vendredi 23 novembre 2007
Claude Tabarini: Enveloppes, Ecrits sur le jazz (Héros-Limite - 2007)

Deuxième recueil de textes consacrés au jazz signés Claude Tabarini, joueur de tambour et poète presque critique, Enveloppes retrace un peu plus de dix années d’écriture en rapport plus ou moins direct avec la musique.
De la taille de raisonnables chroniques, ces textes pourraient s’apparenter à une espèce rare de haïkus développés, prose soumise à la pratique régulière du laisser-aller pour vignettes inspirées par des musiciens de taille, un souvenir encore audible, ou les effets imprévisibles des grains d’argents d’une photographie. Emporté, Tabarini évoque quelques idoles (Misha Mengelberg, Paul Motian, Sunny Murray), révèle la forme insoupçonnée d’autres musiciens (Han Bennink graphiste ou Derek Bailey virtuose en négatif), ou dresse le portrait, au moyen d’une subjectivité révérencieuse et souvent touchante, de personnages tels que Kenny Dorham ou Lenny Popkin ; ose aussi quelques souvenirs d’enfance au gré des rééditions, se souvient d’une photographie frisant le statut d’énigme (Sam Rivers et Miles Davis au Japon), ou fait d’une pochette de disque un prétexte à discourir encore.
Ici et là, il laisse parfois entendre quelques choix : un goût pour le Steve Lacy des premières années, un satisfecit adressé aux efforts du Third Stream, un hommages à quelques musiciens de blues ou à quelques jazzmen charmés par la variété – allant jusqu’à tirer profit de quelques disques moins recommandables. Car la qualité du matériau inspirant n’est pas l’essentiel de la démarche de l’auteur. Curieux et inventif, Tabarini fait de la critique musicale comme Apollinaire pouvait écrire sur l’art : en y apportant ce qu’il y veut bien davantage qu’en se pliant aux us et coutumes du métier.
Claude Tabarini - Enveloppes, Ecrits sur le jazz - 2007 - Editions Héros-limite.
jeudi 25 octobre 2007
Philippe Robert: Musiques expérimentales, une anthologie transversale d’enregistrements emblématiques (Le Mot & le Reste - 2007)

Après avoir tracé un itinéraire bis long de 140 disques pop et rock, Philippe Robert s’attaque à l’histoire de la musique expérimentale : de manière personnelle, toujours, et adroite.
Selon l’ordre chronologique, une galerie de portraits est donc organisée, qui redit d’abord les interrogations sonores d’artistes plasticiens à l’origine de tout, ou presque : machines nouvelles de Luigi Russolo, Ursonate de Kurt Schwitters, musique phénoménale de Jean Dubuffet, essais divers signés Dada et Fluxus. La parole, ensuite, à la poésie sonore (Isodore Isou, William Burroughs) ou à celle du quotidien (Pierre Schaeffer, Luc Ferrari), avant d’aller voir du côté des écrits plus sourcilleux d’une musique contemporaine convaincante (signée Varèse, Xenakis, Stockhausen) puis des tourments plus ou moins légers : ceux, pop, de John Cale, John Lennon & Yoko Ono, Arthur Russell ou Jim O’Rourke, et d’autres, plus graves, hérités du krautrock. Entre les deux, les codes que s’imposent les minimalistes américains (Terry Riley, LaMonte Young), l’improvisation de Derek Bailey ou celle de Joëlle Léandre, les musiques contrariées de Loren Connors ou Radu Malfatti, les élans libres du jazz d’Albert Ayler ou Sonny Sharrock. Plus récents, quelques enregistrements de Martin Tétreault, Francisco Lopez, Maja Ratkje, Sachiko M, Otomo Yoshihide ou Jacques Coursil (Minimal Brass), affirment que l’histoire est en marche, et que si tout a été murmuré, tout n’a pas encore été dit.
Une biographie courte pour chaque intervenant, une sélection de ses enregistrements les plus emblématiques (voire, d’un seul enregistrement) et des liens patiemment établis entre courants ou musiciens, suffisent à Philippe Robert pour mettre en place une anthologie dense et aérée, cohérente et complète. Par conséquent : nécessaire.
