Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Shift : Songs from Aipotu (Leo, 2011)

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Au début les traits ne sont pas totalement définis, les frontières sont poreuses. Plutôt qu’une musique de tension(s) et de détente(s), s’envisage une musique d’attente et d’accomplissement. Le sens de ces grouillements, craquèlements et quasi-silence s’éclaircissent peu à peu. Dans ce demi-songe qu’est Introduction, les sons, frêles et distants, se brouillent, s’entrechoquent et donnent naissance à un rythme tendu, délivrant ainsi les élans enfouis. Le synthétiseur pousse alors ses larges vagues en plein large, le piano ne s’incommode plus d’un solo tranchant et la clarinette devient presque debusyenne.

Maintenant, tous peuvent resserrer les formes, ne plus taire leur jeu et grignoter le spasme en son entier (Modern Classics, Shot). Ainsi va la musique de Shift (Frank Gratkowski, Thomas Lehn, Philip Zoubek, Dieter Manderscheid, Martin Blume) : libre, autonome et diablement convaincante.

EN ECOUTE >>> Un extrait de 40 secondes

Shift : Songs from Aipotu (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2011.
CD : 01/ Introduction 02/ Modern Classics 03/ Gavotte 04/ Shot
Luc Bouquet © Le son du grisli



Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr : Allurements of the Ellipsoid (NEOS, 2010)

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Ces allurements, autrement dit attirances, concerneraient des musiques expérimentales envisagées à Berlin pour l’une, à Vienne pour l’autre, à Tokyo pour les dernières. Non pas nationales, mais géographiques, réunies en 2005, et trois jours durant, à Donaueschingen (latitude : 47.9594, longitude : 8.4989).

Sorte de jumelage concrétisé en terrain d’entente, ces Allurements of the Ellipsoid sont quatre qui célébrèrent autant de pratiques instrumentales délicates – si l’on compte pour une et une seule celle d’Otomo Yoshihide qui manie ici électronique, platines et guitare, et à qui le présent quartette aurait dû emprunter le nom. Ses trois autres éléments : Sachiko M (ondes sinus), Axel Dörner (trompette) et Martin Brandlmayr (batteries et percussions).

Tous engins de pressions intiment à l’instant de former sa musique à partir de souffles blancs, de frottements sur caisse claire ou de métal en résonance, de ronflements et d’aigus courts ou longs. Parmi l’ensemble et tout en l’augmentant sans cesse, les musiciens parviennent à faire œuvre de cohésion. Les éléments les plus concrets – la frappe régulée de Brandlmayr, les cordes lasses dans lesquelles bute Yoshihide – n’affaiblissent pas l’abstraction du propos mais l’encadrent et l’ennoblissent, la parachèvent.

Dörner, en débiteur de courant d’air ou en soliste monomaniaque, et Sachiko M, en projeteuse d’aigus et de microcontacts, agissent davantage en perturbateurs nécessaires : il faut que sonne l’heure des luttes pour provoquer l’invention et faire que ses formes varient.  La fin sera d’ailleurs ténébreuse : la guitare s’y lèvera pour geindre avant que le calme l’emporte : sa trajectoire est une dernière ellipse.

Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr : Allurements of the Ellipsoid (NEOS / Codaex)
Enregistrement : 10-12 octobre 2005. Edition : 2010.
CD1 : 01/ Allurement 1 02/ Allurement 2 – CD2 : 01/ Allurement 3 02/ Allurement 4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Charlemagne Palestine, Joachim Montessuis : Voxorgachitectronumputer (Sub Rosa, 2011)

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Le 29 juin 2007 dans l’église du Gesu à Toulouse, Charlemagne Palestine et Joachim Montessuis (musicien qui n’avait publié jusque-ici qu’une compilation du nom d’Errances) ont donné un concert. Le premier est à l’orgue, le deuxième à l’ordinateur et les deux vocalisent.

