Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Rafael Toral : Space Elements Vol. III (Taiga, 2011) / Rafael Toral, Davu Seru : Live in Minneapolis (Clean Feed, 2012)

rafael toral space elements iii

Quelques mois après sa parution sur CD sous étiquette Staubgold, le label Taiga publie sur vinyle le troisième volume de Space Elements de Rafael Toral – élément enregistré d’un projet que l’intéressé présentait ici de la sorte : « The Space Program part d'une idée simple qui consiste à établir des manières de jouer de la musique électronique selon des valeurs qui trouvent leurs origines dans le jazz ».

Comme ses prédécesseurs, ce volume de Space Elements fait œuvre de collages et d’abstraction : Toral y déroute son discours et surprend son langage en empruntant autant à la pop qu’à la musique expérimentale et en recevant les propositions de quelques invités : le pianiste Riccardo Dillon Wanke, le guitariste Toshio Kajiwara, Victor Gama sur un instrument de son invention baptisé acrux, les percussionnistes Tatsuya Nakatani, César Burago, Afonso Simões et Marco Franco.

A l’électronique, Toral fait face au point de changer un capharnaüm en cabinet de curiosités rares : à la cisaille électrique, il taille structures rythmiques et cordes de guitares pincées ; à force d’ondes, il peut doubler la peau d’un tambour ou envelopper les bruissements du piano dans un même élan d’apaisement inspiré. C’est d’ailleurs là que se niche la nouveauté de ce troisième volume de Space Elements : dans la patience qui profite à l’arrangement des souffles et des rythmes atténués.

Rafael Toral : Space Elements Vol. III (Taiga)
Edition : 2011.
LP : 01/ III.I 02/ III.II 03/ III.III 04/ III/IV 05/ III.V 06/ III.VI 07/ III.VII 08/ III.VIII
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



toral seru live in minneapolis

C’est avec un autre percussioniste, Davu Seru, que Toral mettait en œuvre son Space Program et interrogeait ses usages de l’électronique. Daté du 8 mars 2011, ce Live in Minneapolis se découpe en trois temps : Toral contrant d’abord la forfanterie du batteur à coups d’aigus puis de graves ; Toral et Seru faisant ensuite preuve de trop de précautions pour s’imposer vraiment ; Seru martelant enfin pour que revienne une opposition plus frontale et autrement démonstrative. Ainsi donc, l’intérêt fluctue.  

Rafael Toral, Davu Seru : Live in Minneapolis (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 8 mars 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ First Third 02/ Second Third 03/ Third Third
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Kjetil Møster : Blow Job (+3dB, 2011)

kjetil moster blow job

Malgré son titre ironique, qui fait référence au souffle nécessaire à la maîtrise du saxophone – en témoignent les trois premières minutes de l’inaugural morceau-titre où l’on n’entend que le souffle de Kjetil MøsterBlow Job est une œuvre totalement prenante dans l’interstice fragile qui sépare le free jazz de la musique contemporaine sur l’excellent label norvégien +3dB.

Telle une déclinaison solo – du sax, du sax et encore du sax – penchée sur le Lemur Quartet et R.S.Gjertsen, deux compagnons d’étage et ce n’est pas un hasard, les six pièces jouées lorgnent avec (ré)jouissance sur les multiples champs ouverts par Marshall Allen. D’une pertinence parfois réconciliée avec une mélodie qui aurait trainé en Inde ou à Harlem, sans pour autant négliger sa nordique attitude entre détachement et profondeur, le jazzman norvégien fait une entrée fracassante dans mon univers. Qui en redemande déjà.

Kjetil Møster : Blow Job (+3dB)
Edition : 2012.
CD : 01/ Blow Job 02/ Partially Natural 03/ No Wonder We Love 04/ Sayonara 05/ Seaweed 06/ I've Been Loosing Me
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Morton Feldman, Hildegard Kleeb : For Bunita Marcus (Hat Hut, 2009)

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Pour y avoir consacré un petit livre, impossible de tenter une autre chronique de l'indispensable For Bunita Marcus, version de la pianiste Hildegard Kleeb, aujourd'hui réédité par Hat Hut. Alors, placer ici l'un des cinquante chapitres, le trentième, pris au hasard, pour réaffirmer l'importance de la composition et celle de cette interprétation.

