Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


Vers TwitterAu grisli clandestinVers Instagram

Archives des interviews du son du grisli

Kenneth Kirschner : Filaments & Voids (12K, 2009)

Filamentsli

Complexes et mystérieux, les rapports qui sous-tendent la musique et le silence qui lui succède peuvent donner lieu à de multiples interprétations. Dans quelle mesure l’absence de musique marque-t-elle la fin d’une œuvre musicale ? Le silence est-il un mysticisme ou un néant ? David Tudor, interprète magistral de John Cage, l’avait bien compris, le silence en musique ne l’est jamais totalement. Quand il (non-)jouait la célèbre 4’33, les instants séparant l’ouverture et la fermeture du couvercle de son piano lui faisait entendre les bruits du public, tout comme Cage lui-même prétendait que le silence absolu n’existait pas.

Pour son retour sur le label 12K, le compositeur électro-acoustique Kenneth Kirschner inscrit son œuvre quelque part entre une electronica ambient d’une magnifique pureté post-Ligeti (Les Filaments) et un continuum cagien (Les Voids). Entre composition moderne et drones numérisés, chaque mini-séquence est suivie d’un silence de quelques secondes, le procédé étant répété à de multiples reprises à l’intérieur même de chaque plage (quatre au total sur ce double disque compact). Absolument remarquables de synthèse métaphysique, elle va bien au-delà de l’apparente froideur intellectuelle du projet, les quatre œuvres du musicien de Brooklyn s’inscrivent complètement dans la logique cosmique d’un Murcof (ou d’un Stanley Kubrick en mode 2001, Odyssée de l’Espace), les spectaculaires effets planants en moins, les insondables mystères interplanétaires en plus. Ce silence de l’infini, toujours lui.

Kenneth Kirschner : Filaments & Voids (12K / Metamkine)
Enregistrement : 1996-2008. Edition : 2009.
CD 1 : 01/ October 19, 2006 02/ September 11, 1996 03/ June 10, 2008 - CD 2 : 01/ March 16, 2006

Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

Kenneth Kirschner déjà sur grisli
Three Compositions (SIRR - 2006)
Post_Piano 2 (12K - 2005)



Peaches : I Feel Cream (XL, 2009)

Ifeelsli

En 2001, la Canadienne Peaches (Merrill Nisker, pour l’état-civil) a fait une entrée fracassante dans le grand rock’n’roll circus avec son premier album, The Teaches Of Peaches, paru sur le label berlinois Kitty-Yo. Truffé de pépites abrasives aux paroles (s)explicites, ce disque parfumé à la dynamite s’est répandu comme une traînée de poudre, s’imposant comme un classique instantané et propulsant la demoiselle à la proue du (pétaradant) courant electro-clash. Incarnation ultime de la femme fatale, Peaches combine la hargne revendicatrice des riot grrrls avec les tenues (et les poses) provocatrices d’une Madonna – un mélange haut en couleurs dont les effets deviennent franchement dévastateurs lorsque la demoiselle, mi-vamp mi-catcheuse, se produit sur scène : attention, chaud devant !

Enchaînant disques et concerts sans faiblir, tout en s’offrant de petites incartades bien senties (notamment sur le We don’t play guitars des Chicks On Speed), Peaches a maintenu ferme son emprise, à tel point que, au moment de la sortie de son troisième album (Impeach My Bush, 2006) le magazine anglais Diva l’a fort judicieusement qualifiée de « bisexual queen of dirty electro-cool » – titre autrement plus enviable que celui de reine d’Angleterre…

Ce n’est certes pas avec I Feel Cream que ce titre risque de lui échapper. Aucune révolution de palais n’accompagne ce quatrième album, tout au long duquel Peaches, égale à elle-même, se jette à plaisir dans le stupre. Armée d’une boîte à rythmes, d’un micro et d’un culot à tout casser, cette bondissante fille indigne de Joan Jett nous assène une douzaine de bombinettes pleines de sueur, de speed et de paillettes. Que Simian Mobile Disco, Digitalism ou encore Soulwax aient participé à l’enregistrement d’I Feel Cream n’a guère d’importance : nous savons qui mène la danse – et la mène rudement bien. Parmi ceux qui s’aventureront dans ce disque aux airs de cabaret déglingué, certains ne manqueront sans doute pas de chipoter, trouvant que Merrill en fait décidément un peu trop. Et alors ? N’est-ce pas précisément pour ça qu’on l’aime ? Parce que, tou(te)s (g)riff(e)s dehors, elle n’a jamais peur d’en faire trop ?

