Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Birgit Ulher, Christoph Schiller : Kolk (Another Timbre, 2012)

christoph schiller birgit ulher kolk

Dans les bleus de la couverture de Kolk, on peut remarquer des veinures qui pourraient être les voies empruntées par les épinette et préparations de Christoph Schiller et les trompette, radio, haut-parleur et objets, de Birgit Ulher.

Cordes grattées ou frappées, trompette envisagée du bout des lèvres (voire de la gorge), les trajectoires traînent en longueurs et se confondent avant de disparaître dans un repli, creux véritable provoqué par la chute de coups défaits. Dans l’accumulation d’éléments disparates, Schiller et Ulher trouvent désormais leur bonheur insaisissable : la dissemblance de leurs instruments et la ressemblance de leurs usages facilitant quand même l'approche.

Grisailles d’un râle, suspensions d’aigus, prises d’échos, retour de cordes, égarent l’auditeur qui avait pourtant décidé de suivre lui aussi les veinures ; le voici égaré – Auflast, Sediment, Geröll, Kolk, Bult :  avoir été germanophone aurait-il aidé ? – mais ravi, qui loue la belle idée du rapprochement Schiller / Ulher.  

Christoph Schiller, Birgit Ulher : Kolk (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 26 octobre 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Auflast 02/ Sediment 03/ Geröll 04/ Kolk 05/ Bult
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Interview de Magda Mayas

magda mayas itw

Deux enregistrements de Spill (Stokholm Syndrome sur Al Maslakh et Fluoresce sur Monotype) et deux autres en compagnie d’Anthea Caddy (en duo ou trio dans lequel prend place Annette Krebs) font l’actualité de la pianiste Magda Mayas. Soit : la presque moitié d’une discographie en devenir et à recommander aussi pour ses références enregistrées avec Christine Abdelnour

... Je ne me souviens pas vraiment de mon premier souvenir de musique. Ca pourrait être mon frère et ma sœur jouant de la musique à la maison, ou les passages avec ma mère au théâtre, qu’elle fréquentait pour jouer dans l’orchestre symphonique.

Où était-ce ? A Münster.

A quel instrument as-tu débuté ? Au violon. Mes parents sont tous les deux musiciens classique, ils jouent du violon et de l’alto, ce qui m’a sans doute influencé un peu… Mon frère et ma sœur jouaient de beaucoup d’instruments différents à la maison, j’ai grandi avec ça et je pense que j’ai voulu m’y mettre à mon tour. A l’âge de huit ans, je suis passée au piano, le violon n’était en fait pas vraiment mon truc…

En plus du piano, tu joues aujourd’hui du clavinet… Le clavinet (ou pianet) dont je joue est un clavier électrique qui date des années 1960. Il comporte des cordes et des tubes métalliques, c'est dire qu’il ne peut se substituer au piano, c’est un instrument totalement différent... Je peux néanmoins le préparer : je l’ouvre, vais voir dans les cordes et, comme il est amplifié, cela me permet de jouer plus fort, plus bruyamment, d’utiliser un matériau sonore plus « viscéral ». Cela sonne d’ailleurs plus comme une guitare ou une basse électrique. Je vois cet instrument comme une extension de mon langage musical en général plus que comme une extension de ce que je peux faire au piano.

Comment es-tu passée du classique à l’improvisation ? Si j’ai abordé la musique par le classique, à 15 ans, j’ai commencé à m’intéresser à l’improvisation et au jazz au point de me mettre ensuite au piano jazz. Je tenais beaucoup à apprendre comment improviser afin de ne plus être dépendante de la chose écrite, composée. Je pense avoir surtout écouté du jazz à cette époque. J’ai commencé à improviser au piano essentiellement. Et puis, quand je me suis mis à m’intéresser au jazz, au free jazz et un peu plus tard à la musique contemporaine, j’ai commencé à chercher par moi-même de nouvelles sonorités. Ensuite, j’ai ressenti à quel point il est important de jouer et d’improviser librement avec d’autres musiciens et d’autres instruments. Cela m’a amené à développer mon propre vocabulaire, je pense, en essayant d’imiter ou en goûtant les sons que d’autres musiciens pouvaient sortir et en voyant ce que, de mon côté, je pouvais faire à l’intérieur du piano.

