Marc Ribot: La corde perdue (La Huit - 2007)

En suivant le guitariste Marc Ribot dans les rues de New York, la réalisatrice Anaïs Prosaïc signe le portrait sobre et efficace d’un guitariste en quête d’expériences différentes.
Pas toujours heureuses, d’ailleurs, tant Ribot semble chercher davantage à multiplier les interrogations qu’à mettre la main sur une solution définitive. L’effet du doute, sûrement, mis en images : archives datant des années 1990 (tentatives inquiètes sur la scène de la Knitting Factory), témoignages d’anciens partenaires (Arto Lindsay), ou extraits de concerts auprès des Cubanos Postizos.
Ailleurs, le guitariste raconte ses origines familiales, donne tous les gages du père anxieux mais attentif, interroge la capacité de la musique à répondre efficacement à la marche du monde, enfin, ballade ses inquiétudes d’un continent à l’autre, sur lesquels il donne en représentations autant de gestes adroits que d’hésitations formelles. Comme en 2003, à Pau, où Prosaïc aura filmé l’interprétation de quatre morceaux en solo, pour n’oublier aucune des nécessités imposées par son sujet, et achever son film saisissant.
Anaïs Prosaïc - Marc Ribot, La corde perdue / The Lost String - 2007 - La Huit.

Charles Mingus: Live in ’64 (Naxos - 2007)

Parmi les 7 nouvelles références publiées cette année dans sa collection Jazz Icons, Naxos consacre une anthologie à la tournée européenne qu’effectua Charles Mingus en 1964.
En sextette ou en quintette – selon la présence du trompettiste Johnny Coles, victime à Paris d’un malaise –, le contrebassiste défend alors ses morceaux les plus déterminants auprès de la plus convaincante de ses formations : Coles, donc, et puis Eric Dolphy, Clifford Jordan, Jaki Byard, Dannie Richmond.
Aux répétitions et concert filmés en Suède et en Norvège, bien connus pour être dispersés sur les DVD déjà existant de Mingus, mais aussi de Dolphy, Live in ’64 donne à voir un document plus rare : la séance que le quintette enregistra à Liège, dans les locaux de la RTBF, à l’occasion de sa participation à l’émission Jazz pour tous. Vraisemblablement satisfait de son groupe, Mingus dirige ici So Long Eric, Peggy’s Blue Skylight et Meditations le long d’interprétations qui se passent de commentaires.
Charles Mingus - Live in ’64 - 2007 - Naxos. Distribution Abeille Musique.

Eric Dolphy: So Long Eric (Salt Peanuts - 2007) / Charles Mingus: Orange Was the Colour of Her Dress (Salt Peanuts - 2007)

Les images sont les mêmes. Pourtant, en haut à droite de l’écran, un logo Salt Peanuts. L’année dernière, c’était celui d’Impro-Jazz que l’on trouvait au même endroit sur ces extraits de concerts donnés par Eric Dolphy en compagnie de Charles Mingus ou de la formation qu’il menait en Allemagne pour une émission radiotélévisée.
Il n’y a donc plus qu’à relire, avant d'ajouter quand même que l'édition Salt Peanuts montre aussi Dolphy à la flûte aux côtés de John Coltrane le temps d’une interprétation de My Favorite Things. Seule grande différence, à côté d’une autre, plus petite et terre à terre : un prix plus raisonnable, justice faite aux amateurs pour des films vraisemblablement libres de droits.
DVD: 01/ GeeWee 02/ God Bless The Child 03/ 245 04/ So Long Eric 05/ My Favorite Things
Eric Dolphy - So Long Eric - 2007 - Salt Peanuts. Distribution Nocturne.
DVD: 01/ Orange Was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk 02/ Ow! 03/ Meditations 04/ I’ll Remember April
Charles Mingus - Orange Was the Colour of Her Dress - 2007 - Salt Peanuts. Distribution Nocturne.