Livre: Philippe Robert, Musiques expérimentales, une anthologie transversale d’enregistrements emblématiques, Le Mot et le Reste, 2007.
jeudi 11 octobre 2007
On Jazz (Créaphis - 2007)

Pour célébrer les 20 ans de l’Orchestre National de Jazz, les éditions Créaphis publient On Jazz, recueil de photographies de Guy Le Querrec accompagné d’un cd et de quelques textes (historique de l’institution, souvenirs, entretiens avec quelques uns de ses directeurs).
Si l’on peut être plus ou moins bouleversé par la qualité des travaux d’une institution bâtie sur l’idée de promouvoir plus efficacement le big band made in France, il faut reconnaître que l’orchestre aura fait appel à des musiciens souvent inspirés (François Jeanneau, Daniel Humair, Michel Portal, Ramon Lopez) et su fomenter quelques rencontres importantes (Gil Evans, Jeanne Lee). Alors, passer des images en noir et blanc soignées de Le Querrec – clichés de répétitions et séances de travail, photographies de concert – à quelques phrases à glaner autour, pas toutes de la taille de celle de Vincent Bessières, lorsqu'il pose la question : « Que reste-t-il d’un orchestre quand il n’existe plus ? » Les images, plus que le disque, y répondent.
Collectif - On Jazz - 2007 - Editions Créaphis. Distribution Le Seuil.
vendredi 10 août 2007
John Coltrane, Sa vie, sa musique (Outre Mesure - 2007)
Ayant conscience que la vie de John Coltrane déborde à plus d'un titre de ses cadres (1926-1967), Lewis Porter a signé une biographie du saxophoniste dans laquelle le récit d'une vie rivalise d'acuité avec une étude musicale minutieuse. Traduit en Français par Vincent Cotro, l'ouvrage est publié par les éditions Outre Mesure.
Musicien et professeur de musique, la méthode apliquée par Lewis Porter est scolaire, musicologique, mais pas hermétique pour autant, puisque l'auteur prend soin d'agrémenter son propos sérieux de touches plus légères et indispensables (anecdotes, citations rassemblées sous différents thèmes en fin d'ouvrage, ou documents divertissants – photo de Coltrane, âgé de huit ans, auprès de ses camarades de classe). Clair, le développement respecte le cours naturel d'une carrière: Coltrane pratiquant son instrument sans relâche dès la mort de son père, enregistrant pour la première fois au sein de la marine, en démontrant sur la scène be bop de Philadelphie, apprenant encore auprès d'Eddie Wilson et Gillespie, de Johnny Hodges, dont il intègre la formation en 1954 dans le même temps qu'il doit gérer ses rapports à l'héroïne. Parti avec Hodges donner quelques concerts sur la côte ouest, Coltrane rencontrera Eric Dolphy, qui, comme Sonny Rollins, Pharoah Sanders ou Archie Shepp, saura combien le saxophoniste donne de valeur à ses amitiés. 1955, et ce sont pour le saxophoniste des allers-retours dans la formation de Miles Davis, la découverte de l'Islam, aussi – qu'il aura vite fait de transformer en quête spirituelle plus oecuménique – auprès de Naïma. Est-ce d'avoir fait cette découverte ou d'avoir quitté Davis, le fait est que Coltrane, à cette époque, va mieux, travaille auprès de Thelonious Monk, et peut envisager d'imposer des vues plus expérimentales. Là, l'auteur a la bonne idée de dresser la portrait d'un Coltrane devant ses juges (critiques acquis ou non à sa cause – exemple de J. Tynan qui, pour Down Beat, parlera de l' « anti-jazz » auquel Coltrane et Dolphy, ensemble, sacrifient la tradition; plébiscite du saxophoniste dans les référendums de lecteurs du même journal et succès hors-norme d'A Love Supreme). Retournant à un blues plus grave que celui auquel se référaient les boppers, Coltrane pousse ses expériences au-delà de toutes attentes, précipitant sans doute le départ d'Elvin Jones et de McCoy Tyner de son quartette classique – Porter rétablissant quelques vérités au passage, dont celle qui voudrait que Rashied Ali soit à l'origine de la dissolution du groupe. Irrémédiablement, le passage de témoin (à Sanders et Shepp, notamment) et les espoirs d'une descendance.
