Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Adam Lane : Absolute Horizon (NoBusiness, 2013)

adam lane absolute horizon

Improvisant sans canevas mais se réfugiant très vite en blues sommaire (Absolute Horizon), Adam Lane, Darius Jones et Vijay Anderson ne laissent rien deviner des pépites qui vont suivre. Le blues, le jazz, ils y reviendront le temps d’un dernier soupir (Light) en fin de disque. A cette occasion, l’altiste sera dolphyen, intrépide, assidu.

Entre les deux, vont se délier quelques jungles hostiles. Chauffé à blanc, le trio va électriser le spasme, tenir les zones de turbulences en haute estime. Et surtout faire du terrain vague une aire de jeu sans (peu de) limites. Veines saillantes, aiguisant les aigus comme d’autres lacèrent la chair de leur scalpel, ils trouvent à la convulsion sa juste justification. Tout se trouve, tout se résout, tout se densifie, et cela, sans passer par l’usure des codes courants. Et ceux qui douteraient encore de la singularité du jeu de Darius Jones n’auront d’autre choix que se rendre à l’évidence : les promesses n’en sont plus, le chemin est trouvé. Et de quelle manière !

EN ECOUTE >>> Run to Infinity >>> Absolute Horizon

Adam Lane Trio : Absolute Horizon (NoBusiness Records)
Enregistrement : 2010. Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Absolute Horizon 02/ Stars 03/ The Great Glass Elevator 04/ Run to Infinity 05/ Apparent Horizon 06/ Bioluminiscence 07/ Light
Luc Bouquet © Le son du grisli



I Never Meta Guitar Too (Clean Feed, 2012)

I never meta guitar ii

Après un premier volume pas mal tourné vers le jazz ou assimilé (avec Jeff Parker, Mary Halvorson, Noël Akchoté, Jean-François Pauvros…), ce qui est en passe de devenir une série, I Never Metaguitar, parie sur des « guitarists for the 21st Century » un peu plus franc-tireur. Si on ne sait pas s’ils sont tous en mesure de réinventer le jeu à l’instrument, ils démontrent en tout cas d’une envie plutôt iconoclaste.

Toujours concoctée par Elliott Sharp, la sélection de solos est comme attendue éclectique : post-folk (Manuel Mota, Steve Cardenas), bruistisme électrique (Ava Mendoza,Yasuhiro Usui, Shouwang Zang), minimalisme (Ben Tyree à la guitare classique fait une forte impression), atmosphérique (Joel Harrison au bottleneck non moins intéressant), voilà pour les « meilleurs ». Enfin il y a les individualistes d’hier qui en ont encore sous la pédale, comme Alan Licht et David Grubbs. Audn l'un déploie un jeu à la structure claire bousculée par le feedback, l'autre s’empare d’une guitare classique pour en pincer les cordes et inventer un bel instrumental minimalow-fi. Bref, de quoi ne pas passer à côté d’une compilation qui nous fait espérer que la série ne s’arrête pas en si bon chemin.

I Never Metaguitar Too (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2012.
CD : 01/ Ava Mendoza : Mandible Moonwalk 02/ Ben Tyree : The Gatekeeper 03/ On Ka'a Davis : Ballet 04/ Shouwang Zhang : Guitar Song 05/ Joel Harrison : Loon 06/ Yasuhiro Usui : Headland 07/ Steve Cardenas : Aerial 08/ Marco Cappelli : Sits at the Other Side of the Table 09/ Alan Licht : The Servant 10/ David Grubbs : Weird Salutation 11/ Hans Tammen : Spiracles 12/ Zach Layton : Thus Gone 13/ Thomas Maos : The Day King Arthur Married On Cyprus 14/ Richard Carrick : A-KA 15/ Zachary Pruitt : For Electric Guitar #1 16/ Manuel Mota : Untitled
Pierre Cécile ® Le son du grisli


Double Tandem : Cement / OX (PNL / dEN, 2012)

double tandem cement ox

Sous le nom de Double Tandem, trouver trois musiciens qui souvent se croisent : Ab Baars, Ken Vandermark et Paal Nilssen-Love. L’année dernière, le trio publiait deux enregistrements de concerts.  

