Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Quentin Rollet, Jean-Marc Foussat, Christian Rollet : Entrée des puys de grêle (Bisou / Fou, 2018)

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Le son du grisli entame donc la deuxième semaine d'une semaine française, à l'occasion de la parution du deuxième volume d'Agitation Frite de Philippe Robert. Après Richard Pinhas, Romain Perrot, Jean-Jacques Birgé et Jean-Marie Massou, c'est un trio de choix...

On ne dira rien de la relation particulière qui unit Christian et Quentin Rollet – il faudra aller lire Agitation Frite 2 (ou la deuxième phrase de cette chronique) pour en apprendre davantage. En février 2017, en présence de Jean-Marc Foussat, père et fils se retrouvaient donc – très bien : l’un, batteur du légendaire Workshop de Lyon et fondateur de l’ARFI, est le père de l’autre, qui a pu frayer avec David Grubbs, The Red Krayola ou Nurse With Wound : c’est ainsi le premier qui « alimentait » le feu de la marmite musicale (infernale ?) où le second a longtemps baigné.

Ces trois pièces nous rapportent donc les bruits d’une réunion de famille dont un arbitre vient changer les habitudes. Lointaine, et sur grand écho, la voix de Foussat raconte les premiers gestes : de la mise en place à la lutte programmée – sopranino et batterie rivalisant d’inventions et de coups portés –, c’est un free réinventé sur équipement past-moderne. « Hajime », dit ensuite l’AKS sans réussir à provoquer la première attaque : des propositions sont alors faites, auxquelles le saxophone alto répond ; plus loin, ce sera la batterie, qui impulse aux musiciens un air d’indien contrarié ou de sévère emportement – alors le sopranino est de retour, et tout finit par s’apaiser.

Assomé mais heureux, l’auditeur attend la suite : une batterie roule, ça tombe bien. L’alto s’y adapte quand le synthétiseur frotte à l’arrière – c’est une combinaison suspecte, donc, et pour tout dire : un fourre-tout sonore que les trois hommes – maintenant complices – transforment en corps capable de mouvement. Les voix (Foussat, mais aussi Rollet fils) qui en proviennent vous environnent et les divers battements vous obligent – j’aime le son du corps au fond des puys. Battre en retraite est une possibilité ; couper le son en est une autre. Or, on suit l’équipe et sa débauche de trinité ; Foussat en sain d’esprit, c’est pas tous les jours. Remerciements à la famille.

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Quentin Rollet, Jean-Marc Foussat, Christian Rollet
Entrée des puys de grêle
Bisou / Fou, 2018
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jean-Marie Massou : La citerne de Coulanges (Vert Pituite, 2018)

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Suite d'une semaine française, à l'occasion de la parution du deuxième volume d'Agitation Frite de Philippe Robert. Après Richard Pinhas, Romain Perrot et Jean-Jacques Birgé, c'est Jean-Marie Massou.

Pour ne pas faire offense aux lecteurs du son du grisli qui ignorent encore Jean-Marie Massou – une rapide présentation de l’homme et de son art a été faite chez nous, ici et –, accélérons la chose : l’écoute de ce nouveau disque estampillé Vert Pituite.

Quatre faces (encore), dont les enregistrements datent de la fin des années 1970, époque à laquelle Massou avait pris l’habitude d’« interpréter » dans une citerne de Coulanges-la-Vineuse (Lot). Quelques cassettes ont gardé le souvenir de ce temps-là, dont le label en question a fait un double vinyle, deuxième volume du projet « Sodorome » qui délivre les témoignages d’un art assez unique pour (surtout) ne rien attendre d’un quelconque public.

Dans cette citerne qu’il a changée en Oreille de Denys, Massou interprète donc, et à sa manière : des odes à la Madone qui devra accepter le voisinage de nombreuses insultes, des airs populaires – ‘O Sole Mio, Le tourbillon de la vie, Le temps des cerises, La Mamma ou encore le générique de Thierry La Fronde –, des animateurs radio qui crachotent et n’ont pas peur des menaces (« Saloperie, vaurien, j’te casserai la gueule, moi »…).

