Rodrigo Amado Motion Trio, Jeb Bishop : The Flame Alphabet (Not Two, 2013)

Deux jours après un enregistrement live des plus réjouissant (Burning Live / JACC), Rodrigo Amado, Jeb Bishop, Miguel Mira et Gabriel Ferrandini se retrouvent en studio et en profitent pour réitérer quelques-unes de leurs plus belles ascensions.
Souvent entamées par un duo batterie-saxophone ou batterie-trombone (The Flame Alphabet, First Light), les improvisations du quartet ne tardent pas à s’entrouvrir au collectif, à escalader des crescendos rayonnants. La ballade est là qui se déroule sans heurts, stagne (The Healing) ou se gargarise de sèches hachures (Into the Valley). Reflets, effets de miroir, les improvisateurs ne peuvent que se compléter ou s’interpénétrer.
On écrira à nouveau combien sont soyeux et profonds les graves du ténor d’Amado, endurants les solos du tromboniste, précieux et constructifs l’accompagnement du violoncelle-contrebasse de Mira, débordante et impétueuse la frappe de Ferrandini. Et bien sûr, on écrira que le free jazz n’est pas tout à fait trépassé puisqu’ici débordant de vitalité et d’intensité.
Rodrigo Amado Motion Trio + Jeb Bishop : The Flame Alphabet (Not Two Records / Products from Poland)
Enregistrement : 30 mai 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Burning Mountain 02/ The Flame Alphabet 03/ First Light 04/ Into the Valley 05/ The Healing
Luc Bouquet © Le son du grisli

Dead Neanderthals : Polaris (Utech, 2013)

« FUCK conventions and FUCK expectations » : sans forcément faire fi des conventions ni des attentes – ce serait oublier qu’avant eux sont passés dans le champ d’une improvisation revêche opposant saxophone et batterie Brötzmann et Bennink, Flaherty et Corsano ou encore Gustafsson et Nilssen-Love –, Dead Neanderthals s’adonne tout de même sur Polaris à une joute opiniâtre.
Sous l’influence de forces naturelles qui menacent quand ce n’est pas plus cérébralement inspirés par les nœuds de Shinkichi Tajiri, O (ténor) et R (batterie, donc) sonnent une demi-heure durant l’alerte d’instants rageurs. Avec un art non négligeable de la torpille ou du laisser-aller, le saxophoniste accuse les coups secs et les trombes de cymbales de son partenaire. Sous effervescence et sur le fil du rasoir, le duo se montre ainsi capable d’un jazz in opposition sinon insolite, en tout cas fort alerte.
EN ECOUTE >>> Plissken
Dead Neanderthals : Polaris (Utech Records / Metamkine)
Enregistrement : 6 novembre 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Neck-AIDS 02/ The Pit 03/ Knot 04/ Yamatsuka Eye 05/ Plissken 06/ Yolk
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Charlemagne Palestine, Z’ev : Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear (Sub Rosa, 2013)
S’ils ont attendu 2007 pour enfin jouer ensemble, Charlemagne Palestine et Z’ev se connaissaient depuis le milieu des années 80. Avec Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear, ils franchissent un autre pas… celui de l’enregistrement. Et c’est Sub Rosa qui a l’honneur d’éditer ce double CD – dans une nouvelle collection, « Laboratoire Central / Sub Rosa Sessions », consacrée à des lives sans public.
Le premier CD renferme trois dialogues sur lesquelles le (ci-dedans) carillonneur tinte et résonne alors que le percussionniste l’enveloppe sous ses murmures et ses gémissements. Affront fait au minimalisme : son allure est toujours mise en déroute, la plus belle preuve étant donnée par le troisième duo, où le sonneur de métaux prend le dessus sur le sonneur de cloches. S’ensuivent trois duos : un de Palestine (crescendo, il cadence ses coups et ses contrecoups, ses échos et ses retours d’échos…) et deux de Z’ev (le premier, superbe, bat un tambour qui change cent fois de peau ; le second, trois fois plus long, expérimente avec un art du hasard finement ciselé). Comme par miracle, ces trois solos qui se répondent montrent une autre manière de dialoguer et une autre manière d’accorder des intérêts vieux (disons) d'une vingtaine d’années. Cognac !
EN ECOUTE >>> Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear (extraits)
Charlemagne Palestine, Z’ev : Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear (Sub Rosa)
Enregistrement : 18-20 juin 2010. Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Duo C/Z #1 02/ Duo C/Z #2 03/ Duo C/Z #3 04/ Solo C #1 05/ Solo Z #1 06/ Solo Z #2
Pierre Cécile © Le son du grisli