Archie Shepp: Je suis jazz, c'est ma vie (Archieball - 2007)
En moins d’une heure, le réalisateur Frank Cassenti tire le portrait d’un Archie Shepp francophone rencontré en 1983 à Paris.
Boulevard Barbès ou en répétition sur la scène du New Morning, Shepp donne libre court à une malice bienveillante qui lui permet de réduire la distance qui le sépare de celui qui le regarde (caméra, public) pour imposer plus simplement sa musique, jazz pour lequel il aimerait trouver un autre nom, puisque, lui, chante une histoire qui remonte à l’esclavage.
Archie Shepp a à dire, alors Cassenti suit et s’intéresse à la conversation : propos sur un blues éternel, hommage furtif à John Coltrane ou lecture d’Arthur Rimbaud. Recueillie, la parole peut laisser place à une interprétation magistrale de Things Have Got To Change ou à un solo de saxophone offert sur un trottoir.
En guise de bonus, des extraits d’un concert donné par Shepp lors d’une récente édition du Festival de Porquerolles, sans vraiment grand rapport avec le film principal. Là sans doute pour peaufiner le produit, éviter de faire pingre, au final, dispensable à un film aussi juste qu’il reste proche de son sujet.
Archie Shepp – Je suis jazz, c’est ma vie – 2007 – Archieball. Distribution Abeille Musique.

John Coltrane: Trane Tracks (Efor Films - 2007)
C’est à San Francisco, dans les murs de l’Eglise Saint John Coltrane, que commence et se termine Trane Tracks. Là, depuis 1971, on entretient la flamme de neuvaines allumées en l’honneur de l’esprit saint du saxophoniste, que la spiritualité concernait autant que la musique depuis 1957, année à laquelle il mit un terme à sa consommation d’héroïne. Ayant relaté la parabole, la voix-off peut consacrer tous ses efforts à rentrer dans le vif du sujet.
Biographie scolaire mais efficace, Trane Tracks tire davantage son originalité des interviews qu’elle renferme que des extraits de concert qui l’illustrent - si ce n’est pour une version donnée en plein air et devant un public nombreux de My Favorite Things. Au nombre des interrogés : McCoy Tyner et Elvin Jones, le violoncelliste Ron Carter et le trompettiste Benny Bailey ; enfin, le révérend Bishop King, de la paroisse suscitée, qui se fait un plaisir de tout ramener à dieu.
Sortis dans la précipitation - puisqu’il s’agissait encore, en 2005, de combler un manque autorisant spéculation -, les dvd consacrés au jazz renferment souvent de piteuses réalisations. Celui-ci a cela de différent qu’il allie un exposé clair de la vie de son sujet et quelques idées fantasques, chemins de traverse inattendus et divertissants. Pour, enfin, se voir attribuer la palme de meilleure introduction filmée à l’œuvre de Coltrane disponible à ce jour.
John Coltrane - Trane Tracks - 2007 (réédition) - Efor Films. Distribution Nocturne.

Spiritworld: Live at the CUE Art Foundation (Witnissimo - 2006)
Depuis plus de trente ans, le peintre américain Jeff Schlanger nourrit un projet personnel appelé musicWitness, qui le porte à rendre sur papier et sur l'instant des impressions glanées lors des concerts de musique créative auxquels il assiste. Le 8 avril 2005, lors d'une exposition de ses travaux au CUE Art Foundation de New York, il investissait l'exercice devant caméras, le temps d'un concert donné par William Parker, Oluyemi Thomas (Positive Knowledge), Joe McPhee et Lisa Sokolov.
En lente procession, les musiciens prennent place parmi les peintures et les sculptures. Soprano sous le bras, McPhee attend son heure, qui suivra de peu celle de la vocaliste Lisa Sokolov. Impressionnante, elle tisse avec le saxophoniste des entrelacs étourdissants quand Parker et Thomas se chargent de percussions diverses (cymbales, gongs, cloches et bols). L'ensemble divague ainsi sur les rives d'une Asie intérieure transportée dans la 25e rue.
La seconde improvisation voit Parker retrouver son instrument de prédilection, la contrebasse. Plus perturbés, la voix et les vents se chargent de mettre au jour une musique urbaine dont les référents se trouvent moins capables d'apaiser les tourments exposés. Sous le coup des heurts improvisés, les gestes de Schlanger - Ralph Steadman coloré - traduisent le propos des musiciens ou illustrent leur pratique, pour atteindre, au final, la révélation fidèle d'un moment exceptionnel.
DVD: 01/ Spiritworld: Live Concert at CUE 02/ musicWitness: Genesis & Testimony 03/ musicWitness: Vision Gallery
Spiritworld - Live at The CUE Art Foundation - 2006 - Witnissimo.