La collaboration dure un peu plus d’une heure. Charlemagne Palestine confectionne des drones et des motifs assez simplistes mais qui vont en s’étoffant. A force d’actionner les tirettes et de jouer des effets, le duo vire de cap : sa musique n’en devient que plus étrange, remplie autant de graves que d’aigus qui interfèrent. C’est une musique psychédélique d’aujourd’hui que Palestine et Montessuis transforment en décor de théâtre devant lequel ils donnent de la voix. C’est le temps d'un dernier acte loufoque. Et il y a là quelque chose de grandiose. Car Voxorgachitectronumputer est une sonate pop exquise à écouter, une Pathétique jubilatoire.

Charlemagne Palestine, Joachim Montessuis : Voxorgachitectronumputer (Sub Rosa / Orkhêstra International)
Enregistrement : 29 juin 2007. Edition : 2011.
CD : 01/ Voxorgachitectronumputer
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Freiband : Stainless Steel (ini.itu, 2011)

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Héritier foisonnant du grand Christian Fennesz, Frans de Waard aka Freiband n’a eu de cesse au cours de son évolution musicale d’intégrer une lutte vivace contre tous les conformismes pompeux et nuisibles. Qu’il agisse en patron de label (Korn Plastics, c’est lui), en cheville ouvrière du passionnant magazine Vital Weekly ou en musicien aux multiples alias (Kapotte Muziek, THU20, sans parler de son propre blaze), l’artiste néerlandais intègre tout au long de son parcours des références d’hier aux techniques d’aujourd’hui. Dangereuse tant les germes de la stérilité émotionnelle guettent le moindre faux-pas, sa manière noise évite à la fois la noyade purement bruitiste et les emprunts exotiques mal dégrossis (un gamelan indonésien, une très belle habitude du micro-label bruxellois ini.itu – qu’on ne remerciera jamais assez pour le soin particulier qu’il apporte à ses pochettes et son artwork).

Présenté sous un LP où chaque face évolue en contrepoint de l’autre (Stainless (Software) et Steel (Hardware)), le disque de Freiband invite à sa table des références à la fois incontournables et précieuses. Très souvent, notamment en fin de la face A, on songe à du Iannis Xenakis échappé de Paris pour un refuge entre Vienne et Jakarta et la plaque retournée, on se prend à rêver d’une collision au sommet entre l’unique Steve Reich et M. Wolfgang Voigt (cette onomatopée en 4/4 !!!), sous le haut patronage de Lawrence English. Autant dire que pas une seconde, on ne baille aux corneilles.

EN ECOUTE >>> Stainless (Software) >>> Steel (Hardware)

Freiband : Stainless Steel (ini.itu)
Edition : 2011.
LP : A/ Stainless (Software) B/ Steel (Hardware)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Indigo Trio, Michel Edelin : The Ethiopian Princess Meets The Tantric Priest (Rogue Art, 2011)

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A l’Indigo Trio de Nicole Mitchell ajouter Michel Edelin et obtenir ainsi un quartet à deux flûtes.

Le jazz est là qui déverse des accents dolphyens appuyés (Ambre Sunset). Deux flûtes sont en embuscade et le blues se divise (Inside the Earth). L’orient s’invite et encourage à improviser sans complexe (The Ethiopian Princess Meets the Tantric Priest). Ailleurs, le canevas est solide, immuable : une rythmique (Harrison Bankhead, parfait de soutien de sobriété ; Hamid Drake, précis mais envahissant) et deux solistes opposant leurs souffles ici, les mariant ailleurs.

En fin de disque surgit Return of the Sun, une composition d’Harrison Bankhead passé maintenant au piano ; joli havre de paix s’ouvrant en une écoute profonde, souvent escamotée auparavant. Un voyage imparfait comme le sont tous les voyages réussis.

