mardi 10 juin 2008
Adrian Shaughnessy: Cover Art By: New Music Graphics (Laurence King - 2008)

A l’heure de la dématérialisation du projet musical enregistré, Cover Art By propose une galerie de portraits de graphistes intéressés par le disque et sa pochette, qui œuvrent tous dans le domaine des musiques actuelles, voire, nouvelles.
30 artistes choisis par Adrian Shaughnessy, comme l’ont été plus de 400 travaux illustrant joliment ce sujet des New Music Graphics. Alors, passer des réalisations de Ian Llawsky pour le label Constellation à l’œuvre au noir que Mattias Nilsson imposa longtemps aux références de Kning Disk, puis aux conceptions puristes de Lawrence English pour Room 40, dont l’intérêt graphique déborde de la pochette pour s’occuper aussi du support disque. Quelques personnages indépendants, aussi : Steve Byran, Rune Mortensen, Allon Kaye, ou Rick Myers, parmi les plus inspirés.
Dressant un état des lieux quasi complet – un oubli dommageable quand même : celui du label Crouton –, le livre présente forcément quelques travaux communs, voire, des œuvres dont l’esthétique peut apparaître en décalage lorsqu’il s’agit d’illustrer un propos musical ancré dans la modernité, même si certains labels abordés ici ont toujours eu en la matière de bonnes années de retard (City Centre Office, pour ne citer que celui-là). Plus qu’une anthologie visuelle, Cover Art By donne enfin à lire quelques interviews d’artistes, qui parlent d’un processus de création devant les satisfaire autant que les musiciens et d’un avenir incertain dû aux pratiques changeantes de la « consommation musicale ». Espoirs fondés sur le disque pensé en tant qu’objet : l’art graphique, pour tout salut.
Adrian Shaughnessy - Cover Art By : New Music Graphics - 2008 - Laurence King Publishing.
jeudi 29 mai 2008
Musique Action: Défrichage sonore (Le mot et le reste - 2008)

A l’occasion de la 25e édition du festival Musique Action, Henri Jules Julien interroge la pratique expérimentale d’une trentaine de participants et, en supplément, donne dans le détail la programmation des 25 éditions de Musique Action.
Parmi les personnes interrogées : George Aperghis, Jean-François Pauvros, Daunik Lazro, Michel Doneda ou Xavier Charles, qui parlent d’interventions et de gestes, d’expression ou de contact à établir avec le public. Une autre fois, relire que cette démarche jugée parfois intellectualiste découle pour beaucoup de l’instinct (Lazro) ou des présupposés d’une situation (Martine Altenburger), voire, des promesses d’une apparition (Camel Zekri).
Complément apprécié au Blocks of Consciousness and the Unbroken Continuum, le livre balaye avec acuité l’objet sonore pas toujours identifiable de musiciens se baladant entre improvisation, musiques électroacoustique, pop et contemporaine, et qui ont pour point de convergence régulier la ville de Vandœuvre-lès-Nancy.
Henri Jules Julien - Musique Action : Défrichage sonore - 2008 - Le mot et le reste.
mardi 27 mai 2008
Joëlle Léandre: A voix basse (Musica Falsa - 2008)

Dans A voix basse, à un Franck Médioni qu’elle a changé en scribe, Joëlle Léandre raconte tout, ou presque : son rapport à la contrebasse, son instrument, l’attachement d’une musicienne à la terre, son idée d’une improvisation qui ne s’apprend pas, ne s’improvise pas, n’interdit surtout pas l’erreur. Entre les lignes qui traitent de sa pratique musicale, des incartades sur le jazz ou le classique, des manières autres d’aborder l’instant, et beaucoup de voyages, de trajets la rapprochant de l’endroit du concert comme ils semblent l’éloigner, le temps de leur durée, du souci musical. Enfin, quelques colères : animées par la culture et ses institutions, ou par la place faite aux femmes dans la musique. Tout cela, évidemment, qui la motive.
Joëlle Léandre, Franck Medioni - A voix basse - 2008 - Musica Falsa.
mercredi 21 mai 2008
Roland Baggenaes: Jazz Greats Speak (Scarecrow Press - 2008)

