Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Ross Bolleter : Total Piano (Thödol, 2021)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

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C’est loin, l’Australie. Heureusement, Ross Bolleter nous envoie-t-il de temps à autre des nouvelles du pays. Sur disques, ses pianos-épaves nous parlent du temps qu’il fait comme du temps qui passe. Sur ce monde à l’envers souffle, depuis 1987 – année où, à Nallan Sheep Station, le musicien tombe « nez à nez » avec son premier piano en ruine –, un vent contraire : à l’invariable rigueur de Bach et de Beethoven qu’il servit d’abord sur piano classique a succédé la variété des surprises, l’inconvenance parfois des notes inattendues.

J’avais donné dans le piano préparé pendant trois années sans jamais être tout à fait satisfait du résultat. Ce vieux piano à Nallan Sheep Station avait, en quelque sorte, était préparé par la nature, évoluant au gré du temps et des négligences. C’était quelque chose de beaucoup plus sauvage que tout ce que j’aurais été capable de faire en continuant à préparer moi-même mes pianos. Le piano en ruine est un champ de possibilités illimitées. Alors, j’ai parcouru le pays à la recherche d’autres pianos abandonnés. (…) Le piano en ruine bouscule le piano classique. Il renverse les styles et traditions de l’hémisphère nord que l’Australie s’est empressé d’adopter à travers un usage préétabli du piano, instrument qui peut faire figure de symbole de la culture musicale européenne, voire, d’un certain impérialisme culturel. Tout ce que le 19e siècle a pu produire de fabuleux, comme Schumann, Brahms et Chopin, se dessèche et se dégrade au contact d’un tas de bois pourri aux cordes rouillées. Sous cette forme, le piano trouve son côté aborigène, retourne à la terre. Ross Bolleter, le son du grisli

Dans Du piano-épave / The Well Weathered Piano, « unique traité de composition sur instrument en décomposition » écrivais-je dans la préface de ce livre publié en 2017, Ross Bolleter raconte son histoire par le texte et par l’image. Le lecteur s’était à peine remis du voyage que d’autres (bonnes) nouvelles nous arrivent du musicien : la carte postale est à l’échelle du pays d’où elle est partie : quatre disques d’enregistrements récents sur pianos divers (épaves mais aussi préparés ou de salon), pour combien de façons de les envisager ?

L’opération impressionne toujours. Dans un piano niche par exemple un vol d’oiseaux, d’un autre s’échappe une comptine en perpétuel déséquilibre, d’un troisième sourd une danse étouffée depuis des lustres… C’est tout l’art de Bolleter de mettre au jour des bruits insoupçonnés, des expressions clandestines et même des chants enfouis… Sur l’instrument, dans l’instrument aussi, il furète en éclaireur, récolte en connaisseur puis compose en esthète.

Parfois, c’est tout le piano qu’il retourne et agite comme pour déloger le diable qui y avait élu domicile. Ce sont d’autres sons alors : grondements formidables, grincements derniers et terribles échos. C’est surtout un couplet de plus qui augmente sa chanson. Une fois celle-ci terminée, on imagine le musicien reprenant ses esprits, abandonnant derrière lui la carcasse éreintée pour prendre le chemin qui le mènera jusqu’au piano suivant. Poussé par ce vent contraire qui invite aux découvertes. Ce vent contraire que Ross Bolleter nous souffle à l’oreille.

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Komare : The Sense Of Hearing (Penultimate Press, 2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

komare sense of hearing

Komare a dû pas mal écouter Throbbing Gristle. C’est en tout cas ce que nous indique la programmation et la voix robotisée du deuxième morceau de son album, The Sense Of Hearing. L’électronique au secours de l’industriel, et voilà notre duo (Dominic Goodman et Peter Blundell) à la poursuite de sons à (ré)écouter.