Peaches : I Feel Cream (XL / Beggars)
Edition : 2009.
CD : 01/ Serpentine 02/ Talk to Me 03/ Lose You 04/ More 05/ Billionaire 06/ I Feel Cream 07/ Trick or Treat 08/ Show Stopper 09/ Mommy Complex 10/ Mud 11/ Relax 12/ Take You Out
Jérôme Provençal © Le son du grisli


Mary Halvorson, Jessica Pavone : Thin Air (Thirsty Ear, 2009)

thingrisli

Mary Halvorson / Jessica Pavone, c’est tout simple : une guitare (Mary), un violon (Jessica), deux voix (Mary & Jessica), une dissonance de chant et d’arpèges, de petites mélodies entêtantes et déraillantes, des ritournelles venimeuses, des bibelots soniques singuliers, des fusées envoyées vers on ne sait quel heureux cosmos, des glissendi éraillés, une complicité et une entente qui devraient charmer au-delà de la seule sphère de l’improvisation (pop innovante, avant-folk…).

Vous m’excuserez de faire aussi court mais il faut, précisément, que je parte à la recherche de leurs deux premières productions… Que j’imagine aussi ensoleillées et jubilatoires que celle-ci. Si vous avez une piste…

Jessica Pavone, Mary Halvorson : Thin Air (Thirsty Ear / Orkhêstra)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ For You or Them 02/ Thin Air 03/ Juice 04/ Barber 05/ Sinking 06/ Ten Years 07/ Lullaby 08/ ? And Goodnight

Luc Bouquet © Le son du grisli

Mary Halvorson déjà sur grisli
Crackleknob (HatOLOGY - 2009)

Jessica Pavone déjà sur grisli
Walking, Sleeping, Breathing (Nowaki - 2007)


Don Cherry : Live at Café Montmartre, Vol. 3 (ESP, 2009)

Cherrysli3

« Nous pouvons venir de n’importe où dans le monde et nous pouvons apprendre à nous connaître les uns les autres à travers nos mélodies et nos chansons ; nous pouvons ressentir ce lien musical qui nous unit tous. La musique est pour nous tous une force d’union… » Par ces mots s’ouvrait le texte du livret du premier volume de la réédition d’un concert donné par Don Cherry en 1966 par le label américain ESP. Aujourd’hui, paraît le troisième (et dernier) volume. Ces mots du musicien illustrent bien sa quête d’une musique universelle.

En 1966, Don Cherry n’est pourtant pas encore le pionnier d’une world music première, primitive. Il n’est plus non plus le jeune trompettiste dans l’ombre de son ami et mentor Ornette Coleman. Don est, comme ce sera le cas tout au long de sa carrière, à la croisée des chemins. A cette époque, il vient de signer de grands disques sur le mythique label Blue Note. Dans un de ceux là, il associe le son brillant de sa trompette à celui, rugissant, du saxophone de Gato Barbieri. Les deux hommes se retrouvent donc en tournée en Europe avec ce qu’on peut appeler le quintette « international » de Cherry : Don est au cornet, Barbieri au saxophone ténor, Karl Berger au vibraphone, Bo Stief à la contrebasse et Aldo Romano à la batterie.

La musique est belle, encore sous forte influence colemanienne, quand le disque est un précieux témoignage de l’incroyable créativité de Cherry et de ses compagnons, dont la démarche rappelle celle d’Ornette bien sûr, mais aussi celle d'Albert Ayler : produire un jazz libre, sans entrave, mais toujours furieusement mélodique ! Le disque nous renvoie alors à ce disque miraculeux qu’est Complete Communion, que Don enregistrait en décembre 1965 avec le même Barbieri : deux longues suites témoignent des conceptions esthétiques de Complete Communion, soit de « l’évacuation des pièces monothématiques au profit de suites intégrant plusieurs complexes thématiques et dont les différents mouvements, bien que restant clairement identifiables grâce à un matériau contrasté, sont reliés les uns aux autres », pour citer Ekkehard Jost et son Free Jazz.

Enfin, soulignons l’impeccable travail du label ESP qui, comme à son habitude, a soigné le graphisme et les notes de pochette pour parfaire cette réimpression de totale modernité.

Don Cherry: Live at Café Montmartre, Vol.3 (ESP / Orkhêstra)
Enregistrement : 1966. Edition : 2009
CD : 01/ Complete Communion 02/ Remembrance
Pierre Lemarchand © Le son du grisli


Don Cherry déjà sur grisli
Live at Café Montmartre, Vol. 2 (ESP - 2008)
Live at Café Montmartre, Vol. 1 (ESP - 2007)


The Naked Future : Gigantomachia (Esp, 2009)

Nakedgrisli

L’année dernière, le clarinettiste Arrington de Dionyso – auteur d’un excellent enregistrement sur Petit label – et le contrebassiste Gregg Skloff oeuvraient au rapprochement du rock et du free jazz au sein de The Naked Future. Là aussi : le pianiste Thollem McDonas et le batteur John Niekrasz, qui finissent de faire fluctuer le quartette au gré d’improvisations furieuses, de menuets déboîtés et d’insistances instrumentales entêtantes. Plutôt convenable, malgré des périodes de flottements dues à une découpe insatiable à l’origine de dommageables phases de décalages.

