Le son du grisli

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A paraître : Sorcière, ma mère de Hanns Heinz Ewers & Nurse With WoundInterview de Quentin RolletEn librairie : Pop fin de siècle de Guillaume Belhomme
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The Wedding Present : Tommy 30 (Scopitones, 2019)

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Cette chronique a été publiée à l'occasion de la parution de Pop fin de siècle, aux éditions du layeur, soit : 90 portraits de groupes / musiciens de "rock indépendant" ayant agi entre 1985 et 1995. The Wedding Present est l'un des 90 noms au sommaire du livre.

Dans le texte qu’il signe dans le digipack de Tommy 30, le bassiste Terry De Castro raconte comment David Gedge le rappela dans The Wedding Present pour célébrer sur scène les 30 ans de Tommy, la première des nombreuses compilations du groupe. Comme Danielle Wadey (guitare) et Charles Layton (batterie), De Castro dut apprendre à jouer des morceaux datant du Wedding Present des origines (avec Gedge, alors : Keith Gregory, Peter Solowka et Shaun Charman) ; chose faite, ce fut la tournée, puis un enregistrement.

Notamment parce que Gedge regrettait les conditions « médiocres » dans lesquelles les 45 tours autoproduits (estampillés Reception) avaient été enregistrés – c’était le début des années 1980, et celui aussi du Wedding Present. Le son de Tommy 30 est ainsi irréprochable, si l’enjeu n’est bien sûr plus le même. En leader expérimenté, Gedge (la voix est intacte) emmène une troupe qui devra se montrer à la hauteur et de sa vivacité et de son endurance.

Alors, défilent les morceaux regonflés pour l’occasion, dont ce Go Out and Get ‘Em, Boy! qui attira l’attention de John Peel : le médiator arpège, et c’est l’art nerveux du Wedding Present qui nous revient : Once more, At the Edge Of the sea, Living And Learning (aux origines du Brimful Of Asha de Cornershop, non ?), You Should Always Keep In Touch With Your Friends, What Becomes of the broken hearted?... Une question se pose maintenant : faudra-t-il réenregistrer Seamonsters ? Et Watusi ? Peut-on seulement imaginer réenregistrer ces deux albums là ? David Gedge le pourra-t-il, lui ?  

The Wedding Present : Tommy 30
Scopitones / Orkhêstra International
Edition : 2019.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Ben Carey : Antimatter (Hospital Hill, 2019)

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Si l’on pense avoir tout de suite compris le message de Ben Carey c’est peut-être qu’on n’a pas vraiment compris le message de Ben Carey. Mais à qui la faute ? Parce qu’il a bien essayé de chercher le contact, Ben Carey… Il a bien émis une communication et nous l’a même adressée (pas nominativement, d’accord, mais bon). Et nous, nous avons cherché à percer le mystère de cette « antimatière » d’un nouvel électrobidouilleur.

Je ne saurais quoi vous écrire de Ben Carey, je n’ai rien trouvé d’autre qu’une nationalité (australienne) et qu’une réputation (abstract expé) qui le précède. Fissa au LP alors et à sa belle pochette qui brille qui nous donne les titres des trois morceaux : Peaks, Larsen et Networks Articulated. Tout ça commence par des signaux de morse électronique qui au fil des secondes se grimpent les uns sur les autres (c’est leur intimité) et qui font penser autant aux origines du GRM qu’à Institut Für Feinmotorik, Farmers Manual, Jan Jelinek ou Scanner.

La deuxième face est en fait plus originale. Networks Articulated (peut-être l’explication d’une méthode), c’est une quinzaine de minutes où se font face des signaux électroniques courts et des percussions (gongs ? carillon tubulaire ? je ne sais pas…) avant que tout se désagrège. C’est peut-être à ce moment (où les couleurs fusionnent bizarrement) qu’on peut parler d’antimatière… Je n’y connais rien à la physique, et même en lisant bien je sèche. Mais pour conseiller Antimatter, j’en suis déjà quand même à trois paragraphes !

Et de quatre ! C’est dire comme je conseille Antimatter.