Wadada Leo Smith : Eclipse (La Huit, 2006)
En noir et blanc, Jacques Goldstein filme le trompettiste Wadada Leo Smith et son Golden Quartet, au programme du festival Banlieues Bleues 2005. Plus qu’une simple captation augmentée d’une interview, Eclipse est un portrait précieux.
Sur scène, d’abord. Aux côtés de Smith, le pianiste Vijay Lyer, le contrebassiste John Lindberg et le batteur Ronald Shannon, suivent leur inspiration autant que les gestes du leader, pour permettre comme celui-ci l’entend des allées et venues entre free jazz et blues, périodes de déconstructions et compositions plus méditatives.
Intercalés, des extraits d’une interview donnée par Smith, dans laquelle il redit l’importance du blues et des systèmes qui font la musique, d’Ornette Coleman, aussi, qui a sonné l’heure dernière d’un jazz devenu, après lui, « Creative Music ». Sur scène comme face à la caméra, l’échange est surfin, le message, supérieur. Ainsi s’impose Eclipse.
Wadada Leo Smith Golden Quartet - Eclipse - 2006 - La Huit.

Otomo Yoshihide : Music(s) (La Huit, 2011)

Sur DVD, le réalisateur Guillaume Dero propose un portrait kaléidoscopique du musicien Otomo Yoshihide, et illustre les trois expériences musicales qui lui tiennent à cœur: la direction de son New Jazz Ensemble, sa pratique en solo de la guitare, et ses expérimentations sur turntables.
Ouvert, faux ami, sur le rythme d’une danse de salon interprétée par le New Jazz Ensemble lors de l’édition 2005 du Festival Banlieues Bleues, le film papillonne ensuite d’extraits de deux autres concerts – donnés à Tokyo la même année, et présentant Yoshihide seul derrière un tourne-disque ou une guitare – et de bribes d’interviews. Là, le musicien avoue ne pas vouloir séparer la composition de l’improvisation, dit ne pas faire forcément de différence entre bruit et musique, étant davantage intéressé par la texture du son que par la forme que celui-ci peut prendre.
Démontrant comment Yoshihide concrétise de manières différentes ses intentions, le film revient sur le concert donné à Pantin par un New Jazz Ensemble facétieux, qui fait dériver un swing accompli jusqu’aux marges d’un rock bruitiste, ou parsème une progression rassurante d’éléments électroniques dérangeants (Sachiko M s’en chargeant avec efficacité sur Orange Was The Colour of Her Dress and Then Blue Silk de Mingus).
A Tokyo, Yoshihide défend encore ces deux aspects de la musique comme elle lui est apparue : expérimentale, voire provocatrice, derrière ses platines ; mélodique, voire sentimentale, seul à la guitare. D’autres extraits que ceux du portrait continuent, en bonus, d’illustrer le va et vient constant et pas contradictoire d’un musicien hors pair, pour compléter un film au fond réfléchi et à la forme élégante.
Guillaume Dero : Otomo Yoshihide : Music(s) (La Huit).
Edition : 2011.
DVD1: Music(s) - DVD2: Bonus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Otomo Yoshihide : Multiple Otomo (Asphodel, 2007)

