Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Steve Reich : WTC 9/11 (Nonesuch, 2011)

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Il fallait sans doute avoir une bonne occasion d’écouter les deux pièces l'une presque à la suite de l'autre pour s'apercevoir du chemin parcouru par Steve Reich, en arrière, ou à reculons, si l'on préfère, entre Music for 18 Musicians et WTC 9/11, de l'avant donc vers l'arrière-garde — ou presque. On avait craint tout d'abord qu'on ne puisse pas parler de musique, l'attention du public se focalisant comme souvent sur l'essentiel : la couverture du disque de WTC 9/11, à savoir : une photographie perçue comme sacrilège des tours jumelles en flammes, que Steve Reich décidait de retirer pour ne montrer à la place qu'un peu de fumée. Choix judicieux puisque c'est cela en définitive WTC 9/11 : un peu de fumée.

Un peu de fumée comparée à Music for 18 Musicians que Steve Reich venait jouer lui-même, avec son ensemble, quelques jours après la sortie de son nouveau disque à la Cité de la Musique. Choc culturel, en quelque sorte : à la place des quelques notes jouées par le Kronos Quartet en suivant respectueusement les enregistrements des voix des sauveteurs du jour, une longue continuité faite de ruptures, et de changements presque imperceptibles d'accords (11, si l'on compte bien) se développait pendant un peu plus d'une heure. Le choc culturel aurait pu être plus grand encore si des pièces comme Come Out ou It's Gonna Rain avaient été jouées. Ces pièces auraient mis en évidence la naïveté dont Steve Reich peut faire preuve désormais, en consacrant la voix, en refusant de l'aborder comme un matériau musical, en ne la considérant plus que comme une voie à suivre, une parole révélée qu'on ne peut que répéter en musique, devant rester immaculée.

Et, en effet, elle est loin cette époque quand Steve Reich, tout en écoutant la voix du jeune Daniel Hamm, ne se contentait pas de le laisser dire seulement : "I had to like open the bruise up and let some of the bruise blood come out to show them", mais s'intéressant plus particulièrement aux dernières paroles ("come out to show them") travaillait en musique le matériau ainsi défini, bouclant, répétant, phasant, c'est-à-dire : déphasant, faisant émerger des différences dans la répétition, jusqu'à faire entendre la musique dans la voix — et la voix dans la musique.

À la place, aujourd'hui, on n'entend plus qu'un peu de vent et de poussière. Preuve, si l'on veut, qu'en musique, le passé a encore de l'avenir.

Steve Reich, Kronos Quartet : WTC 9/11 (Nonesuch)
Edition : 2011.
CD : 01/ 9/11/01 02/ 2010 03/ WTC
Jérôme Orsoni © Le son du grisli

j_r_me_orsoni_steve_reichJérôme Orsoni vient de publier, aux éditions Chemin de ronde, Au début et autour, Steve Reich, petit livre de prose schizophrène dans laquelle l’auteur et/ou l’auditeur se laisse aller aux effets de Piano Phase, Clapping Music, Come Out ou It's Gonna Rain… La littérature est atmosphérique et l’art de l’écoute musicale assez inspirant pour faire tomber les dernières pudeurs : cette évocation de premiers travaux de Steve Reich y gagne en conséquence.



Sylvie Courvoisier - Mark Feldman Quartet : Hôtel du Nord (Intakt, 2011)

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Dans Hôtel du Nord se côtoient compositions (de la pianiste ou du violoniste) et improvisations. Des premières, on retiendra et admirera une évidente unité de temps et de structure. Entre attente et suspension, émerge un violon rasant (Hôtel du Nord) ou s’incruste un motif obsessionnel (Dunes). Dans ces eaux stagnantes, le surgissement de formes inopinées crée une tension supplémentaire, gommant ainsi la notion de solo au profit d’un axe collectif, ici remarquablement unifié.

Des secondes, on retiendra la diversité des formes : travail sur la matière sonore ici (craquements, hymnes souterrains et à demi-avortés in Little Mortise) ou, ailleurs, la réminiscence d’un jazz impulsif, incisif (Inceptions). Soit pour Sylvie Courvoisier, Mark Feldman, Thomas Morgan et Gerry Hemingway la poursuite d’une aventure, trouvant ici, l’un de ses plus intenses chapitres.



