Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

The Body : Christs, Redeemers (Thrill Jockey, 2013)

the body christs redeemers

En couverture du digipack, il y a une fleur qui bat du pétale, à l’intérieur c’est une épée et une hache : bienvenue dans l’univers de The Body. Un goût de médiéval-revival à la bouche (deux petits morceaux aux chants « additionnels » rappellent, tiens... Dead Can Dance), batterie lourde, guitare martiale et basse grasse à souhait : le groupe envoie bien plus que le bois !

Car The Body ne se cantonne pas à l’éternelle rengaine (Earth) metal. Non, il brise ses progressions, hache ses morceaux, y glisse des inserts un peu plus expérimentaux (rythmiques ou polyrythmiques, voix aigues d’aliénés, vols de corneille à ras du sol) que ceux qu’on a coutume d’entendre dans le genre. Il reste quand même des textes noctambules qui parlent de prières, d’échec, de désir, de mort… Mais c’est que ça leur tombe dessus, à Chip King & Lee Buford, que ça vient d’un ailleurs dont ils nous transmettent malicieusement le message. Pour séduire le chaland, ils abusent parfois (dans les violons par exemple) mais leur maîtrise du pieu (saturation & sustain) touche le plus souvent au core.

The Body : Christs, Redeemers (Thrill Jockey)
Edition : 2013.
CD / LP / DL : 01/ I, The Mourner of Perished Days 02/ To Attempt Openness 03/ Melt Away 04/ An Altar or a Grave 05/ Failure to Desire to Communicate 06/ Night of Blood in a World Without End 07/ Prayers Unanswered 08/ Denial of the Species 09/ Shrouded 10/ Bearer of Bad Tidings
Pierre Cécile © Le son du grisli



Coppice : Big Wad Excisions (Quakebasket, 2013) / Epoxy (Pilgrim Talk, 2013)

coppice big wad excisions

Electronique, harmoniums et instruments personnalisés (pour ne pas dire « détournés »), sont les outils dont disposent Noé Cuéllar et Joseph Kramer pour travailler, sur disques ou en installations, à l’identité sonore de leur Coppice. Sur Big Wad Excisions – bel objet sonore qui relance la production du Quakebasket de Tim Barnes –, c’est cependant surtout l’harmonium que l’on explore.

Intelligemment, qui plus est : le duo s’interdisant la simple compagnie d’un ou deux drone(s) pour insister sur le mystérieux potentiel de l’instrument. Alors, bruits des touches, souffles avalés, ronflements découpés, pompes tremblantes révélant une navigation à l’oreille, projections saillantes, interférences de l’orgue et d’un boombox (en français correct : ghetto-blaster) font l’étoffe de compositions surprenantes.

Avec Sop, c’est-à-dire sur la troisième plage, Coppice élève son art d’un ton encore : souffles rapatriés sur bandes et soupçon électronique s’émouvront de la ligne électrique d’un ampli avant de se perdre en volutes – notes en suspension qui se frôlent et par là même s’élèvent. Hoist Spell à suivre, qui convoque harmoniums (préparés), magnétophones, préamplis, samplers… pour composer sur couches instables certes mais denses aussi : derrière la confrontation des deux harmoniums, court même une mélodie. Soit, de quoi retourner à Quakebasket, instamment.

Coppice : Big Wad Excisions (Quakebasket / Metamkine)
Enregistrement : 2013. Editions : 2013.
CD : 01/ Snuck Keel 02/ Impulses for Elaborated Turbulence (Excised) 03/ Sop 04/ Hoist Spell
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

coppice epoxy

Enregistrés en 2011 et 2012 à Chicago, deux morceaux de Coppice font aujourd’hui autant de faces d’une cassette (qui peut être aussi téléchargée) estampillée Pilgrim Talk : Epoxy. En première, une bande-originale sans attache trouve sa raison d’être en dramaturgie faite de boucles en décalage et de notes grises rêvant de prépotence. En seconde, avec les appuis successifs de Carol Genetti (voix), Julia A. Miller (guitare-jouet), Sarah J. Ritch (violoncelle) et Berglind María Tómasdóttir (flûte), le duo taille dans le silence des formes faites de parasites et de rumeurs autrement parlants. Soit, de quoi aller voir du côté de Pilgrim Talk, illico.