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Dépassant l'entendement – celui qualifié d'humain quand le terme « commun » serait plus adéquat –, For Bunita Marcus plonge l'auditeur dans un état qu'il ne tient donc qu'à lui de faire changer. Du sentiment étrange éprouvé par celui que l'on force momentanément à refuser la vitesse, faire un prétexte valable au refus de plus grandes contraintes. Morton Feldman avance « j'aime ce genre de musique qui ne pousse pas » et transcrit sur le papier ses mouvements légers de mélodies balbutiantes. Pondéré, le discours du compositeur se veut une « métaphore de l'extinction des valeurs de ce monde » allant au son des notes et de leurs résonances, appelées, les unes comme les autres, à disparaître. Par la force des choses. La revendication, pour cela, peut paraître minuscule, et voici qu'on la soupçonne de verser dans la mélancolie – Saturne, encore. La stagnation existe bien malgré les déplacements, la fatalité encore à prouver n'empêchant pas les sursauts individuels et contrariants. Au final, si tout s'évanouit, une forme aura quand même été amorcée, qui change de la ligne droite. La musique indéterminée que Feldman a longtemps servie en guise de premier indice. Modifier un peu le cours des choses simplement pour interdire la répétition à un temps que l'on dit cyclique. De celui-ci, For Bunita Marcus fait à chaque fois sa chose, le défait pour mieux y revenir. Même si soixante-et-onze minutes ne défont pas une vie. En tout cas, jamais tout à fait. Extrait de Morton Feldman / For Bunita Marcus, Editions Le Mot et le Reste, 2008.

Morton Feldman, Hildegard Kleeb : For Bunita Marcus (Hat Hut / Harmonia Mundi)
Réédition : 2009.
CD : 01/ For Bunita Marcus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati, 2008)

jean-luc guionnet benjamin duboc w

Enregistrée en 2005 à l’atelier Richard Morice à Paris, l’improvisation à laquelle se livrent ici le saxophoniste Jean-Luc Guionnet et le contrebassiste Benjamin Duboc redit en d’autres gestes l’esthétique qui anime l’un et l’autre musicien, née de pratiques expérimentales mises au service de ténébreuses pièces atmosphériques.

Dans d’autres circonstances, Guionnet et Duboc avaient déjà démontré de savoir-faire rares – le premier en compagnie d’Eric Brochard et Edward Perraud sur [On] (In Situ) ou de Toshimaru Nakamura sur MAP (Potlatch), le second auprès de Perraud, aussi, sur Etau (Creative Sources) – que W n’avait plus qu’à accorder. Alors, l’alto reprend sa pause introspective, dit plusieurs fois une note longue avant de se laisser aller à une suite d’interventions incisives, quand le contrebassiste tire de son abrupte approche instrumentale la ponctuation nécessaire à la cohérence du langage.

De voies nouvelles dans lesquelles s’engouffrer en points de chute où se réserver des pauses, Guionnet et Duboc se font accompagnateurs autant que solistes œuvrant de concert au profit d’un expressionnisme abstrait mis en musique, qui va et vient entre projections impromptues et gestes concentrés. Soumis à deux inspirations imaginatives et changeantes, l’espace sonore interroge sans paraître une seule fois hermétique les facultés de la rumeur – persistante ou évanouie – et de soubresauts inquiets à mettre au jour une musique d’ameublement intense, capable de charmer sans jamais donner dans l’air rassurant ou la tranquillité feinte.

Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati)
Enregistrement : 2005. Edition : 2008.
CD : W
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Bill Dixon : 17 Musicians in Search of a Sound: Darfur (AUM Fidelity, 2008)

bill dixon 17 musicians in search of a land darfur

Après avoir intégré l'Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek, le trompettiste Bill Dixon se produisait en 2007 au Vision Festival de New York en compagnie d'un autre grand ensemble : le sien propre, qui emploie notamment le tromboniste Steve Swell, le saxophoniste John Hagen et le batteur Jackson Krall.

Sur 17 Musicians in Search of a Sound : Darfur, Dixon commande le soulèvement par couches successives  de musiciens en quête d'un son capable de faire cohabiter les dissonances, et puis d'une œuvre, assez parlante, elle, pour porter loin ses espoirs de réconciliation. Grandiloquent, le message passe du bruissement à la sommation dramatique ; va crescendo, encore, jusqu'au free orchestral qui clôt dans le tumulte l'exposé donné en public et signe le grand retour d'un trompettiste d'importance.