Indigo Trio, Michel Edelin : The Ethiopian Princess Meets the Tantric Priest (Rogue Art / Souffle continu)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Top Secret 02/ Inside the Earth 03/ Dérives 04/ Wind Current 05/ Call Black 06/ The Ethiopian Princess Meets the Tantric Priest 07/ Ambre Sunset 08/ Return of the Sun
Luc Bouquet © Le son du grisli



Eric Zinman, Laurence Cook : Double Action (Ayler, 2011)

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Un disque qui arrive à point nommé : pour faire entendre combien Eric Zinman n'a toujours pas la place qu'il mérite (une des premières) parmi les grands du clavier ; pour rendre (un peu, pas encore assez) justice à Laurence Cook, batteur & percussionniste (comment peut-on swinguer autant ?) que tout programmateur devrait s'arracher. Qu'il reste chez lui (à Boston, Etats-Unis d'Amérique), quasi-inactif, est un signe du (mauvais) temps. Il est pourtant là depuis plus de quarante ans (réécoutons le avec, entre autres, Bill Dixon...).

Quoiqu'il en soit, Eric et Laurence font entendre ici un dialogue aussi large qu'un tout : le jazz, le free, la musique contemporaine, Tex Avery, les rues et l'Amérique de Cassavetes s'y côtoient. Ajoutez-y donc la lutte, la colère, l'espoir et la joie, et vous saurez à quoi vous en tenir. Un des grands disques de l'année, assurément.

EN ECOUTE >>> Siege >>> Incident

Eric Zinman, Laurence Cook : Double Action (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Threat One 02/ Threat Two 03/ Siege 04/ Dogs 05/ The Greater the Green, the Greater the Ceremony 06/ Limited Highway Access 07/ Incident
Didier Lasserre © Le son du grisli


Michel Guillet : Behind Nothing (Ing-On, 2011)

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L’électroacoustique de Michel Guillet n’a pas peur du bruit. Ni d’en faire d’ailleurs. Même trop. Qu’importe… Car plus on écoute son troisième disque, Behind Nothing, et plus Michel Guillet vous retourne l’oreille et l’imagination. Ici, emboîtant le pas d’une électro volontaire, on s’est dirigé vers un écran de télévision. On y a collé notre front contre la neige blanche et noire en espérant qu’en sortent les monstres que l'homme a enfermés dans cette boîte. Mais ces monstres que Guillet a domptés restent à la place qu’il leur a assignée. Donc on va voir ailleurs.

Et ailleurs une poésie sonore et surréaliste nous ballade longtemps d’une enceinte à l’autre avant que nous ne décidions de nous asseoir à mi-chemin ou presque. Devant nous : un casse-tête de sons, entre le jeu de miroir dans lequel on perd ses repères et le jeu de construction dont les éléments sont des morceaux de vaisselle cassée, des micros qui flambent, des micro machines enrayées… Surréaliste, vous disais-je… Et drôlement surprenant.

Michel Guillet : Behind Nothing (Ing-On / Souffle Continu)
Edition : 2011.
CD : Behind Nothing
Pierre Cécile © Le son du grisli

scCe vendredi 14 octobre, à 18H30, Michel Guillet donnera une version live de ce Behind Nothing au Souffle Continu à Paris.


Tarfala Trio : SYZYGY (NoBusiness, 2011)

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Si l’entrée en matière est discrète, ce n’est pas qu’il faille à Mats Gustafsson faire preuve de prudence : le Tarfala Trio l’expose en effet depuis 1992 (sous ce nom) auprès de partenaires à qui il fait confiance : Barry Guy et Raymond Strid. C’est peut être davantage que la discrétion est permise en guise d’introduction, puisque le Tarfala a ici le temps de deux 33 tours augmenté de celui d’une face de 45. Sur celle-ci, trouver le morceau qui donne son titre à l’ensemble : SYZYGY.

Autant commencer par là : SYZYGY est un microcosme d’improvisation compactant une somme fantastique d’emportements dans lequel Guy taille à l’archet des formes qui le réorganisent sans jamais le déranger. Le tout est ensuite de développer le thème sur deux grands disques. En concert à Hasselt en 2009, les membres du Tarfala prirent les traits d’expressifs apaisés. Ici, ils divaguent sur commandes ; là, laissent libre cours à une suite d’inventions individuelles ; ailleurs encore, s’adonnent de concert à des exercices de style (swing, ballade…) transformés à chaque fois en aires de récréation.