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Ben Carey : Antimatter
Hospital Hill
Edition : 2019.
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Jean-Yves Evrard, Christine Wodrascka (Montagne Noire, 2019)

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Dans le digipack de la deuxième référence – la première étant le beau Désordre d'Alexandra Grimal et Joëlle Léandre –, du catalogue Montagne Noire, label issu du GMEA (Centre National de Création Musicale d’Albi-Tarn), on lit que Jean-Yves Evrard est ici non seulement à la guitare (improvisation avec la pianiste Christine Wodrascka enregistrée par Benjamin Maumus en 2018) mais aussi au « montage ». La précision a son importance. Car on ne trouvera pas là une improvisation de plus, un « duo qui s’entend sur l’instant » ou une « conversation highly recommandable » (géniale, sans plus, dirait l'ami Berroyer), mais plutôt l’exposé d’une rencontre qui a bien fait d’avoir eu lieu.

Y montent des rumeurs de piano qui feront bientôt l’effet d’une déferlante après laquelle on n’oserait plus rien imaginer. Or, de la guitare d’Evrard émergent des notes qui crépitent, et insistent après le piano : c’est à une musique de sombres méandres et non à des notes qui batifolent sans compter que les deux instruments ont été consacrés. Rampantes, les traînées de sons que le duo laisse derrière lui jouent de stridences, d’étranges accordages, de ronflements voire d’étouffements. Comment, après cela, était-il possible d’intituler la rencontre ?

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Jean-Yves Evrard, Christine Wodrascka
Montagne Noire
Enregistrement : 2018. Edition : 2019.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jacques Thollot : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer (Souffle Continu, 2019)

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« Un voyage au long cou », écrit Jean Rochard du premier disque publié sous le nom de Jacques Thollot – référence Futura qu’a eu la bonne idée de rééditer Souffle Continu. Un voyage qu’il faut faire et refaire, défaire un peu de temps à autre, tant les labyrinthes qu’il renferme le transforment à chaque écoute.

En studio début mars 1971, le batteur – que l’on entend aussi au piano et à l’orgue – accouche non pas d’une souris mais d’une girafe. Une girafe particulière, certes, de celles qu’il faut jeter quand le son devient aigu, espèce mise au jour par Henri Michaux. Une girafe en morceaux : quatorze pièces qui font un disque codé, surréaliste, lunaire et visionnaire.

À un motif de piano qu’il répète, Thollot applique d’abord un peu de swing avant d’en perturber la rotondité au son d’un clavier dérangé. La compagnie de Jef Gilson ou celle de François Tusques, l’utopie de Kurt Weill et le souvenir de Don Cherry qu’il chante l’un après l’autre, engagent Thollot à l’imagination. La sienne est vivifiante : free morse, piano braque, variété kaléidoscopique, tambour battant à la tempe d’un bébé en pleurs… Les saynètes se suivent en toute liberté, alors les idées fusent. Et la fin du disque, qui dit « À suivre ».

Jacques Thollot : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer
Réédition : 2019.
Souffle Continu Records
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 


Eye Flys : Context (Thrill Jockey, 2019)

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Au jeu de démontage / remontage de références metal, hardcore, trash, doom… Eye Flys me cherche et m’a (je l’avoue) trouvé. Je m’explique : le genre rock hargneux je n’aime pas que ça traîne en longueur, et celle des six morceaux de Context est faite pour moi. Pas plus d’un quart d’heure en guise de carte de visite, qui dit mieux ?

Philadelphie / Pennsylvanie, voilà pour les origines des quatre membres de ce (nouveau) groupe à testostérone et décibels. Leur pédigrée, c’est encore autre chose : Full of Hell (pour Spencer Hazard à la guitare) + Blackslider (pour Patrick Forrest à la batterie et Jake Smith à la basse) + Triac (pour Kevin Bernsten à la basse). Si dit, c’est tête baissé qu’on fonce dans le mur Eye Flys = percuté sans attendre par la masse des instruments.

Qui se souvient s’être pris des coups d’Unsane ou des Melvins devra aller se mesurer à ce nouveau groupe : Eye Flys est comme un souvenir qui vous revient dans la boule, pour ne pas utiliser le pluriel.

 

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Eye Flys : Context
Edition : 2019
Thrill Jockey
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

Image of La chanson des vieux époux de Pierre Loti & Quentin Rollet / Vomir

 



Nappe : mmemm nolain (Dysmusie, 2019)

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Reprenons le dictionnaire Chevalier & Gheerbrant évoqué dans la chronique d’A Quiet – Earthquake Style, dernier disque de La Morte Young d’où nous arrivent Pierre Faure (guitares) et Christian Malfray (électronique) : « La mutilation peut aussi, dans de très rares cas, revêtir une haute valeur initiatique : le distributeur n’a pas de bras ; le voyant est aveugle et le génie de l’éloquence est bègue ou muet. »

Alors quid du dernier effort de ce couple de « mutilés » ? Est-il encore audible le discours que l’on tient à étouffer ? Car entre les messages codés et les motifs tournants, les expressions enfumées et les parasites élevés en conduits, l’auditeur pourra, en plus d’entendre, s’essayer à l’interprétation : Nappe est-il ce groupe à guitare – qui expliquerait, en deuxième plage, ce clin d’œil adressé à Sonic Youth en compagnie d’Eric Lombaert – qui fait tout pour qu’on oublie jusqu’à son premier instrument ? Ou alors ce duo d’électronique qui étouffe jusqu’au tout premier signal cordé ?  

