Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Matsuo Ohno : Play on Animals (EM)

matsuo ohno play on animals

Une commande à l’occasion de l’exposition universelle de Tokyo en 1970 nous vaut la création, par Matsuo Ohno, connu pour la BO qu’il signa pour la série Astro Boy, de Play on Animals, ancien flexi réédité aujourd’hui sur un 33 tours (de la taille d’un 45) par le label nippon EM Records.

On trouve là une composition expérimentale qui mélange des enregistrements de « chants » d’animaux (enchanté ! oiseaux sifflant, veaux, vaches, cochons…) rendus tel quel (ce qui n’empêche pas cette chorale de synthèse d’entonner Ma Cabane au Canada ou Yellow Submarine) ou transformés par des synthétiseurs. Voilà qui explique le titre, Play on Animals. Mais, à la fin de l’écoute, une question subsiste : au-delà du document, que vaut le disque ?

Matsuo Ohno : Play on Animals (EM)
Enregistrement : 1970. Réédition : 2011.
33 tours : A-B/ Play on Animals
Pierre Cécile © Le son du grisli



Anthony Pateras : Collected Works 2002-2012 (Immediata, 2012)

anthony pateras collected works 2002-2012

Lorsque l'on a découvert Anthony Pateras au son de Chasms, on n’est pas fâché de retrouver la pièce, importante, sur cette rétrospective longue de cinq disques, mis en boîte étiquetée Immediata. De son propre aveu, Pateras tenait avec elle à dire qu’il improvise autant qu’il compose – et lorsqu’il compose, que les instruments capables de l’inspirer sont nombreux.

Ainsi Chasms revient-il sur son usage du piano préparé avec un aplomb que ne trahissent pas de plus récents travaux, Block Don’t Bleed et Bleed Don’t Block, consignés sur le quatrième disque de la boîte : fantaisies d’artifices fiévreux qui se chevauchent ou s’interpellent. Sur piano à lamelles, Delirioso pousse au vice et fait du pianiste décadent un percussionniste affranchi. Assez pour que Pateras abandonne bientôt, et tout à fait, son instrument de prédilection pour faire autrement œuvre de frappe.

Ce sont alors cinq pièces, pour le bien desquelles le musicien accueille du renfort (Vanessa Tomlinson seule ou Eugene Ughetti à la tête de bataillons de six ou douze percussionnistes) qui battent la mesure et même la partition. Leurs structures peuvent être répétitives ou paysagères, luxuriantes ou clairsemées : ici un théâtre d’ombres et de silences se met en place sous les tintements parfois étendus par l’usage de l’électronique, là un élément perturbateur retouche le parcours des ondes.

La collecte est ensuite celle de travaux d’orgue et d’électronique : le drone d’Architexture, porté par le son de Byron Scullin, soumis aux changements sur le conseil d’expérimentations minimalistes ; le jeu de dupe de Keen Unknown Matrix, fait planète interdite à tout réfractaire au caprice musical. Un retour au classique, enfin : quatuor à cordes aux archets fuyants rendant hommage à John Zorn (en 2008, Pateras publiait Chromatophore sur Tzadik) ; association, percussive encore, avec James Rushford (piano préparé), Samuel Dunscombe (clarinette basse) et Judith Hamann (violoncelle) ; grand orchestre lâchant prise sur Fragile Absolute, composition traînante qui évoque Scelsi sans parvenir toutefois (la chose est difficile) à atteindre ses profondeurs.

La conclusion est alors à trouver en Lost Compass, pièce d’électroacoustique qui résume les vues et desseins d’Anthony Pateras : classique mis à mal par l’expérimentation, l’expérimentation gagnant au savoir-faire classique (musique et théâtre tout à la fois) que l’Australien tord et adapte à ses propres codes chaque jour un peu plus.

Anthony Pateras : Collected Works 2002-2012 (Immediata / Metamkine)
Enregistrement : 2002-2012. Edition : 2012.
CD1 : 01/ Crystalline 02/ Broken Then Fixed Then Broken 03/ Fragile Absolute 04/ Lost Compass 05/ Immediata CD2 : 01-03/ Chasms 04/ Delirioso CD3 : 01/ Architexture 02-04/ Keen Unknown Matrix (2009-2011) CD4 : 01/ Block Don’t Bleed 02/ Bleed Don’t Block CD5 : 01/ Refractions 02-05/ Mutant Theatre Act 2 06/ Hypnogogics 07-17/  Mutant Theatre Act 3 18/ Flesh & Ghost
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Barry Chabala : Unbalanced In (unbalanced Out) (Another Timbre, 2012)

barry chabala unbalanced

Le nom de l’instrument de prédilection de Toshimaru Nakamura, le no-input mixing board, a toujours eu sur moi un effet paralysant. Sur ce CD, on l'entend à côté des matériels électronique et informatique de Bonnie Jones et Louisa MartinBarry Chabala (à qui l’on doit ce projet, réalisé par correspondance), Tisha Mukarji et  Gabriel Paiuk me réconfortent par leur présence : leurs instruments sont la guitare et le piano. Qu’ils en soient ici remerciés.

