Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Gary Smith, Silvia Kastel, Ninni Morgia : Brand (Ultramarine, 2012)

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Ultramarine est ce label qui a pris fait et cause – il y a des raisons à cela ! – pour le guitariste Ninni Morgia. Pas surprenant, donc, que la brand new référence du label y revienne. Sur Brand, il joue en trio avec Gary Smith, guitariste qui enregistra (apprend-je) entre autres avec Rhys Chatham et John Stevens (pour Ecstatic Peace), et Silvia Kastel, chanteuse et joueuse de synthés qui s’occupe aussi du label… Ultramarine.

Deux guitares, une voix et des synthétiseurs, voilà une combinaison d’instruments qui peut être capable du pire comme du meilleur. Et alors ici ? S’il met un petit temps à décoller (Smith et Morgia ont l’air de renifler leurs instruments et Kastel murmure en les attendant), le trio investit un rock improvisé revenchard. Avec pertes et fracas, les guitares font trembler la voix de Kastel qui se défend avec ses synthés dont les nappes sont aussi féroces qu’ingénieuses. L’intensité est même telle qu’on trouve dommage d’avoir à retourner le LP – puisqu’il s’agit là d’un LP, pour changer… Si ce n’est cette obligation d’entre deux faces (tours ?), l’auditeur profite et se laisse consumer avec joie.

Gary Smith, Silvia Kastel, Ninni Morgia : Brand (Ultramarine)
Enregistrement : Janvier 2011. Edition : 2012.
LP : Brand
Pierre Cécile © Le son du grisli



Ran Blake : Vilnius Noir (NoBusiness, 2011)

ran blake vilnius noir

Ran Blake est venu au jazz au son de Mahalia Jackson et de Thelonious Monk. Au piano, Ran Blake est venu seul : Mes parents avaient un piano. A l’âge de 5 ans, ils m’ont retrouvé en train d’en jouer. On leur a dit qu’il serait peut-être bien que je prenne des leçons. [Entretien par téléphone, septembre 2009]. Seul au piano, Blake enregistrera plus tard ses plus beaux disques.

Vilnius Noir est de ceux-là. Assimilable en tout cas à ceux-là, puisqu’à l’occasion de ce concert donné le 10 décembre 2010, David Fabris – guitare électrique au son clair, discrète le plus souvent, versant quelques fois dans l’enfilage de fioritures – accompagna le pianiste le temps de quelques reprises. Seul, Blake interpréta une poignée de standards comme autant de souvenirs : Desafinado, Watch What Happens, Mood Indigo… Du piano s’échappent des arabesques : des accords descendent des pentes impressionnistes quand des notes isolées décrivent des nébuleuses magnétiques.

Et puis il y a cette paire de George Russell : Jack's Blues lié à Stratusphunk. Ici, Blake se rappelle le professeur auprès duquel il comprit de quelles manières jazz et musiques populaires pouvaient s’accorder : J’avais 19 ans lorsque j’ai rencontré George… J’ai adoré son premier disque, et Ezz-Thetic est un pur chef d’œuvre – Lee Konitz, Max Roach, Miles Davis ont joué cette pièce… Pendant ses cours, tout comme Gunther Schuller, George amenait ses étudiants à « se souvenir ». La parole de Russell transformé par Blake en langage singulier : comme Driftwoods hier, Vilnius Noir dit que l’évocation n’est pas moins bienfaisante d'être faite de souvenirs imprécis ou même réinventés. Elle peut être poignante même, dans le cas qui nous intéresse.

EN ECOUTE >>> Shlof Mayn Kinh

Ran Blake : Vilnius Noir (NoBusiness)
Enregistrement : 10 décembre 2010. Edition : 2011.
LP : A1/ Vilna / Turning Point A2/ Cry Wolf A3/ In Pursuit A4/ Shlof Mayn Kind A5/ Jack’s Blues / Stratusphunk B1/ Driftwood B2/ Sontagism B3/ Watch What Happens / Papirosn B4/ Thursday B5/ Desafinado B6/ My Chérie Amour B7/ Mood Indigo
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Mia Zabelka : M (Monotype, 2012)

mia zabelka m

N’éprouvant pas de goût particulier pour le violon électrique (il en est ainsi), la passion avec laquelle Mia Zabelka « l’enfourche » sur la couverture de son nouveau CD m’a fait craindre le pire. Ca, c’était avant que la première plage ne me rassure : la musique de Zabelka s’y diffuse goutte après goutte, sous delay, dans une belle épreuve minimaliste que la voix de la dame vient couronner.

C’est d’ailleurs la voix de Zabelka qui impressionne le plus ici, qu’elle se promène sur un drone vaporeux (sur Opus M) ou soit multipliée par la force du re-recording pour donner la parole à une réunion de sorcières (sur Adil’iu). Pour ce qui est du violon, lui aussi passe au re-recording mais n’est pas toujours convaincant (excessif dans l’expérimentation ou le mélodrame, il alourdit lquelques fois le propos de Zabelka). On retiendra de la chanteuse et violoniste un amour pour la multiplication des voix et un autre pour la réverbération : bien assemblés, c’est la musique de Zabelka qui gagne en mystère.