Sylvie Courvoisier, Mark Feldman Quartet : Hôtel du Nord (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Hôtel du Nord 02/ Dunes 03/ Plan A 04/ December 2010 05/ Little Mortise 06/ Inceptions 07/ Gowanus
Luc Bouquet © Le son du grisli


Jérôme Noetinger, Will Guthrie : Face Off (Erstwhile, 2011)

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Partenaires en Thymophtalein, Jérôme Noetinger et Will Guthrie enregistrèrent en 2010 les pièces d'électroacoustique remontée qui font aujourd'hui Face Off. Le premier est au Revox B77 et à l'électronique, le second à la batterie et aux objets amplifiés – Guthrie attestant-là, comme il le fit sur Spike-S pour Pica Disk, son goût pour les manipulations sonores détachées de toute mesure.

Douze dialogues profitent ainsi du rapprochement d'une pratique percussive claquante et d'une électronique agitatrice : improvisés à deux puis réécrits par l'un ou l'autre, ils composent un ouvrage d'une quarantaine de minutes passant à la vitesse de bandes agitées et de projectiles sifflant. La somme de trouvailles à repérer dans ces constructions abstraites est faramineuse : ses éléments disparates tiennent du bruit de moteur minuscule, de la rumeur d'éléments de nature ou du rythme empêché, captent et avalent un morceau de radio flottant dans l'air ou additionnent des saillies forcenées. D'un art de l'improvisation mêlé à des souvenirs de musique concrète naît alors une poésie débarrassée de mots, des chansons agitées et sans paroles soumises aux aléas de ses inventions et des retours de bâton qui leur sont associés.

Jérôme Noetinger, Will Guthrie : Face Off (Erstwhile / Metamkine)
Enregistrement : Mai 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Snide 02/ Creep Show 03/ Slo-Nife 04/ Swamp 05/ Le Analise 06/ Cymslake 07/ Saw 08/ Carpet Burn 09/ Atelier Forge 10/ Crackney 11/ Saikopasu-Komento
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 

 


Francisco López : Untitled #275 (Unsounds, 2011) / Untitled (2009) (Baskaru, 2011) / Elektra Bidasoa (Ferns / Audiolab, 2011)

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Pour une fois, Francisco López se laisse accompagner. Il se fait devancer même, puisqu’il est ici l’auteur des compositions que le pianiste Reinier van Houdt interprète. Le livret note tout de même que le compositeur joue aussi, du « live multi-channel immersive system » pour être précis.

Comparé aux travaux récents de López, Untitled #275  apparaît comme une œuvre minimaliste. Un marteau frappe la corde qui lui est associée, encore et encore, rapidement, puis stoppe. Un mini accord succède à cette note qui n’en pouvait plus. Lui aussi est répété. Le métronome repart de plus belle, un couple de notes suit sa cadence, et d’autres accords apaisent le tout. C’est pop et contemporain à la fois (en d’autres termes : minimaliste !).

Dans un second temps, la frappe dure reprend, des cordes subissent des chocs et pleurent dans leur cage de bois et d’acier. On dirait que Reinier Van Houdt a du mal à arrêter la mécanique infernale qu’il a lancée. Et en effet, c’est trop tard : les habitudes noises ont repris, les sons peuvent être triturés, un chantier ouvre et nécessite l’action concomitante de dix marteaux piqueurs. Jusqu’à ce que tout s’endorme sur une note grave. Tout ça est beau comme du López.

Francisco López: Untitled #275 (Unsounds / Metamkine)
Enregistrement : 2009-2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Movement 1 02/
Pierre Cécile © Le son du grisli

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L’imprimé joint avec le disque ne dit pas si Untitled (2009) est un projet cohérent ou une compilation de morceaux inédits (de restes ?) assemblés de drôle de façon. Si l’on mise sur la deuxième possibilité, on regrette que ces deux CD n’en soient pas qu’un et un seul, que l’on aurait salué pour son Untitled #231 composé à partir d’enregistrements de Phill Niblock ou son Untitled #232 grouillant. Il se serait surtout passé de ces remplissages atmosphériques sans couleur et de ces ronflements inopérants…

Francisco López : Untitled (2009) (Baskaru)
Edition : 2011.
2 CD : CD1 : 01/ Untitled #220 02/ Untitled #225 03/ Untitled 234 04/ Untitled #222 05/ Untitled #233 06/ Untitled #240 07/ Untitled #231 – CD2: 01/ Untitled #239 02/ Untitled #221 03/ Untitled #232 04/ Untitled #238 05/ Untitled #235 06/ Untitled #223

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Tout comme Xabier Erkizia, Francisco López a enregistré des sons près de quatre centrales proches de la rivière Bidasoa au Pays basque. Sur Elektra Bidasoa, les deux hommes retranscrivent ces bruits de machines, de scies, de champ électrique et d’eau qui court. Lopez concocte des nuées musicales abstraites et Erkizia des compositions plus tendues et hétéroclites.Cette différence fait la force d’Elektra Bidasoa.