Lorsqu’il ne mène pas son New Jazz Quintet, le guitariste Otomo Yoshihide s’adonne à sa passion pour le tourne-disque, au moyen duquel il édifie des pièces expérimentales et sauvages. Dernières preuves en date de ses penchants tourmentés, The Multiple Otomo Project rassemble dix-huit morceaux sur CD et donne à voir, sur DVD, les manipulations nécessaires à ses déconstructions dernières.
Amateur de collages impromptus, Yoshihide imbrique des effets sonores souvent dérangeants – larsens, frottements et grattements crachant, sifflements divers – pour les confronter à des vrombissements sortis de guitares ou à quelques coups portés sur ses installations. Précis de musique industrielle autant que baroque, The Multiple Otomo Project peut évoquer Ministry (Needles) avant de défendre une ambient dérangée (Pulse), ou se laisser aller à un quasi silence (Spiral) pour donner pus loin dans l’illusion mélodique (Luminous).
Illustrant le propos, le DVD montre le musicien – ses mains, en règle générale – évoluer autour de platines soumises à des systèmes patiemment réfléchis. Usant d’élastiques et d’objets hybrides faisant office de masses, il ajoute à la nature peu ordinaire de ses ustensiles une pratique violente de son instrument – dérapages intentionnels des diamants, lancements violents des bras ou bris de disques intervenant sur la lecture en cours. Expérimental, le tout. Qui perce quand même un peu le mystère audiophonique à coups de révélations visuelles.
Otomo Yoshihide : Multiple Otomo (Asphodel / La baleine)
Edition : 2007.
DVD : 01/ Burner 02/ Vinyls 03/ Plucks 04/ Yellow Record 05/ Quadrant 06/ Uncoiled 07/ Needles 08/ Frets 09/ Tone Generator 10/ Spiral 11/ Pulse 12/ Clamps 13/ Luminous 14/ Dispenser 15/ Taped Records 16/ Rotations 17/ Colored Records 18/ Corrosion 19/ Brushes & Washers 20/ Red Record 21/ Tinfoil 22/ Layered 23/ Clip & Spiral 24/ Hands 25/ Jagged 26/ Rasps 27/ Crackles 28/ Color Liquid 29/ Blue Feedback 30/ Turntable Graveyard
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Eric Dolphy : In Europe 1961-1964 (Impro Jazz, 2006)

Les captations vidéo mettant en scène Eric Dolphy sont assez rares. Réunissant deux d’entre elles, In Europe 1961-1964 donne à voir le saxophoniste et clarinettiste dans des situations différentes.
Menant son quintette, d’abord, pour le compte d’un show télévisé allemand datant de 1961. Court, le programme fait défiler quatre titres, dont une version du God Bless The Child de Billie Holiday, solo concentré de clarinette basse, et un Blues In The Closet rendu par les seuls George Joyner (contrebasse) et Buster Smith (batterie). Ailleurs, Dolphy intervient au saxophone alto, distribuant des aigus déchirants autant qu’il impose son sens du silence auprès du jeu du trompettiste Benny Bailey (Blues Improvisation).
Trois ans plus tard, Dolphy est de retour en Europe en tant que membre du sextette de Charles Mingus. Habité, il investit à l’alto le polyrythmique So Long Eric ou emplit des dissonances sorties de sa clarinette Orange Was The Colour Of Her Dress, Then Blue Silk. Galvanisant des partenaires pourtant avertis (Dannie Richmond, Clifford Jordan, Jaky Byard, Johnny Coles), il fait preuve d’un aplomb altier, donnant une nouvelle jeunesse à Take the « A » Train, en lui appliquant quelques postures libres.
Brut et intelligent, In Europe 1961-1964 concrétise et complète l’autre référence vidéographique concernant Dolphy: Last Date, excellent documentaire signé Hans Hylkema.
Eric Dolphy : In Europe 1961-1964 (Impro Jazz / Socadisc)
Edition : 2006.
DVD : 01/ Geewee 02/ God Bless The Child 03/ Blues in The Closet 04/ Blues Improvisation 05/ So Long Eric 06/ Orange Was The Colour Of Her Dress, Then Blue Silk 07/ Owl 08/ Take the « A » Train
Guillaume Belhomme © Le son du grisli























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