Coppice : Epoxy (Pilgrim Talk)
Enregistrement : 2013.
K7 / DL : A/ A Deflective Index B/ A Refracted Index of "Seam" with Girls
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Chris Abrahams : Memory Night (Room40, 2013)

chris abrahams memory night

Davantage connu pour son rôle de pianiste au sein du trio australien The Necks, Chris Abrahams n’en pas à son coup d’essai ambient, son Memory Night étant sa troisième échappée en solitaire sur l’officine Room40. Le titre ne ment pas, les quatre tracks explorent les tourments de la nuit, entre agitations internes et folies externes.

Si le premier titre fait œuvre de noirceur intime, le second morceau voit le musicien assis au piano (et la suite également), ses notes blanches et noires complétées par des bruits épars et contagieux, telle la confrontation inattendue et superbe entre Florian Hecker, Pierre Boulez et Francisco Lopez. Morceau d’anthologie, mon colonel ! Plus bruitiste, le troisième extrait fait vibrer le trouillomètre à zéro, quelque part au fond d’une grotte ruisselante, tandis que le dernier passage, le moins convaincant, multiplie les approximations entre jazz et noise.

écoute le son du grisliChris Abrahams
Stabilise Ruin

Chris Abrahams : Memory Night (Room40 / Metamkine)
Edition : 2013.
CD : 01/ Leafer 02/ Bone And Teem 03/ Strange Bright Fact 04/ Stabilised Ruin
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Ballister : Mi casa es en fuego (Ballister, 2013) / Pandelis Karayorgis : Circuitous (Driff), 2013)

ballister mi casa es en fuego

Cette maison incendiée devant public, le 7 avril 2012, par Ballister (Rempis, Lonberg-Holm et Nilssen-Love) est la Casa del Popolo de Montréal. Même si pyromane, le trio fait preuve de patience : choisit lentement un coin où faire naître une étincelle, engendre une première flamme (archet du violoncelliste et batterie s’y employant avec endurance) qu’il entretiendra à coups de solos impétueux (Rempis à l’alto d’abord) et de brusques embardées de concert.

Bientôt – la fumée, peut-être –, le trio vacille mais exulte toujours : modules nerveux et répétitions affirmées jusqu’au dernier souffle ; enfin, la marche contrariée mais vaillante de Smolder (le temps duquel Lonberg-Holm passe à la guitare) et les derniers coups défaits de Phantom Box System en disent long sur une torpeur aussi inspirante que fut étourdissant le brasier qui la précéda. Reste à Rempis, au ténor et au baryton, d’apaiser les esprits et de promettre l’ouverture d’une cellule de crise. On préférera cependant faire longtemps avec l’enivrant trauma.

Ballister : Mi casa es en fuego (Ballister)
Enregistrement : 7 avril 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Cockloft 02/ Smolder 03/ Phantom Box System
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

pandelis karayorgis quintet circuitous

D’un premier voyage fait de Boston (où il réside) à Chicago en 2007, le pianiste Pandelis Karayagis a pensé un quintette. A l’intérieur – comme l’atteste cet enregistrement de concert donné le 16 janvier 2012 –, trouver Dave Rempis, Keefe Jackson, Nate McBride et Frank Rosaly. Maladresse possible, lorsqu’il faut aux partenaires suivre les compositions un brin précieuses du pianiste ; gêne, lorsque Karayorgis ne mesure pas combien son piano clinque ; indulgence, lorsque Rempis et Jackson s’emparent des reines pour, avant toute chose, nouer bien fort les cordes du piano.

Pandelis Karayorgis : Circuitous (Driff)
Enregistrement : 16 janvier 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Undertow 02/ Nudge 03/ Swarm 04/ Circuitous 05/ Vortex 06/ Evenfall 07/ Blue Line 08/ Here in July 09/ Souvenir
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Alon Nechushtan : Ritual Fire (Between the Lines, 2013)

alon nechustan ritual fire

La clarinette ouvre et referme le bal de ce Ritual Fire. Ici, comment ne pas penser à Jimmy Giuffre quand s’invitent les dissonances acides chères au clarinettiste texan ? Musicien discret, remarqué chez Jean-Claude Jones, Harold Rubin est un personnage singulier de la jazzosphère. Né en 1932 à Johannesburg, l’Afrique du Sud le condamna pour blasphème. Il s’installa alors à Tel-Aviv, devint architecte, exposa ses dessins et peintures dans les plus grandes galeries puis, après une vingtaine d’années d’abstinence, renoua avec le jazz en 1979. Sa clarinette est une clarinette des recoins. C’est une clarinette sans principe autre que celui de la marge. Son souffle s’étreint, s’étrangle, refuse modes et certitudes, s’ouvre à la microtonalité.