Francisco López, Xabier Erkizia : Elektra Bidasoa (Ferns Recordings)
Edition : 2011.
CD : 01-02/ Francisco López : Untitled #266 / Untitled #267 03-04/ Xabier Erkizia : Elektra Navasturen / Bidasoa, Presak
Pierre Cécile © Le son du grisli


Fonosextant : Fonosextant (Setola di Maiale, 2011)

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Pas facile de dégager une ligne claire à ce Fonosextant (Gianni Lenoci, Gianni Mimmo, Marcello Magliocchi, Matthias Boss + invités). Les appels à se rassembler (répétition des motifs, enchâssement piano-soprano) échouent presque toujours – les inquiétudes larvées de certaines pièces vont, elles, jusqu’à terme – et si fourmille et gronde une masse, elle évolue sans logique ni point d’appui.

En choisissant de nier l’axe collectif, d’éclater plus que de coutume l’improvisation, cette musique s’ouvre, de fait, à la maladresse et à l’excès. Et c’est là, précisément, où elle atteint son but : être libre de ses éclats et de son refus des évidences. On lui reconnaîtra donc sa belle impolitesse et on louera de ces quelques extraits pris sur le vif d’une tournée helvète, un indéniable talent à consommer l’insaisissable.

Fonosextant : Fonosextant (Setola di Maiale)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Rendez-vous 1 02/ Rendez-vous 2 03/ Rendez-vous 3 04/ Rendez-vous 4 05/ Rendez-vous 5
Luc Bouquet © Le son du grisli



Wade Matthews, Alfredo Costa Monteiro : Winter (Copy for Your Records, 2011)

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C’est une autre affaire de field recordings manipulés qui se joue sur Winter. Avec Alfredo Costa Monteiro cette fois, Wade Matthews chercha à Madrid, trois jours durant, un terrain d’entente où pourraient évoluer sans se gêner (voire en faisant preuve d’harmonie) ses sons transformés et les drones et sifflements de son partenaire.

Accidenté, le terrain que le duo trouve n’en est que plus pittoresque : ici, des bruits infinitésimaux y fleurissent sur des tremblements de basse ou de saxophone ; là, des moteurs font avancer des carcasses minuscules sur une ligne droite de laquelle ils déborderont ; ailleurs, un vent glacial se lève et emporte tous parasites ; ailleurs encore, une oscillation estime son envergure sur une rumeur électrique.

Ainsi les souvenirs enregistrés ont été transformés en compositions abstraites aux structures de flocons.  Et en élément discographie indispensable à la discographie de Matthews autant qu’à celle de Monteiro

EN ECOUTE >>> Aconite

Wade Matthews, Alfredo Costa Monteiro : Winter (Copy for Your Records)
Enregistrement : 20-23 janvier 2011. Edition : 2011.  
CD : 01/ Aconite 02/ Crookneck 03/ Flounder 04/ Haven 05/ Savory
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Wade Matthews, Luis Tabuenca : Punto Cero Aragón (Aural Terrains, 2011)

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Punto Cero Aragón raconte à force de field recordings, de percussions et d’un peu d’électronique, l’Aragon dont Luis Tabuenca est originaire. S’il œuvre sous le regard de l’ethnomusicologue Ana Maria Alcaron-Jimenez, le duo que le percussionniste forme ici avec Wade Matthews signe un disque qui perd au gré des secondes de sa substance documentaire.

Après un concert d’aigus, une faune enregistrée se fait entendre. Ce seront ensuite des bavardages, des martèlements d’artisans, des rumeurs aragonaises, qui installeront leur réalité dans un décor d’inserts électroniques et de percussions parallèles. Ainsi l’Aragon peint par Matthews et Tabuenca n’existe pas : mais il est la substance de ces plateaux contrastés aujourd’hui consignés sur disque. Les reliefs de la province changeront désormais au gré de ces constructions expérimentales, morceaux d’ambient ou d’electronica dérangée que le duo a rêvé pour elle.