A Stavanger, le 7 septembre 2011, Frode Gjerstad enregistra les trois pièces de Cement. Les vents (saxophones, clarinettes et shakuhachi) s’y adonnent à une expression libre sous les effets d’une émulation qui profite autant de la complicité du trio que des réjouissances qu’il trouve à s’imaginer défait. Faux rivaux, Baars et Vandermark vont d’ébats en frasques que Nilssen-Love attise ou sinon ignore – le batteur décidant parfois en solitaire de déviations qui régénèrent le propos de l’association.

A Novare, le 20 avril 2012, trois autres pièces furent enregistrées, désormais consignées en OX. Jouant d’abord de contrastes (baryton de Vandermark contre aigus de Baars), c’est dans les similitudes que le disque trouvera sa voie : course ascensionnelle des clarinettes accentuée par les roulements et embardées de Nilssen-Love, recherche inquiète sur laquelle les saxophones s’accordent – la démarche peut-être récalcitrante, la mélodie tentante –, accrocs récréatifs et souvent insistants…

Tous deux disques éloquents, la chronique prendra le contre-pied et ne dira pas « lequel… »

Double Tandem : Cement (PNL)
Enregistrement : 7 septembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Marl 02/ Skarn 03/ Shale

Double Tandem : OX (dEN)
Enregistrement : 20 avril 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ Toreros 02/ Omasum 03/ Akabeko
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Affiche AJF 2013 copyA Brest, ce vendredi 18 octobre, dans le cadre de l'Atlantique Jazz Festival  : Paal Nilssen-Love jouera seul (à midi, salle Duclos) puis en duo avec Ken Vandermark (en soirée, Espace Vauban). A l'Ouest, donc !

 


C. Kenneth Lee ‎: Dialogues With Environments (Wandelweiser, 2012) / Houben, Kümper : Landscapes (Diafani, 2013)

c kenneth lee dialogues with environments

Sans être jamais allé (ou retourné, car je crois aux sept vies des chats) à Los Angeles, je m’en fais l’image inverse de ce que C. Kenneth Lee m’en raconte au travers de solos de piano qu'il a enregistré là-bas de 2007 à 2011.

L’endroit a-t-il jamais une influence sur la musique qu’on y donne ? En jazz, peut-être. En classique, je n’oserais dire. D’ailleurs, le classique de Lee est tout relatif, car il joue avec les bruits de son environnement. Une porte grince, un objet tombe (ces solos ont été captés en public), etc. Mais le pianiste tient-il compte de ces parasites lorsqu’il interprète ses lacis aériens ? La répétition de deux notes (pour lequel Lee a un léger faible), un arpège, la superposition de deux autres notes, leur extension, leur séparation… peuvent-ils dialoguer vraiment avec des bruits terre-à-terre ?

L’architecture de papier de C. Kenneth Lee accueille en fait ces sons du dehors mais ne les « calculent » pas. Elle va, elle tient droit malgré les courants d’air, elle s’élève au-dessus d’eux. Ses environments la rehausse de l’incapacité qu’ils ont à pouvoir l'intégrer. Voilà pourquoi il faut écouter urgemment les monologues de C. Kenneth Lee.

C. Kenneth Lee : Dialogues With Environments (Edition Wandelweiser)
Enregistrement : 2007-2011. Edition : 2012.
CD : 01-02/ Piano Solo No. 3 (2006) 03-06/ Piano Solo No. 4 (2010) 07/ Piano Solo No. 5 (2011)
Héctor Cabrero © Le son du grisli

eva-maria houben bileam kümper landscapes diafani

Landscapes (1-4) consigne un genre plus direct de conversations sonores avec l’environnement. Provoquées par Eva-Maria Houben et Bileam Kümper, celles-ci opposent un orgue et les mouvements d’un train, laissent au vent le loisir de faire chanter un tuba ou font vibrer à distance d’hommes chimes et viole d’amour. Achaque fois, l’empreinte musicale d’impromptus immodérés brille par la beauté des graves et des soupçons qu’on y trouve.