Mia Zabelka : M (Monotype)
Edition : 2012.
CD : 01/ Körperklangmaschine 02/ Opus M 03/ Mind Scratching 04/ Malstrom 05/ Adil'iu 06/  Tenebrae 07/ Roter Halbmond
Pierre Cécile © Le son du grisli


David Maranha, Z'ev : Obsidiana (Sonoris, 2012)

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Obsidiana se souvient d’un concert donné en 2010 à Lisbonne par David Maranha (orgue hammond) et Z’ev (grosse caisse, disques d’acier, maracas).

D’origines diverses, les objets frappés le sont d’une même force, qui concèdent des rumeurs et somment un drone de venir les soutenir. L’orgue obtempère avant d’aller sur deux notes : sous les effets des graves, le drone épaissit jusqu’à se transformer en brouillon inquiétant – auquel les maracas redonneront une forme rassurante. Ainsi l’orgue était-il une machine à tisser au moteur à percussions. L’épaisse tenture couleur d’obsidienne qu’on lui doit a conservé la chaleur de la lave.

EN ECOUTE >>> Obsidiana

David Maranha, Z’ev : Obsidiana (Sonoris / Metamkine)
Enregistrement 24 juin 2010. Edition : 2012.
CD : Obsidiana
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Vinny Golia, Mark Dresser : Live at Lotus (Kadima Collective, 2011)

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Voilà plus d’une dizaine d’années, le 20 janvier 2001 précisément, une clarinette s’emportait et une contrebasse n’était pas loin d’en faire autant. Cela se passait au Lotus new-yorkais et Vinny Golia diagnostiquait à sa clarinette une fringale anormale tandis que Mark Dresser tendait à son partenaire d’explosifs filets.

Intrépides et soudés, généreux et abondants, prêts à chevaucher des improvisations sans balises – Can There Be Two excepté –, ils se régalaient à accorder anche et archet sur une même fréquence. L’unisson s’était trouvé mais refusait de s’attarder. Très vite, ils repartaient à l’aventure. A nouveau, ils se réunissaient puis s’éloignaient. Quand clarinette basse et contrebasse trouvaient une même et juste distance, la réussite était totale (Excursion) mais bien plus aléatoire était leur chant quand ils s’entêtaient à parfaire un contrepoint incongru (Can There Be Two). Tout ceci pour le premier set. Le second est attendu avec impatience.

Vinny Golia, Mark Dresser : Live at Lotus (Kadima Collective / Instant Jazz)
Enregistrement : 2001. Edition : 2011.
CD : 01/ Locution 02/ Excursions 03/ Can There Be Two 04/ Directions to El Paso
Luc Bouquet © Le son du grisli



Scott Smallwood, Sawako, Seth Cluett, Ben Owen, Civyiu Kkliu : Phonoraphy Meeting 070823 (Winds Measure, 2011)

phonography meeting

Je ne pensais pas pouvoir trouver de sens à une compilation de field recordings – présentés à New York au Phonography Meeting en 2007. Un disque de la sorte, c'est-à-dire d’eau, de vents, d’oiseaux, d’engins, tous attrapés au vol par les micros de Scott Smallwood (ou) Sawako (ou) Seth Cluett (ou) Ben Owen (ou) Civyiu Kkliu.

Et pourtant, je me suis laissé avoir en écoutant ces bruits de tous les jours (de nouveaux bruits de tous les jours, qui ne sont pas les miens, ni ceux de mes voisins ou des passants que je croise). Qui a entamé cette conversation alors ? Où courent ces enfants ? Où vont ces cloches ? Pourquoi le micro crépite-t-il ? Qui a éteint la lumière ? Et la grande question : à qui tous ces bruits appartiennent-ils ? A ceux qui les ont captés ? Ou à moi qui suis peut-être le dernier à les avoir entendus ?

EN ECOUTE >>> Phonography Meeting

Scott Smallwood, Sawako, Seth Cluett, Ben Owen, Civyiu Kkliu : Phonoraphy Meeting 070823 (Winds Measure)
Enregistrement : 23 août 2007. Edition : 2011.
CD : Phonography Meeting 070823
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Chris Abrahams, Lucio Capece : None of Them Would Remember It That Way (Mikroton, 2012)

lucio capece chris abrahams none of them would remember it that way

Le synthétiseur DX7 a permis à Chris Abrahams d’entreprendre, entre 2003 et 2005, d’abstraites Germ Studies en compagnie de Clare Cooper. Plus récemment, il envisageait l’instrument avec Lucio Capece (saxophone soprano, clarinette basse, préparations et sruti box).

D’une autre manière, disent ces trois improvisations datées de 2008. Dans la longueur, d’abord, et ensuite dans l’opposition : de souffles indécis et d’élucubrations chantantes, de motifs courts taillés en rubans et de drones parallèles à ceux-là, de reliefs et de plateaux choisis comme aires de jeux, de graves et d’aigus souvent, enfin, de vindictes créatives et d’apaisements réconciliateurs.

