Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Richard Francis, Jason Kahn, Bruce Russell : Dunedin / Richard Francis : Warmth (CMR, 2012)

richard francis jason kahn bruce russell dunedin le son du grisli

C'est à l'occasion d'un séjour néo-zélandais de Jason Kahn (synthétiseur analogique, radio, table de mixage) que ce concert du 28 janvier 2011, en compagnie de Richard Francis (synthétiseur modulaire, ordinateur) et Bruce Russell (électronique), à Dunedin, a été enregistré.

Si Francis avait déjà collaboré (séparément) avec l'un et l'autre de ses partenaires, la rencontre des trois univers avait tout de même de quoi intriguer... et l'improvisation de moins de quarante minutes, cachée ici sous une bien sévère pochette, comble largement les attentes : non seulement en dépassant la contemplation atteinte dans le duo avec Kahn (paru en 2009 chez Monochrome Vision), mais en proposant également une interaction différente de celle arrangée avec Russell pour Garage Music (sur Alone at Last).

Variées, les textures – poussiéreuses ou électriques, vibratoires – que le trio génère se mêlent, se couvrent puis s'imbriquent, dans un mouvement de propulsion auquel on ne se soustrait pas, immergé que l'on est dans ce flux complexe. Délicatement puissante, évoluant au rythme des faisceaux qui traversent son épaisseur, crachée de trois turbines sensibles, cette musique fait mieux que satisfaire, elle conquiert.

Richard Francis, Jason Kahn, Bruce Russell : Dunedin (CMR)
Enregistrement : 28 janvier 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Dunedin
Guillaume Tarche © Le son du grisli

richard francis warmth le son du grisli

Élaboré (à l'aide des synthétiseur, ordinateur et field recordings de Richard Francis) à Auckland début 2012, ce bref recueil se présente comme une collection de vignettes évocatrices de souvenirs, d'impressions ou de « moments sonores » ; néanmoins, rien d'explicite ni d'illustratif dans ces sourds empilements qui grésillent, comme des lambeaux s'entre-parasitant. Austère et intrigant.

Richard Francis : Warmth (CMR)
Enregistrement : 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ Love Sounds 02/ Rainy Dub 03/ Rivet 04/ Generational Radio 05/ Let Noise In
Guillaume Tarche © Le son du grisli



Bobby Bradford/Frode Gjerstad Quartet : Kampen (NoBusiness, 2012)

bobby bradford kampen le son du grisli

Pour changer peut-être de leurs travaux en Circulasione Totale Orchestra, Bobby Bradford, Frode Gjerstad, Ingebrigt Håker Flaten et Paal Nilssen-Love donnèrent ce concert à quatre : Kampen, enregistré le 17 novembre 2010 à Oslo – ce que redisent les titres des quatre morceaux du vinyle : This Is / A Live / Recording From / Kampen, Oslo.

Le cornet seul, puis à la clarinette opposée : Bradford et Gjerstad en inventifs retors profitent de l’entente de la paire rythmique – sur la solidité de Nilssen-Love, Håker Flaten élabore un jeu de contrebasse singulier qui accompagne et relance les vents tout en chantant en filigrane sa propre partition. Sur une aire de tempérance, Bradford passe à la sourdine moqueuse avant d’oser un air amusé qui fera le motif principal d’un jazz hésitant entre un bop poussé dans ses derniers retranchements (en date) et les phrases brèves d’un free commis d’office – tout recours agissant.

EN ECOUTE >>> A Live

Bobby Bradford, Frode Gjerstad, Ingebrigt Håker Flaten, Paal Nilssen-Love : Kampen (NoBusiness)
Enregistrement : 17 novembre 2010. Edition : 2012.
LP : A1/ This Is A2/ A Live B1/ Recording From B2/ Kampen, Oslo
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Ensemble 5 : Solstice (Leo, 2012)

ensemble 5 solstice le son du grisli

D’une matière collective, déjà explorée avec le défunt Collective Quartet, le batteur Heinz Geisser sollicite, à nouveau, l’élan. Et si la forme sait être fuyante et ne jamais trop s’incruster dans le temps, elle ne peut totalement rejeter un free jazz inspirant. Solstice en est un exemple parfait : jeu resserré et dégrippé du batteur, saxophoniste (Vincent Daoud) crissant son souffle de contorsions répétées, pianiste (Reto Staub) au jeu ceciltaylorien appuyé ; autant de structures familières, ici totalement assumées, transportées.