Après avoir digéré les biographies de Coltrane publiées en langue anglaise – signées J.C. Thomas, Eric Nisenson, et, à une moindre échelle Frank Kofksy -, Porter a mis en place un travail de recherches (en multipliant les entretiens avec de nombreux proches du saxophoniste) qui ajoute à un discours déjà passionnant les charmes de la nouveauté. De quoi placer ainsi cette biographie de Coltrane à la première place de celles publiées en langue française – épuisées, celle déjà satisfaisante de Xavier Daverat et la traduction de l'étude de Thomas ; sans doute pas encore, d'atroces petits ouvrages dus à Alain Gerber et, dans une mesure insurpassable de médiocrité, Pascal Bussy.
Lewis Porter, John Coltrane, Sa vie, sa musique, Paris, Outre Mesure, 2007.
mercredi 1 août 2007
Henry Grimes, William Parker: Signs Along The Road Poems / Who Owns Music? (Buddy's Knife - 2007)
La ligne éditoriale des éditions Buddy's Knife est simple: donner aux jazzmen la possibilité d'écrire sur leur art. Premières références du catalogue, Signs Along The Road Poems et Who Owns Music? sont l'oeuvre de deux contrebassistes de générations différentes: Henry Grimes et William Parker.
Après avoir joué aux côtés de Thelonious Monk, John Coltrane, Sonny Rollins ou Albert Ayler, Henry Grimes dut mettre sa carrière entre parenthèses pendant une vingtaine d'années années, avant de reprendre du service grâce à l'implication d'un de ses admirateurs: William Parker. Pendant son absence, Henry Grimes a écrit. Des poèmes, essentiellement, recueillis ici et présentés par le guitariste Marc Ribot – qui invita le contrebassiste à prendre place dans son Spiritual Unity Quartet, formation consacrée au répertoire d'Albert Ayler. Expression d'un homme contraint au renoncement, les poèmes de Grimes parlent d'amour, de tâches à accomplir, de solitude et de mystique, ici fille illégitime de la résignation. L'écriture, anguleuse, porte en elle les preuves de la respiration, mais permet surtout au contrebassiste de renouer avec la musique sans l'aide de son instrument: parlant de l'évolution qu'aura connu le blues, ou évoquant quelques fantômes (Bessie Smith ou W.C. Handy) que n'aurait pas reniés Ayler.
Dans un « Sound Journal » qu'il tient depuis plus de vingt ans, William Parker ne cesse d'interroger sa pratique musicale. Who Owns Music? d'offrir un aperçu exhaustif de l'intérêt que Parker voue aux mots. Etudes théoriques ramassées, poèmes, souvenirs, pensées, le contrebassiste multiplie les expériences pour dévoiler une esthétique hors du commun et une sagesse qui l'aide à faire avec l'étrange marche du monde. Alors, après avoir adressé un hommage à quelques contrebassistes (Ron Carter, Richard Davis, Malachi Favors, Henry Grimes, Peter Kowald...), Parker explique le rapprochement qu'il fait entre musique et peinture, avance que la musique permet au monde d'échapper au pire faute d'être plus efficace en le rendant tout simplement beau. En chercheur, il tente de définir son et mélodie ou d'éclairer le rôle du critique ; mystique, il dit le musicien disciple de dieu, s'interroge sur la part que doit prendre la vérité en toute chose. Les sujets éclatés convergent ainsi sous la plume de William Parker, pour mieux exposer l'oeuvre d'une vie animée par une quête tenace.
Henry Grimes, Signs Along The Road Poems, Cologne, Buddy's Knife, 2007 & William Parker, Who Owns Music?, Cologne, Buddy's Knife, 2007. Ces deux ouvrages (en anglais) sont disponibles par correspondance auprès des éditions Buddy's Knife.
mardi 19 juin 2007
Sun Ra: Pathways to Unknown Worlds (The University of Chicago Press - 2007)
Le 13 avril 1956, Sun Ra enregistre Super-Sonic Jazz, premier album du catalogue de son propre label, El Saturn Records. La réalisation de la pochette est confiée à Claude Dangerfield, qui jette sur le papier les touches noires et blanches d’un piano entouré d’éclairs et de planètes. A la suite de cette première collaboration, Sun Ra entamera une véritable réflexion sur la place de l’illustration dans une esthétique globale à mettre en place. Pathways to Unknown Worlds en donne les preuves.
