Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Morton Feldman, Hildegard Kleeb : For Bunita Marcus (Hat Hut, 2009)

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Pour y avoir consacré un petit livre, impossible de tenter une autre chronique de l'indispensable For Bunita Marcus, version de la pianiste Hildegard Kleeb, aujourd'hui réédité par Hat Hut. Alors, placer ici l'un des cinquante chapitres, le trentième, pris au hasard, pour réaffirmer l'importance de la composition et celle de cette interprétation.

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Dépassant l'entendement – celui qualifié d'humain quand le terme « commun » serait plus adéquat –, For Bunita Marcus plonge l'auditeur dans un état qu'il ne tient donc qu'à lui de faire changer. Du sentiment étrange éprouvé par celui que l'on force momentanément à refuser la vitesse, faire un prétexte valable au refus de plus grandes contraintes. Morton Feldman avance « j'aime ce genre de musique qui ne pousse pas » et transcrit sur le papier ses mouvements légers de mélodies balbutiantes. Pondéré, le discours du compositeur se veut une « métaphore de l'extinction des valeurs de ce monde » allant au son des notes et de leurs résonances, appelées, les unes comme les autres, à disparaître. Par la force des choses. La revendication, pour cela, peut paraître minuscule, et voici qu'on la soupçonne de verser dans la mélancolie – Saturne, encore. La stagnation existe bien malgré les déplacements, la fatalité encore à prouver n'empêchant pas les sursauts individuels et contrariants. Au final, si tout s'évanouit, une forme aura quand même été amorcée, qui change de la ligne droite. La musique indéterminée que Feldman a longtemps servie en guise de premier indice. Modifier un peu le cours des choses simplement pour interdire la répétition à un temps que l'on dit cyclique. De celui-ci, For Bunita Marcus fait à chaque fois sa chose, le défait pour mieux y revenir. Même si soixante-et-onze minutes ne défont pas une vie. En tout cas, jamais tout à fait. Extrait de Morton Feldman / For Bunita Marcus, Editions Le Mot et le Reste, 2008.

Morton Feldman, Hildegard Kleeb : For Bunita Marcus (Hat Hut / Harmonia Mundi)
Réédition : 2009.
CD : 01/ For Bunita Marcus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati, 2008)

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Enregistrée en 2005 à l’atelier Richard Morice à Paris, l’improvisation à laquelle se livrent ici le saxophoniste Jean-Luc Guionnet et le contrebassiste Benjamin Duboc redit en d’autres gestes l’esthétique qui anime l’un et l’autre musicien, née de pratiques expérimentales mises au service de ténébreuses pièces atmosphériques.

Dans d’autres circonstances, Guionnet et Duboc avaient déjà démontré de savoir-faire rares – le premier en compagnie d’Eric Brochard et Edward Perraud sur [On] (In Situ) ou de Toshimaru Nakamura sur MAP (Potlatch), le second auprès de Perraud, aussi, sur Etau (Creative Sources) – que W n’avait plus qu’à accorder. Alors, l’alto reprend sa pause introspective, dit plusieurs fois une note longue avant de se laisser aller à une suite d’interventions incisives, quand le contrebassiste tire de son abrupte approche instrumentale la ponctuation nécessaire à la cohérence du langage.

De voies nouvelles dans lesquelles s’engouffrer en points de chute où se réserver des pauses, Guionnet et Duboc se font accompagnateurs autant que solistes œuvrant de concert au profit d’un expressionnisme abstrait mis en musique, qui va et vient entre projections impromptues et gestes concentrés. Soumis à deux inspirations imaginatives et changeantes, l’espace sonore interroge sans paraître une seule fois hermétique les facultés de la rumeur – persistante ou évanouie – et de soubresauts inquiets à mettre au jour une musique d’ameublement intense, capable de charmer sans jamais donner dans l’air rassurant ou la tranquillité feinte.

Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati)
Enregistrement : 2005. Edition : 2008.
CD : W
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Bill Dixon : 17 Musicians in Search of a Sound: Darfur (AUM Fidelity, 2008)

bill dixon 17 musicians in search of a land darfur

Après avoir intégré l'Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek, le trompettiste Bill Dixon se produisait en 2007 au Vision Festival de New York en compagnie d'un autre grand ensemble : le sien propre, qui emploie notamment le tromboniste Steve Swell, le saxophoniste John Hagen et le batteur Jackson Krall.

Sur 17 Musicians in Search of a Sound : Darfur, Dixon commande le soulèvement par couches successives  de musiciens en quête d'un son capable de faire cohabiter les dissonances, et puis d'une œuvre, assez parlante, elle, pour porter loin ses espoirs de réconciliation. Grandiloquent, le message passe du bruissement à la sommation dramatique ; va crescendo, encore, jusqu'au free orchestral qui clôt dans le tumulte l'exposé donné en public et signe le grand retour d'un trompettiste d'importance.

Bill Dixon : 17 Musicians in Search of a Sound: Darfur (AUM Fideity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2008.
CD : 01/ Prelude 02/ Intrados 03/ In Search of a Sound 04/ Contour One 05/ Contour Two 06/ Scattering of the Following 07/ Darfur 08/ Contour Three 09/ Sinopia 10/ Pentimento I 11/ Pentimento II 12/ pentimento III 13/ Pentimiento IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Gastr Del Sol : Twenty Songs Less (Minority, 2006)

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Aujourd’hui réédité par le label Minority records, Twenty Songs Less présente un condensé probant de la musique de Gastr del Sol sur le temps imparti par un 45 tours.

Axés ici autour de la guitare folk de David Grubbs, les morceaux apposent sur la mélodie rendue par des accords lents et répétitifs des pièces d’enregistrements environnementaux, l’electronica étouffée et des bandes en mode reverse de Jim O’Rourke, ou accueillent avec parcimonie des charges fulgurantes de batterie (John McEntire).

Collages et tentatives vaines de déconstruction, puisque Twenty Songs Less va voir davantage du côté d’un minimalisme appliqué au domaine de la pop que d’une avant-garde nihiliste ou d’un rock qu’on pourra qualifier de post, histoire de l’enfoncer dans une époque plutôt que de le qualifier malignement. C’est justement cet aspect de la musique de Gastr del Sol qui plaidait en faveur d’une telle réédition.

Gastr Del Sol : Twenty Songs Less (Minority Records)
Edition : 1993. Réédition : 2006.
7" : A/ Twenty Songs Less B/ Twenty Songs Less
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Cachalot : Cachalot (Aussenraum, 2022)

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Certes, le son du grisli n'est plus, mais quoi ? De temps à autre, le son du zombie vous rappellera à son bon souvenir. 

 

Ecouté à distance, on n’entend sur le disque ni accordéon ni violon. Ici ou là, quand même, quand la minute gronde ou inquiète : quelques notes projetées dans un souffle par Marc Berman, une ligne tracée d’un coup d’archet irritant par Jamasp Jhabvala. Partie à la recherche de textures confondantes, l’improvisation nous épargne donc la sempiternelle addition de deux façons classiques de faire sonner un instrument dans « le but » de « composer sur l’instant » un fade moment musical de plus.

Cachalot, c’est le nom du projet dont a accouché la déjà longue collaboration de Berman et Jhabvala. Quand il ne s’interdit pas de déranger le silence, le duo extirpe de ses instruments de longs fils de sons qu’il n’aura plus qu’à ramasser ensuite pour composer : avec délicatesse, lorsqu’il tire patiemment sur le fil en question ; avec un panache défaitiste quand il s’empare d’un paquet de textures et le plaque au petit bonheur sur ce semblant de partition.

Enregistré en 2017 sous l’influence de photographies prises par Kosuke Okahara d’un Fukushima abandonné, ce disque est un morceau que se disputent noirs et grisailles – de piano préparés ? de guitares électriques ? non mais d’accordéon, de violon – quand la lumière qui le perce par endroits interdit âprement qu’on l’envisage. Ce sont ses contrastes et ses achoppements qui font de ce disque un surprenant et terrible ouvrage.