On en oublierait presque Alon Nechushtan, Ken Filiano et Bob Meyer. Se réclamant de l’Action Painting de Pollock (la chose est discutable), le pianiste retrouve les free forms de Jimmy Giuffre. Il y a dans ce jazz (ou plutôt dans ce free jazz) des coulées piquantes, des tensions fulgurantes. Et, surtout, une démarche (ne rien cloisonner,  inviter l’aléatoire) qui ne peut que nous ravir.

Alon Nechushtan : Ritual Fire (Between the Lines)
Enregistrement : 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Hover 02/ Ritual Fire 03/ Psalmonody 04/ Profusion 05/ Ruah Kadim 06/ Free Falling 07/ Aureoles 08/ Across the Ocean like a Seagull 09/ Hamsin 10/ Soliloqui
Luc Bouquet © Le son du grisli



Heddy Boubaker : Dig! (Petit Label, 2013)

heddy boubaker dig!

Sur Petit label où il est passé deux fois déjà en compagnie de Soizic Lebrat, Heddy Boubaker publie aujourd’hui Dig!, qu’il explique même : Entre le début de cet enregistrement en août 2010 et sa fin en février 2012 un dramatique évènement de santé a eu lieu, me clouant plusieurs semaines à l'hôpital et m'interdisant définitivement de rejouer  du saxophone ; mais, du coup, me laissant plusieurs mois « tranquille » pour travailler et réfléchir sur la partie saxophone de cet enregistrement et sur mon ex pratique de cet instrument... ainsi que pour défricher d'autres chemins d'expression sonore (Lazy Unicord Drips...). J'ai voulu faire de ce disque un témoignage de cette période, un document fragile (…) Dig! interroge ainsi la cohérence d’un ouvrage dont l’équilibre fut mis à mal par un subit changement de cap. Un synthétiseur analogique suppléera donc au saxophone dans la vie d’Heddy Boubaker ; ce synthétiseur supplée déjà au saxophone sur Dig!

Or, on trouve aussi sur le disque, au milieu des trajectoires de souffles, des niches encombrées d’objets – frottés, roulant ou tombant – et de minuscules chants nés de l’emboîtement de structures gigognes. Car malgré les expériences (en tubes ou modules), l’art musical de Boubaker retombe toujours sur un motif voire une mélodie ou un pas de danse ébauché. Au synthétiseur, son bruitisme discret ne déroge pas à la règle : un grave tient, tremble avant de disparaître pour réapparaître plus loin : le nouvel instrument de Boubaker sait déjà jouer de retraits : si tôt, il sait comment bien s’effacer et inventer avec d'autant plus de pertinence.

Heddy Boubaker : Dig! (Petit Label)
Enregistrement : 2010-2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Sitting on the Side of the Road 02/ The Real Sexlife of a Banana 03/ Indistringuishable 04/ The Fabulous Adventures of Emile Plateau 05/ De la salive naît la lumière 06/ Sex of Angels 07/ I Believe in Joy 08/ Light Water 09/ The Duration of One Moment 10/ Holy Glory 11/ Dissection 12/ Lazy Unicorn Drips
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Wrekmeister Harmonies : You've Always Meant So Much To Me (Thrill Jockey, 2013)

wrekmeister harmonies you've always meant so much to me

L’électroniciste J.R. Robinson (sous le nom-clin d’œil à Béla Tarr de Wrekmeister Harmonies) a l’habitude de bien s’entourer pour produire des disques qui marquent l’évolution de sa musique. Sur Recordings Made In Public Spaces Volume One il apparaissait au côté de musiciens de la Chicago Jazz Scene (Vandermark, McBride, Rosaly, Lonberg-Holm…). Aujourd’hui, si elle a conservée Lonberg-Holm, sa troupe de onze musiciens est nettement plus orientée metal et/ou bruit, puisqu’on y trouve Jef Whitehead (Leviathan), Mark Solotroff (Anatomy of Habit), Sanford Parker (Twilight, Nachmystium) ou Bruce Lamont (Yakuza).

Et là, question : est-ce un autre disque de doom metal qui commence en folk déviant avec l’harmonium de Jaime Fennelly et les instruments à cordes de Lonberg-Holm, Julie Pomerleau, Andrew Markuszewski et Chanel Pease (sa harpe tient d’ailleurs une place de choix) ? Peut-être, oui, puisque les orgues multiplient les couches et les boucles s’emparent des cordes... mais, quoi maintenant ? Un quatuor à cordes tout poli ? Et après (heureusement) les grosses guitares qui arrivent, avec des cris dedans, l’orage qui éclate avant qu’on en revienne à la harpe : la pire peur de tout le disque avec l’arrivée des violons, mais ça faisait partie du synopsis (folk > chambre > metal) de Wrekmeister Harmonies. Et c’est drôlement bien fait !