Professeur de musique ayant officié en tant que journaliste entre 1972 et 1987 pour le compte de la revue canadienne Coda, Roland Baggenaes rassemble dans Jazz Greats Speaks 17 interviews qui semblaient manquer.
Essentiellement parce qu'accordées par des musiciens qui, s'ils sont importants, ont été trop rarement interrogés. A côté des exceptions que sont Lee Konitz, Mary Lou Williams, Jackie McLean, Mal Waldron ou Dexter Gordon, voir alors apparaître John Tchicai, Sahib Shihab, Warne Marsh, Benny Waters ou Stanley Clarke, qui reviennent tous, comme convenu, sur leurs parcours, leurs collaborations, et éclairent leur pratique du jazz sans rien négliger de ses effets sur leur façon de vivre.
Roland Baggenaes - Jazz Greats Speak, Interview with Master Musicians - 2008 - Scarecrow Press.
mercredi 14 mai 2008
George E. Lewis: A Power Stronger Than Itself (The University of Chicago Press - 2008)

En musicologue et musicien qu'il est – tromboniste entré en AACM en 1971 –, George E. Lewis retrace dans A Power Stronger Than Itself l'histoire de l'AACM, association peu commune organisée autour de musiciens emblématiques (Muhal Richard Abrams, Anthony Braxton, Fred Anderson ou Art Ensemble de Chicago, notamment) prête à répandre la bonne parole d'un jazz exigeant, expérimental et revendicatif.
L'histoire, donc, aussi, de la définition d'une esthétique et d'actions menées parallèlement à ceux du mouvement pour les droits civiques ; enfin, celle d'une ville, Chicago, dans laquelle l'AACM imposa d'autres façons de servir un jazz auquel elle sut donner une actualité autre que celle de la redite ou de la fadeur. Association faite presque école – presque puisque loin d'être uniforme – mise au service d'une Great Black Music défendue poing levé.
Dans ce livre, l'AACM évidemment présentée de façon exhaustive (plus d'une dizaine d'années de travail : écritures théoriques et pratiques, interviews, et même, quelques désaccords exposés, comme celle née du besoin pour les musiciens de s'entendre sur le terme d'« original music » qu'il leur faut défendre), le parcours d'une évolution dans la marge : celle qui l'oppose à un music business en demande d'easy listening et, tant que faire se peut, de white profit – parallèle établi avec le Black Music White Business de Frank Kofsky.
Aujourd'hui encore, l'héritage en mouvement (Kahil El'Zabar, Matana Roberts, Nicole Mitchell) et puis de beaux restes (Fred Anderson, Anthony Braxton), même si l'aventure musicale et combattante d'hier semble indépassable. Pour en lire toute l'étendue, se reporter à la somme.
George E. Lewis - A Power Stronger Than Itself, The AACM and American Experimental Music - 2008 - The University of Chicago Press.
jeudi 24 avril 2008
Richard Cook: Jazz Encyclopedia (Penguin - 2007)

Co-auteur de l'excellent Penguin Guide to Jazz Recordings, Richard Cook, disparu l'année dernière, s'était attelé en solitaire à ce dictionnaire de taille plus raisonnable, et ouvrage tout aussi important. A l'intérieur : résumés du parcours de musiciens et de plus récentes vedettes de variétés affiliées au genre, mais aussi portraits de producteurs et d'ingénieurs du son, présentations de quelques grands labels et grammaire des styles. Forcément concis – notice biographique et une oeuvre unique conseillée par entrée –, les textes révèlent la curiosité, l'humour, et l'acuité avec laquelle leur auteur s'adonnait au sujet. Quant à la lecture, elle remédie aux interrogations soudaines de l'amateur dans le même temps qu'elle fait naître en lui une addiction amusée pour cette encyclopédie d'un autre genre.
Richard Cook - Jazz Encyclopedia - 2007 - Penguin Books.
mercredi 9 avril 2008
Marc Masters: No Wave (Black Dog Publishing - 2007)