Des musiciens t’ont-ils montré la voie, ou même joué une influence sur ton développement ? Je ne peux pas vraiment dire qu’il y eut un ou deux musiciens qui ait pu me servir d’exemple ou m’ait influencé. Je crois que cela faisait parti d’un tout, l’environnement, les gens que je rencontrais, ce genre de choses… Ceci étant, je garde un souvenir fort d’un concert de Cecil Taylor auquel j’ai assisté à l’âge de 16 ans : cela m’a vraiment impressionné et même retourné l’esprit. Tout était incroyable : une telle énergie et une telle dévotion à la musique, je n’avais jamais rien expérimenté de tel.

Quelle différence fais-tu désormais entre improviser en solo et improviser en groupe ? J’aime autant l’un que l’autre. Souvent je trouve qu’il est plus stimulant de jouer en solo, dans la mesure où il faut apporter soi-même tout le matériau, où l’on ne donne pas dans la conversation et que l’on ne réagit pas au matériau sonore d’un partenaire. D’un autre côté, cela permet de fouiller une idée, de la développer jusqu’à son terme sans prendre d’autres directions. Beaucoup de choses rentrent en compte, récemment j’ai beaucoup aimé jouer en solo, commencer à jouer sans le moindre plan pour réagir ensuite spontanément à la moindre pulsion qui pouvait m’arriver. Peut-être est-il quand même plus difficile de se surprendre en jouant en solo, je ne sais pas…

Prenons le duo que tu formes avec Christine Abdelnour et le trio qui te lie à Anthea Caddy et Annette Krebs : ton expression est-elle différente d’une association à l’autre ? Ces deux formations sont assez différentes. Je pense que toute collaboration charrie sa propre esthétique, ce qui est bénéfique. Si le travail du trio est assez organique, je pense que nous nous complétons assez bien l’une l’autre, il y a certes moins d’univers sonores qui s’y chevauchent mais la structure y gagne en diversité, avec tous ces contrepoints qui en naissent. Cela vient pour une bonne part du fait que je joue en duo avec Anthea depuis très longtemps, et qu’elle-même joue avec Annette depuis longtemps, signant ensemble des installations, etc. Pour ce qui est de Christine, son univers sonore et le mien, nos langages, s’imbriquent, se chevauchent le plus souvent. Nous réagissons l’une à l’autre assez rapidement, à tel point qu’il m’arrive souvent d’ignorer qui, d’elle ou de moi, a joué tel son. Notre musique est très entrelacée, et naturelle, tandis qu’avec Andrea tout est un peu plus structuré, son matériau sonore est assez différent du mien, mais je pense que leur rapprochement marche très bien parce que nous avons un sens commun du timing et de la structure dont nous n’avons même pas à nous entretenir avant de jouer.

Parmi tes collaborations, quelles sont ceux que tu qualifierais de « majeures » ? Je dirais Spill, mon duo avec Tony Buck, qui joue depuis 2003. Nous venons de sortir notre troisième album, Fluoresce, sur Monotype. Et puis mon duo avec Christine Abdelnour. Ce sont en tout cas les plus anciens de mes projets.  

Penses-tu que le disque parvient à bien rendre compte de tes travaux ? Je pense que les CD sont une bonne possibilité d’apprécier cette musique. Cela dépend de ce que l’on cherche, le disque n’a pas à capturer l’atmosphère du concert, ce sont là deux choses différentes.

Quand décides-tu qu’un enregistrement concert est apte à passer sur disque ? Il est possible de faire différentes choses sur un enregistrement, comme travailler davantage comme un compositeur, aménager des parties enregistrées, enregistrer sur plusieurs pistes, etc. Mais parfois il se trouve que l’enregistrement d’un concert est d’excellente qualité et fait sens musicalement. Alors je suis heureuse de le voir publier.