S’exprimant en citerne, Massou, quand il ne converse pas avec quel démon ?, excave une expression populaire enfouie qui, entre Antonin Artaud et Henri Chopin, crache à la gueule du peuple – pour ne pas parler de la bourgeoisie qui s’est un jour « entichée » d’art brut. Alors « Prends ça, saloperie ! », même si tu l’as pas mérité.

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Jean-Marie Massou
La citerne de Coulanges
Vert Pituite, 2018
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Un drame musical instantané : A travail égal salaire égal (Klang Galerie, 2017)

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A l'occasion de la parution du deuxième volume d'Agitation Frite, le son du grisli s'intéresse à de récents disques sortis par des musiciens qui s'y trouvent interrogés par Philippe Robert. Après Richard Pinhas et Romain Perrot, c'est aujourd'hui le tour de Jean-Jacques Birgé.

J’ai connu des Belges moins dramatiques. Et des Suisses moins instantanés. Il fallait que ce soit en France qu’on invente cette musique (de revendication si l’on en croit le titre), et en grands orchestres en plus. C’est (triple roulement de trompettes)… Un drame musical instantané (remastérisé avant d'être... réédité).

Le pluriel va d’ailleurs pas mal à la triplette Jean-Jacques Birgé / Bernard Vitet / Francis Gorgé. Un truc qui te remue le Quai de Seine comme d’autres font tomber des poissons de cymbales qu’ils secouent pour en sortir des notes (les rustres). Un trio qui t’adjoinise (yep) les services d’improvisateurs upper-class : la voix de Vitet passée à l’envers (pas toujours car parfois ralentie, etc., à vous de vous faire une idée) avec dessus Kent Carter, Jouk Minor ou Gérard Siracusa c’est pas (peu) rien. Ça colle et ça pique comme à la radio (on entend Johnny ou Sardou, des cordes, des pics du Tour de France… tout ça en direct des années 80) mais après l’amusement primal je dois bien avouer que la pièce-montée m’a montée à la tête… 

La suite est pas mal (en fait : bien mieux même). J’ai l’impression d’y entendre un grand (oui vraiment grand) orchestre qui tourne autour du Let’s Get Lost de Chet Baker. C’est assez surprenant au début, on tend l’oreille, on s’inquiète pour le standard et bong… le standard cacophonise. Mais bellement (et non pas « bêêêêlement » comme tous les autres orchestres du Conservatoire). Après ça je retombe sur mes pattes de mouton à oreilles : La preuve par le grand huit ne me fait pas grand-chose. Je lis sur le CD que Didier Petit joue du cello et que Lasse Marhaug joue du marimba. Et en fait non, c’est Jacques Marugg qui joue du vibraphone. Diantre, on n’est pas à une surprise près. Birgé / Gorgé / Vitet a encore réussi son coup.

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Un drame musical instantané : A travail égal salaire égal
Klang Galerie, 2017
Enregistrement : 1981-1982. Edition : 2017
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Trou aux rats : Amour et Sépulcre (Nashazphone, 2018)

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A l'occasion de la parution du deuxième volume d'Agitation Frite, le son du grisli s'intéresse à de récents disques sortis par des musiciens qui s'y trouvent interrogés par Philippe Robert. Après Richard Pinhas / Heldon, c'est aujourd'hui le tour de Romain Perrot.

Ce n’est pas la première fois que Romain Perrot fouille au trou : après avoir négligé (douze fois) la morte l’année dernière sous étiquette Décimation sociale, le voici travaillant en deux temps à son tombeau. Ce qu’ont l’air d’être ses premiers outils : synthétiseurs (d’abord), micros, cassettes (peut-être). 

Pour se donner du cœur à l’ouvrage, le repenti peut installer un drone (c’est la première face) ou propulser un battement (c’est la seconde), toujours sur un écho léger. Quelle que soit l’option choisie, il donnera, tremblant, dans l’hommage appuyé : messe noire ou requiem débarrassé de ses oripeaux, qui font l’un comme l’autre un terrible effet. 