A l’origine d’un mouvement singulier, une compilation : celle que Brian Eno produit en 1978, intitulée No New York. Sur celle-là, quatre groupes : Mars, DNA, The Contortions et Teenage Jesus and The Jerks, qui modifieront le cours new-yorkais des choses dans les mois à suivre, sous couvert d’une attitude : No Wave.
Alors qu’ouvre à Paris une exposition consacrée à une ancienne jeunesse française, enfants de Mai 1968 qui ne manqueront pas d’en profiter mais oublieront aussi, malgré les dires et l’histoire qu’il est toujours tentant de réécrire, de mettre au jour une forme singulière d’art et de musique – de celle que l’on ne retrouve pas au même moment un peu partout dans le monde : Madrid, Sao Paulo ou, même, Bucarest – la lecture du No Wave de Marc Masters permet à l’esthète nostalgique de s’intéresser à quelques personnages à avoir, véritablement, su allier fond et forme : Mark Cunningham, Arto Lindsay, Lydia Lunch, James Chance, Rhys Chatham ou encore Glenn Branca, traînant, sur les pas du Velvet et, surtout, de Suicide, leurs idéaux désinvoltes (remise en cause de la technique instrumentale, du recours systématique à la mélodie, et donc, velléité envers l’industrie musicale) dans des lieux choisis : CBGB’s, The Kitchen, Max’s Kansas City. Nonchalant, leur nihilisme a bientôt fait de construire un post-punk intéressé autant par la virulence du free jazz que par les hallucinations krautrock, et de mettre en avant ses premiers défenseurs : Mars et DNA, Teenage Jesus and The Jerks et The Contortions, dont l’histoire est racontée par le détail dans les deux premiers chapitres du livre. Et puis, écartés par Eno de sa compilation – pour cause de mésentente, vraisemblablement –, Theoretical Girls de Glenn Branca (auprès duquel jouent régulièrement Lee Ranaldo et Thurston Moore) et The Gynecologists de Rhys Chatham, derniers précurseurs qui finiront de convaincre d’autres groupes encore de ne pas hésiter à se mettre en scène : Ike Yard, Swans, Sonic Youth, Red Transistor, Lounge Lizards, entre autres.
Collant au mouvement jusque dans sa présentation, le livre de Masters reproduit photos et flyers, pochettes de disques et extraits de fanzines, entre les témoignages et les informations présentées avec clarté. L’essentiel est là : No Wave expliquée et scène d’importance, que certains de ses acteurs tâchent de relativiser (Lydia Lunch : « on jouait et c’était tout, on ne pensait à rien ») quitte à en rajouter dans l’élégance, quand d’autres, copies mignonnes et provinciales, confondent sous les ors d’une galerie parisienne leurs fêtes de jeunes adultes avec une inspiration d’artiste qui, jusqu’à aujourd’hui, leur aura échappée.
Marc Masters - No Wave - 2007 - Black Dog Publishing.
jeudi 14 février 2008
Gabriel Solis: Monk’s Music (University of California Press - 2007)