Magda Mayas, propos recueillis en octobre 2012.
Photographie © Peter Gannushkin.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Pop Expéditives : Oren Ambarchi, Lawrence English, Yoshida Tatsuya...

pop expéditives

ambarchiOren Ambarchi : Sagitarrian Domain (Editions Mego, 2012)
Un gimmick de basse, une batterie, une guitare et un moog : voilà Sagitarrian Domain d’Oren Ambarchi. Rien à voir avec l’imagerie clinique de la pochette : le disque, aux élans krautrock (en plus réfléchi et plus entêtant) accumule les solos de guitares avant que les superbes envolées d’un trio de cordes (Elizabeth Welsh, James Rushford et Judith Hamann) calment les ardeurs de l’Australien qui conclut en douceur cet enthousiasmant Sagitarrian Domain.

english

Lawrence English : For/Not for John Cage (LINE, 2012)
Entre 2011 et 2012, Lawrence English a tenu à rendre hommage au John Cage qui l’inspire depuis des années. Si ce n'est sur la couverture du CD (un champignon flou), le mycologue s’y serait-il retrouvé ? English a accouché de vagabondages dans l’espace qui rappèleront aux aventuriers la consommation de champignons… hallucinogènes… Quant à nous, le résultat, s’il n’est pas d’une originalité remarquable, nous va.

mutamassik

Mutamassik : Rekkez (Ini Itu, 2012)
Le monde du Mutamassik de Giulia Loli tourne à la vitesse des volutes orientales (sur son site internet, elle parle de « pan-afrabic immigrant sound sources ») que l’on trouve sur ce LP, Rekkez. De ce monde, s’échappent des voix qui se superposent, des cordes qui les mettent en valeur à tel point qu’on a d’abord l’impression d’écouter un disque Ocora retouché malicieusement par Fennesz. Face B, la musique perd un peu en envergure au profit d’un travail expérimental d’un foutraque simpliste ou jubila-toire.

jap

Uchihashi Kazuhisa, Yoshida Tatsuya : Barisshee (Tzadik, 2012)
Power rock ? Psyché noise ? Post-rock explosé ? Sur Barisshee, une guitare-electronics et une batterie en mettent partout = Uchihashi Kazuhisa (Ground Zero) et Yoshida Tsunoda (Ruins), qui n’en sont pas à leur premier méfait en duo. Le médiator convulsif et la baguette sèche comme un coup de trique donnent dans la chansonnette expé, le psychédélisme hargneux et, grâce à l’apport de l’électronique, l’ambient décalquée. Pas toujours du meilleur goût, mais assurément jubilatoire !

adernx

Adern X : Ink Spots called Words (Xevor, 2012)
Des expérimentations en tous genres (réutilisations de disques classique qu’il prend un malin plaisir – en tout cas on l’espère pour lui – à faire grésiller, sons de synthèse qui cherchent tout sauf la pureté du son et de la clarté de la synthèse, effets stéréophoniques à vous couper ce que vous voudrez…) : voilà la travail d’Adern X, Italien montreur de samples qui réunit ici une sélection de travaux qui l’occupent depuis 2007.

electric electric

Electric Electric : Discipline (Africantape, 2012)
Electric Electric est un trio de Strasbourg, Alsace : Eric Bentz, Vincent Redel et Vincent Robert. Un peu de rock mâtiné d’électro et sûrement de grands rêves de Battles. Le tout n’est pas bien bon.


Madame Luckerniddle (Vandoeuvre, 2012)

madame_luckerniddle

De ce concert-labyrinthe, il faut connaître la genèse : Sainte Jeanne des Abattoirs est créé en 1929 par le jeune Bertolt Brecht. En 1998, Marie-Noël Rio avec l’aide de seize acteurs-musiciens met en scène la pièce de Brecht. Tom Cora en compose la musique. Parallèlement, Tom Cora, Zeena Parkins, Luc Ex et Michael Vatcher créent Madame Luckerniddle du nom d’un des personnages de la pièce. Quelques semaines avant le concert du quartet au Musique Action de Vandoeuvre, Tom Cora disparait. Ses amis (Catherine Jauniaux, Phil Minton, Zeena Parkins, Christian Marclay, Otomo Yoshihide, Luc Ex, Michael Vatcher, Veryan Weston) décident alors de lui rendre hommage.

De ce concert-labyrinthe, il faut reconnaître l’éclat, l’intensité. La révolte brechtienne est là qui trouve son écho dans les compositions du violoncelliste : harmonie minimale interrompue par des improvisations vocales emportées, modulations ouvrant la porte à toutes les euphories-utopies. Le chant se porte haut et fort : césures perçantes, rigoureuses et bouleversantes de Catherine Jauniaux (Chut) ; sensibilité du couple Weston-Minton (Helliphant). Le concert s’achève avec The Anarchist’s Anthem : n’en doutons point, les quatre murs sont déjà là.