Morton Feldman disait que ce que nous entendons est ce dont nous nous souvenons. Il s’agit sur cet enregistrement reconstruit pas Chabala d'un microcosme électronique plutôt agité que la guitare et les deux pianos accompagneront tour à tour. Parfois, cela sonne comme les cloches d’une petite église autour de laquelle se pressent des électrons ; un Clochemerle où brillent, c’est selon, les cancans et l’ingéniosité. Les plus beaux moments sont lorsque Nakamura cherche à se défaire des branches d’une plante à cordes ou quand l’ordinateur (si je ne me trompe) soulève beaucoup de poussière grise. C’est un piano (mais celui de Mukarji ou de Paiuk ?) qui m’a renvoyé à Feldman : nous entendons, c’est vrai, ce dont nous nous souvenons.

Barry Chabala, Bonnie Jones, Louisa Martin, Tisha Mukarji, Toshimaru Nakamura, Gabriel Paiuk : Unbalanced In (Unbalanced Out) (Another Timbre / Metamkine)
Edition : 2012.
CD : 01/ Unbalanced In (Unbalanced Out)
Héctor Cabrero © le son du grisli


Pharoah Sanders : In the Beginning (ESP, 2012)

pharoah sanders in the beginning

Racler les fonds de tiroir peut amener quelque heureuse surprise. Ainsi, Bernard Stollman, désirant boucler un coffret de Pharoah Sanders, période ESP, déniche-t-il ici quelques précieuses pépites.

Avec le quintet de Don Cherry (Joe Scianni, David Izenzon, J.C. Moses), Pharoah coltranise sa propre timidité. Avec le quartet de Paul Bley (David Izenzon, Paul Motian) et seul souffleur à bord, le saxophoniste fait flamboyer quelques vibrantes harmoniques, avoisine la convulsion et découvre ce qu’il deviendra demain : un ténor hurleur et tapageur.

Pas question de timidité aujourd’hui (27 septembre 1964) : Pharoah Sanders enregistre pour ESP son premier disque en qualité de leader (Pharoah’s First). Au sein d’un quintet (Stan Foster, Jane Getz, William Bennett, Marvin Pattillo) engagé dans un bop avisé, le saxophoniste tourne à son avantage quelques traits coltraniens, énonce une raucité vacillante et phrase la rupture sans sourciller. Accompagné, ici, par une Jane Getz particulièrement inspirée (suaves et volubiles chorus), s’entrevoit pour la première fois l’art multiforme – et souvent teigneux – d’un saxophoniste nommé Pharoah Sanders.

Avec Sun Ra, Pharoah Sanders peine à remplacer John Gilmore. Si Sun Ra exulte en solitaire et si les tambours sont à la fête (Clifford Jarvis, Jimmhi Johnson), les souffleurs (Sanders, Marshall Allen, Pat Patrick) ne s’imposent pas au premier plan en cette soirée du 31 décembre 1964. Qu’importe, un certain John Coltrane a déjà remarqué le ténor…mais ceci est une toute autre histoire.

Pharoah Sanders : In the Beginning 1963-1964 (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1963-1964.  Edition : 2012.
CD1 : 01/ Pharoah Sanders Interview 02/ Cocktail Piece I 03/ Cocktail Piece II 04/ Studio Engineer Announcement 05/ Cherry’s Dilemma 06/ Studio Engineer Announcement 07/ Remembrance 08/ Meddley : Thelonious Monk Compositions 09/ Don Cherry Interview 10/ Don Cherry Interview 11/ Paul Bley Interview 12/ Generous I 13/ Generous II 14/ Walking Woman I 15/ Walking Woman II 16/ Ictus 17/ Note After Session Conversation – CD2 : 01/ Pharoah Sanders Interview 02/ Bernard Stollman Interview 03/ Seven By Seven 04/ Bethera 05/ Pharoah Sanders Interview – CD3 : 01/ Pharoah Sanders Interview 02/ Dawn Over Israel 03/ The Shadow World 04/ The Second Stop Is Jupiter 05/ Discipline #9 06/ We Travel the Spaceways – CD4 : 01/ Sun Ra Interview 02/ Gods on Safari 03/ The Shadow World 04/ Rocket #9 05/ The Voice of Pan I 06/ Dawn Over Israel 07/ Space Mates 08/ The Voice of Pan II 09/ The Talking Drum 10/ Conversation with Saturn 11/ The Next Stop Mars 12/ The Second Stop Is Jupiter 13/ Pathway to Outer Known 14/ Sun Ra Interview 15/ Pharoah Sanders Interview 16/ Pharoah Sanders Interview 17/ Pharoah Sanders Interview
Luc Bouquet © Le son du grisli