Plus loin, les effets de Guy et Strid (archet harmonique, déboîtements soudains) mettent en action une machine à tisser des allusions suggestives qui déroutent Gustafsson : le ténor est sans cesse écarté de la rive d’où proviennent les promesses de confort des sirènes mélodiques – ailleurs qu’en Tarfala, faudra-t-il qu'il leur cède ? Le saxophoniste, de trouver alors dans ce rapport entre confiance et opposition le moyen d’inventer en baguenaudant. Ses phrases sont courtes et filées, les dérapages nombreux. Plus qu’une simple confiance puisque, l’âge aidant, le Tarfala Trio semble ne s’être jamais aussi bien porté.

EN ECOUTE >>> Lapilli Fragments

Tarfala Trio : SYZYGY (NoBusiness)
Enregistrement : 14 novembre 2009. Edition : 2011.
2 LP + 1 7” : A/ Broken by Fire B/ Lapilli Fragments C/ Cool in Flight D/ Tephra E/ SYZYGY
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Silencers : Balance des blancs (Sofa, 2011)

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Balance des blancs est un disque de Kim Myhr (à la guitare et aux objets résonant), Benoît Delbecq (au piano préparé), Nils Ostendorf (à la trompette) et Toma Gouband (aux percussions). Ils se sont appelés Silencers. Mais leurs titres sont en Français.

On ne sait pas très bien à quoi s'attendre quand Balance des blancs commence. On saisit l’idée d'ambient acoustique, microtonale, fragilisée par les harmoniques. La première surprise vient de Delbecq, plus discret qu’à son habitude (pour ce que j’en ai entendu sur disques en tout cas) alors que Myhr profère des menaces sonores qui ne manquent pas de sel. Au fond du tableau, Ostendorf joue un petit air. On dirait qu’il fait diversion.

Après quoi Delbecq émerge. Mais ses propositions sont trop simples pour enrichir la formule. Il se répète sans parvenir à trouver une issue pour créer individuellement sur l’accompagnement de ses partenaires. En conséquence il étouffe sous l’atmosphère qu’il a lui-même viciée en plaquant trop d'accords. Tous les réglages sont chamboulés. Dommage, même si on le savait : la balance des blancs, c’est très difficile.

Silencers : Balances des blancs (Sofa / Metamkine)
Enregistrement : 12 décembre 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Les rives 02/ En turbulence 03/ Embrasées 04/ Spires 05/ Encerclés
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Mural : Live at the Rothko Chapel (Rothko Chapel, 2011)

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Comme quoi, le hasard… Pour Nectars of Emergence, j’avais écrit que Mural entamait une ascension du « Mont Rothko ». Cela se confirme avec Live at the Rothko Chapel, où Mural refait l’intérieur du lieu cher à Morton Feldman.

Jim Denley (instruments à vent), Kim Myhr (guitare acoustique) et Ingar Zach (grosse caisse) se posent donc dans la chapelle. Ils réfléchissent. Le premier choisit de débiter des phrases tranchantes, le deuxième de bercer mollement ses camarades, le troisième de faire battre le cœur de Doom and Promise. Et son cœur bat si bien qu’il fait vibrer une corde, puis deux, etc. Une ronde se forme, maintenue en vie par le trio qui l’enveloppe sans arrêt de graves et de chaleur.

Comme la lumière qui l’atteint peut faire changer la vision qu’on a d’une toile, l’acoustique de la Rotkho Chapel fait varier la musique. Avec la résonance, les accords s’affaissent, les clefs claquent moins fort et la peau du tambour expie. Tout semble chuter mais à un moment les souffles les arpèges et les frottements refont surface. Tout simplement par ce que cette chapelle est une cathédrale. Elle accélère l’ascension des notes qui se multiplient par leur vibration. Il ne suffit même par d’avoir la foi (en Mural) pour s’en convaincre.

Mural : Live at the Rothko Chapel (Rothko Chapel / Metamkine)
Enregistrement : 4 mars 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Doom and Promise
Héctor Cabrero © Le son du grisli



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