Cachalot : Cachalot
Aussenraum
Enregistrement : 2017. Edition : 2022.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Charlie Christian

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A l’occasion de la parution, au printemps prochain, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robertle son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

charlie christian from swing to bop

Charlie Christian est à la fois le premier à sortir la guitare de la section rythmique pour en faire un soliste à part entière (chez Benny Goodman ou au Minton's), mais aussi le premier guitariste électrique à imprimer sa marque sur ce nouvel instrument. Mais c'est aussi celui qui va permettre aux américains de ne plus être écrasés par l'influence de Django (tous les premiers guitaristes de jazz avant Christian ont des tics Django, Oscar Moore notamment, mais tous à leur façon). Dans les faits son jeu, ses phrases, sa manière très large de monter et descendre ses arpèges, est incroyablement visionnaire.

Comme souvent les premiers sont aussi les derniers, comme avec Stéphane Grappelli, dont le violon n'a jamais pu s'en remettre, ni le dépasser, et tant d'autres qui d'une page blanche en ont fait une page impossible. C'est ce que je pense de Sonny Sharrock et de la guitare free (si tant est qu'une telle chose a jamais existé), puis de Derek Bailey et de l'improvisation libre. Un avant mais presque plus d'après.

Il meurt jeune, ce qui en fait une idole et un mythe, mais même sans cela, son passage aurait terrassé l'histoire de l'instrument plus que tout autre. Je retourne constamment aux origines de chaque instrument pour une raison simple, tous ces musiciens sont des artisans de génie, d'un discours musical poussé, ayant entraîné l'invention de techniques et le développement d'une attitude très très libre.

L'improvisation ne se limite à aucun style (c'est ce que Derek montre, mais qu'on entend souvent mal), improviser ça n'est pas jouer dissonant ou faussement atonal, arythmique, l'improvisation est un acte musical de haute intensité, extrêmement demandant (ce qu'il est dans le classique, avec ses traités pour orgue liturgique, et qui ne s'aborde qu'au bout d'un parcours d'excellence).

Christian improvise avec des schémas en plus, il a appliqué les bases de la théorie sur l'instrument (trouver des solutions guitaristiques aux arpèges, aux gammes, puis troublé cela par des notes bleues ou de tension). Ici aussi impossible d'en faire le tour, encore et encore. Noël Akchoté

Charlie Christian m’évoque Marc Ribot, celui de Don’t Blame Me, quand le thème s’installe dans notre boîte crânienne pour ne plus nous quitter, nous emporte dans un ailleurs, le décor qui nous entoure change, se mélange aux vapeurs d’alcool, les ombres qui s’étendent, lumières tamisées.

A la différence que Ribot n’est pas un technicien, qu’il s’appuie sur ses limites pour créer son truc, là où Christian n’a que l’horizon pour limite. Charlie Christian est un mélodiste incroyable, il fait littéralement chanter sa guitare, songs sans parole et pourtant pleines d’histoires, de murmures.

Il meurt à 26 ans, d’une tuberculose qui l’empêchera de jouer les dernières années. Difficile d’imaginer où son imagination l’aurait emmené et nous avec. Sa musique m’évoque des images d’enfance, ces cartoons en noir et blanc où les personnages couraient en tous sens, acrobaties démentes que reprennent ses doigts sur le manche, comme si chaque doigt était libre des autres, avait sa propre personnalité, courait devant ou derrière les autres. 

On peut déjà entendre dans sa musique le rock n’roll qui se dessine dans l’inconscient d’une jeunesse à venir : les Scotty Moore, Chuck Berry, Eddie Cochran. La musique s’arrache déjà à l’abstraction, l’intellectualisation, pour renouer au corps. Swing to Bop le titre le dit clairement, dansez ! Michel Henritzi

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Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Baden Powell

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A l’occasion de la parution, au printemps prochain, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robertle son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

baden powell l'âme de

Baden Powell, lorsque je suis encore enfant, on peut le voir à la télé parfois, puis je vais le voir en soli au palais des glaces, j'ai 10 ans, peu de temps après au Discophage, la célèbre boîte brésilienne à Paris (Bernard Lavilliers y est souvent à l'époque, Jacques Higelin aussi), je l'entends à quelques mètres, je suis transi, emporté, retourné, c'est si fort, ça semble si facile aussi.