L’affaire n’est pas résolue quand, en seconde face, le duo mitraille. Un premier assaut derrière lequel c’est l’alerte : Faure et Malfray s’amusent alors d’autres motifs retournés, d’autres discours enfouis. Mais passée l’interrogation qui s’inquiète de l’origine du signal, c’est la trajectoire – la danse, même – que suivent bientôt tous leurs sons qui intéresse et impressionne. C’est – la cause est entendue – le génie de l’éloquence dans le bègue et le presque muet.

 

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Nappe : mmemm nolain
Dysmusie
Edition :  2019
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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La Morte Young : A Quiet - Earthquake Style (Doubtful Sounds, 2018)

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Ce que l’on sait de La Morte Young – ce Talweg (Joëlle Vinciarelli et Éric Lombaert) augmenté de Pierre Faure (guitares), Christian Malfray (électronique) et Thierry Monnier (guitare aussi) – vient de ce que l’on en a déjà entendu : La Morte Young, bien sûr, et aussi ce split avec Drone Electric Lust. Ce qu’on ignore avec La Morte Young, toujours, c’est le contenu du disque suivant. Or voici que celui d’A Quiet – Earthquake Style, enregistré en 2015, claque et surprend à son tour.

La chose est attendue dès la première plage : free rock où s’engouffrent tous les démons (ceux de chacun des cinq musiciens) et qui illustre à lui seul quelques-uns des mots que l’on trouve imprimés sur le carton inséré dans le disque : earthquake, heaven, fright, memory… Tout avait donc été annoncé, restait à estimer l’envergure des déflagrations : la voix et les guitares pourront passer en concrétion, l’énergie l’emportera toujours sur le rabâchage… Mais quelle place accorder alors à ces étranges et minuscules vielles à roue ?

À force de tourner, elles tissent des fils sur lesquels le « super groupe » progresse plus prudemment. C’est la découverte d’un paysage dévasté par le tremblement d’ouverture : abîmes – « ce qui est sans fond, le monde des profondeurs ou des hauteurs indéfinies », dit le dictionnaire Chevalier & Gheerbrant – qu’il faut combler de nouveaux sons : notes tenues, percussions fragiles, charmes de sirènes ou rauquements de dragons, graves démontés, étrange langage codé… Chassant toute inquiétude, la résolution de La Morte Young va son chemin – N’est-ce pas toi qui a desséché la mer, les eaux du Grand Abîme, pour faire du creux de la mer un chemin ? – et, cheminant, met au jour une somme de chants fabuleux.


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La Morte Young : A Quiet – Earthquake Style
Doubtful Sounds
Enregistrement : 2015. Edition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 

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Toshimaru Nakamura : Re-Verbed (Ni-Input Mixing Board 9) (Room40, 2019)

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C’est toujours un plaisir d’entendre Toshimaru Nakamura seul = isolé du bruit des autres, n’en faisant qu’à sa tête derrière son no-input mixing board. D’autant que cette fois (c’est déjà arrivé, ceci dit), il se focalise sur l’aspect harmonico-rythmique de sa console (c’est Room40 qui insiste sur la « musicalité » de ce disque en particulier).

De là à dire que son projet devient dansant… non. Mais dans les premières minutes du CD, quelque chose (dans les graves) m’a rappelé un vieux Jimi Tenor, un Jimi Tenor sans nerfs qu’on aurait amalgamé avec un Arto de remix – vous savez bien, les remixs expérimentaux derrière lesquels court Lindsay. Bien sûr, avec Nakamura, c’est plus dark et plus abstrait, quel que soit le genre (minimalisme, ambient…). Mais c’est aussi (je crois, en tout cas je peux l’écrire) plus expressif et plus surprenant. Ce que fait Nakamura de ses sons et de leurs rythmes, c’est de la mélodie en sourdine, de la musique fabuleuse. Fa-bu-leuse. 