Eva-Maria Houben, Bileam Kümper : Landscapes (1-4) (Diafani)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD: 01-04/ Landscape 1-4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Nagual : Nagual (Ergot, 2013)

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Consignée jusque-là sur cassettes autoproduites (estampillées Pidgin Records), la musique de Nagual – association de Ian McColm (guitares, basse, piano, batterie, électronique) et de David Shapiro (guitare, basse, électronique) – passe sur vinyle sous pavillon Ergot (au catalogue du label, trouver, publiés ou sinon annoncés, disques et cassettes d'Aaron Dilloway, Adrian Rew, Jeph Jerman et Master Musicians of Joujouka…).

Ainsi Nagual, le disque, est-il une carte de visite à deux faces qui impressionnent pareillement. Au son d’un minimalisme à la traîne, d’abord, qui fait silence pour se préparer à tomber à pic et ce jusqu’aux abysses. Après avoir foré les profondeurs, le duo refait surface et expose sa pêche miraculeuse : crescendo, attise même les plaintes d’animaux fabuleux (d'autant que pas tous poissons) avec un art de la mise en scène que la batterie de McColm – qui, à l’instrument, prit quelques leçons de Billy Hart – finira de rendre colossal.  

En seconde face, c’est un ouvrage de drones plus retenu en apparence mais en apparence seulement. Car cette fois, appliqués sur un horizon frémissant, des notes longues, des boucles et des prises inversées, s’accordent et composent un paysage dont les effets vous poursuivent longtemps après que se sont tues les guitares électriques étendues qui marquent ses frontières. Autrement impressionnant, précisera-t-on.

EN ECOUTE >>> Honey River Lacquer

Nagual : Nagual (Ergot Records)
Edition : 2013.
LP : A1/ Honey River Lacquer A2/ Sweat Raag – B/ Continuous Becoming
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Jason Kahn : In Place / Broken Place / Fronts (Winds Measure / CFYR / Khalija, 2013)

jason kahn in place daitoku broken place frontsDu flot régulier des publications (de l'album à télécharger jusqu'au vinyle) de Jason Kahn, et entre les disques compacts que publie Herbal International (Things Fall Apart, un étonnant solo) ou promet Cathnor (Untitled for Four, une longue partition graphique – avec Patrick Farmer, Sarah Hughes et Dominic Lash), il est plaisant d'extraire ces trois récents enregistrements pensés pour le format de la cassette.

Jason Kahn : In place: Daitoku-ji and Shibuya Crossing (Winds Measure Recordings, 2013)
S'inscrivant de façon critique dans le champ du field recording, la série de travaux menée par Kahn depuis 2011 sous l'intitulé In place (d'abord à Zurich) substitue au micro et à l'enregistrement de terrain une immersion attentive de plusieurs heures in situ, dont un texte rend ensuite compte ; cet objet littéraire qui pourrait s'apparenter à une « tentative d'épuisement d'un lieu » (et par l'ouïe et par la vue) à la Perec est ensuite enregistré par l'artiste, de sa voix blanche, posée, dans le silence du studio. Cette intelligente extension du domaine de la pratique sonore porte d'autant plus que la lecture, assez monotone, est évocatrice et sobrement musicale, « produisant de l'espace » (Henri Lefebvre est d'ailleurs une influence assumée) là où il n'en reste pas même un son : le complexe bouddhiste du Daitoku-ji de Kyoto et le carrefour central de Shibuya à Tokyo, dans leur absence même, se réinventent et sonnent en chaque auditeur, par les mots. Une réussite très originale !

EN ECOUTE >>> Daitoku-ji and Shibuya Crossing

Jason Kahn : Broken place (Copy For Your Records, 2013)
Le contexte, fort différent pour cette grosse heure de musique, replace Kahn devant l'équipement que nous lui connaissons : synthétiseur analogique, table de mixage, voix, radio et sons captés à l'extérieur sont convoqués pour une performance, depuis son appartement de Zurich, diffusée en direct au festival Audioblast, fin novembre 2012. Le flux, généralement lourd d'interférences et de grésillements, s'épaissit par adjonction de fragments radiophoniques, de vocalises, de bruits et débris, se fissure et s'affaiblit à l'occasion ; ces creux et failles, structurant une pièce chargée, confèrent son intérêt à cet enregistrement bien fracassé.