Ailleurs (Stand Clear, I’ll Snag You), la fusion se consume en une errance étirée bien qu’affectée voire revêche. Mais quand le contrebassiste (Fridolin Blumer) et le tromboniste (Robert Morgenthaler) retrouvent et embellissent la route d’un jazz enflammé (Why Five, 4’s), on ne peut plus douter un seul instant du riche futur de l’Ensemble 5.

Ensemble 5 : Solstice (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ In Short 02/ I’ll Snag You 03/ Out of a Dew Drop 04/ Solstice 05/ Innuendo 06/ Stand Clear 07/ Why Five 08/ 4’s
Luc Bouquet © Le son du grisli 


Eric La Casa, Cool Quartett, Lina Nyberg : Dancing in Tomelilla (Hibari, 2012)

eric la casa cool quartet dancing in tomelilla

On pourra voir dans ces chaises, tabourets, sofa et fauteuil vides de couverture, les meubles reprisés installés dans une salle de danse peu ordinaire : le groupe qu’on y attend a pour nom Cool Quartett (ses musiciens ceux d’Axel Dörner, Zoran Terzic, Jan Roder et Sven-Åke Johansson), qui accompagnera la chanteuse Lina Nyberg.

Malgré les qualités des musiciens du quartette en question, le concert – que le disque retient sur ses quatre dernières plages – ne donne pas grand-chose : pire, déçoit beaucoup. Un lot de standards soumis aux chiches voire racoleuses vocalises de Nyberg – sirop de jazz pour tout souteneur. Si le swing vacille bien un peu sur un solo de Dörner ou une excentricité soudaine de la section rythmique, ce qui fait le sel de l’enregistrement est une présence qui rode : c’est qu’Eric La Casa promène là son micro : et les choses bougent enfin.

Ainsi sur My Old Flame décide-t-il de jouer de la distance qui le sépare des musiciens, finit par leur échapper pour rejoindre le public, s’intéresser à ses conversations, mettre ses rires en boîte... La musique n’est plus qu’un élément de l’endroit dont La Casa enregistre la rumeur, et même l’existence. Pour remettre la chose (ou le concert) dans son contexte, il s’empare des trois premières pistes du disque et raconte ou réinvente une vie de coulisse (échauffement, frigo qui bourdonne, vieux disques de jazz qui tournent au loin…) et une vie de club (bruits de la rue à qui on ouvre la porte, craquements du plancher, premiers applaudissements…).

Un concert en particulier, certes, mais plus encore toutes les choses qui tournent autour d’un concert comme un autre : voilà ce qu’a enregistré La Casa le 6 septembre 2008. Voilà la vérité qu’il révèle aujourd’hui sur référence Hibari.

Eric La Casa, Cool Quartett, Lina Nyberg : Dancing in Tomelilla (Hibari / Metamkine)
Enregistrement : 6 septembre 2008. Ediion : 2012.
CD : 01-03/ September in Tomelilla 04/ Softly as in A Morning Sunrise 05/ September in the Rain 06/ My Old Flame 07/ April in Paris 08/ Long Ago and Faar Away
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

tomelilla

In 2008 I was going to quit as a director of the Art Museum in Ystad, a place I made a venue for music, sound art and visual arts. Among those I worked with were Sonic Youth, Jim O´Rourke, Yoshimi, Ikue Mori, Christine Abdelnour, Mats Gustafsson, Peter Brötzmann, Peter Kowald, Kim Gordon and many others. But among those I worked with the most was my old friend Sven-Åke Johansson. He followed my doings over the years. In September 2008 I decided to arrange my last music festival and invited Sven-Åke Johansson, Axel Dörner, Annette Krebs, Andrea Neumann, Christine Abdelnour and many others as well. In the art museum we planned to days with ad hoc playing and different groups. But Sven-Åke gave me the idea that Cool Quartett should play for dancing in Stora Hotellet, Tomelilla, Grand Hotel, Tomelilla, really an old fashioned place in a village, where people would meet on Saturday evening to drink and dance. A place where they never heard of Sven-Åke Johansson or whatever free music. So, this is what happened. We asked the hotel owners and they were enthusiastic. They would have a normal dance evening and promised to cook very traditionally south Swedish food.