On a souvent l’impression de le suivre dans un labyrinthe de machineries, nous prenant les pieds dans les fils ou échappant grâce à notre acuité sans bornes à la chute de basses qu’on n’avait pas vues venir. Tout ça downtempo, ce qui ajoute à l’étrange de la chose. Pas toujours très originaux, mais toujours lascifs et inquiétants, Goodman et Blundell donnent dans une aquarelle noire qui déborde et (petit à petit) envahit tout. 

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Rafael Toral : Open Space (2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

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Rafael Toral dit vouloir revenir à la guitare (c'est même déjà fait, à l'heure qu'il est). Mais avant ça, il fait le bilan, sur Internet, du Space Program qui l’a occupé de 2004 à 2017 – l’idée de servir, selon ses propres termes, une « post-free jazz electronic music ».

Open Space consigne donc huit pièces qui mettent à mal l’ambient que Toral servait hier et composent avec des éléments épars et des intentions parfois différentes. Les instruments sont nombreux – dont on ne reconnaît pas toujours la nature – et leurs emboîtements souvent surprennent : aux violons étirés de II.V, à ses percussions autoritaires, répondent ainsi des sculptures sur feedbacks ou des trajectoires musicales en fuite. Et quand la batterie de III.III déconstruit jusqu’à l’idée même de rythme, les oscillations de Glove Touch en inventent un autre, irrésistible.

A l’écoute de cette compilation, pour comprendre de quoi retournait le Space Program de Rafael Toral, peut-être faudra-t-il aussi aller (re)lire l’interview donnée au Son du grisli, il y a une dizaine d’années : The Space Program part d'une idée simple qui consiste à établir des manières de jouer de la musique électronique selon des valeurs qui trouvent leurs origines dans le jazz. Enfin, raconté comme ça, c'est très simplifié, alors qu'en réalité ça commence à devenir assez complexe (…)

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Xavier Charles, Joceline Chabot : Maraîchers (Tour de bras, 2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

xavier charles joceline chabot

Sur la carte, l’impression : aquarelle, feutre et un peu de couture… Puisque le label Tour de bras insiste – Xavier Charles à la clarinette et Joceline Chabot à l’impression –, on soupçonne là une véritable collaboration. On imagine alors Charles interprétant la partition Chabot.

Rien ne dit, sur la carte, qu’il en a été ainsi. On suit alors Charles : souffles répétés, roulements, circonvolutions et parfois virages, soudaines précipitations et silences où s’enfouir le temps d’une brève réflexion. C’est alors un retournement, la descente de notes en tourbillons, ou la longueur que d’autres tiennent.

La clarinette est instable, mais bien disposée. Elle va jusqu’à faire naître une mélodie courte sur un premier motif, ou un second motif sur un embarrassement. Même lorsqu’il mitraille son auditeur d’aigus, mêle lorsqu’il prend de la distance en affranchi impétueux, Xavier Charles impose une présence rare, et à son tour fait impression. 

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Thomas Barrière : Ferocia (Thödol, 2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

thomas barrière ferocia

« Solo politique féministe », dit le sous-titre de cette collaboration du guitariste (le manche est double) Thomas Barrière et de la chorégraphe Lisa Da Boit. Hier mise en scène, la voici consignée sur disque sous étiquette Thodol – Anima, à Nîmes…

Le livret nous montre la danseuse en mouvement entre des portraits de Marguerite Duras, Angela Davis ou Ramona. Le disque délivre quant à lui des témoignages de femmes d’horizons divers que la guitare accompagne avant d’illustrer – « sa musique n’accompagne pas seulement le mouvement, mais l’inspire, le guide, l’abandonne pour le retrouver ailleurs », écrit Lisa Da Boit – le propos, puis les mouvements.

Les paysages de Barrière, dans lesquels il faut imaginer Da Boit danser, sont nés du patient tissage que le guitariste avait fait entendre en 2014 sur Primaire (Cassauna Tape Company) et d’une occasion de drame qu’il a su transformer en beaux instants : ici des arpèges, là des vrombissements, là un aigu répété, ailleurs une trouble agitation. La musique de Barrière s’écoute parfaitement sans le mouvement qu’elle a accompagné, inspirée ou guidée. 