Madame Luckerniddle : Madame Luckerniddle (Vandoeuvre / Allumés du jazz)
Enregistrement : 1998. Edition : 2012.
CD : 01/ Madame Luckerniddle, Part 1 02/ Madame Luckerniddle, Part 2 03/ Madame Luckerniddle, Part 3 04/ Helliphant 05/ Indicible 06/ A nous ! 07/ Madame Luckerniddle, Part 4 08/ Madame Luckerniddle, Part 5 09/ On the Other Side 10/ Him 11/ Chut 12/ The Anarchist’s Anthem
Luc Bouquet © Le son du grisli


Abdelnour, Jones, Neumann : AS:IS (Olof Bright, 2012) / Abdelnour, Rodrigues, Dörner : Nie (Creative Sources, 2012)

abdelnour jones neumann as is

Si fragile soit-elle, la ligne électronique de Bonnie Jones montre ici, sinon la direction, en tout cas le chemin à prendre à ses partenaires Christine Abdelnour et Andrea Neumann. Au saxophone alto, à l’intérieur du piano et à la table de mixage, elles deux établissent des parallèles au tracé de Jones avant d’oser lui opposer points de rupture et parfois promesses d’échappées.

Avec un souci constant des proportions, voire des convenances, Abdelnour et Neumann rivalisent donc bientôt : souffles tournant en saxophone, galons ondulant ou sifflements, cordes désolées ou provocations parasites, déroutent une abstraction qu’elles nourrissent dans le même temps. Sortie des zones de frottements – heurts inévitables –, la musique est affaire de synchronisation subtile : Abdelnour sur un grave étendu, Jones et Neumann sur oscillations et résonances, et voici épaissi le mystère d’AS:IS. Le bruitisme étouffé sous les gestes délicats aura ainsi permis à Abdelnour, Jones et Neumann, d’envisager à la surface une improvisation de « hauts-reliefs et bas-fonds ».

Christine Abdelnour, Bonnie Jones, Andrea Neumann : AS:IS (Olof Bright / Metamkine)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Hauts-reliefs et bas-fonds 02/ Movement Imported Into Mass 03/ 520-1,610 04/ Ganzfeld 05/ Despair 07/ and transport 08/ Hair Idioms
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

dorner abdelnour rodrigues nie

Enregistré à Lisbonne en novembre 2008, Nie donne à entendre Christine Abdelnour improviser en compagnie d’Axel Dörner et Ernesto Rodrigues. Le trio travaille-là à une architecture de papier sans cesse menacée : par les vents, coups d’archet, projectiles venant des musiciens eux-mêmes. Les graves de la trompette ont beau rêver de fondations solides pour ces constructions bientôt réduites à l’état de mirages : les engins d’inventions, anciennement instruments, sonneront l’heure des terribles déflagrations. Le disque n’en est que plus attachant.

Ernesto Rodrigues, Christine Abdelnour, Axel Dörner : Nie (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 1er novembre 2008. Edition : 2012.
CD : 01/ Fabula
Guillaume Belhomme © le son du grisli



Claude Delcloo : Africanasia (BYG Actuel, 1969)

ffenlibrairie

Ce texte est extrait du dernier des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

arthur jones claude delcloo africanasia

Lutte contre le racisme, anti-impérialisme, féminisme et liberté sexuelle étaient à l’ordre du jour de « l’esprit de mai » continuant à flotter par chez nous en 1969. De nombreux musiciens avaient déjà relayé le Free Jazz d’Ornette Coleman en France : Barney Wilen, François Tusques, Jef Gilson, Michel Portal. La jazzosphère se faisait écho des avant-gardes, s’interrogeait. Et Claude Delcloo, batteur et fondateur de la première mouture d’Actuel (une sorte de fanzine avant que Jean-François Bizot n’allonge un gros paquet de billets et n’en fasse le titre légendaire que tout le monde sait désormais), représentait l’une des figures majeures (et hyperactives) de cette effervescence locale, mais dont le rayonnement – perdurant encore – se révéla – au bout du compte – international.