Jason Kahn, Mark Trayle : Fronts (Khalija, 2013)
Chacune des faces de cette cassette reproduit une improvisation saisie lors de concerts (d'abord à Zurich, ensuite à Genève, en mars 2012) donnés par Kahn (synthé analogique, table de mixage, radio) avec Mark Trayle (electronics, guitare). Le duo semble avoir d'emblée trouvé un pouls et une aire de collaboration stimulante, communicative (pour l'auditeur dont l'immersion est rapidement acquise) : l'énergie circule dans un beau jeu de contrastes entre textures – bouffées de blizzard à échardes contre escadrilles aux fuselages polis – au profit d'une fort efficace propulsion par frottement. Un enregistrement à comparer avec ce que JK a récemment donné avec Bryan Eubanks ou en compagnie de Bruce Russell & Richard Francis (Dunedin).

EN ECOUTE >>> Fronts (extrait)


Ravi Shardja : Grün ist grau (Grautag, 2013)

ravi shardja grun ist grau

Vous n’aviez jamais osé transposer la musique concrète de Pierre Schaeffer en Inde ? Pas d’angoisse, Ravi Shardja l’a imaginé – et réalisé – pour vous. Oeuvre totalement à part dans la discographie mondiale (oui, oui), son Grün ist grau multiplie les fractures et les horizons, entre échos de la rue à Bombay, sonorités échappées de Throbbing Gristle ou Merzbow, sans bien sûr omettre des souvenirs de sitar passés à la moulinette Prurient.

Pas sûr qu’au premier coup, on saisisse toutes les nuances du bidule, tant les idées foldingues pulluent et s’entrechoquent... On est en revanche certain d’enchaîner les découvertes planquées dans le mix au fil des écoutes.

En écoute >>> Grün ist grau (quatre extraits)

Ravi Shardja : Grün ist grau (Grautag Records / Souffle Continu)
Edition : 2013.
2 LP : A1/ Bombay Boobies Battle B1/ Curry Nelli Occhi Un'Acromatopsia Momentanea C1/ Attaque Sournoise Du Kopassus À Wamena D1/ Gartenfest Fessenheim Abgesagt
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Jacques Demierre : Breaking Stone (Tzadik, 2013)

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Inattendu, comme les souvenirs remontent. Ceux-là appartiennent à Jacques Demierre et font écho à chacune des plages de ce recueil de compositions protéiforme qu’est Breaking Stone. Pour bien dire les choses, ces souvenirs sont ceux du coup que lui porta enfant Champion Jack Dupree, de la rumeur des cors des Alpes de sa Suisse natale et des mots que lui souffla un jour la linguistique à l’oreille. Trois éclats de mémoire auraient ainsi été mis en musiques, mais de quelles manières ? La question se pose car lorsque le pianiste cède au compositeur, ses écritures font fi des traditions – pour ne pas dire de « la tradition » – pour se nourrir plutôt d’une pratique iconoclaste remise sans cesse sur le métier. Ainsi, toujours le créateur invente dans la différence et la nuance, comme l’atteste Breaking Stone au son de mots, de rumeurs et de coups, que Jacques Demierre dit, engendre et donne, à son tour. Entendus, comme les souvenirs remontent.

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L’hommage est de Jacques Demierre : Un de mes tout premiers chocs musicaux a été de voir et d’entendre Champion Jack Dupree. Il donnait un concert piano solo, je devais avoir 11-12 ans, j'étais au balcon, juste au-dessus de la scène. Je voyais ses énormes mains, ses doigts étalés sur les touches, je voyais son corps, son dos, qui faisait littéralement partie du piano, et il y avait le son de sa voix et le son du piano montant vers moi. Et j’ai été saisi : la révélation de ce son, de ce corps, de cette voix, de ce piano ouvert, m'avait transporté hors de moi. Nombre de ses travaux au piano attestent que, de cette révélation, Demierre a tiré un goût pour la force de frappe. 3 Pieces for Player Piano le dit encore, mais à sa façon : celle d’un piano mécanique dont Demierre modifie sur le vif le discours en usant de sa pédale forte. Ainsi, en trois temps (Maquinação II, Para Bailar et Strip), extirpe-t-il de la machine des éléments de tradition (pulsations latines, ragtimes ou simili solos de Gershwin) pour les soumettre à une scansion d’allure minimaliste. En frénétique, il engage une lutte – Dupree et Horowitz furent avant lui deux pianistes à passer les gants de boxe – avec un appareil récalcitrant pour avoir été programmé. Sous l’action de la pédale, obstacles et empêchements, heurts et enraiements, provoquent des pertes de vitesse et de repères : le piano mécanique n’est plus cet infaillible instrument de rabâchage. C’est qu’en apprenti-sorcier et instrumentiste véloce, Jacques Demierre lui a inoculé un virus d’humanité : tout a été remué dans sa ritournelle, tout y a été dérangé : tout y est enfin à sa place.