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Marta Warelis, Frank Rosaly, Aaron Lumley, John Dikeman : Sunday At De Ruimte (Tractata / Doek, 2021)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

marta warelis sunday at de ruimte

Le titre est assez clair, ne manquait que la date : 2 août 2020. Un bébé dans l’assistance apporte un peu de couleur à une introduction que Marta Warelis veut sombre et patiente. Aux côtés de la jeune pianiste polonaise, c’est John Dikeman (saxophone), Aaron Lumley (contrebasse) et Frank Rosaly (batterie).

Le saxophone louvoie, rampe même, sur la première intention de la pianiste. L’improvisation est en place, qui progresse et compose avec prudence. L’invention de Rosaly, les sons qu’il décoche des différents éléments de son instrument, font naître un relief qui joue de l’ombre et la multiplie. Ne reste plus qu’à attendre que les individualités éclatent, l’une après l’autre : en deuxième plage un grand solo de Lumley, un peu plus loin l’expression rageuse de Dikeman et les notes en cascades de Warelis.

Bien lancé, le quartette changera souvent d’altitude sans manquer d’intéresser jusqu’à ce que l’usage d’une flûte ramène l’expression à terre où les musiciens se séparent avec une élégante nonchalance.

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Christian Wolfarth : Souvenirs (Hiddenbell, 2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

christian wolfarth souvenirs

Ce sont deux souvenirs que Christian Wolfarth publie sous étiquette Hiddenbell : celui d’un tambour (Souvenir From A Drum, sur la première face) et celui d’une cymbale (Souvenir From A Cymbal, sur la seconde). Les souvenirs en question datent tous deux de juillet 2019, ont tous deux été enregistrés à Zurich. 

L’occasion pour le percussionniste de désosser une batterie et de faire de deux de ses éléments un instrument à part entière. Ainsi, la caisse claire de la première face se laisse-t-elle approcher de différentes manières : frappée, bien entendue, puis secouée, grattée, frottée… Wolfarth est seul, au début de la pièce, puis plusieurs : c’est le travail de tout un orchestre qu’il abat sur un instrument capable d’y résister.

Avec autant de subtilité, le percussionniste joue de fréquences sur une cymbale capable d’accueillir combien de sonorités en transhumance. Les baguettes ajoutent du relief au paysage, la musique mise au jour gagne en profondeur. C’est que Wolfarth célèbre ici trois ans d’efforts sur caisse claire et sur cymbale, et donne une irrésistible suite à ses Acoustic Solo Percussion.

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Jean-Philippe Gross, Jérôme Noetinger : Nos cadavres (Eich, 2021)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

NOS CADAVRES

Les premières secondes du disque font craindre un énième (et stérile) échange par correspondance. Le jeu du cadavre exquis, auquel se sont adonnés pendant un récent confinement Jean-Philippe Gross et Jérôme Noetinger, partenaires de longue date, leur avait déjà fourni deux pièces, publiées par Takuroku. Sur son propre label, Gross en propose quatre autres, réalisées – pour pimenter un peu l’exercice – dans l’urgence. 

Pour instrumentarium : Serge, Revox, field recordings, cassettes, radio… De Rives à Metz, Gross et Noetinger s’adressent des séquences d’une dizaine de secondes que le destinataire a une demi-heure pour compléter et renvoyer. L’échange est souvent tendu, et (pour le redire) l’ouverture inquiète : les premières salves sont celles de snippers en mal d’impression. Mais les secondes passent et les gestes parviennent à s’accorder : c’est que l’idée est maintenant la même et que derrière elle se cache l’objet disque.

Si la question se pose de faire une œuvre d’un jeu, sans possible retouche, il faut reconnaître que certaines parties de ces « cadavres » font de l’effet, notamment lorsque le duo construit dans la lenteur, laisse la vibration courir ou la parole aux fantômes. Un peu d’humeur, aussi, peut égayer ce grand vaisseau souvent lourd de gestes : chant de basse-cour ou capture d’NTM, soudain parasite ou discours emprunté, pourront alléger le goût que partagent Gross et Noetinger pour le retournement par le son d’un morne quotidien. Fruit d’une occasion – échanger à distance, faute de mieux –, Nos Cadavres est ainsi un disque en demi-teinte, mais que voulez-vous, c’est l’époque.