Pat Thomas : Al-Khwarizmi Variations (Fataka, 2012)

Le 19 juin 2011, Pat Thomas donnait à ses extravagances quelques variations supplémentaires. Dix pour être plus précis. A chaque fois, une nouvelle géographie prenait corps. A chaque fois, un paysage se découvrait, se reconquérait, s’intensifiait.
Le clavier n’était pas assez large : le pianiste puisait à l’intérieur de l’instrument quelque marche à piano préparé et à idées fortes. Plus loin, l’improvisateur jouait des coudes, faisait siens symétrie, dissymétrie et parallélisme. Le jazz s’y percevait parfois, alourdi et déconstruit. Puis s’en allait, pulvérisé par quelques sombres martellements. Une tempête de graves annonçait des aigus embrassés. Le pianiste comprimait le clavier, balayait l’inutile et ne restait alors qu’oubli, effacement et résonnance. Ne restait qu’une saine et folle imagination. Oui, dix belles extravagances.
EN ECOUTE >>> Variation 8
Pat Thomas : Al-Khwarizmi Variations (Fataka / Metamkine)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Variation 1 02/ Variation 2 03/ Variation 3 04/ Variation 4 05/ Variation 5 06/ Variation 6 07/ Variation 7 08/ Variation 8 09/ Variation 9 10/ Variation 10
Luc Bouquet © Le son du grisli

McPhee, Moore, Nace : Last Notes (Open Mouth, 2013) / Moore, Connors : The Only Way to Go... (Northern Spy, 2013)
Ainsi le passage par Roulette l’année dernière de Joe McPhee, Thurston Moore et Bill Nace, aura-t-il donné un disque : Last Notes – pour être exact, il s’agit là du premier set du concert, le second pouvant être téléchargé via l’utilisation d’un code fourni avec le vinyle. Comme hier avec Paul Flaherty (s/t) ou Mats Gustafsson, les guitaristes (duo Northampton Wools) y interrogent l’adéquation de leur art électrique avec un souffle à l’imagination considérable.
Pour McPhee, c’est encore l’histoire d’un chant intérieur qu’il faut (et qu’il parvient à) extérioriser puis adapter aux préoccupations mais aussi à l’écoute, attentive et alerte, de ses partenaires. Affûtés, Moore et Nace ne forcent jamais le trait, fomentant plutôt à force de gestes indolents des nappes qui donneront à l’alto aspiration et élan, et des caches dans lesquelles il pourra se replier à l’envi. C’est d’ailleurs là que le trio décidera de la forme à donner au fracas inéluctable.
Après lequel un retour au « calme » sera opéré. La suite n’est pas calquée, sa rumeur tirant sa substance d’arabesques, de grésillement d’amplis et de dérapages à la véhémence anéantie par une distension autrement sonnante. Butant sur un paquet de notes, le saxophoniste finira quand même par provoquer ses partenaires, qui mitrailleront en conséquence, le pousseront à bout, et gagneront ainsi leur propre déroute.
Joe McPhee, Bill Nace, Thurston Moore : Last Notes (Open Mouth)
Enregistement : 31 mai 2012. Edition : 2013.
LP : A-B/ Last Notes
Guillaume Belhomme © le son du grisli

Sous prétexte de Record Store Day, voici la paire Thurston Moore / Loren Connors publiée sur vinyle Northern Spy : The Only Way to Go Is Straight Through rassemble deux sets d’une vingtaine de minutes chacun. Donné le 14 juillet au Stone de New York, le premier défend une suite atmosphérique sous effets multiples, frottements et vibrato nonchalants, arpèges comptés. Datant du 17 octobre 2012, le second, enregistré au Public Assembly, peint avec moins d’embrouille mais aussi moins d’ampleur un paysage pourtant plus accaparant encore.
Thurston Moore, Loren Connors : The Only Way to Go Is Straight Through (Northern Spy)
Enregistrement : 14 juillet & 17 octobre 2012. Edition : 2013.
LP : A/ The Stone B/ Public Assembly
Guillaume Belhomme © le son du grisli

Glenn Jones : My Garden State (Thrill Jockey, 2013)