Culture of Un : Moonish (Bocian, 2012)

culture of un moonish

L’association de Chris Abrahams et de David Brown (guitares acoustique et semi-acoustique préparées) baptisée Culture of Un ne diffère pas que par le non emploi de l’électricité de celle de son acolyte Tony Buck avec d’autres guitaristes (Martin Siewert dans Heaven And ou Kenta Nagai dans Trophies par exemple). Sa musique est pourtant tout autant chargée (en basses, en rythmes, en séquences, etc.).

La différence tient peut-être de ce que les deux musiciens de Culture of Un ne font pas « un », justement. En respectant le tempo, ils partent dans des directions opposées. Le piano de l’un ramenant toujours au concret de l’acoustique quand la guitare (ou ses morceaux) paraissent vouloir y échapper à tout prix. C’est cette opposition, ce dos à dos, qui fait la réussite de Moonish en préférant à la progression dramatique chère à The Necks une musique poétique qui peut aussi bien faire penser à Harold Budd qu’à Derek Bailey. Ce qui tombe bien, sachant les instruments de prédilection de ces deux références !

Culture of Un : Moonish (Bocian / Metamkine)
Edition : 2012.
CD : 01/ Narcotics, Video Production and Mining 02/ Porpoise to One Side 03/ Unlike the Visitor, the Desert Does Not Adjust 04/ Lights Were Swallowed in the Night 05/ The Saw Had a Job to do That Summer 06/ Watery for Two Days
Pierre Cécile © le son du grisli



Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Barre Phillips : Montreuil (Jazzwerkstatt, 2012) / 6ix : Almost Even Further (Leo, 2012)

urs leimgruber jacques demierre barre phillips montreuil

Ensemble, Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips, ont enregistré quelques références incontournables de leurs discographies respectives. Enregistré le 15 décembre 2010 aux Instants Chavirés, Montreuil est de celles-là. Remarquable, d’autant qu’il s’agissait de succéder à un imposant Albeit – paru en 2009 sur le même label.

Quatre temps. Et la mesure, d’abord. Suite d’accrochages d’éléments épars qui finissent par former une composition de fraction et d’ordre inversé. Au point que voici le piano tirant sur le clavecin et le soprano fait machine à bourdons. Une esthétique du démembrement dont les fuites et brisures sont rattrapées au vol par l’archet de Phillips. Sur le filet de voix de celui-ci, Northrope peint un ciel lourd aux éclaircies retentissantes sous lequel va le délire d’un piano-harpe : derrière lui, ce sont des frappes multipliées et des bruissements amassés jusqu’à ce qu’ils forment un épais rideau derrière lequel tout disparaîtra.

Après quoi, Leimgruber, Demierre et Phillips, entament une marche et puis une danse : le soprano cherchant l’équilibre avant de se plaire à cabrioler ; le piano et la contrebasse allant de frappes toujours décisives en incartades aptes à déstabiliser l’improvisation, « simplement » par jeu. Au ténor, Leimgruber passe enfin : le trio déboîte une nouvelle fois, du chant qu’il entame s’échappent les derniers éclats sonores, fantastiques excédents d’une imagination en partage.

Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Barre Phillips : Montreuil (Jazzwerkstatt / Amazon)
Enregistrement : 15 décembre 2010. Edition : 2012.
01/ Further Nearness 02/ Northrope 03/ Welchfingar 04/ Mantrappe
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

6ix almost even further

Faire résonance de tout. Sans violence, libérer les sons enfouis. Animer le si fin qu’il en devient insupportable de beauté. Laisser scintiller tout son. Ne jamais stopper sa course. Maintenir la tension. Faire du silence un complice. Racler, encore plus profonde, la résonance. Maîtriser le geste et son rebond. Faire de l’improvisation un éveil. Laisser la crispation au vestiaire. Se délester, entièrement et totalement. Soigner la blessure. Faire oubli des dogmes. Imprimer l’oasis dans le songe. Toujours, solliciter l’inouï. Toutes choses, inestimables et inépuisables, glanées et saisies par les six (Jacques Demierre, Okkyung Lee, Thomas Lehn, Urs Leimgruber, Dorothea Schürch, Roger Turner) de 6ix.