Mais à force de chanter cet amour qui a mal tourné, emporté par son geste, Perrot charge la barque de Charon : combien de couches de synthétiseurs maintenant ? combien d’implorations gutturales ? Beaucoup. Dans le trou qu’il occupe avec sa morte, impossible désormais de caser le plus petit rat. Alors, dans un dernier geste de dramatisation amusée, le couvercle se referme. L’auditeur ne désespère pas cependant : il sait que Perrot soulèvera bientôt la dalle pour, ailleurs, aller refaire son trou.

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Trou aux rats : Amour et sépulcre
Nashazphone
Edition : 2018
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 

 

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Heldon : Un rêve sans conséquence / Interface / Stand By (Souffle Continu, 2017)

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A l'occasion de la parution du deuxième volume d'Agitation Frite de Philippe Robert, le son du grisli s'intéressera dans les jours à venir (dix, douze, quinze ?) au sujet du livre, soit : l'underground français. Inauguration au son de disques réédités par nos amis (avouons la chose : pas si vieux, encore beaux et dotés d'oreille : ce sont nos amis) du Souffle Continu

Qui voudra revenir aux années 1976-1979 ne devra craindre l’environnement des guitares électriques ni celui des programmations de synthétiseurs (ARP et VCS3). Encore moins l’influence des Doms qui formaient alors Heldon Richard Pinhas avec Patrick Gauthier, Didier Batard et François Auger – et qui étaient de taille à poursuivre la « guérilla électronique » auquel le projet de Pinhas avait appelé dès ses origines discographiques.

L’auditeur, sous influence donc, n’aura d’autre choix que de se laisser aller à ses ruades, nombreuses et diverses en plus. Sur un champ où tonnent et détonnent guitares, synthétiseurs et percussions, ce sont là des épreuves qui doivent à King Crimson et au Jimi Hendrix Experience (dont le morceau Stand By expose de beaux restes d’écoute) mais qui délivrent aussi de nouveaux messages, si ce n’est un langage à venir. L’auditeur, revenons-y, cale l’allure de son pouls sur le rythme de la chose, tend l’oreille du côté où un éclat de guitare surgit, assiste en spectateur à une charge héroïque, une fantasia voire (Marie Virginie C.), ou se laisse amadouer, Marianne, par une impression d’Afrique plutôt inattendue (Elephanta).

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Sur Un Rêve Sans Conséquence Spéciale (le titre aussi est d’agit-pop), la marche chaloupée d’MVC II approche la musique d’un cinéma étrange, que rappelle aussi le premier « mouvement » de Bolero sur l’album Stand By (on imagine John Carpenter, quelque part, caché derrière) ou encore l’air de Les Soucoupes Volantes Vertes sur Interface. Maintenant, comme l’assaillant qui trop en fait, le groupe manque parfois sa cible, sa musique tourne parfois en rond (Une drôle de journée ou Jet Girl, morceaux d’electrokraut poussif). Malgré tout reste une certitude : depuis la chose – depuis ces choses, que Souffle Continu propose aujourd’hui au détail ou assemblées dans une boîte noire dont l’élégance est toute spinradienne –, quel trifouilleur de synthés vintage a fait davantage ? A les entendre, ils confirment d’ailleurs : Heldon un jour a fait un rêve, beau mais sans conséquence spéciale.

Heldon : Un rêve sans conséquence / Interface / Stand By
Souffle Continu 2017
Guillaume Belhomme © le son du grisli 



Birgit Ulher : Matter Matters (Hideous Replica, 2017)

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Matter Matters donne trois fois à entendre l’interprète que peut décider d’être Birgit Ulher. En concert, à chaque fois, elle rend une composition personnelle (Traces), une autre de Christoph Schiller – avec lequel elle enregistra Kolk il y a quelques années – (From Die Schachtel) et une dernière qu’elle co-signe avec Michael Maierhof – fidèle partenaire avec lequel elle signa Nordzucker et Stark Bewölkt – (Splitting 21).

La première composition est la sienne, installation commandée par le Goethe Institut de Chicago dont la partition est glissée dans la pochette du disque. La trompette n’est pas le seul instrument qu’on y entend : radio, enceintes et objets y ont aussi leur note à dire. Intervenant, les enregistrements (cliquetis divers, sciages succincts, remuements sourds, crécelles de tailles différentes…) semblent tirer du pavillon des notes longues, des souffles blancs sinon quelques éléments de ponctuation. Le paysage est de reps, dont les reliefs changent selon la seconde qu’il est. 