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Toshimaru Nakamura : Re-Verbed
Room40
Edition : 2019
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Derek Bailey, Han Bennink, Evan Parker : Topographie parisienne (FOU, 2019)

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« Si j’aime la musique qui se donne dans ce théâtre ? Voyons... Je n’y vivrais pas si je ne l’aimais pas. » L’aveu, recueilli au début des années 1980 par Violeta Ferrer, est celui d’une chatte à laquelle le deuxième numéro de la revue Jazz ensuite consacra deux pages. Makoko – c’est le nom de l’animal – marquait alors de ses empreintes le théâtre Dunois : les accords d’un piano qu’y avait « laissé » François Tusques avaient déjà fait d’elle un chat particulier : bientôt le musichat assisterait, certes avec la distance qui lui est propre, à combien d’expériences musicales programmées au 28 de la rue Dunois, dans le 13e arrondissement de Paris : « Une maison de rêve, en vérité, pour le chat que je suis », confiait Makoko en toute fin d’interview.

Une maison qui n’existe plus, certes, mais une maison d’enchantements qu’il est encore possible de de retrouver sur disques et, même : de découvrir. FOU – le label qui vous parle – a ainsi récemment fait paraître des concerts donnés à Dunois par un quartette Derek Bailey / Joëlle Léandre / George Lewis / Evan Parker (28 Rue Dunois Juillet 1982) et un trio Daunik Lazro / Joëlle Léandre / George Lewis (Enfances 8 janv. 84) pour la simple et bonne raison que Jean-Marc Foussat – l’homme derrière le FOU – était là pour les enregistrer. Soufflé à 15 ans par une apparition de Sun Ra, « piratant » à 20 les concerts du festival de Massy puis ceux du Pisa Jazz Festival, le jeune homme fréquente au début des années 1980 le Dunois en « preneur de son » assidu : Je me suis mis dans l’idée de « documenter » la musique improvisée, confie-t-il à Philippe Robert dans le premier volume d’Agitation Frite. À Pise, j’ai rencontré toute la fine fleur anglaise, allemande… Et je me dis que je vais continuer, me spécialiser dans cette voie. Alors oui, je suis très souvent à Dunois et j’enregistre tout ce qu’il me semble intéressant de conserver… C’est quasiment un acte « gratuit » à l’époque. Je me fais payer par exemple mon premier enregistrement d’Evan Parker avec la collection Incus Records ! Je vais enregistrer Joe McPhee pour Hat Hut et je me fais payer en disques… Évidemment, à ce tarif-là, je ne gagne pas très bien ma vie : j’ai le temps de devenir riche… et célèbre !

Le 3 avril 1981, Jean-Marc Foussat est ainsi des hôtes de Makoko, consignant sur bande le concert du soir donné par Derek Bailey, Evan Parker et Han Bennink. Dans le public, il y a aussi Jean Rochard, du label nato : J'étais à ce concert, absolument époustouflant, et drôle (Bennink dans sa boîte en carton). Dans mon souvenir, il y avait beaucoup de monde dans la salle. Je me souviens d’un certain émerveillement. Ce que l'on appelait free music depuis 1967 vivait encore de beaux jours mouvementés et débordants. En 1967, Evan Parker et Derek Bailey jouent dans le Spontaneous Music Ensemble de John Stevens. L’année suivante, ils enregistrent Nipples dans le sextette de Peter Brötzmann dont Han Bennink fait partie. En 1969, Bailey et Bennink entrent en studio pour ICP tandis que Parker rêve encore de trio. Le 13 juillet 1970, enfin, c’est l’enregistrement de The Topography of the Lungs, perle de la discographie de chacune de ces trois figures de la free music. Plus d’une dizaine d’années plus tard, les voici donc à Paris.