A cette époque je fais mes études au conservatoire de quartier, donc guitare classique (cordes nylon), j'étudie la méthode classique Carulli, un peu la Pujol aussi (des sortes de Bescherelle de l'instrument), l'entendre jouer ainsi sur le même instrument me terrasse. Je vais trouver tous ses disques Festival avec Guy Pedersen, Grappelli en invité, en solo (son Choro Para Metronome, une étude d'une intelligence folle, à jouer avec un métronome, que l'on dépasse, renverse ou accompagne, bref dont on se joue, me hante littéralement, j'ai trouvé une partition dans Guitariste Magazine, entre les pages musiques de Georges Locatelli, celles de Pierre Fanen, John Renbourn ou Frédéric Sylvestre et Larry Coryell).

C'est aussi le signe d'une improvisation pleine, aboutie, mais plus du tout jazz pour moi (c'est donc possible, je le découvre). Aujourd'hui toujours, si je devais jouer au jeu un peu futile des disques pour île déserte, Baden Powell en ferait partie. Noël Akchoté

Ça ne me parle pas ou je ne sais pas entendre, trop de notes, de virtuosité, de vitesse. J’aimerais qu’il s’arrête, laisse des silences se lover entre ses notes, qu’il laisse mourir les notes, que l’espace prenne place autour de moi. La vitesse est comme augmentée par les percussions, un train à prendre, angoisse du vide, je ne sais pas.

Peut-être que la samba et ses rythmes ne s’enlacent pas à mes dérives intérieures, mes fantasmes exotiques, c’est une musique que je ne connais pas. La musique brésilienne je ne l’ai aimée que chez Arto Lindsay, sa guitare percussive déchiquetant sambas, chonos, capoeiras. Le Brésil pour moi c’est lui, sa musique no-samba, vous dire à quel point je ne sais rien du Brésil, inculte de cette forêt musicale foisonnante.

Bernard Lavilliers peut-être aussi : « Pour aimer la samba / il faut tendre sa peau / s’en servir de bongo / sur le rythme vital » in Paroles. Sans doute faut-il pouvoir partir de soi, de ce que l’on sait, de ce qui rassure. Mais je continue à buter sur ce trop technique, ce joueur de foire ou de concours, ralentis Baden, arrête la machine, creuse dans le son, le ton, le silence. Joue contre le temps qui s’accélère, joue une élégie à la lenteur, j’aimerais entendre ça chez toi, sûr que ça serait bouleversant, oublie tes doigts, leur mémoire insistante. Juste joue contre ce que tu sais. Michel Henritzi

Image of A paraître : Guitare Conversation de Noël Akchoté & Philippe Robert


Masahiko Togashi : Session In Paris, Volume 1 (We Want Sounds, 2022)

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Certes, le son du grisli n'est plus, mais quoi ? De temps à autre, le son du zombie vous rappellera à son bon souvenir. 

A la fin des années 1970, le pianiste japonais (et alors parisien) Takashi Kako souhaite enregistrer avec deux anciens acolytes d’Ornette Coleman : Don Cherry et Charlie Haden. Arrivé du Japon pour l’occasion, Masahiko Togashi sera le seul à profiter de l’entente de cette moitié d’Old And New Dreams.

Session In Paris, Vol. 1 – le second volume donnera à entendre le batteur en compagnie d’Albert Mangelsdorff, Takashi Kako et Jean-François Jenny-Clark – garde le souvenir de deux jours d’enregistrement : 12 et 13 juillet 1979 qui passèrent au son d’une poignée de compositions signées du batteur.