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Joe McPhee, Dave Rempis, Tomeka Reid, Paal Nilssen-Love : Of Things Beyond Thule (Aerophonic, 2020)

A l'occasion (et jusqu'à) la parution, à la fin du mois d'avril 2022, de l'anthologie du Son du grisli aux éditions Lenka lente, nous vous offrons une dernière salve de chroniques récentes (et évidemment inédites). Après quoi, ce sera la fermeture. 

thule rempis mcphee reid nilssen-love

16 décembre 2018, Hungry Brain de Chicago : une même soirée et deux disques pour la raconter – un vinyle (vol 1) et un CD (vol. 2).

Joe McPhee, Dave Rempis, Tomeka Reid et Paal Nilssen-Love : quatre musiciens pour un flipper. La première bille claque, le reste est question d’intuition et de savoir-faire : le saxophone dans les hauteurs, déjà, échappe aux cinglants coups d’archets de Reid ; la trompette laisse faire, fabrique à distance un antivenin pour ouvrir ensuite la marche.

Dans la forêt de cordes qu’élève avec délicatesse la violoncelliste, Nilssen-Love s’occupe de faire tomber des branches ; malgré les obstacles, McPhee et Rempis jouent de notes longues et de souffles filés. Quand le premier passe au saxophone ténor, l’envie d’en découdre revient, auquel le quartette s’adonne avant de s’en défendre : voilà le « faire ce qu’il me plaît, avec les gens que j’apprécie » dont parlait Joe McPhee.

 

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Jason Kahn : Days Falling (Editions, 2021)

jason kahn days falling

Dans le texte qui accompagne Days Falling, double album et onzième référence du label Editions, Jason Kahn revient sur les circonstances de son enregistrement. Le 9 avril 2020, la Kunstraum Walcheturm de Zürich est vide pour cause de confinement. L'américain, qui connaît bien l’endroit, s’y rend à vélo pour s’y enregistrer à la guitare et à la voix : « Of course, I had no songs to sing. »

Le trajet qu’il a fait de chez lui à l’espace d’exposition l’a sûrement marqué : la foule habituelle ne court plus les rues, alors le bruit des rues n’est plus le même. Celui qui se souvenait dans In Place d'expériences d’écoute in situ raconte le changement qu’une prudence nécessaire sans doute a opéré sur la ville qu’il habite depuis plus de vingt ans. Et puis, il y a le danger qui rôde, faiseur d’inquiétudes qui le ramènent à un ancien drame dont il redoute la répétition : Buried Child, la première des cinq pièces du double vinyle, fait ainsi de quelques cordes arrachées et de l’extraction d’un ancien appel à l’aide une mélopée insaisissable.

On pourra évoquer Robert Johnson, Kan Mikami ou Jandek, l’expression de Kahn a toujours pour origine l’endroit où il se trouve pour improviser : « I was just improvising with the feeling of this desolation of strange sense of peacefulness in the midst of so much tragedy and suffering. » Or, bientôt, disparaît le contexte pour laisser place à la lente extraction d’un langage, à la domestication d’une angoisse aussi. Effleurant la guitare ou tirant au petit bonheur – le chant peut emporter un geste et ainsi obliger la main, car c’est le chant qui commande le reste –, le musicien agrémente sa première expression d’imprévus qui l’enrichissent. Documentant son « rapport au monde » autant que sa pratique musicale, Jason Kahn poursuit ce projet qu’il nous expliquait voici presque dix ans : « Mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien. » Heureusement quand l’heure est grave, son art gagne en intensité. 

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Jason Kahn : Days Falling
Enregistrement : 2020. Edition : 2021.
Editions
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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