6ix : Almost Even Further (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Almost Even Further 02/ As Now 03/ Faintly White 04/ Gorse Blossom
Luc Bouquet © Le son du grisli


Evan Caminiti : Dreamless Sleep (Thrill Jockey, 2012)

evan caminiti dreamless sleep

Bien sûr il faut aimer la guitare électrique et les synthétiseurs. Dans ce cas, on ne pourra que saluer la sortie de Dreamless Sleep, qui n’est pourtant pas le premier CD solo d’Evan Caminiti. Au jeu des comparaisons, on parlera d’un Rafael Toral (mais en moins cérébral), d’un Christian Fennesz (mais accompagné de Sakamoto) et bien sûr de son binôme dans Barn Owl Jon Porras (mais en plus solaire, si l’on compare Dreamless Sleep à Black Mesa, que Porras a sorti un peu plus tôt sur Thrill Jockey lui aussi).

Si le sommeil de Caminiti se passe de rêve, sa musique évoque des paysages oniriques, lunaires. Les nappes de Korg et de Casio y croisent des solos d’une Telecaster obsédée par le vibrato, les fuzz et les delay. La pop qui se dégage de ces frottements sonores est environnante, indolente et souvent mystérieuse : elle nous guide par l’oreille dans une cathédrale de glace dont les recoins ne cessent d’impressionner par leurs possibilités acoustiques. Vous aimez la guitare électrique et les synthétiseurs ?

Evan Caminiti : Dreamless Sleep (Thrill Jockey / Amazon)
Edition : 2012.
CD / LP : 01/ Leaving The Island 02/ Bright Midnight 03/ Symmetry 04/ Fading Dawn 05/ Absteigend 05/ Veiled Prayers 06/ Becoming Pure Light
Pierre Cécile © le son du grisli


Jason Kahn, Bryan Eubanks : Energy (Of) (Copy For Your Records, 2012)

jason kahn bryan eubanks energy (of)

Reproduisant un concert donné en septembre 2011 (durant une tournée américaine de neuf dates), ce disque de quarante minutes s'inscrit d'une certaine façon dans le prolongement du solo de Jason Kahn intitulé Beautiful Ghost Wave : mêmes éraillements et mêmes matériaux explosibles... A ceci près qu'il s'agit d'un duo et que Bryan Eubanks pousse efficacement non seulement dans le sens de l'assaut sonore, mais aussi dans celui de la progression, de la transition entre les phases de jeu.

Si la densité d'événements reste donc très grande, la lisibilité, ou l'audibilité, de l'ensemble reste néanmoins bonne (en termes d'équilibre des forces, de clarté, et également en termes de structure – ce qui n'est pas rien dans le cadre d'une pièce longue en concert). Et les instruments électroniques d'Eubanks, faits maison, ont beau crépiter en défibrillateurs destroy ou balancer leurs déflagrations chaotiques, le système de Kahn (synthétiseur analogique, table de mixage, micros contact) postillonne, crache ondes et boulons, trouvant des nuées communes à charger d'énergie électrique, voire quelques trouées à ménager – quand apparaissent des bribes d'enregistrements faits sur les lieux mêmes.

Décapant et énergétique.

Jason Kahn, Bryan Eubanks : Energy (Of) (Copy for your Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
01/ Energy (Of)
Guillaume Tarche © Le son du grisli


13 miniatures for Albert Ayler (Rogue Art, 2012)

13 miniatures for albert ayler

C’est en plein cœur que l’on doit viser. Là, où précisément, se niche le sensible. En cette matinée du 13 novembre 1966, les civilisés avaient décidé de crucifier le sauvage. Le sauvage se nommait Albert Ayler. La bataille fut rude. Perdue d’avance. « Ça fait quoi, Monsieur Ayler, ces serpents qui sifflent sous votre tête ? » Albert ne répondit jamais. Quatre ans plus tard, un chapiteau chavira et Ayler ne put contenir ses pleurs. La suite est connue. La fin dans l’East River. Beaucoup d’orphelins parmi les sauvages. Les civilisés avaient déjà oublié.