This very evening we went there with all the participants of the sound and experimental music festival. And especially for this evening I had invited one of Sweden´s top jazz vocalists to sing the melodies. It was really meant to be a dance evening and not a jazz concert. Cool Quartet played for hours from the American song book and Lina sang the songs, no one was supposed to play a solo longer than a chorus. They were playing for dance. And people did dance. Many couples came there only to dance and they were smartly dressed up and to be able to drink they had booked rooms in the hotel. Thus the evening went on in the name of foxtrot etc… All the musicians danced. Even me. So I had the opportunity to dance with Christine Abdelnour, Annette Krebs and Andrea Neumann as well. And also the other visitors, the members of the very local jazz club, and the inhabitants of Tomelilla also danced with the many foreign guests. A young girl from Tomelilla asked me to dance, and asked me about the great orchestra. I explained this was part of a sound art project in Ystad Art Museum. She had never heard about this museum.

The evening turned out into a great party. Everybody was satisfied. But what I did not expect was that so many of the local dancing audience decided to come to the museum next day to listen to the music. Now indeed experimental, they way you know it. And they stayed for hours, because they recognized for example Annette Krebs and others they had talked to and danced with. They did not find this music difficult, only different. And they felt at home.

Eric La Casa, yes he was part of the festival. All the evening he spent recording from different angles, even from the toilet or upstairs. And this is the result of his efforts, the first half being a kind of sound collage and the second being a recording of how the band sounded this evening. Then you have to imagine all the beer, wine, egg cakes, pork, salads for the vegetarians and dark south Swedish rye bread, that were also part of the evening. After the concert I walked with Christine and asked her once again if she liked jazz music, she had denied that so many times before. She said again, no, she had no connections whatsoever with this music.

Do I have to tell you that Barcelona Series, Christine, Annette and all the others made tremendously good music in the Art Museum, and that I am very happy that some of the inhabitants of Tomelilla had the opportunity to enjoy it in different shapes. Tomelilla by the way is just 20 kilometers away from Ystad. So this is the little story behind this record.


Vinny Golia : The Ethnic Project (Kadima Collective, 2012)

vinny golia the ethnic project

Pour goûter les rencontres de Vinny Golia avec des contrebassistes – d'Haunting the Spirits Inside Them... (Music & Arts, 1992) à Mythology (Kadima Collective, 2000) en passant par 11 Reasons to Begin (Music & Arts, 1996) –, comment être déçu par The Ethnic Project, qui donne à l’entendre souffler en instruments exotiques (danso, moxeneo, kaval, ganzi, zurla, nokhan, tarogato, hulusi…) aux côtés de Joëlle LéandreLisa Mezzacappa, Barre Phillips et Bertram Turetzky ?

Déstructurations ludiques ou paysages miniatures avec Philipps, batailles prestes ou recherches sonores avec Léandre, délicats pas de deux ou chant de la terre avec Mezzacappa, harmonies rares et opposition féroces avec Turetzky – qui va de coups d’archet saillant en claques magistrales –, voilà les manières qu’a Golia de faire sien l’instrument rare. En conclusion, il joue seul et enregistre sur plusieurs plages des cornemuses écossaises en hommage à Paul Dunmall. De quoi revoir toute définition de l'ethnique.   

Vinny Golia : The Ethnic Project (Kadima Collective)
CD : 01/ Viba2 02/ Vibe6 03/ Vijo1 04/ Vili4 05/ Vibe5 06/ Viba4 07/ Vijo3 08/ Vili5 09/ Viba6 10/ Vili7 11/ Vibe1 12/ Vibe4 13/ Vijo2 14/ Viba5 15/ Bonus Track (dedicated to Paul Dunmall)
Enregistrement : 2011/ Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Coat Cooke, Rainer Wiens : High Wire / Coat Cooke, Joe Poole : Conversations (NOW Orchestra, 2012)

coat cooke rainer wiens high wire

Quand le vancouvérois Coat Cooke choisit de ne plus nuancer ses phrasés et d’aborder une continuité zébrée d’escarmouches, la densité rejoint sa plus haute cime. Quand il se libère d’une stratégie de l’aléatoire peu concluante et quand il choisit de ne plus saupoudrer la ligne mais d’entrer vivement dans la matière, le saxophoniste convainc totalement.

A l’opposé, le guitariste montréalais Rainer Wiens creuse un seul et même sillon : celui d’une guitare marécageuse, stagnante et aux effluves assidûment métalliques. Son mouvement est lent. Il fuit l’événement et demeure impassible aux torsades gangrénées de son compagnon.

Passionnant duo donc, célébrant à sa manière – et en une seule occasion (Elevation) – le couple kalimba-saxophone soprano comme avait magnifiquement su le faire le duo Avenel-Lacy en son temps.