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Le souvenir est de Jacques Demierre : Je me rappelle les chansons que ma mère pouvait me chanter. Elle vient d'une région, la Gruyère, où la tradition vocale et chorale est très forte. Souvenir des chansons du soir, du coucher, mais aussi des chants traditionnels, souvent à plusieurs voix, chantés durant les fêtes de famille ou les fêtes de village, comme celles qui marquaient la montée à l'alpage ou la désalpe. Sumpatheia a à voir avec ce genre de souvenir. Il parvient même à dire en musique la résistance au temps qui passe d’un paysage qui vous servit un jour de décor pour exercer aujourd’hui sur vous sa subtile influence. Un retour aux sources, en quelque sorte, ici commandé par deux réminiscences-prétextes : Eisblumen d’Heinz Holliger qui en vous chante encore autant que ne le fait l’écho du cor des Alpes déclinant à mesure qu’il approche la vallée – comme disparaît graduellement sur le papier la vingtaine d’épreuves des Prints de Robert Morris.
Sumpatheia – le mot grec est bien choisi, qui donna en français « sympathie » et surtout « sympathique », nom du système nerveux en charge des mouvements inconscients (rareté de ce qui échappe même au plus rigoureux des interprètes) et adjectif attribué à cette encre qui s’efface pour se faire discrète – exprime donc à la fois la fragilité du fil qui nous attache aux souvenirs et celle d’un air qui s’évanouit pendant le temps qu’il nous arrive. Pour ce faire, Jacques Demierre a imaginé la rencontre de deux instruments à cordes : le violon de Denitsa Kazakova et la guitare de Jean-Christophe Ducret, dont il interroge les harmoniques naturelles. De celles-ci, enchevêtrées, naissent des reliefs au pittoresque sans cesse menacé par l’instabilité. Sur le pas de ses interprètes, l’auditeur y progresse jusqu’à y découvrir d’imposantes peintures rupestres à la lueur de la bougie : progressivement, les notes atteignent la périphérie de la zone éclairée ; bientôt, l’ancienne musique n’est plus qu’une histoire d’oubli et d’inconscient mêlés ; déjà, c’est un nouveau souvenir qu’il faut envisager : celui de ce paysage de « sympathie », où le visiteur expérimente et le chant remémoré et l’écoute éconduite.

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L’aveu est de Jacques Demierre : Je crois que c'est mon intérêt pour le langage, pour la parole, qui est avant tout à la base de mon attirance pour la matière voix. Quand j'ai commencé à étudier la linguistique, ça a été un véritable choc pour moi, je n'ai plus jamais écouté ni la voix ni quoi que ce soit de la même manière. C’est comme si j'écoutais tout via le filtre de cette capacité humaine de communiquer à travers une production sonore vocale. De là mon intérêt pour le lien qui existe, sous toutes ses formes, entre le son et le sens. Faire sens de tout son, Demierre s’y est peu à peu attelé : en explorant d’abord de fond en comble la large palette de l’instrument-piano ; en investissant ensuite le champ d’une poésie qui frappe par la crudité de ses mots, de ses syllabes et même de ses lettres. Avec Breaking Stone, le musicien et linguiste poursuit ses recherches, mais cette fois à coups de marteaux et d’interjections agissant de concert. Voix amplifiée et diffusée dans le corps du piano, il dit un texte de sa composition que lui inspira un précédent travail mené avec Vincent Barras sur les écrits du linguiste de référence Ferdinand de Saussure. Et voici le piano changé en salle d’opération : la voix y est modifiée, parfois même contrainte par le jeu du pianiste. Le rapport piano-voix n’a jamais été aussi âpre, qui fait son vocabulaire des sons arrachés à un patient venu guérir son silence chez un médecin qui tient de l’exorciste – Jacques Demierre jouant l’un et l’autre rôle. Frappant sec une touche qui fera effet, il convoque mille langues – dans quelles autres vies entendues ? – pour confectionner des formules qui invoquent doigté et compassion ; provoquant une corde sensible, il obtient onomatopées et ponctuation ; commandant des pauses où respirer et reprendre ses esprits, il découvre pour ses instruments d’autres moyens de dire que par la note et par le mot. Et toujours, cette question : est-ce le piano qui réagit sous la dictée ou la voix qui obtempère ? S’il nous laisse sans réponse, Jacques Demierre s’est bel et bien déchargé du silence qui lui pesait. Dans le piano qu’il a changé en berceau d’enfant sauvage, on trouve maintenant des éléments d’un langage enfoui qui renvoient aux plus anciennes expérimentations qu’ait connues la parole comme des sonorités d’instruments qu’on croirait tout juste inventés, qui ont pour noms voix et piano.