Glenn Jones, avec sa guitare et son banjo, défrisera plus d’un hipster chercheur de pépites à quarante euros le vinyle rayé – pas soigné, le look, et d’un classique dans la fioriture ! Mais ce n’est pas là son principal mérite, non. Le principal mérite du guitariste est qu’il donne une actualité, et comme pour lui-même, à l’ « American Primitive Guitar » de John Fahey – ce qui ne l’empêche pas de rappeler parfois le jeu d’Egberto Gismonti ou de Ralph Towner (The Vernal Pool).
Parfois accompagné de Laura ou Meg Baird, Jones tisse un ouvrage (son troisième sur Thrill Jockey) un brin mélancolique, aux mélodies qui ont souvent la simplicité de l’évidence, qui illustrent une aventure de Buster Keaton (Accross the Tappan Zee) ou adressent un clin d’œil à Charles Ives (Like A Sick Eagle Looking at the Sky). Capodastre tendu, arpèges et lignes de basse assurés, tapping, picking, pull-off… tout concourt à mettre au jour le goût d’hier qui coule dans les veines de Jones.
Et comme par enchantement, folk, country, blues, se mélangent au profit d’une légèreté musicale / bande-son de beaux moments contemplatifs (il arrive à Jones de dialoguer avec un orage ou le vent dans les arbres) et même parfois : poignants (Berger County Farewell, à déguster ci-dessous).
Glenn Jones : My Garden State (Thrill Jockey)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Chimes 02/ Across the Tappan Zee 03/ Going Back to East Montgomery 04/ Blues for Tom Carter 05/ The Vernal Pool 06/ Alcouer Gardens 07/ My Garden State 08/ Like a Sick Eagle Looking at the Sky 09/ Bergen County Farewell 10/ Chimes II
Pierre Cécile © Le son du grisli

William Hooker : Channels of Consciousness (NoBusiness, 2012)

A la limite de la surcharge, le quintet de William Hooker demeure prisonnier de la nasse sonique qu’il vient d’enfanter. Les impacts sont permanents, la débauche se perd en des amoncellements sans réelle substance. La trompette de Chris DiMeglio perce heureusement le carcan, se fraye un chemin et tisse quelque intensité salvatrice. En pure perte, la contrebasse d’Adam Lane se perd dans ce magma excessif. Pourtant inspirée par de glorieux aînés (Sharrock, Boni), la guitare de Dave Ross ne fait qu’ajouter de la confusion à la confusion. Ceci pour la première partie.
Heureusement, la seconde partie est d’un tout autre niveau. Le blues s‘y décline malade et singulier, l’esprit n’est plus à l’égorgement mais à l’introspection. L’archet grince et se libère de ses chaînes. La trompette ne prend plus ombrage de son lyrisme. La musique accepte l’espace et la distance. Entre les deux, mais aussi au début et à la fin, la batterie de William Hooker et les percussions de Sanga donnent au rebond de nouveaux chapitres. Magiques minutes de connivence et de complicité où la frappe n’est plus vaine mais transportée par deux improvisateurs en totale(s) harmonie(s).
EN ECOUTE >>> The Unfolding >>> Connected
William Hooker Quintet : Channels of Consciousness (NoBusiness)
Enregistrement : 27 mars 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ The Unfolding 02/ Compelling Influences 03/ Thought and Intention 04/ Lower Interlude 05/ Character 06/ Connected 07/ Three Hexagons 08/ Mother’s History (untold)
Luc Bouquet © Le son du grisli

Walter Zimmermann : Songs of Innocence & Experience (Mode, 2012)