A ses côtés, afin d’animer la série culte « Actuel » du label BYG : Jean Georgakarakos, Jean-Luc Young, Fernand Boruso. D’autres maisons de disques également sises à Paris, dont America piloté par Pierre Jaubert, profiteront des nombreux musiciens américains présents sur notre territoire. Des figures emblématiques du free enregistreront ainsi dans la capitale, et parmi elles l’Art Ensemble of Chicago, Sunny Murray, Don Cherry, Dave Burrell, Alan Silva. Pour les seconder, souvent, quelques Français dont les sous-estimés Beb Guérin et Claude Delcloo, qui, ensemble, formeront régulièrement une rythmique captivante – derrière Arthur Jones par exemple, ou au sein du Full Moon Ensemble, avec ou sans Archie Shepp.

Claude Delcloo 1

En 1971, Jazz Magazine s’attardait sur quelques jeunes musiciens français constituant l’avant-garde montante : les Jef Sicard, Gérard Coppéré, Georges Locatelli, Joseph Dejean. C'est-à-dire tous ces gens avec qui Claude Delcloo s’entendait, et qui incarnaient le noyau dur d’un mouvement free associant des influences venues du monde entier, de la musique contemporaine et du rock ; des musiciens que l’on pouvait alors entendre au sein du Dharma Quintet, du Cohelmec Ensemble, de Total Issue.

Deux balises importantes pour Claude Delcloo : une formation jazz assurée dans le New Orleans (d’où une grande admiration pour le batteur Zutty Singleton) ; et la découverte de l’avant-garde sous la houlette du compositeur Patrick Greussay. Puis tout un kaléidoscope d’influences variées, des batteurs surtout (instrument oblige) dont Baby Dodds, Max Roach, Roy Haynes, Art Blakey, Tony Williams, Elvin Jones, et, plus qu’aucun autre : Milford Graves. On est tenté d’ajouter Sunny Murray à la liste, celui-ci étant incontestablement avec Claude Delcloo l’un des tambours majeurs des sessions BYG.

Quelle motivation à enregistrer Africanasia ? Claude Delcloo, à l’époque : « Cette pièce rassemble, par le titre qui lui a été donné, par la synthèse, par la musique que nous avons produite, les influences les plus importantes de la « Nouvelle Musique ». En effet j’ai ordonné cette composition de façon à lui conférer une couleur asiatique (mélodiquement) et africaine (rythmiquement). Basé sur un leitmotiv très simple, revenant régulièrement au cours des improvisations, dans le but de servir de tremplin aux solistes, Africanasia prend un caractère obsessionnel très prononcé. » C’est effectivement le cas…

A cette structure simple s’attelèrent trois flûtistes (Kenneth Terroade, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell), un saxophoniste alto (Arthur Jones), trois percussionnistes (Clifford Thornton, Malachi Favors, Earl Freeman), et Claude Delcloo, à la batterie. Entendre Clifford Thornton aux congas est une surprise, même s’il en a joué auparavant dans l’orchestre de Sun Ra ; et quant à Malachi Favors, il excelle ici au log drum.

Claude Delcloo 2

On sera aussi surpris de la présence de trois des membres de l’Art Ensemble of Chicago, quand on sait ce que finira par en dire Claude Delcloo à Alain Gerber pour Jazz Magazine : « Je trouve ridicule d’assimiler la musique à une quelconque idéologie politique. Je défie n’importe qui de déceler un message à travers l’improvisation d’un musicien dont il ne connaît pas les idées. A chacun sa manière de faire le trottoir. (…) Mais l’Art Ensemble of Chicago et Frank Wright sont tombés sur un public, qui, à tort, les a tout de suite assimilés au mouvement Black Power. Ils ont vu que cela pouvait rapporter commercialement, et maintenant, ils finissent par se prendre à leur propre jeu. Qu’on se dise bien qu’aux U.S.A. ils se sentiraient lamentables et honteux devant un type des Black Panthers ! Je connais un musicien authentiquement engagé, c’est Clifford Thorton, que je respecte infiniment. Sa position politique est nette, réfléchie et définitive, mais il ne juge pas utile de s’en servir pour sa publicité. » A chacun de se faire une opinion. Le free jazz n’a certes pas toujours été affaire d’engagement – encore que ? On peut aussi légitimement se demander quelle mouche avait piqué Claude Delcloo ce jour-là ? Heureusement rien de tout ceci ne les empêcha d’enregistrer ensemble en 1969.