The Naked Future : Gigantomachia (ESP / Orkhêstra)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009
CD : 01/ We Binge on a Bloddthirsty God 02/ We Boil the Raven’s Skull Into Gold 03/ We Engage the Monstruous With Our Mirrors 04/ We Fly Beneath and Above the Flux 05/ We Sleep in a Rabbit Hole
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Alva Noto, Ryuichi Sakamoto, Ensemble Modern : Utp (Raster Noton, 2009)

alvanosli

Troisième projet commun à Carsten Nicolai et Ryuichi Sakamoto, Utp donne à entendre et à voir – le label Raster Noton ayant choisi de coupler ici CD et DVD – le couple donner un concert en compagnie de l’Ensemble Modern.

D’ordinaire appliqué à défendre de grands travaux de musique contemporaine, l’ensemble investit l’exercice au son de grands coups d’archets qu’il dépose sur un drone traînant, avant d’agir avec plus de discrétion lorsque Sakamoto ose quelques notes de piano sur un bip à la sonorité d’hier – musique électronique que le Japonais a toujours appréciée, élevée entre modernité et archaïsme.

Plus loin, des vignettes atmosphériques au discours mélodique évaporé défilent, comparent leurs mécaniques : notes à distance faisant toute confiance aux volutes porteuses du décorum de Broken Line 1 ; transport sur écho léger d’autres notes de piano et de pizzicatos rapides sur Broken Line 2 : Nicolai modelant, sans rien laisser paraître de ses intentions, la forme ultime de l’échange : sensible et assez vaste.

Alva Noto, Ryuichi Sakamoto, Ensemble Modern : Utp (Raster Noton / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ Attack Transition 02/  Grains 03/ Particle 1 04/ Transition 05/ Broken Line 1 06/ Plateaux 1 07/ Silence 08/ Particle 2 09/ Broken Line 2 10/ Plateaux 2 (End)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Gavin Bryars : Silva Caledonia (GBR, 2009)

gavin bryars silva caledonia

Consacrant en moins de six minutes tout l’attachement de Gavin Bryars aux pays baltes, Silva Caledonia impose à l’Estonian National Male Choir, conduit par Kaspars Putnins, de souffler lentement le chaud et le froid.

Sur une sélection d’illustrations de textes tirés de l’œuvre de deux poètes écossais (Edwin Morgan et George Bruce), Bryars ne s’embarrasse pas de lyrisme suspect et soulève avec une mesure rare des voix qui lui font face : sur l’air d’un folklore suranné soudain redécouvert (Memento) ou de la seule composition n’étant pas de lui (O Oriens, signé Toivo Tulev), ou sur les soubresauts causés par un chœur scindé en deux camps s’affrontant au rythme de manœuvres lentes (The Summons).

S’il lui arrive évidemment d’évoquer la musique de Grieg ou celle d’Arvo Pärt, Silva Caledonia profite aussi de la singularité de son auteur : contrebassiste ayant confié ici son rôle d'intervenant à Daniel Nix sur Ian In The Broch, danse dissonante mêlée aux faux-espoirs d’un gloria sauvage donnée en guise de conclusion grandiose.

Gavin Bryars : Silva Caledonia
GBR / Codaex
Edition : 2009.
CD : 01/ Farewell to St. Petersburg 02/ Memento 03/ Silva Caledonia 04/ O Oriens 05/ The Summons 06/ Ian The Broch
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Laurie Scott Baker: Gracility (Music Now - 2009)

gracilisli

Avant d’animer en compagnie de Cornelius Cardew le People’s Liberation Music, l’australien Laurie Scott Baker commençait à défendre auprès de partenaires d’importance ses énigmatiques façons de composer.

Au nombre de ces musiciens qui donnèrent leur interprétation de notes jetées sur le papier ou de graphiques singuliers jouant le rôle d’intentions compositionnelles, trouver en 1969 auprès de Baker les guitaristes Derek Bailey et Keith Rowe et le contrebassiste Gavin Bryars, musiciens déchiffreurs qui mirent au jour Gracility, pièce d’expérimentation grave et traînante, musique de gamelan revue et corrigée à coups de cordes accrocheuses.