L’allure – si l’on peut dire – est plus volontaire sur les deux autres pièces : prise encore de tremblement, la trompette trace une ligne-horizon qu’elle abandonne soudain pour le vertige des hauteurs du théâtre musical qu'est Die Schachtel ; ensuite, elle dévisse (et, à l’occasion, vocalise) à force d’insister face à l’opposition de crépitements ou de signaux aigus sur Splitting 21. C’est ainsi à chaque fois un instrument dont il faut sortir des sons avec minutie contre un échantillon de bruits préalablement enfermés. Autrement peut-être – « peut-être » puisqu’elle joue de contrastes, qu’elle interprète ou improvise –, Birgit Ulher développe son singulier « art des bruits » à force de nouvelles déviations instrumentales. 

birgit ulher matter matters 125Birgit Ulher : Matter Matters
Hideous Replica, 2017.
CD
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Die Tödliche Doris : Sprechpause (Fang Bomb, 2017)

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Il n’y aura qu’à retourner la pochette du vinyle pour tout comprendre : Sprechpause fut la dernière plage (un peu plus de quatre minutes) du premier album de Die Tödliche Doris. Enregistré en 1981 et 1982 par Chris Dreier, Nikolaus Utermöhlen et Wolfgang Müller, le titre a récemment été retravaillé par Dreier et Müller jusqu’à ce qu’il chante, en plusieurs fois, un hymne à la réflexion et donc à la pause et donc au silence.

Or, chez Doris, le silence s’est toujours fait rare. Si, de 1980 à 1987, l’association s’y est essayée à combien de reprises, cette fois, les crépitements ou les bruits d’un simple micro que l’on gratte augurent d’une réussite inattendue. Post-punk, minimalisme, indus, abstract hype-hope… : la Doris arty en question n’en a cure : ses bruits de petit moteur, ses rythmes de rien, ses vocalisations spectrales, ses boucles de faux carillon, ses rafales de bruits tus, ses souffles forts ou ses forces sourdes…, non plus.

La nature n’aime pas le vide, pas plus que le bruit, pas plus que le silence. Voilà pourquoi Sprechpause, qui témoigne des interrogations de trois étudiants en arts du début des années 1980, résonne encore aujourd’hui. Et avec force : qui a exploré, explore ou explorera la discographie d’un groupe qui a marqué au fer rouge quelques-unes des plus tristes années berlinoises, devra forcément faire une pause, même si cette pause devra accepter un peu de bruit : Sprechpause est celle-là.

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Die Tödliche Doris : Sprechpause
Fang Bomb
Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Workshop de Lyon : Interfréquences & La chasse de Shirah Sharibad & Tiens ! Les bourgeons éclatent… (Souffle Continu, 2017)

lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouve dans le troisième numéro papier du son du grisli

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Le Workshop de Lyon fêtait l'année dernière son cinquantième anniversaire au son d’un coffret Bisou / ARFI qui rassemblait l’intégralité de ses enregistrements. Pour avoir un faible pour la découpe, on préférera aller manipuler trois disques désormais estampillés Souffle Continu, les trois premiers de la formation.

Le Free Jazz Workshop, à l’origine, que l’on entendra en 1973 sur l’une des références de la discographie de Colette Magny (Transit) et qui signa un peu plus tôt cet Inter Fréquences prometteur. C’est là, en quelque sorte, un Liberation Music Orchestra miniature qui, sur le modèle du free jazz américain, remet son savoir-faire au hasard des fréquences. Les cinq pièces du disque sont signées, mais on ne doute pas que les compositions furent bouleversées par leur propre interprétation : quelle partition pourrait en effet retenir le piano de Patrick Vollat sur le morceau-titre ? Quel phrasé imposer une allure à l’archet sensible de Jean Bolcato sur Ode a lon Chaney ? Quelle mesure retenir l’espiègle tambour de Christian Rollet sur Sphinx ? Plusieurs fois à l’unisson, les instruments à vent (Jean Méreu à la trompette et Maurice Merle aux saxophones) inventent, s’emportent ou explorent de concert l’espace que s’est elle-même alloué la formation : le labyrinthe impressionne, mais heureusement : le quintette en place n’a jamais eu l’intention d’en sortir – un membre s’en échappe pourtant, c’est Jean Méreu.