Edité à l’occasion d’une exposition consacrée à l’univers d’El Saturn Records et, donc, de son grand patron, le livre reproduit sur papier glacé pochettes de disques et feuilles extraites de cahiers jaunis, sur lesquelles des artistes semi professionnels oeuvrant alors à Chicago (Dangerfield, LeRoy Butler, James Bryant, Evans) et Sun Ra lui-même (travaillant davantage sur les logos et la typographie), développent un répertoire graphique collant à la mystique musicale et extraterrestre du maître. Alors, fusées, ovnis, planètes et oeils divins, se partagent le monde d’en haut, séparés quelques fois par des failles spatiotemporelles ou un manche de contrebasse, quand, ailleurs, des femmes à la renverse et en lévitation rivalisent d’importance avec des anges déviationnistes tenant quand même à leur Annonciation.
A côté des images, les mots d’Adam Abraham à propos de son père, Alton, ami le plus proche de Sun Ra, et les souvenirs de musiciens ayant côtoyé le pianiste : Robert Barry, Von Freeman (qui raconte comment Sun Ra lui révéla, un jour, son véritable nom) ou Art Hoyle. Plus concrets, presque souvenirs amassés pour satisfaire la curiosité la moins sérieuse, des tracts annonçant concerts, des cartes de visite ou de vœux, sont reproduits. La manie du collectionneur appliquée à la portée universaliste du maître, qui complète de façon légère The Wisdom of Sun Ra, recueil de textes récemment publié par le même éditeur.
Elms, Anthony, John Corbett, and Terri Kapsalis, Pathways to Unknown Worlds: Sun Ra, El Saturn and Chicago's Afro-Futurist Underground, 1954-68, Chicago, The University of Chicago Press, 2007. Cet ouvrage (en anglais) est disponible auprès de The University of Chicago Press.
jeudi 31 mai 2007
Eric Deshayes: Au-délà du rock (Le mot et le reste - 2007)
Du site Internet Néosphères dont il a la charge, Eric Deshayes a tiré sa légitimité pour écrire une histoire du rock allemand des années 1970 (autrement appelé, pour faire vite et schnell, Krautrock): Au-delà du rock, la vague planante, électronique et expérimentale allemande des années 70.
Après avoir succinctement exposé les forces musicales en présence au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale (influences des groupes rock / psychédélique aux côtés des recherches plus sérieuses de l’Ecole de Darmstadt), Deshayes explique une situation politique et sociale favorable à la (contre) culture de jeunes comptant, via la musique ou le théâtre, faire valoir un droit de révolte. L’époque (1966-1968) et les enjeux s’y prêtant, Berlin voit émerger une scène rock instrumental, faite de musiciens venus de tous horizons (rock, pop, classique, jazz) oeuvrant au creux de vapeurs de substances illicites, et dont la cohérence sera révélée en 1968, lors du Festival d’Essen. Ainsi, la fin des années 1960 voit s’imposer quelques groupes de taille : Can, Organisation (qui deviendra, en 1970, Kraftwerk), Neu !, premiers ressortissants convaincants d’une Kosmische Musik en devenirs - de splits en transformations d’intentions hypnotiques en discours pop, new age ou expérimental.
S’ensuit un panorama exhaustif des groupes concernés, ordonné selon l’alphabet – passés au crible, les groupes (Agitation Free, Ash Ra Templ, Tangerine Dream, Can, Faust, Neu ! ...) et les musiciens papillonnant (Conrad Schnitzler, Dieter Moebius, Klaus Schulze, Asmus Tietchens) -, de producteurs ou managers d’importance (Connie Plank), de personnages capables d’influence (Joseph Beuys, Stockhausen) et de quelques labels (Brain Records, Virgin). Pratique, l’ouvrage s’avère complet (et épais, donc), ménageant l’histoire et l’anecdote pour mieux aborder dans le détail un propos pourtant éclaté. Seul point regrettable - mais à relativiser selon les goûts du lecteur -, la rigidité factuelle du style, adéquate, cependant, à toute lecture du livre faite sur le rythme binaire de la musique Motorik.