Coat Cooke, Rainer Wiens : High Wire (NOW Orchestra Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Space Landing 02/ Storm Eye 03/ Elevation 04/ Monkey Trails 05/ Dimension x Sound 06/ High Wire
Luc Bouquet © Le son du grisli

coat cooke joe poole conversations

Les vertus du saxophoniste Coat Cooke, découvertes dans le disque précédent, restent toujours présentes ici : sonorité compacte et sensible, phrasé aux forts reflets braxtoniens, convulsion généreuse. La surprise vient donc de Joe Poole, batteur-percussionniste inconnu de nos services jusqu’à présent. Poole est un batteur qui aime à ne pas s’égarer et à explorer longuement l’axe choisi. Foisonnant mais n’oubliant jamais l’importance d’un son et de sa portée dans le dialogue, il ne brise jamais le mouvement quitte à l’entourer de longs silences. Suggérant une valse, ses fûts chantent et gardent une clarté remarquable. Le dialogue des deux n’a donc d’autre choix que d’être profond, épais, épris. Et surtout : amoureusement partagé.

Coat Cooke, Joe Poole : Conversations (NOW Orchestra Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Checkin’ In 02/ Feeling Feint 03/ Morning Story 04/ Bob Weaver 05/ Dancing the Night Away
Luc Bouquet © Le son du grisli


Loren Connors, Suzanne Langille : I Wish I Didn’t Dream (Northern Spy, 2012)

loren connors suzanne langille i wish i didn't dream

Si selon moi les plus beaux disques de Loren Connors sont ceux qu’il enregistre seul, c’est guilleret quand même que je me rue sur ce nouveau CD du guitariste et de sa partenaire de longue date Suzanne Langille (qui l’accompagne notamment dans Haunted House). Grand mal m’en a pris : hors les murs de leur « maison hantée », le duo file encore plus la frousse…

Il y a quelques années, le couple nous révélait sur The Enchanted Forest son goût particulier pour les contes à double-face, ceux dans lesquels un train de merveilles cache forcément un plus grand train d’effroi. Pas sorti de leur lecture d’Alice (en cuir clouté) au Pays des Merveilles, Connors et Langille reviennent à leur black poésie, le premier déclinant des arpèges de blues-rock fourbu et la seconde lisant des textes  sur un ton qui donnerait le frisson à la plus épaisse des plus laineuses créatures venues du froid.

Le hic n’est pas tant ce romantisme de pacotille – pourtant Langille se complaît dans un sadomasochisme adolescent : « comme je suis perdue en ce monde… monde dont j’ignore tout… tout qui confère au rien… ô béatification de ma peine et esclavagisme de ma souffrance » (voilà à peu de choses près comment on pourrait adapter sa littérature) – mais plutôt l’emphase avec laquelle la récitante surjoue (alors que Connors joue mou loin derrière) et surréagit au point de faire passer Lydia Lunch et Patti Smith pour des maîtresses du self-control. Bien qu'écorchée vive – on l’aura compris –, Langille ordonne à son partenaire de lui asséner des coups de guitare-tronçonneuse : la somme des agressions n’est pas belle à entendre.

Loren Connors, Suzanne Langille : I Wish I Didn’t Dream (Northern Spy)
Edition : 2012.
CD : 01/ My Skin Is A Membrane [wd4825] 02/ La Belle Dame Sans Merci [wd4632] 03/ Come With Me [wd4878] 04/ [wd4942] 05/ Come On Come On [wd4864] 06/ Shenandoah [wd4652] 07/ Just Find Your Shoes [wd4572] 08/ I Wish I Didn’t Dream [wd4523] 09/ I Don’t Know [wd4642] 10/ Gotta Work [wd4499] 11/ Still Bound [wd4735] 12/ It Will Only Continue [wd4856] 13/ Cease To Do Evil [wd4769] 14/ Keep Breathing [wd4949]
Pierre Cécile © Le son du grisli


Laura Toxværd, Jacob Anderskov : Phone Book (Ilk)

toxvaerd anderskov phone book

Le déchiffrement du livret de ce Phone Book, présentant les compositions et partitions graphiques de Laura Toxværd (saxophone alto), pourrait laisser penser que la musicienne a trouvé quelque potentiel musical à ce type d'imprimé qu'est un annuaire téléphonique (nul doute qu'Anne-James Chaton, lui, saurait en tirer quelque potentiel littéraire)... et pourquoi pas d'ailleurs... mais il n'en est rien, malheureusement – et tout particulièrement du point de vue compositionnel.