Il faut donc au Free Jazz Workshop un autre souffle, que lui apporte bientôt Louis Sclavis. La chasse de Shirah Sharibad, enregistré en 1975, est donc le premier disque du Workshop de Lyon. Un rare moment de contrebasse en introduction et les musiciens se chamaillent : c’est un art tempétueux de la conversation qui disparaîtra au profit de « rengaines » : la paire Vollat / Sclavis est la première à y travailler, et l’allegresse est contagieuse, qui développe une musique à la frontière de paysages impressionniste, psychédélique, folklorique même. Sur Pains et poupées, composition de Sclavis, le chant expérimente et grince sur le va-et-vient d’une balancoire accorchée à un arbre plein d’oiseaux.

Le temps passant, le Workshop de Lyon fait une constation : Tiens ! Les bourgeons éclatent…, nous sommes en 1977 et Vollat a quitté le groupe. Restent Merle, Sclavis, Bolcato et Rollet, qui reprennent le parti des oiseaux – ceux de Dolphy, ceux d’Ayler aussi sur la lente marche de Le vert (ou l’intox). C’est là une dizaine de pièces et autant d’airs de fête, une fête où ont beau jeu tous les débordements : ceux de la contrebasse sur Chant pour les 103 du Plateau, de la clarinette basse sur Duchesne Père et Fils, du trombone sur le court Tango à bascule. C’est enfin un blues au cri déchirant qui explique à sa manière le titre du disque : Tiens ! Les bourgeons éclatent… Le Workshop de Lyon n’en était donc qu’à ses débuts. 

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Free Jazz Workshop : Inter Fréquences
Workshop de Lyon : La chasse de Shirah Sharibad
Workshop de Lyon : Tiens ! Les bourgeons éclatent…
Souffle Continu 2017
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben (Sofa, 2017)

lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouve dans le troisième numéro papier du son du grisli. Si la rédaction ne s'interdisait pas tout classement annuel, Lieber Heiland, lass uns sterben y aurait toute sa place. 

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Homo Sacer, The Lie & the Orphanage, Hellstorm, Bagatellen… C’est, à chaque fois, faire l’expérience de Martin Küchen seul. Et faire l’expérience de Martin Küchen seul, c’est entendre des sons qui ne sortent que de lui, d’un musicien que l’histoire inspire, voire tourmente – nous passerons sur ce « secret » tamponné en couverture. Mais malgré l’ancrage, la question reste entière : qu’ont à faire ensemble la poésie et la réalité ?

Dire de quoi ce disque est composé serait forcément le trahir. Le saxophoniste n’en propose pas moins : « scrunching », « breathing »… Contentons-nous des faits : le 10 mai 2016, Küchen enregistrait le disque qui nous intéresse dans la crypte de l’impressionnante cathédrale de Lund, au Danemark, en compagnie de Jakob Riis. Si les bruits alentour sont les bienvenus, ils ne changeront rien aux idées du souffleur : une mélodie-fantôme descend une pente que d’autres qu’elle (souffle blanc, sifflements, ricochets…) remonteront. Est-ce une question de géographie ?

Car Küchen semble ici remonter l’avenue Karl Johan jadis peinte par Edvard Munch : seul contre tous, il siffle pour se donner un peu de contenance mais n’est pas à l’abri de voir son propos gangréné par une onde (radio, notamment : au son d’un air d’opéra qui passait par là). Récalcitrant, voilà qu’il visse, dévisse, déraille. L’important étant qu’il ait repris son souffle, et qu’il en fasse bon usage. Au point de faire de Lieber Heiland, lass uns sterben l’un de ses disques les plus touchants.  

martin küchen par guillaume belhomme jazz en 150 figures éditions du layeurMartin Küchen par Guillaume Belhomme, in Jazz en 150 figures, éditions du Layeur, 2017.