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Ensemble, ils improvisent deux longues pièces qui attestent l’impérissable invention de leur association. Passée l’inspection des instruments, le trio s’engage dans un déferlement d’expressions franches, qu’elles tiennent de l’analyse minutieuse (Parker explorant son saxophone ténor jusqu’à donner l’illusion d’un bel ouvrage d’électroacoustique) ou soient l’effet de gestes tranchants (Bailey passant patiemment d’harmoniques en anicroches quand Bennink convainc des bienfaits de la gifle sur chacun des éléments d’un barda impressionnant : batterie, percussions, piano, instruments à vent et, même… brosse à dents). Pour ne rien s’interdire – ni la prudence, ni la vindicte, ni le burlesque –, l’hydre à trois têtes pensantes se change en infernal jouet mécanique qui, selon le moment, vrombit ou roucoule, charge ou amuse, roule ou étonne : surtout, remue sans cesse, sans jamais perdre son équilibre. À deux, c’est une autre stabilité qu’il s’agit de développer, alors les démonstrations sont autrement saisissantes : ainsi Bailey décoche-t-il des flèches ou modifie-t-il son volume afin de divertir un Parker occupé à fouir son ténor, tandis qu’au soprano c’est le saxophoniste qui perturbe l’échange en venant se glisser entre les cordes déjà tremblantes de la guitare ; avec Bailey, Bennink joue à la guerre et taille aux ciseaux une terrible pièce de bruits ; avec Parker, il se fait souffleur (ce qui ne l’empêche pas de continuer à battre) ou espiègle duettiste histoire de tordre le cou aux toutes dernières convenances. L’exercice est renversant mais, une fois de plus, Parker invente : comme s’il était seul, et il est ici seul deux fois. Si, « depuis le temps », suivre sa progression serpentine est une habitude que l’on a prise, c’est une habitude d’exception pour étonner toujours : ne compose-t-il pas à Dunois au gré de trouvailles glanées au coeur même de son expression autant que dans ses marges ?

Cet enregistrement ne date pas d’hier, mais sa qualité obligeait qu’on l’entende, qu’un autre public l’entende aujourd’hui pour s’en souvenir à son tour, comme a aimablement accepté de le faire Jean Rochard : Les gens qui écoutent Evan Parker ont certainement changé (à mon avis le divorce Parker-Bailey a scellé la fin de la free music – non pas en tant que musique, ou style, mais en tant que mouvement). Mon fils, qui s'intéresse au hip hop, au noise, à l’ambient, etc., écoute Evan Parker pour des raisons différentes de celles qui étaient les nôtres – il ne s’agit plus de la défense d’une approche – mais qui sont, au fond, très régénératrices. C'est très intéressant. Grâce à Evan Parker, Derek Bailey et Han Bennink, alors : à de nouvelles générations, la régénération.

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Derek Bailey, Han Bennink, Evan Parker : Topographie parisienne
FOU Records
Enregistrement : 3 avril 1981. Edition : 2019.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Christina Kubisch : Schall Und Klang (Fragment Factory, 2019)

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L’enceinte circulaire (et mouvante) que l’on trouve en couverture du disque est une création du compositeur et chef d’orchestre Hermann Scherchen (1891-1966) : ainsi le « Nullstrahler » renvoie-t-il au portrait multifacette que Christina Kubisch a réalisé d’un homme de sons qui, les dernières années de sa vie, habita le village de Gravesano.

En Italie, Scherchen avait en effet trouvé l’endroit inspirant où mener ses recherches. À Gravesano, il fit bâtir un studio d’expérimentation électroacoustique qui accueillit d’autres compositeurs que lui (parmi d’autres : Varèse, Nono, Xenakis, Ferrari…). Là, Kubisch a fait un voyage en 2016 – a enregistré aux alentours du lieu choisi – et puis a puisé dans les archives Scherchen conservées par l’Académie des arts de Berlin, afin de composer.

Des extraits dont elle se sert d’un enregistrement de l’Hymne à la Joie chanté plus de cent fois les 24 et 25 décembre 1955 par Scherchen lui-même – façon comme une autre d’interroger les possibilités de micros différents ainsi que leurs emplacements –, Kubisch fait une litanie que son propre travail (rumeurs de champs magnétiques, sons de synthétiseurs AKS, enregistrements de terrain…) rehausse. Dans le collage – multiplications, superpositions, décrochages… –, entendre la voix de Kathrin Röggla lisant des titres de la revue Gravesaner Blätter, que Scherchen publia une dizaine d’années durant.

Un souvenir, un mémoire voire : le sacerdoce de Scherchen est pour Kubisch un outil d’inspiration. L’alphabet (les alphabets) d’hier rythmant la musique d’aujourd’hui, l’écho du jour saluant les recherches patientes d’un ermite finalement accueillant. Hermann Scherchen serait peut-être aussi le pont qui mènerait de la Christina Kubisch d’hier, flûtiste contemporaine, à celle d’aujourd’hui, artiste sonore obnubilée par les mondes parallèles. Ce n’est là qu’une interprétation, qu’une explication possible.

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Fragment Factory
Edition : 2019.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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