboration. J’ai tout de suite compris que ça pourrait être super. Nous avons très peu d’idée de la nature de la musique que nous souhaitons faire ensemble, mais pour l’heure, ça penche vers de la musique électronique plutôt déjantée. En travaillant avec lui, j’ai repris goût au jeu des idées de chansons et d’expériences vocales.  Beaucoup de nos « chansons » ont des structures bizarres. Très peu possèdent des couplets, des refrains. C’est très rafraîchissant de travailler avec quelqu’un qui n’a peur de rien, musicalement parlant. Notre prochain LP sera un concept-album inspiré par les tardigrades, avec des cornemuses et des masses. Notre premier LP est quasi prêt à sortir. Malheureusement, nous n’avons pas trouvé de label à l’heure actuelle et nous devrons sans doute l’autoproduire. Certainement sur mon propre label, Onkonomiyaki.

As-tu écouté certains des groupes indépendants des années 1990 qui se sont reformés ? Quels sont les groupes de cette époque que tu écoutes encore aujourd’hui ? My Bloody Valentine, ça doit être le seul groupe que j’écoute encore.

Tu as, de ton côté, créé Institute Of Spoons. Quelle était l’idée de ce projet ? J’ai créé Institute Of Spoons au milieu des années 1990, pour en faire une sorte d’endroit où trouver et écouter ma musique, afin que les auditeurs puissent trouver des informations fiables. Et elles le sont, je te le promets ! J’y vends aussi des choses étranges, comme le sac pour vinyles équitable orné d’un œuf sur le plat, que nous venons tout juste de mettre en vente. L’Institute a plusieurs fois migré, et a même fermé un temps, mais il a désormais rouvert et souhaite la bienvenue à chacun de ses visiteurs !

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Clarice Jensen : The Experience Of Repetition As Death (130701, 2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, le 21 avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

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Clarice Jensen aime les répétitions, à en mourir. Elle est violoncelliste et son archet balance, de jour (Daily) comme de nuit (Day Tonight). Séparée du classical American Contemporary Music Ensemble, elle joue ses propres compositions, piste par piste.

Cajolante, énigmatique, angoissante même (cette atmosphère de base sous-marine sur Metastable), elle sert sur les cinq plages du disque son goût prononcé (parfois trop prononcé) pour le crescendo. Je ne parle pas de volume ou d’intensité, mais de jeu et de fioritures. Au violoncelle ou aux orgues (car il y a des orgues aussi), Jensen chapote des cathédrales soniques qui vibrent entre minimalistes et dronistes. Car son cœur balance aussi, à Jensen, et l’on attend de savoir de quel côté sa cathédrale va se mettre à pencher. 

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Jacek Chmiel, Lara Süss : Meandertale (Leo, 2021)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

chmiel suss meandertale

C’est un duo pas comme les autres : Jacek Chmiel joue des objets et des electronics et Lara Süss de la voix. J’ouvre le disque et Fred Frith, qui a écrit une note pour le digipack, m’encourage fort à écouter leur Meandertale – malgré ma passion pour les jeux de mots, je sèche : méandres néandertaliens ?

Frith dit qu’écouter ce CD, c’est un peu comme regarder au microscope. C’est vrai. Ce qu’on regarde / écoute ici est grossi tant de fois qu’on ne reconnaîtra plus l’instrument. Vocalises expérimentales de Süss ou électronique de Chmiel ? Cordes tendues ou étirements sonores ? Etranglements voulus (jusqu’au cri) ou amas de bruits épars ?

Les mots que Süss nous livrent dans une langue inventée n’aident pas à la compréhension. Restent les sons du duo. Une belle entente d’où ressort une harmonie violente. Un beau malaise, quoi. Car dans ce titre mystérieux, on trouve « mandale » et c’est ce que vous risquez de vous prendre si vous décidez d’écouter ce disque. Je m’en souviens encore. 

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Joke Lanz, Jason Kahn, Norbert Möslang, Günter Müller, Christian Weber : Kangarro Kitchen (Mikroton, 2019)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

kangaroo kitchen

Après avoir un temps balisé le terrain, l’association – que l’on dira imposante : Joke Lanz (tourne-disques), Jason Kahn (synthétiseur, radio), Norbert Möslang (cracked everyday-electronics), Günter Müller (ipods, électronique) et Christian Weber (contrebasse, … revolver) – décolle au rythme des scansions que la radio de Kahn attrape au vol. C’est le premier disque, enregistré à Kaliningrad le 25 septembre 2018.

C’est un air arabe, ici, qui épouse un rythme de machinerie électronique et que cisaille l’archet de contrebasse. Ce sont ensuite des signaux qui, d’un point à l’autre, selon qu’ils se frôlent ou s’entrechoquent, oscillent, battent, frappent même et presque toujours provoquent : des échanges entre partenaires du jour, certes, mais aussi, dirait-on, d’hybrides radiodiffusions. C’est leur propre programme qu’élaborent ainsi les cinq musiciens, étonnant.

A Moscou le 28 septembre de la même année, c’est d’abord un alunissage, ensuite un autre jeu de construction, les rythmes naissent et s’entassent, un langage (perceptible déjà sur le premier disque) semblant leur commander. Plus abstraite, l’expérience musicale ne s’épargne pas le moindre geste – sérieux, soucieux, amusé ailleurs. Les deux épreuves sont deux réussites, que Mikroton a bien fait de transformer en disques. 

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Eye Flys : Tub Of Lard (Thrill Jockey, 2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

eye flys tub of lard

Je ne retirerai rien de ce que j’ai écrit à propos d’Eye Flys et, même, je me cite : Philadelphie / Pennsylvanie, voilà pour les origines des quatre membres de ce (nouveau) groupe à testostérone et décibels. C’était du temps d’un premier single, Context, et comme le contexte avait été accepté / digéré, le groupe pouvait s’y laisser aller tout le temps d’un album. Tub Of Lard, c’est donc le premier album d’Eye Flys

Et ça commence comme un truc nerveux des années 90, du genre Melvins / Arcwelder / Unsane… (vous aurez remarqué de vous-même que j’ai ajouté une référence à celles que j’avais sorties la dernière fois). Alors des riffs de 4/5 notes, y’en a à la pelle, et la pelle les gars d’Eye Flys s’en servent vous l’imaginez bien pour tout défoncer.

Plus que les guitares, plus que la batterie ou la basse, c’est peut-être la voix de Jake Smith qui fait toute la différence. Grave mais sans trop en faire, gorgeal mais compréhensible (les textes ça compte, y’a qu’à écouter Predator and Pray ou Extraterrestrial Memorandum) et qu’avale tout avec ça. Dans la catégorie des lourds, mon préféré du moment c’est donc Eye Flys. Vous ne pourrez pas y échapper non plus. 

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