Pour commémorer les quarante ans de la mort d’Ayler, on convoque dix-huit sensibles. Ils sont sensibles et le savent. Ils se nomment : Jean-Jacques Avenel, Jacqueline Caux, Jean-Luc Cappozzo, Steve Dalachinsky, Simon Goubert, Raphaël Imbert, Sylvain Kassap, Joëlle Léandre, Urs Leimgruber, Didier Levallet, Ramon Lopez, Joe McPhee, Evan Parker, Barre Phillips, Michel Portal, Lucia Recio, Christian Rollet, John Tchicai. Ensemble ou en solitaire, ils signent treize miniatures. On est bien obligé d’en écrire quelques mots puisque tel est notre rôle. Donc : certains battent le rappel du free ; un autre se souvient des tambours de Milford ; un autre, plus âgé, refait les 149 kilomètres séparant Saint-Paul-de-Vence de Châteauvallon ; deux amis ennoblissent le frangin disparu puisque jamais le jazz n’ennoblira les frangins (n’est-ce pas Alan Shorter, Lee Young ?) ; l’une et l’autre réitèrent le Love Cry du grand Albert ; l’une gargarise les Spirits d’Ayler. Et un dernier, sans son guitariste d’ami, fait pleurer ses Voices & Dreams. Toutes et tous habitent l’hymne aylérien. En ce soir du 2 décembre 2010, les sensibles se sont reconnus, aimés. Ce disque en apporte quelques précieuses preuves.

13 miniatures for Albert Ayler (Rogue Art / Les Allumés du Jazz)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01 to 13/ Treize miniatures for Albert Ayler
Luc Bouquet © Le son du grisli


Cecil Taylor : Fly! Fly! Fly! Fly! Fly! (MPS, 2012)

cecil taylor fly fly fly fly fly

Il y eut cinq fois Mingus et autant de Fly! pour Taylor : solo de piano enregistré le 14 septembre 1980 construit sous influence mésopotamienne et tibétaine. Jadis en introduction de cette référence MPS, les notes de Joachim-Ernst Berendt avançaient que Taylor avait, en créant son propre univers, trouvé un moyen de se protéger : là, aurait trouvé refuge d’où il délivrerait des accords – tous consignés sur disques – ayant valeur d’invitations à lui rendre visite.

Pour la réédition de l’enregistrement, le même label a eu la brillante idée de proposer à Alexander von Schlippenbach de s’essayer à l’écriture. L’Allemand se souvient de la première fois qu’il assista à un concert de Cecil Taylor, en 1967 à Amsterdam : « Dès la première note, j’ai été transporté dans un autre monde musical (…) Ici, je pouvais respirer l’atmosphère d’une autre planète. » Une autre fois donc, cette idée d’un univers autre, et même rare, à explorer pour l’auditeur. Après quoi, Schlippenbach interroge la place de Taylor dans l’histoire du jazz – ou plutôt celle, unique, que le pianiste n’a cessé d’écrire en et dans la marge dans le même temps que la gangrène marchande rongeait le genre, le dépouillait de tout contenu pour mieux en faire commerce.

Sur ce Fly! cinq fois requis, Taylor donne à entendre les manières uniques qu'il a de s’adonner à la musique et de l’univers qu’on lui reconnaît ouvre grand les portes. C’est alors une chanson courte auprès d’un prélude fait de notes en chute libre, quelques compressions sonores auprès de fuites arrangées en labyrinthes, des injonctions classiques et des retours précipités au jazz (Duke Ellington, Bud Powell, Fats Waller), une danse, aussi, sortie soudain du marasme créatif, bouillon d’inventions dans lequel elle fondra à son tour : déjà, une autre mélodie se fait entendre, prête à la remplacer. Enfin : vagues et éclats, contrastes et nuances, ordre et chaos enchaînés. L’univers de Cecil Taylor est là : seul, le pianiste fait tourner les sphères qui le composent et les effets de leur balancement comblent tout son espace. L’accord est délivré, l’invitation faite : cinq fois vous conseille-t-on de vous y envoler.


Cecil Taylor : Fly! Fly! Fly! Fly! Fly! (MPS / Orkhêstra International)
Enregistrement : 14 septembre 1980. Réédition : 2012.
CD : 01/ T (Beautiful Young'n) 02/ Astar 03/ Ensaslayi 04/ I (Sister Young'n) 05/ Corn In Sun + T (Moon) 06/ The Stele Stolen And Broken Is Reclaimed 07/ N + R (Love Is Friends) 08/ Rocks Sub Amba
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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