Camarade de Masayuki Takayanagi (un peu plus tôt dans l’année, c’est Pulsation que rééditait Holy Basil), Masahiko Sato et Yosuke Yamashita, Togashi trouve ici un autre genre de partenaires. Apaisée, aérée, sa musique convient à Don Cherry, alors aussi en plein Codona : ainsi les motifs chantés par la trompette trouvent-ils dans la batterie ou les percussions de fabuleux ressorts quand la contrebasse embrasse, elle, un art de la pulsation dispensée « par touches ». Entre les deux, c’est bien Masahiko Togashi.   

Masahiko Togashi : Session In Paris Vol. 1
We Want Sounds / Souffle Continu
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Wes Montgomery

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A l’occasion de la parution, au printemps prochain, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robertle son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

wes montgomery boss guitar

Wes Montgomery fait partie des premiers grands guitaristes de jazz entendus pour moi, son jeu est toujours très clair, très articulé et découpé, au pouce. Paradoxalement il ne me touche pas au cœur, mais son jeu est si généreux, si complet aussi, comme si rien ne manquait chaque fois, la construction de ses solos, elle aussi souvent parfaite, rien à redire, une ligne pure. C'est sans doute le premier à être mis en scène par les majors dans des disques cross over, grand public (avec grand orchestre, des reprises dans l'air du temps, pochettes pour les familles). Son jeu est toujours devant, à la pointe de la phrase, mais c'est dans ces premiers trios avec orgue que je le préfère, qu'il laisse encore place à une sorte de fragilité, d'émotion du bout des doigts.

Je ne sais pas ce qu'il aurait joué en 1977, mais je pense souvent que si Hendrix avait survécu, il jouerait sans doute des choses moins acceptables, pas forcément de très bon goût, ni ton (fusion, disques commerciaux?). Nous ne le saurons jamais, et c'est tant mieux, je crois. Je le réécoute régulièrement, j'aime beaucoup aussi le jeu de basse électrique de son frère Buddy, mais j'ai tendance à élargir cette école a tous les guitaristes d'orgue (tous ces combos autour du Hammond, avec des guitaristes tous plus uniques, aux frontières des styles, que les autres, même James Blood Ulmer débute dans ce contexte avec John Patton, sur Blue Note, Memphis To New York Spirit, Accent On The Blues, 1969-70). Pensons à tous les Quentin Warren, Thornel Schwartz, Billy Butler, Larry Frazier, Skeeter Best, Grant Green, George Benson chez Jack McDuff, etc., et qui sont pour moi les véritables annonciateurs d'un jeu différent (Robert Quine), entre rock, blues, soul et jazz. Noël Akchoté

Wes entend Charlie Christian, il a 18 ans. Il s’achète sa première guitare électrique pour l’imiter, rejouer ses solos à la note près, fasciné par ces notes qui se posaient de façon inouïe dans les grilles d’accords, son âme se mettait à swinger, emportée par les arpèges. A 25 ans on le retrouve dans l’orchestre de Lionel Hampton. Le jeu est brillant, il deviendra un des grands noms de la guitare jazz, aux côtés de Django, Charlie Christian et une poignée d’autres. Quand un de ses disques tourne sur la platine, résonne cette phrase de Tennessee Williams : « Parle moi comme la pluie et laisse-moi écouter ».

Le jeu de Wes Montgomery est comme la pluie, une pluie de sons qui tomberait dans un apparent désordre, une pluie douce, une pluie d’été, qui nous emmène pourtant loin avec elle. Mais derrière cette averse d’arpèges, il y a une musique élaborée, des notes qui s’accordent et se désaccordent, se recomposent plus loin, disparaissent et ressurgissent, détrempant les motifs, les modes. Son jeu est comme la pluie, il est plein d’harmoniques inattendues, de résonances lointaines qui ouvrent l’âme en deux, qui nous détrempe. S’engouffre la noirceur et les couleurs du monde qui l’entourait. Pour l’accompagner – la musique est toujours une histoire à deux, même en solitaire, il y a toujours l’auditeur, parfois le musicien lui-même – ici un orgue et une batterie en arrière-plan pour faire écrin, donner le tempo. L’orgue avance par flaques, taches sonores, accords bouclés, et finit par échanger les rôles avec la guitare, soliste à son tour, Wes rythmique.