Wade Matthews, Luis Tabuenca : Punto Cero Aragón (Aural Terrains)
Edition : 2011.
CD : 01/ Punto Cero Aragón
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Giuliano Tull : Boparte (Rudi, 2011)

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La question d’arpenter des terres mille fois (sans doute beaucoup plus) empruntées jusqu’ici semble ne pas trop gêner le saxophoniste Giuliano Tull : un zeste de bop, un chouia de free, une pincée d’humour (là, s’il était arbitre, le chroniqueur sortirait le carton rouge) ; le tout en projection d’un jazz que l’on qualifiera de vif et de saillant.

Reconnaissons à ce jazz, à son leader (Giuliano Tull : saxophoniste entre Bobby Watson pour le phrasé et Ornette Coleman pour la forme) et à ses sidemen (Lauro Rossi : trombone, Giovanni Maier : contrebasse, Luca Colussi : batterie) un côté incisif, lequel fait défaut à la majeure partie des groupes œuvrant dans ce style. Sans ennui, sans génie : le renouveau serait-il impossible ?

Giuliano Tull Quartet : Boparte (Rudi Records)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Boparte 02/ C20 03/ Corto 04/ Lucifero’s Cabaret 05/ My Works 06/ Onda Lunga 07/ Wingrocks
Luc Bouquet © Le son du grisli


Keith Tippett : From Granite to Wind (Ogun, 2011)

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Dans l’art de concilier les formes, Keith Tippett et ses amis (James Gardiner-Bateman, Kevin Figes, Ben Waghorn, Paul Dunmall : saxophones / Julie Tippetts : voix / Thad Kelly : contrebasse / Peter Fairclough : batterie) frôlent la franche réussite. Impossible n’est pas Tippett et si l’unité de cette longue suite trébuche parfois, elle projette du jazz l’une de ses essentielles vertus : sa versatilité.

Dans cette fresque aux contours clairs vont s’enchaîner des brides de swing, des unissons retors, une voix hors-cadre, des cavalcades de cuivres, un solo de ténor sidérant, des oppositions insolites (voix écartelée face à ténor soyeux). Parfois, la juxtaposition des formes ne prend pas. Ainsi, quand un solo de soprano vient heurter et s’échouer sur une forme contemporaine, le procédé n’infuse que collision et incompréhension. Un petit bémol qui ne doit cependant pas décourager l’écoute d’un disque souvent remarquable.

Keith Tippett Octet : From Granite to Wind (Ogun / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2011.
CD : 01/ From Granite to Wind
Luc Bouquet © Le son du grisli


Kim Cascone : The Knotted Constellation (Monotype, 2011)

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Kim Cascone a passé tant de temps derrière des ordinateurs qu’il en a gardé un goût pour les retouches. Sur son dernier disque en date, The Knotted Constellation, enregistré entre 2009 et 2010, celui qui travailla avec Lynch à l’ambiance sonore de Twin Peaks et collabora entre autres avec Merzbow, Scanner, Jason Kahn etc., triture des field recordings.

A ce jeu-là, Cascone fait de sa grande expérience un atout de choix. Sa une longue pièce musicale s'ouvre par des sons de cloches et, après des reverses, n'st plus qu'une affaire de oupçons. Les présences humaines détectées par les rayons ont pour nom Christopher et Cage Cascone, Darius Ciuta, C. Spencer Yeh… Soudain, perce un rire fou. On comprend que l’angoisse est de mise et distille un malaise comme peuvent le faire les installations parlantes de Dennis Oppenheim.

Ensuite les field recordings (Cascone a parcouru la planète entière) tout en rêvant de grands espaces se laissent enfermer dans de petites boîtes, autant de planètes qui forment un nouveau cosmos. Présentées tel quel ou électroniquement modifiése, elles sont les noires et les blanches de la partition céleste de Kim Cascone.

Kim Cascone : The Knotted Constellation (Fourteen Rotted Coordinates) (Monotype)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2011.
CD : 01/ The Knotted Constellation (Fourteen Rotted Coordinates)
Pierre Cécile © Le son du grisli




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