Quand Walter Zimmermann parle de « songs », il veut dire pièces de musique de petite taille, si ce n'est pièces de musique à l'horizontalité contrariée. Et quand il parle d’innocence et d’expérience, outre l'évocation de William Blake, il s’agit pour lui de se faire comprendre par le Sonar Quartett qui interprète ici l'intégrale de ses compositions pour quatuor à cordes.
Songs of Innocence & Experience couvre une période d'une trentaine d'années. Fränkische Tänze, qui date de 1977, tire sa saveur des dix chansons dissonantes qui se succèdent et cherchent le bon ton sur un très long bourdon (qui est même l'affaire d'un drone Quartet). Songs of Innocence & Experience, composé entre 1996 et 2004, c'est cette fois vingt-trois ritournelles qui font appel à des voix d'enfants, à la poésie d'Allen Ginsberg, à une flûte, à des bandes... La musique populaire est devenue savante, et la musique savante... d'une légèreté que s'interdit souvent la musique populaire. Entre les deux, Keuper et Festina Lente s'adressent à des danseurs qui devront disparaître, réapparaître, disparaître encore.
Le deuxième CD renferme Die Sorge geht über den Fluss où Suzanne Zapf joue seule, va de « fausse » note écrite en silence avec une tension désarmante, et ce, que son archet soit épais ou ultra fin. Nikolaus Schlierf se fera lui remarquer sur Taula/Novo Ben, que Zimmermann a écrit pour instrumentiste qui doit aussi savoir chanter. Enfin, c'est Fränkische Tänze qui nous revient dans une autre version : le Sonar Quartett l'interprète cette fois sans drone quartet. Le folklore est galant, d'une veine néo-classique qui donne d'autres couleurs à cette composition indispensable, comme l'est Walter Zimmermann dans le champ du contemporain sans oeillères.
Walter Zimmermann : Songs of Innocence & Experience (Mode)
Edition : 2012.
2 CD : CD1 : 01-10/ Fränkische Tänze (1977) 11/ Keuper : pour quartette strings 12-15/ Festina Lente 16/ Songs of Innocence & Experience – CD2 : 01-02/ Die Sorge geht über den Fluss 03-04/ Taula/Novo Ben 05-14/ Fränkische Tänze
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Philipp Schmickl, Jim Denley, Marzen Kerbaj : Theoral 5 (Theoral, 2012)
Les numéros de Theoral sont, de Philipp Schmickl, les carnets de voyages et de rencontres. L’homme est amateur de transport, d’arts et de musique, de sciences humaines… En conséquence, ses publications célèbrent Marco Eneidi et Andre Gingrich (Theoral 1), Mira Sidawi et Xavier Charles (Theoral 2), Paul Lovens (Theoral 3), Nicole Brooks et Clayton Thomas (Theoral 4)… Quant à la cinquième livraison de Theoral, elle raconte le séjour de Schmickl à Beyrouth en 2012, où l’homme a pu croiser Jim Denley (le 7 avril) et Mazen Kerbaj (le 14 avril).
A chaque fois, Schmickl et son acolyte prennent le temps, improvisent en mots, passent par l’anecdote pour dire de belles et parfois essentielles choses, perdent le fil de la conversation pour en attraper un autre, qui la rafraîchira. Ainsi, Denley aborde-t-il ses liens avec l’Australie, sa découverte de Beyrouth, lorsqu’il ne se souvient pas plutôt de Derek Bailey qu’il côtoya à domicile au début des années 1990 ou ne recommande la lecture d’un livre de Trevor Wishart. Comme toute improvisation valable, la conversation est faite d’expérience et d’instant même.
Avec Kerbaj, le même principe opère : faire le parallèle entre l’angoisse de la page blanche du dessinateur et celle du son à découvrir de l’improvisateur, pour parler ensuite des chanteurs français qu’il écouta beaucoup – Gainsbourg, Brassens, Lapointe –, de son partenaire et alter ego Sharif Sehnaoui et de leur éducation musicale commune, puis de ses rencontres avec Raed Yassin, Charbel Haber, Evan Parker… L’écho de la guerre civil, enfin, et c’est déjà les dernières pages. Au sommaire du sixième Theoral, sont annoncés Franz Hautzinger et Hans Falb…
Philipp Schmickl, Jim Denley, Marzen Kerbaj : Theoral 5 (Theoral)
Edition : 2012.
Revue : Theoral
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Alexandr Vatagin : Serza (Valeot, 2013)

La liste des musiciens invités par Alexandr Vatagin (Port-royal, Tupolev, Quarz) sur Serza est longue : Pawn, Hideki Umezawa, Fabian Pollack, Martin Siewert, Peter Holy, Lukas Scholler, Giulio Aldinucci et James Yates. Mais est-elle assez longue pour changer l’electronica ambient pop du monsieur en opus recommandable ?
Pas sûr, puisque l’album s’inscrit dans une lignée 12k / Häpna sans se montrer très original (et même, comme sur Mantova, tristement parodique). Les invités susnommés (Siewert mis à part, qui profite de sa présence pour donner un goût de Trapist au CD) se baladent dans un décor de carton-pâte qui manque de consistance. Gentil, trop gentil.
EN ECOUTE >>> Bows and Airplanes
Alexandr Vatagin : Serza (Valeot)
Enregistrement : 2007-2012. Edition : 2013.
CD / DL : 01/ Elisa 02/ Bows and Airplanes 03/ Elbe 04/ Mantova 05/ La douce 06/ March of the Dancing Barriers 07/ Insomnia 08/ Different
Pierre Cécile © le son du grisli























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