Jacques Demierre : Breaking Stone (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2013.
CD : 01-03/ Three Pieces For Player Piano (2012) For Player Piano And Pianist : 01/ Maquinaçao II 02/ Para Bailar 03/ Strip 04/ Sumpatheia 05/ Breaking Stone
Guillaume Belhomme © Tzadik / Le son du grisli

densités

Le 27 octobre prochain, Jacques Demierre interprétera Breaking Stone à Fresnes-en-Woëvre, dans le cadre du festival Densités.


Chris McGregor's Brotherhood of Breath : Procession (Ogun, 2013)

Chris McGregor Brotherhood of Breath Procession

Plus besoin de télécharger sous MP3 pourri – qui plus est avec moult craquements – le Procession du Brotherhood of Breath sur quelque blog douteux (ne faites pas les innocents, vous téléchargez autant que moi !) : Ogun vient de rééditer la galette sur CD (on y trouve quelques inédits-bonus mais l’intégralité du concert reste à venir).

Cela se passait à la Halle aux grains de Toulouse le 10 mai 1977 et les riffs de la confrérie des vents étaient aussi hauts que le Makheka et le Kinder Scout réunis. Il y avait Evan « Trane » Parker, l’insolent Mike Osborne, le conteur céleste Dudu Pukwana, l’oublié Bruce Grant surfant avec sa flute sur le très grand mascaret du BoB, les inflammables Harry Beckett et Mark Charig, le pyromane Radu Malfatti (c’était avant son extinction de souffle), les stellaires Johnny Dyani et Harry Miller, le maestro des rythmes Louis Moholo-Moholo sans oublier évidemment la légèreté de l’ange Chris McGregor. Alors à quoi bon commenter la joie ressentie pour tous ici ? La joie ne se consigne pas : elle se partage et se clame haut et fort. Faut-il encore insister ?

Brotherhood of Breath : Procession – Live in Toulouse (Ogun / Orkhêstra International)
Enregistrement : 10 mai 1977. Réédition : 2013.  
CD : 01/ You Ain’t Gonna Know Me ‘Cos You Think You Know Me 02/ Sunrise on the Sun 03/ Sonia 04/ Kwhalo 05/ TBS 06/ Andromeda
Luc Bouquet © Le son du grisli


Yannick Franck, Craig Hilton : Flowers for L.P. (Idiosyncratics, 2013)

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Militant passionné de la scène electronica, Yannick Franck trouve ici en Craig Hilton un partenaire au niveau de ses habituelles et variées collaborations. Premier effort de la paire belgo-américaine, Flowers For L.P. débute sur des atmosphères menaçantes, qui se rapprocheraient d’un Marsen Jules métamorphosant Svarte Greiner, avant de glisser lentement vers une esplanade post-métallique où règnent les fantômes de Jefre Cantu-Ledesma ou Gilles Aubry.

Chemin faisant, le ton s’évapore, on rêve du fantôme de Geneviève Menace Ruine Beaulieu qui viendrait poser sa voix d’outre-tombe, avant qu’un tourbillon post-industriel n’emporte un fantôme de Stephan Mathieu. Corsée, l’affaire.

EN ECOUTE >>> Flowers for L.P. (extrait)

Yannick Franck, Craig Hilton : Flowers For L.P. (Idiosyncratics)
Edition : 2013.
CD : 01/ Flowers For L.P.
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli



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