Fermer les yeux et le film reprend, un film qu’on s’invente, collage de tous les bouquins de littérature américaine lus : Kerouac, Dos Passos, Baldwin, Himes, Ellroy, Miller, Chandler … de films hollywoodiens, des photographies de Robert Frank, Dorothea Lange, Walker Evans, Lee Friedlander … Une poignée de notes qui nous ouvrent sur un voyage au bout de la nuit américaine. Qu’est-ce que Wes Montgomery aurait joué en 77 ? Il était déjà punk dans les années 50, plus loin que les autres, extrême à sa façon, irrévérencieux aux académies jazz, radicalement idiot et possédé. Quelle musique aurait-il joué aujourd’hui ? Sans doute aurait-il été ailleurs, toujours border, passeur de frontières, migrant quittant les écoles, les académies, les chapelles. Libre.  Michel Henritzi

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Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > René Thomas

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A l’occasion de la parution, au printemps prochain, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robertle son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

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René Thomas est une légende, un mythe pour moi qui ne l'ai jamais vu (il meurt d'une sorte d'overdose plus ou moins accidentelle, mélanges douteux, en 1975). Il est une rumeur qui plane sur tous, le meilleurs d'entre tous, mais complexe, foutraque aussi, les anecdotes de René sont légion. Django Reinhardt l'adoube tel son dauphin, il dit à qui veut l'entendre que René c'est le futur de la guitare pour lui. Django vient de passer à l'électrique jusqu'à son ultime album (1953) où il devine toutes les possibilités de ce nouvel instrument.

René c'est une capacité à improviser, à parler avec l'instrument, quasiment unique (Sonny Rollins répète qu'il est son guitariste favori, il enregistre avec tous les plus grands, passe aux États-Unis, discute avec Coltrane). Mais il est absolument incapable de penser carrière, il vit sa vie au jour le jour, oublie ou laisse des choses un peu partout (à Bruxelles on trouve une mémoire vivante de son passage, chez des tas de gens, chacun a gardé un petit morceau de quelque chose), il faudrait un jour penser à les rassembler.

Deux de mes batteurs favoris ont été profondément marqués par René : Jacques Thollot d'abord qui est très proche de la famille Pelzer et joue longtemps avec lui, puis Han Bennink qui enregistre son ultime album (T.P.L., Thomas-Pelzer Limited, 1974). René reste pour moi le guitariste le plus improvisateur, le plus proche d'un saxophoniste ténor aussi dans son placement, avec ce son inimitable de la Gibson ES-150, le modèle de Charlie Christian. Là aussi une vie n'y suffira pas à l'entendre, l'étudier, l'apprécier. Noël Akchoté

Que peut nous dire un album de jazz sur notre époque, le siècle a changé, effacé par sa fragmentation dans le numérique, notre rapport à la musique aussi. Comment le public de Chet pouvait l’entendre à l’époque ?

Comme du papier peint tendu dans un salon cossu où l’on était là pour prendre un verre, prolonger la journée, rencontrer des amis ? La musique pour remplir les blancs de la vie ? Album de 1962, René Thomas y tient la guitare, y prend la place de soliste plus encore que Chet Baker presque en retrait sur cet enregistrement, tous les instruments résonnent à part égale, il n’y a que la batterie autour de laquelle tout semble tourner, jeu de planètes autour de cet axe.

Ce qui frappe c’est l’attaque sur chaque note, chacun marquant le tempo, c’est le rythme qui tient le devant, plus que la ligne mélodique, le thème. On entend le sang qui court dans les tripes des instrumentistes, corps tanguants dans un tourbillon de notes éclatantes, tenues. Chet is back, mais reste derrière, dans l’antichambre, je ne sais pas où il était vraiment, mais il n’est pas le cœur ici, il est dans le retrait comme si la musique, cette musique était un corps hybride, anonyme, qu’au fond seul comptait le jazz. Michel Henritzi

Image of A paraître : Guitare Conversation de Noël Akchoté & Philippe Robert



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