Bill Dixon : 17 Musicians in Search of a Sound: Darfur (AUM Fideity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2008.
CD : 01/ Prelude 02/ Intrados 03/ In Search of a Sound 04/ Contour One 05/ Contour Two 06/ Scattering of the Following 07/ Darfur 08/ Contour Three 09/ Sinopia 10/ Pentimento I 11/ Pentimento II 12/ pentimento III 13/ Pentimiento IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Gastr Del Sol : Twenty Songs Less (Minority, 2006)

gastr delo sol twenty songs less

Aujourd’hui réédité par le label Minority records, Twenty Songs Less présente un condensé probant de la musique de Gastr del Sol sur le temps imparti par un 45 tours.

Axés ici autour de la guitare folk de David Grubbs, les morceaux apposent sur la mélodie rendue par des accords lents et répétitifs des pièces d’enregistrements environnementaux, l’electronica étouffée et des bandes en mode reverse de Jim O’Rourke, ou accueillent avec parcimonie des charges fulgurantes de batterie (John McEntire).

Collages et tentatives vaines de déconstruction, puisque Twenty Songs Less va voir davantage du côté d’un minimalisme appliqué au domaine de la pop que d’une avant-garde nihiliste ou d’un rock qu’on pourra qualifier de post, histoire de l’enfoncer dans une époque plutôt que de le qualifier malignement. C’est justement cet aspect de la musique de Gastr del Sol qui plaidait en faveur d’une telle réédition.

Gastr Del Sol : Twenty Songs Less (Minority Records)
Edition : 1993. Réédition : 2006.
7" : A/ Twenty Songs Less B/ Twenty Songs Less
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Jason Kahn : Days Falling (Editions, 2021)

jason kahn days falling

Dans le texte qui accompagne Days Falling, double album et onzième référence du label Editions, Jason Kahn revient sur les circonstances de son enregistrement. Le 9 avril 2020, la Kunstraum Walcheturm de Zürich est vide pour cause de confinement. L'américain, qui connaît bien l’endroit, s’y rend à vélo pour s’y enregistrer à la guitare et à la voix : « Of course, I had no songs to sing. »

Le trajet qu’il a fait de chez lui à l’espace d’exposition l’a sûrement marqué : la foule habituelle ne court plus les rues, alors le bruit des rues n’est plus le même. Celui qui se souvenait dans In Place d'expériences d’écoute in situ raconte le changement qu’une prudence nécessaire sans doute a opéré sur la ville qu’il habite depuis plus de vingt ans. Et puis, il y a le danger qui rôde, faiseur d’inquiétudes qui le ramènent à un ancien drame dont il redoute la répétition : Buried Child, la première des cinq pièces du double vinyle, fait ainsi de quelques cordes arrachées et de l’extraction d’un ancien appel à l’aide une mélopée insaisissable.

On pourra évoquer Robert Johnson, Kan Mikami ou Jandek, l’expression de Kahn a toujours pour origine l’endroit où il se trouve pour improviser : « I was just improvising with the feeling of this desolation of strange sense of peacefulness in the midst of so much tragedy and suffering. » Or, bientôt, disparaît le contexte pour laisser place à la lente extraction d’un langage, à la domestication d’une angoisse aussi. Effleurant la guitare ou tirant au petit bonheur – le chant peut emporter un geste et ainsi obliger la main, car c’est le chant qui commande le reste –, le musicien agrémente sa première expression d’imprévus qui l’enrichissent. Documentant son « rapport au monde » autant que sa pratique musicale, Jason Kahn poursuit ce projet qu’il nous expliquait voici presque dix ans : « Mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien. » Heureusement quand l’heure est grave, son art gagne en intensité. 

125 days

Jason Kahn : Days Falling
Enregistrement : 2020. Edition : 2021.
Editions
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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The Body : I’ve Seen All I Need To See (Thrill Jockey, 2021)

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En introduction, du talking sur des basses d’outre-bombe. Les guitares de Chip King tonnent déjà et je ne vous parle pas de la batterie de Lee Buford. Mais avant de prendre son plaisir, on vérifie les branchements de la hifi, même si l'on sait que le duo s’amuse souvent à un jeu de démembrement sonore qui impose à tout le monde des craquements et même des coups de gomme sur pistes.

Les enceintes tiennent bon, alors à nous maintenant. Dès la deuxième plage, The Body en met un grand coup (plus grand que d’habitude, je veux dire) = une marche velléitaire derrière laquelle pourrait courir Earth sous speed. C’est Tied Up And Locked In – locked in, c’est fait, et attaché c’est pour bientôt. Car I’ve Seen All I Need to See est un disque attachant.