Ce qui rapproche None of Them Would Remember It That Way de Germ Studies, ce sont les trouvailles qu’y font Abrahams et Capece : la pièce Southern Patterns en regorge et s’en nourrit, qui démontre en plus d’une forte cohérence dans son exposition d’expressions fantasques. La tête vous tourne alors ; vous tentez de vous remémorer None of Them Would Remember It That Way. Son souvenir est confus encore, mais curieusement agréable.

Chris Abrahams, Lucio Capece : None of Them Would Remember It That Way (Mikroton)
Enregistrement : 2008-2009. Edition : 2012.
CD : 01/ Ring Road 02/ Southern Patterns 03/ All the Oceans Between
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Lucio Capece : Zero Plus Zero (Potlatch, 2012)

lucio capece zero plus zero

Si le premier coup d'œil au dos de la pochette de ce disque laisse craindre la dispersion (et tout particulièrement à la lecture de l'instrumentarium convoqué : « sruti box, soprano saxophone with preparations, ring modulator, double plugged equalizer, bass clarinet, sine waves, cardboard tubes », etc.), l'audition intégrale de l'enregistrement écarte cet écueil supposé ; mieux, elle convainc que, dans la conduite du projet solo de Lucio Capece – on a déjà apprécié le musicien aux côtés de Radu Malfatti, Sergio Merce, Lee Patterson ou dans le quartet SLW – cet attirail ne sert qu'à la continuation, par tous les moyens, d'une recherche originale.

Ainsi passe-t-on d'une pièce à l'autre sans perdre la cohérence du cheminement esthétique, atteignant des plateaux (de matières, de fréquences) successifs qui dessinent, au fil du disque, une progression assez fascinante : subtilement, Capece ménage des accès à ces états modifiés de concentration qui permettent de percevoir le son dans le son – et, pressent-on, peut-être aussi dans une sorte d'au-delà du son. Ondes à empreinte, jeux d'harmoniques longs jusqu'à l'hallucination, puissants drones à halo : un impressionnant travail !

Lucio Capece : Zero Plus Zero (Potlatch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Some Move Upward Uncertainly 02/ Zero Plus Zero 03/ Inside the Outside I 04/ Inside the Outside II 05/ Spectrum of One 06/ Inside the Outside III
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Matthias Ziegler : La Rusna (Leo, 2012)

matthias ziegler la rusna

Chez Matthias Ziegler, les flûtes sont très graves et même la flûte alto résonne d’un souffle sombre. Et si parfois elles s’animent de nervosité, elles ne font que prolonger la réverbération caverneuse qui ouvre ce disque (La Rusna I). Entre chant grégorien, vents solaires et glissendis ligetiens, le risque de chuter en excès new-age est grand et ne sera pas toujours évité. Tout comme cet ennui qui s’incruste, à force d’effets et d’inactions tenaces.

Mais quand la machinerie se soulève et que le salivaire reprend ses droits, quand la flûte devient gutturale ou  saturante, ce solo passionne, séduit. Et ce sont, précisément, ces moments (ContraBasics, Ave Kingma) que l’on a envie de retenir et d’écouter de nouveau.

Matthias Ziegler : La Rusna. Music for Flutes (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2012.
CD : 01/ La Rusna I 02/ Stop n Go 03/ Never Old or Even 04/ ContraBasics 05/ Ave Kingma 06/ One Note 07/ La Rusna II
Luc Bouquet © Le son du grisli


"A" Trio : Music to Our Ears (Al Maslakh, 2012)

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Présentations faites hier de l’ ‘‘A’’ Trio, entrons dans le vif de l’improvisation consignée en Music to Our Ears. Le titre, d’ailleurs, pourrait être un credo qui relativiserait l’importance de tout étiquetage d’une réunion de sons naturellement attrapés au vol.

Ainsi donc Mazen Kerbaj (trompette), Sharif Sehnaoui (guitare) et Raed Yassin (contrebasse), composent-ils sur l’instant selon les usages du jour – faisant grand cas du silence, ne s’interdisent pas le plaisir des rafales expressionnistes – en se référant au passé (The Shape of Jazz That Came) ou en pariant sur le futur (Tomorrow, I’ll Make Breakfast). La forme actualise les recettes d’AMM en comptant sur l’érosion des discours et adresse quelques clins d’œil au free jazz des origines (ainsi Kerbaj peut invectiver quand Sehnaoui martèle manche et cordes).

Intense bien que tremblant, cet instant disparaîtra à l’orée d’un second, que se disputent déjà l’attente et la réflexion. Le troisième saura se souvenir et associera râles, parasites et harmoniques. Au bottleneck enfin, Sehnaoui taille dans les reliefs plus tôt élevés de Music to Our Ears pour peaufiner un ouvrage de beautés fragiles.

"A" Trio : Music to Our Ears (Al Maslakh / Instant Jazz)
Enregistrement : 29 et 30 septembre 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Textural Swing 02/ Three Portraits in No Color 03/ The Shape of Jazz That Came 04/ Tomorow, I’ll Make Breakfast
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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