Eric Deshayes, Au-delà du rock, la vague planante, électronique et expérimentale allemande des années 70, Editions Le mot et le reste, 2007. Distribution Orkhêstra International.
lundi 26 mars 2007
Antonio Guzman: Charlemagne Palestine, Sacred Bordello (Black Dog Publishing - 2004)

Publié sous la direction d’Antonio Guzman, directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Valenciennes, Sacred Bordello revient sur la carrière de Charlemagne Palestine, musicien minimaliste américain inventeur de la strumming music, mais aussi sculpteur iconoclaste.
Concernant la musique, l’ouvrage présente deux interviews données par le pianiste au journaliste Edwin Poncey pour The Wire – là, le lecteur suit le parcours d’un enfant chantant à la synagogue devenu carillonneur puis expérimentant à coups de drones an Californie -, ainsi que des textes signés Arnaud Labelle-Rojoux - consacré à la démarche extravagante des pratiques artistiques de Palestine - et Guy de Bièvre - compositeur belge qui insiste ici sur la dimension performante des concerts donnés par le pianiste, parti, comme l’alchimiste auquel il se compare lui-même, à la recherche du son en or. Cette pratique musicale intense et capable, parfois, de générer l’incompréhension, a contraint Charlemagne Palestine à trouver ailleurs un moyen de gagner sa vie.
Les installations artistiques seront celui-là. Dès la deuxième moitié des années 1970, Palestine fait de la peluche le matériau de prédilection à partir duquel il bâtira son œuvre. Révélateur d’un nouvel animisme, il confronte alors classicisme et kitsch, bon goût et mauvais, impact culturel et geste vulgaire, comme le note Antonio Guzman, et révèle sa pratique jusqu’à penser un ours dieu, God Bear monumental fait pièce maîtresse d’un oeuvre aux confluents de l’Art Povera et de l’art brut, fantasmant un Joseph Beuys donnant soudain dans l’art naïf. Exhaustif, l’ouvrage donne à voir de nombreuses photos de ces sculptures et installations – tortues sous offrandes de fleurs, fétiches détournés, ganesh revisité, ourson immaculé tenant à respect le spectateur à l’aide d’un revolver. Soit, un monde réinventé en parfaite adéquation avec la partition intérieure de son créateur (voir la sélection d’exhibitions, de performances, d’expositions, de disques et de vidéos en fin d’ouvrage), et qui complète le portrait de l’enfant en artiste auquel s’est attelé Sacred Bordello, livre qui glorifie le musicien habité capable de gestes inconsidérés qui ont depuis longtemps abandonné la plupart de ses collègues - poseurs et promoteurs soi-disant artistes, en vérité marchands de biens pseudo culturels pas reconnaissants, en plus, de s’en sortir à si bon compte.
Antonio Guzman (sous la direction de): Charlemagne Palestine, Sacred Bordello, Londres, Black Dog Publishing, 2004. Edition en français: Editions de l'aquarium agnostique.
mercredi 21 mars 2007
Music and the Creative Spirit. Innovators in Jazz, Improvisation, and the Avant Garde (Scarecrow Press - 2006)
Collaborateur régulier du magazine américain Downbeat, Lloyd Peterson rassemble dans Music and the Creative Spirit 42 témoignages que lui ont accordés des musiciens (*) qu’il qualifie (à raison pour presque tous) de novateurs, évoluant dans le champ d’un jazz en évolution perpétuelle au contact d’un répertoire d’influences éclaté plutôt que confortablement installés dans une tradition qu’il faudrait absolument entretenir.
Sans mentionner la date à laquelle se sont déroulés les interviews – seul défaut majeur de l’ouvrage -, Peterson fait défiler une galerie judicieuse de personnages ayant à dire sur un style qui, comme le note le trompettiste Dave Douglas dans la préface, n’a jamais autant évolué que ces quarante dernières années.