Au concours des métalleux à gros bras tatoués, The Body n’est pas le dernier pour vous retourner le studio. D’autant que Chip King et Lee Buford sont venus avec des renforts (Ben Eberle aux voix, Chrissy Wolpert au piano, Seth Manchester aux claviers et programmations rythmiques et Max Goldman à l’autre batterie). Un pas de plus vers le doom, et débarrassée de ses oripeaux lyriques (que je regrettais sur Christ, Redeemers), l’équipe nous rejoue stupeur et tremblements avec un panache dont a du mal à se remettre. Suffit d’écouter ou de réécouter The Handle/The Blade, je vous dis.

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The Body : I’ve Seen All I Need To See
Thrill Jockey
Edition : 2021
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Lucio Capece : Epimoric Tide (Entr'acte, 2021)

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L’art sonore de Lucio Capece, en plus d’être toujours musical, est celui de la surprise. Alors que nous l’avions quitté il y a quelques mois en lévitation, le voici de retour au rythme d’une musique électronique d’un autre âge. Pourtant enregistrée à l’été 2019, à Berlin.

Synthétiseur analogique, boîte à rythmes, pédales, séquenceur, slide saxophone… Il faudra tendre l’oreille pour croire deviner l’origine de telle ou telle sonorité. D’autant qu’Epimoric Tide suit une programmation rythmique qu’il n’abandonnera qu’un quart d’heure avant son terme : relent d’électronique minimaliste sur lequel Capece construit sa pièce fabuleuse.

C’est que, comme annoncée, la surprise intervient. S’il est endurant, le tout premier motif doit faire avec des présences de plus en plus récalcitrantes : bruits parasites (jusqu’à celui d’une contrebasse échappée de quel quartette), harmoniques vacillantes, pleurs successifs, boucles déchues… De sa périphérie, chacun de ces éléments vient bousculer le cœur de la composition : sous leurs effets, Epimoric Tide perd haleine et trouve refuge dans deux à trois notes soufflées qui évoqueront aux cinéphiles les harmonicas de Morricone.

Or ce n’est pas Leone mais Lynch qui renversera le plateau, et son jeu avec : le premier rythme disparaît tout à fait, laissant l’entier espace à des notes tenues, et qui inquiètent. Sans qu’on s’en rende compte, Lucio Capece nous a attiré dans une zone trouble dont on ne pouvait supposer l’existence. Trente minutes de transport, et nous y voilà pourtant. Comme par enchantement.

Lucio Capece 2 · Epimoric Tide (excerpt)

Lucio Capece : Epimoric Tide
Entr’acte
Enregistrement : 2019. Edition : 2021
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Michel Henritzi, Ikuro Takahashi : We Were There (Klageto, 2019)

michel henritzi ikuro takahashi

Pour clore cette quinzaine passée à célébrer la sortie du livre Micro Japon de Michel Henritzi, évoquons le musicien qu'il est : guitariste ayant frayé avec combien d'expérimentateurs nippons... Après Junko, Tetuzi Akiyama, Masayoshi Urabe ou Fukuoka Rinji, c'est avec le batteur Ikuro Takahashi qu'on peut l'entendre sur ce disque...  

Ce n’est pas à Sapporo, où vit Ikuro Takahashi (entendu en Seishokki, Akebonoizu et en combien de petites formations underground des années 1980…), que Michel Henritzi et lui se sont rencontrés, mais à Gand, notamment, le 23 mai 2018.

Le martelage du batteur invite, sur petites cymbales et cloches de transhumance (n’en croyez rien), la guitare à accoucher de ses premiers aigus, tremolos sinon tremblements. Alors un accord tombe, dont la batterie fait bientôt son métier : et voilà l’ouvrage né d’un choc sur lequel le duo devra construire.

Construisant, à volonté et avec force, Takahashi et Henritzi entrelacent cordes nerveuses et tambours épais, brouillages édifiants et éclats métalliques – l’extrait de concert organisé à Strasbourg quelques jours après celui de Gand donnera plus concrètement une idée de ce dont le duo est capable. Le disque démontre alors que Michel Henritzi n’est pas seulement un passeur ; il est un interlocuteur de taille, et même de choix.

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Ikuro Takahashi, Michel Henritzi : We Were There
Edition : 2019.
E-Klageto / An'archives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

 



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