Wrekmeister Harmonies : You’ve Always Meant So Much To Me (Thrill Jockey)
Edition : 2013.
LP / DL : 01/ You’ve Always Meant So Much To Me
Pierre Cécile © Le son du grisli


Stephan Mathieu : Un coeur simple (Baskaru, 2013)

stephan mathieu un coeur simple

Un fabuleux duo avec Robert Hampson sous le nom de Main aux Editions Mego (Ablation) et une œuvre en solo inspirée du roman de Flaubert Un Cœur Simple sur Baskaru, voilà aux moins deux bonnes raisons de revenir sur le cas Stephan Mathieu en 2013. Comme il a en pris la bonne habitude, le producteur allemand développe ses soundscapes à partir de vieux instruments et de sources sonores antiques (genre 78 tours), qu’il retravaille en un continuum hanté et mélancolique.

D’un niveau très proche de son excellentissime collaboration Transcriptions (Spekk, 2009) avec Taylor Deupree – on songe aussi à Jefre Cantu-Ledesma ou The North Sea baignant dans un monde parallèle entre bonheur soupçonneux et menace larvée –, ses échos lointains de musiques médiévale et religieuse achèvent le tableau, dense et fourni.

Stephan Mathieu : Un Cœur Simple (Baskaru)
Edition : 2013.
CD : 01/ Maison 02/ Mémoire 03/ Église 04/ Port 05/ Perroquet 06/ Devenir Sourd 07/ Félicité    08/ Trace
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Mark Dresser : Nourishments (Clean Feed, 2013)

mark dresser nourishments

Le syndrome premier(s) de la classe menacerait-il le dernier opus de Mark Dresser ? La vélocité d’école de Rudresh Mahanthappa pourrait, dans un premier temps, le laisser croire. Passé Not Withstanding et son thème à embuscades, le quartet va adoucir ses élans et ne plus se précipiter dans l’exploit sportif. Ainsi, les thèmes emprunteront des chemins chromatiques plutôt que de s’adonner aux mélodies ductiles.

Il y aura des canevas répétés obsessionnellement, des unissons poreux et des ambiances anxiogènes. Il y aura des prouesses d’alto, un hyperpiano (Denman Maroney) troublant, un trombone (Michael Dessen) soyeux, un jazz bancal, un batteur (Tom Rainey) amant du conflit et un autre (Michael Serin) soupirant du langoureux, des entrechats trombone-alto. Et enfin, il y aura une science des tuilages, déjà croisée à de nombreuses reprises (pour ne pas dire rabâchée) mais trouvant ici sa plus belle justification.  

Mark Dresser Quintet : Nourishments (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2013.
CD : 01/ Not Withstanding 02/ Canales Rose 03/ Para Waltz 04/ Nourishments 05/ Aperitivo 06/ Rasaman 07/ Telemojo
Luc Bouquet © Le son du grisli


James Plotkin, Paal Nilssen-Love : Death Rattle (Rune Grammofon, 2013)

james plotkin paal nilssen-love death rattle

Au fil d’un passé de métal (OLD) et de collaborations ombreuses (Mick Harris, Lotus Eaters) ou expérimentales (Jon Mueller, Brent Gutzeit), James Plotkin s’est forgée une science des effets qui relève son art féroce de la guitare. Ayant un faible pour l’instrument batterie – 8 improvisations avec Tim Wyskida l’avait déjà révélé –, Plotkin semblait attendre de rencontrer ce Paal Nilssen-Love que Stephan O’Malley lui fit découvrir un jour. Et la chose arriva, dont témoigne Death Rattle.

Malgré le titre, on n’entendra là pas le moindre effet de gorge. A la place, grondant quand même, Plotkin et Nilssen-Love s’accordent sur tumulte ou progression contrariée avec toujours la même inquiétude : varier leur ouvrage. Répétition d’arpèges, domptage de feedbacks ou extraction (voire retournement) de plaintes pour le premier ; déclenchement d’avalanches, battage de tambours et extraction de sanglots sur cymbales pour le second: voilà de quoi retourne Death Rattle sur quatre chants d’agonie qui ont en commun de savoir bien frapper.

James Plotkin, Paal Nilssen-Love : Death Rattle (Rune Grammofon)
Edition : 2013.
CD / LP : 01/ The Skin, The Colour 02/ Primateria 03/ Cock Circus 04/ Death Rattle
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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