De tous, comme à l’accoutumée, c’est le trop discret Arthur Jones qui tire son épingle du jeu. Sur son instrument on le rapprochera de Marion Brown et Jackie McLean, ce qui tombe bien, puisqu’avec ce dernier, Claude Delcloo se sentait en sympathie. Sous un calme relatif la tension couve toujours chez Arthur Jones, également entendu en compagnie de Jacques Coursil, ou en duo avec Archie Shepp sur Bijou. A la même époque, avec Beb Guérin et Claude Delcloo, Arthur Jones devait graver un intense, fiévreux et lyrique Scorpio.

Claude Delcloo 3

 


Dans les arbres : Canopée (ECM, 2012)

dans les arbres canopée

De retour : Dans les arbres s’installe en Canopée. L’élévation est lente, qui des musiciens ou de leurs notes atteignent les premiers le sommet ? Là, ce sont des tapis de verts sombres et des résonances étouffées, des champs de brume à perte de vue sur lesquels il faut évoluer avec délicatesse.

Cela n’empêche pas Ingar Zach et Xavier Charles de s’élancer les premiers, Ivar Grydeland et Christian Wallumrød suivant bientôt. Alors, il est temps d’improviser : d’astreintes en soubresauts, les musiciens progressent et derrière eux s’élèvent des rumeurs en fumées dans lesquelles on distingue ici des cordes-racines, là des volatiles encore jamais identifiés, et des bêtes qui, à terre, traînent et râlent en espérant la chute.

Dans les hauteurs, le quartette épie, inspecte, relève : le paysage est dense et sa musique doit l’être tout autant. Un relief à gravir, les instruments s’y emmêlent, et puis Zach marque le pas : régulier, il insiste et électrise les tensions inhérentes au risque : la fin du voyage est majestueuse, qui raconte la fumée, l’émanation, la vapeur, la buée, l’éther, le vertigo, l’immatériel, les cimes, la brume et la transparence. Désormais fondus sur disque.

Dans les arbres : Canopée (ECM / Universal)
Enregistrement : Juin 2010-avril 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ La fumée 02/ L’émanation 03/ La vapeur 04/ La buée 05/ L’éther 06/ Le vertigo 07/ L’immatériel 08/ Les cimes 09/ La brume 10/ La transparence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Dans les arbres se produira ce vendredi 28 septembre à Paris, église Saint-Merri, dans le cadre du Crack Festival.


The Radiata 5tet : Aurelia Aurita (dEN, 2012) / Gianni Mimmo : Name of the Game (Setola di Maiale, 2012)

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D’accrochages en accrochages, d’embardées en embardées, le Radiata Quintet n’a aucun mal à nous convaincre du bien-fondé de son improvisation...

Quintet en mouvement, préférant le trouble à l’organisé, Stefano Ferrian (saxophone ténor), Cecilia Quinteros (violoncelle), Claudio Milano (voix), Luca Pissavini (contrebasse) et Vito Emanuele Galante (trompette) introduisent quelques frêles balises à leur musique. Et de ces frêles balises, naîtront de raides et rudes scénarios. Dialoguant en des espaces réduits puis allongeant la prose jusqu’à envahir leur propre sphère, ils se répandent en illuminations croisées. Suppliques, cris et gesticulations de la voix ; cordes stressantes et jamais liantes ; saxophone débraillé ici, evanparkerien ailleurs, la strangulation est proche, annoncée. A découvrir…

The Radiata 5tet : Aurelia Aurita (dEN Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Bile dal Po 02/ Eumetazoa 03/ Planula larvae 04/ Diploblastic 05/ Single Germ Layer 06/ Echinoderms 07/ Spiralia 08/ Radially Symmetrical Cnidarians 09/ Vectensis 10/ (c)tenophores
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