Plus loin, les deux courts mouvements de Pibroch soumettent Evan Parker, seul, à l’idée de phrases mélodiques répétées au point de faire bientôt naître des résidus qu’il faudra intégrer au discours : avec tact, le soprano se plie à un exercice qui le change. En compagnie de Jamie Muir (percussions) et de John Tilbury (orgue), Baker sert ensuite Bass Chants & Cues, qui rappelle les travaux de Terry Riley avant d’évoquer un morceau de krautrock égaré en terre anglaise quand, pour terminer, le même défend en membre du Scratch Orchestra une autre composition devant beaucoup à la même influence : Circle Piece. Voilà donc pour les archives imposantes d’un compositeur qui collabora par la suite avec Robert Wyatt et faisait paraître l’année dernière Liquid Metal Dreaming.

CD1: 01/ Gracility 02/ Changing Light 03/ Port of London Atmos 04/ Camden Sunday Afternoon 05/ Breathing of the City 06/ The Northern Line 07/ Keithrowe Airport 08/ Microphonic 09/ Sweat & Tears 10/ Who Was That 11/ Pibroch 1926 12/ Pibroch The Call - CD2: 01/ Bass Chants & Cues 02/ Jackdaws Ascending 03/ Wurlitzer Ramayana 04/ Baby Binson Sonar 05/ River Thames AM 06/ Goldsmiths (Driving) 07/ Rotherhithe Approach 08/ Futurama Ascends 09/ Bubble & Squeak SE10/ Music Hall Tripping 11/ The Scream 12/ Coo-ee (Echorec) 13/ Winged Dove 14/ Circle Piece 15/ Degrees 16/ Degrees 17/ 180 Degrees 18/ 360 Degrees >>> Laurie Scott Baker - Gracility - 2009 - Music Now.


Sydney Pimmon: Smudge Another Yesterday (Preservation - 2009)

Sydnsli

Une autre fois sous le pseudonyme de Sydney Pimmon, Paul Gough signe un ouvrage d’une musique électronique opaque : Smudge Another Yesterday, masterisé par le guitariste Giuseppe Ielasi

Huit pièces, qui révèlent dans le meilleur des cas une ambient vaporeuse, obsédée par les voix : Come Join the Choir Invisible ! en appelant autant aux travaux de Krzysztof Penderecki qu’au souffle continu de Jacques Coursil ; Don’t Remember, chant de Kazumi à l’inquiétude balbutiante ; It Will Never Snow in Sydney, voix factice évoquant davantage le theremin de Clara Rockmore.

Lorsqu’il se montre moins préoccupé par des voix qui pourtant l’obsèdent, Pimmon monte les uns contre les autres bourdons tremblants et nappes sonores au grain rugueux (Evil Household Ceremony, Hidden), ou se satisfait de pseudo-paysages à l’éthéré plus naïf (Dervieux, Oh Whollsee). Une fin en champs magnétiques mis à mal par quelques mélodies, et Smudge Another Yesterday s’efface en distingué.

CD: 01/ Come Join the Choir Invisible ! 02/ Evil Household Ceremony 03/ It Will Never Sniw in Sydney 04/ Don’t Remember 05/ Hidden 06/ Dervieux 07/ Oh Whollsee 08/ Some Days Are Tones >>> Sydney Pimmon - Smudge Another Yesterday - 2009 - Preservation.


Christof Kurzmann, Burkhard Stangl : Neuschnee (Erstwhile, 2009)

schneesli

Sorti de The Magic I.D., Christof Kurzmann redonne une actualité au duo qu’il forme avec le guitariste, pianiste, vibraphoniste et chanteur Burkhard Stangl, sorti, lui, de Polwechsel. Et Neuschnee, de mettre au jour le curieux rapport des deux hommes au format chanson.

L’électroacoustique pour tout langage, ils abordent le domaine en originaux tourmentés : traînant de longs morceaux sur lesquels on trouve field recordings, ébauches de travaux minimalistes, perturbations sonores et instrumentations démembrées, au rythme d’un vague à l’âme cher jadis à Gastr Del Sol – voix et guitares de Stangl rappelant plusieurs fois celles de David Grubbs.

La lassitude pas assez affirmée pour refuser de créer encore, Kurzmann et Stangl élaborent enfin Gredler, grande pièce de musique dissonante élevée sur boucle, puis Song Songs, au texte nourri de titres de chansons célèbres empruntés à Nick Cave ou à Cole Porter, aux Carpenters ou aux Beatles, histoire de combler de références leur forme singulière de chanson expérimentale.

CD: 01/ Las Hijas de Nieve 02/ In The Global Snow of Things 03/ Gredler 04/ Homeless Dogs 05/ Song Songs >>> Christof Kurzmann, Burkhard Stangl - Neuschnee - 2009 - Erstwhile. Distribution Orkhêstra International.



Commentaires sur