Les quatre pièces que l'altiste a gravées en septembre 2011 à Copenhague avec le pianiste Jacob Anderskov tournent autour de jeux (de réitérations et de structures) desquels on attend quelque libération d'énergie, mais les choses restent, comme ce son de sax travaillé sans vraie nécessité, à la surface du problème. Interprétée avec application, la musique finit par laisser l'impression, au bout des trente minutes de l'album, que « le numéro que vous avez composé n'est pas attribué » ou qu'il « ne peut aboutir »...

Laura Toxværd, Jacob Anderskov : Phone Book (Ilk)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Androidangle 02/ Barking 03/ Fishbone 04/ Cacklecabin
Guillaume Tarche © Le son du grisli


John Butcher : Winter Gardens (Kukuruku, 2012)

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Deux temps auront composé Winter Gardens, solo qui profite d’autant de concerts que John Butcher donna en 2011 à Londres et Milwaukee. Au ténor et au soprano, toujours, le saxophoniste agit ; de mille manières, encore.

En l’église St Anne de Londres, Butcher donna les deux pièces qui ouvrent chacune des faces du trente-trois tours. C’est là un nouveau dialogue avec un « endroit qui résonne » : d’aphonie en diphonie, le musicien marque son territoire, sujet à expressions volatiles autant qu’à tremblements lyriques : les vêpres qu’il sonne craignant la passion de l’homme pour les manipulations sonores. Sous les traits d’un oiseau-lyre qui aurait troqué l’imitation pour une invention acerbe, Butcher évolue en virtuose. Sous ceux d’un oiseau de feu, il répète ici deux notes, là singe une rhapsodie de Gershwin, ailleurs en appelle au Dixit Dominus de Verdi – au ténor, ses accentuations féroces commandent des pansements de sons délicats en conséquence.

Echappées du Vogel Hall de Milwaukee, deux pièces encore : amplification aidant, le ténor va de clefs qui tombent et claquent en harmoniques que la superposition affole ; pneumatiques et freinages, nouveaux aigus sifflants, retours d’une note sur elle-même, illustrent le portrait d’un « Butcher by the Sea ». Le rapprochement de ces deux moments n’est pas vain, qui renvoie au dictionnaire à la page de « Spectral », dont Tristan Murail parlait ainsi :  « La révolution de la musique spectrale se situe là, dans ce basculement de la conception de l’écoute qui a permis d’entrer dans la profondeur du son, de sculpter vraiment la matière sonore, au lieu d’empiler des briques et couches successives. ≫

EN ECOUTE >>> Un extrait >>> Un deuxième >>> Un troisième enfin

John Butcher : Winter Gardens (Kukuruku)
Enregistrement : 13 décembre 2011 (Londres) & 28 octobre 2011 (Milwaukee). Edition : 2012.
LP : A1/ Sporangia (high) A2/ Sea Cone B1/ Sporangia (low) B2/ Sea Fret
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


John Butcher, Mark Sanders : Daylight (Emanem, 2012)

john butcher mark sanders daylight

Leurs rencontres sont épisodiques, éphémères, irrégulières. Mais toujours inspirantes. Le cursus du sensible poussé à son maximum, la matière ténébrante déboule déjà. Nous la distinguons très vite. Elle se fixe en un au-delà de la forme. Ici, le flux n’est pas de repos mais d’entente.

Il y a fixité et embrasement(s). Il y a un ténor qui cisaille et traque le souffle, rejoint et s’abandonne aux scintillements de l’autre. Et, il y a aussi ces essentiels instants de renaissance et de résurgence après soliloque de l’un ou de l’autre. Admirables sont ici les fins galops sur peaux de Mark Sanders. Et tout autant admirable est la polyphonie foisonnante de John Butcher. Ici, on ne brise jamais la ligne car le pouls est régulier, immuable. Certes inaudible mais vital pour que vive leur dense improvisation.

On préférera peut-être le ténor-cargo de Butcher à son soprano empressé. On lui préférera son harmonie profonde et régénérée. Et on n’oubliera pas de sitôt sa force salivaire, son crissement continu. Et l’on cotisera sans plafond aux percussions réverbérantes de Sanders, à cet archet titillant le bol tibétain, à ce monument de finesse que si peu d’autres peuvent atteindre. De ces deux continents (Ropelight, Glowstick) et de ce fin détroit (Flicker), jaillit une nouvelle carte du tendre. Et, celle-ci, n’est en rien imaginaire.

John Butcher, Mark Sanders : Daylight (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Ropelight 02/ Flicker 03/ Glowstick
Luc Bouquet © Le son du grisli



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