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Ce quelque chose de familier que proposent Gianni Mimmo, Stefano Ferrian, Luca Pissavini et Stefano Giust ne cache aucune révolution, aucune redéfinition des codes. Il s’agit, seulement et simplement, d’improvisation. Ici, la guitare de Stefano Ferrian distille quelques étranges saveurs : l’arpège n’est jamais tranquille, la corde frise l’excès et entretient de désagréables trouées. A l’opposé, le soprano de Gianni Mimmo – beaucoup moins lacyen que d’ordinaire – mise sur des phrasés aux chauds contours. Foisonnants et jamais en reste d’un motif à étrangler, Luca Pissavini et Stefano Giust, respectivement contrebassiste et percussionniste, maintiennent l’improvisation à haut niveau. Ainsi de ces paysages familiers, se perdant parfois en des virées utopiques (humour et chaos ne font jamais bon ménage cf. Essi), on louera, plus que toute chose, l’unité offerte, ici, intensément.

Gianni Mimmo, Stefano Ferrian, Luca Pissavii, Stefano Giust : Name of the Game (Setola di Maiale)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD: 01/ Tu 02/ Io 03/ Egli 04/ Voi 05/ Essi 06/ Noi
Luc Bouquet © Le son du grisli


Angharad Davies, Tisha Mukarji, Dimitra Lazaridou-Chatzigoga : Outwash (Another Timbre, 2012)

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On pourrait imaginer qu’une affinité, plus que la fonte des glaces, est à l’origine du rapprochement d’Angharad Davies, de Tisha Mukarji et de Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. Même si le phénomène naturel qu’est l’ « outwash » a fait de cette improvisation au violon, au piano et à la cithare, la B.O. de sa dérive. La preuve, les titres que les musiciens ont donnés aux plages de leur CD filent la métaphore : sur le papier je lis « glacier », « meltwater » et « moraine ».

Leur évolution est illustrée par les sons que font les cordes pincées et les feedbacks et résonances qui les allongent dans le temps et dans l’espace. Leurs trajectoires dessinent en filigrane la composition d’un premier flocon, puis d’un deuxième, etc. Après quoi le trio les accroche comme des guirlandes à des poteaux électriques plantés dans son morceau de glacier. De demi-ton en demi-ton, de déclinaisons abstraites en combinaisons improvisées, Angharad Davies, Tisha Mukarji et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga ont réussi à nous servir ce que promettait la carte, un outwash dont la particularité est sa chaleur bienfaisante.

Angharad Davies, Tisha Mukarji, Dimitra Lazaridou-Chatzigoga : Outwash (Another Timbre)
Enregistrement : 13 décembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Glacier 02/ Meltwater 03/ Moraine
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Störung : Sound & Visual Art (Störung, 2012)

störung sound & visual art

Le propos du Störung Festival de Barcelone est explicite, que rappelle le titre de ce DVD augmenté d’un livre : Sound & Visual Art. A l’intérieur, onze collaborations audiovisuelles reviennent sur la neuvième édition du festival. Pas toutes convaincantes : lorsque pêche l’électronique (D-FuseXX+XY Visuals And Sound Art Project, Asférico, Andy Guhl) l’image n’a pas toujours la force de nous le faire oublier.

Pour ce faire, on peut néanmoins compter : sur Anla Courtis, dont les voix ralenties et étouffées sous cloche illustrent les images sépia de fantômes en goguette ; sur Francisco López, dont la spatiale création réagit au noir et blanc de Paul Prudence ; sur Kim Casone qui, à l’image et au son, promène un homme en forêt sombre le temps de conter une histoire dont on déplore la brièveté ; Simon Whetham, enfin, qui manipule de grands vents sur un paysage inventé par Hugo Olim. Quatre musiciens sauvent ainsi la rétrospective : au point de permettre qu’on l’écoute seulement.

Störung : Sound & Visual Art (Störung)
Edition : 2012.
DVD : 01/ D-fuse : Gradualism #01 02/ Dextro & AM : 26_071 Auda 03/ S. Brauer, S. Subero & Alan Courtis : Malabia bla bla 04/ P. Prudence & F. López : Hydro-organic Machine Study 05/ Kim Cascone : Black Flame 06/ XX+XY Visuals and Sound Art Project : Mater States 07/ Aleix Fernández & Asférico : Shapes 3.0 08/ Andy Guhl : Laptop-condensored 09/ Hugo Olim & Simon Whetham : Rhizoid 10/ Elufo & Asférico : Fuerza Natural II 11/ Diego Alberti & Federico Monti : Untitled 09
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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