Alors, on trouve Derek Bailey avancer que les deux grands principes qui animent sa pratique musicale sont l’indifférence et la non familiarité avant de se dire musicien conventionnel ; plus loin, William Parker lâche que la compréhension n’est pas du domaine de la beauté ; Steve Lacy, dans le fac-similé d’une lettre adressée à l’auteur, conseille, lui, de laisser la musique parler d’elle-même plutôt que de la contraindre à l’exercice de la théorisation.
Plus prolixes, d’autres expliquent le rapport qu’ils entretiennent avec leur art – Hamid Drake révélant, à la suite d’Albert Ayler, le lien étroit entre la portée musicale de l’univers et la portée universelle de la musique, quand David S. Ware confie que la spiritualité l’a amené à ne plus jouer pour sa notoriété – ou tentent de mettre au clair les affinités de leurs pratiques - Ikue Mori parlant de la scène bruitiste japonaise, Otomo Yoshihide de son rapport au courant Onkyo.
Ailleurs encore, Barry Guy revient sur son expérience au sein du London Jazz Composers Orchestra, George Lewis et Wadada Leo Smith évoquent la grande époque de l’A.A.C.M., tandis qu’autour de Peter Brötzmann, Ken Vandermark, Mats Gustafsson, Joe McPhee et Paal Nilssen-Love discutent, le temps d’un tour de table intelligent, d’improvisation autant que de société, de leur rapport au public autant que de politique.
(*) Fred Anderson, Derek Bailey, Joey Baron, Tim Berne, Peter Brotzmann, Regina Carter, Chicago Roundtable, Marilyn Crispell, Jack DeJohnette, Dave Douglas, Hamid Drake, Bill Frisell, Fred Frith, Annie Gosfield, Mats Gustafsson, Barry Guy, Dave Holland, Susie Ibarra, Eyvind Kang, Steve Lacy, George Lewis, Pat Martino, Christian McBride, Brad Mehldau, Myra Melford, Pat Metheny, Jason Moran, Ikue Mori, David Murray, Paal Nilssen-Love, Greg Osby, Evan Parker, William Parker, Joshua Redman, Maria Schneider, Wadada Leo Smith, Ken Vandermark, Cuong Vu, David S. Ware, Otomo Yoshihide, John Zorn.
Lloyd Peterson, Music and the Creative Spirit. Innovators in Jazz, Improvisation, and the Avant Garde, Scarecrow Press, 2006.
lundi 26 février 2007
The Final Nite ( Ugly Duckling Press - 2006)

Dans The Final Nite, le poète new-yorkais Steve Dalachinsky nous livre une approche expérimentale de son art, qui consiste à suivre depuis 1987 chacune des prestations du saxophoniste Charles Gayle stylo en main. Dans l’ordre chronologique de leur composition, les textes sont présentés ici sans avoir subi ni réécriture ni sélection.
Dans sa préface au recueil, le contrebassiste William Parker – et partenaire régulier de Gayle – souligne l’intimité dévoilée par la lecture de ces poèmes, qu’il compare à des haïkus spontanés au contact desquels chaque lecteur vivra sa propre expérience. C’est que les mots de Dalachinsky brassent large, refusant la compromission qui tendrait à leur imposer une utilité monocorde pour revêtir plutôt quelques aspects changeants : observations semi objectives et réactions partiales, commentaires éclairés ou tentations abstractionnistes. En préambule à chacun des textes, la date et l’endroit du concert, ainsi que le nom des musiciens accompagnant Gayle à cette occasion (William Parker, donc, mais aussi Hamid Drake ou Milford Graves). Témoin chanceux de rencontres singulières, Dalachinsky se veut autant créateur qu’archiviste, et livre avec The Final Nite un document d’essence inédite : apprenant peu car consacré davantage à contenir des fulgurances animées et parfois exaltées par la superbe d’un mentor choisi.
Steven Dalachinsky, The Final Nite & Other Poems: Complete Notes from a Charles Gayle Notebook, Ugly Duckling Press, 2006.