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 Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben
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Enregistrement : 10 mai 2016. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 


Roswell Rudd (1935-2017) : Roswell Rudd (America, 1971)

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Ce texte est extrait du livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc. 

Et cette silhouette de femme qui marche sur le bon vouloir et le désir de Michael Snow se retrouva sur la pochette d’un disque publié par ESP : New York Eye and Ear Control, titre emprunté au court-métrage de l’artiste canadien qui fut, entre autres choses, pianiste de l’Artists’ Jazz Band. Sur le vinyle en question improvisaient Albert Ayler, Don Cherry, Ed Blackwell, Sunny Murray, Gary Peacock, Roswell Rudd et John Tchicai. Enregistrés à l’été 1964 dans l’appartement de Paul Haines à New York. L’inspiration soumise à la lecture du film.

La même année, Rudd et Tchicai entraient en studio aux côtés d’Archie Shepp et enregistraient Four for Trane. Ils se feront ensuite entendre au sein du Jazz Composer’s Orchestra – écouter Communication, premier disque du projet de Michael Mantler et Carla Bley, puis The Jazz Composer's Orchestra, sur lequel l’imposante formation accueille Cecil Taylor – avant de créer le New York Art Quartet. Les preuves accablent une association fructueuse qui applique son swing aux soubresauts de deux (ou de plus de deux) imaginations transportées. Mais en Roswell Rudd, le transport a ceci de différent qu’il est caractéristique.

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Le character en question est donc tromboniste. Le 11 février 1965 aux Pays-Bas, il enregistre aux côtés de John Tchicai (saxophone alto), Finn von Eyben (contrebasse) et Louis Moholo (batterie), le premier enregistrement qu’il publiera sous son nom et qui, pour cela, l’emprunte. Sur la couverture, le tromboniste apparaît en noir sur fond vert : la photo est d’Horace, prise à l’occasion d’un concert donné à Pleyel en 1967 – soit, bien après l’enregistrement du disque qui nous intéresse – par le quintette d’Archie Shepp. Rudd est de la formation, tout comme Grachan Moncur III au même instrument, Jimmy Garrison à la contrebasse et Beaver Harris à la batterie.

En 1965, un tromboniste ayant servi le dixieland avant de côtoyer Herbie Nichols et de servir le répertoire de Thelonious Monk en compagnie de Steve Lacy – se jeter sur Early and Late et School Days, respectivement sous étiquettes Cuneiform et HatOLOGY (voire Emanem) – scellait donc son entente avec un saxophoniste alto qui se préparait à devenir l’un des compagnons d’Ascension de John Coltrane. Le répertoire est fait de trois morceaux du meneur (« Respects », « Old Stuff » et « Sweet Smells »), d’un autre de Tchicai (« Jabulani ») et d’un dernier de Monk (« Pannonica »). Sur ses compositions, Rudd privilégie l’interaction de ses graves vacillants et des précipitations tremblantes de l’alto au son d’un free jazz misant beaucoup sur le relâchement rythmique – qui n’en demande évidemment pas moins d’efforts à Eyben et Moholo. Au savoir-faire ancien (l’exposé du thème auquel revenir après quelques minutes d’abandon, de trahison voire), Rudd injecte des doses d’acide qui le menacent moins qu’elles ne le renouvellent : ainsi « Sweet Smells » est-il un « Blue Rondo a la Turk » aux vapeurs enivrantes qu’un solo de Moholo, changé pour l’occasion en Joe Morello, domptera afin qu’il cesse de tourner. Concernant le souvenir à garder de l’association Rudd / Tchicai, rien ne pourra y faire : leurs sons faits pour s’entendre et qui se sont plusieurs fois entendus – ici, l’unisson de « Jabulani » soumis à féroce allure et l’interaction lente exigée par la relecture de « Pannonica » persistent et signent – tournent encore : 33 fois par minute pour ce LP édité par America en 1971 ou plus rapidement pour le CD réédité en 2004 par Emarcy – parmi une fournée d’America réchauffés contenant des enregistrements de Steve Lacy, Anthony Braxton, Art Ensemble of Chicago…  

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