Si le musicologue Gabriel Solis se penche sur le cas déjà pas mal commenté de Thelonious Monk, c’est sous l’angle intéressant d’une interrogation concernant les processus d’évolution d’un jazz en mouvement perpétuel.
Ainsi, après être revenu sur la carrière du pianiste – retour sur les principes fondamentaux d’une légende en construction – et avoir élaboré une liste d’ingrédients entrant dans la composition du phénomène (développements singuliers des thèmes, notion toute personnelle du temps, humour et angoisse mêlés), l’auteur brasse quelques souvenirs pour mieux définir encore la musique de son sujet : écoutes attentives en solitaire ; œuvres de Monk interprétées par Don Cherry, Steve Lacy et Roswell Rudd, en 1981 ; par Danilo Perez, aussi, pianiste et héritier que Solis rapproche de Fred Hersch et Jessica Williams dans un chapitre qu’il consacre à l’héritage monkien.
Parce qu’après Monk, justement, le piano dans le jazz partagé entre néoconservateurs et avant-gardistes. A Solis, alors, d’envisager quelques tributes, notamment celui cité plus haut (1981), qu’il juge comme étant la dernier hommage monumental fait au pianiste. Ecrit récemment, c’est donc oublier le Monk’s Casino d’Alexander Von Schlippenbach, peut-être pour asseoir encore davantage un propos qui redit la singularité de Monk, musicien passé du statut de mauvais élève à celui de grand classique du jazz, et aimerait qu’il échappe à toute récupération.
Livre: Acknowledgments - Introduction - PART ONE. MONK AND HIS MUSIC : 1. Prelude: A Biographical Sketch 2. Hearing Monk: History, Memory, and the Making of a Jazz Giant - PART TWO. MONK, MEMORY, AND THE MOMENT OF PERFORMANCE : 3. The Question of Voice 4. Three Pianists and the Monk Legacy: Fred Hersch, Danilo Perez, and Jessica Williams - PART THREE. INSIDE AND OUTSIDE: MONK'S LEGACY, NEOCONSERVATISM, AND THE AVANT-GARDE : 5. Defining a Genre: Monk and the Struggle to Authenticate Jazz at the End of the Twentieth Century 6. "Classicism" and Performance 7. Monk and Avant-Garde Positions 8. Loving Care: Steve Lacy, Roswell Rudd, and Randy Weston - Afterword - Notes - Bibliography - Index
Gabriel Solis - Monk’s Music : Thelonious Monk and Jazz in the Making - 2007 - University of California Press.
jeudi 31 janvier 2008
Philippe Robert: Great Black Music (Le mot et le reste - 2008)

Nouvelle galerie de portraits signée Philippe Robert, dressée cette fois en hommage aux musiciens ayant œuvré en faveur d’une Great Black Music aux genres disparates, dont les acteurs eurent pour point commun de protester contre l’abjecte place que les Etats-Unis auront longtemps réservé à leur population noire. Promesses de rêves contre réalité discriminatoire, le constat accablant conseilla aussi la résistance en musique : 110 preuves données ici, courant entre 1954 (Lady Sings The Blues de Billie Holiday) et 2005 (Vietnam Reflections de Billy Bang).
Une autre fois, Philippe Robert se montre judicieux et explique avec intelligence chacun de ses choix : disques montrant tous un intérêt musical autant qu’ils ont à voir avec des soucis d’ordre politiques et sociaux, spirituels ou mystiques, quelques parfums de désillusion au fur et à mesure que l’on avance dans le temps (mais dont le show business est aussi capable de se nourrir) et l’espoir d’échappatoires baroques ou cosmiques. Jazz (seul oubli :Oliver Nelson, mais présences de Max Roach, Coltrane, Sanders, Ayler, Shepp, Leroi Jones, et de quelques figures choisies avec habileté : Joe McPhee, Milford Graves, scène inoubliable du Wildflowers Festival), soul, rhythm’n’blues et funk (Otis Redding, Ike & Tina Turner, Curtis Mayfield, George Clinton), joutes incandescentes (Sam & Dave, Last Poets, Public Enemy) et impressions plus individuelles (Terry Calier, Fela Kuti, Jimi Hendrix), jusqu’aux échos récents : prolongations jouées par Saul Williams, Mos Def, Madvillain. Les revendications multiples et les intérêts parfois différents aux origines d’œuvres importantes. Au bas de chaque chronique, une discographie sélective du musicien concerné, et d’autres noms encore : musiciens proches et nouvelles pistes à explorer. Ainsi, Great Black Music s'avère intarissable.
Philippe Robert - Great Black Music, Un parcours en 110 albums essentiels - 2008 - Le mot et le reste.
mardi 22 janvier 2008
Paul Hegarty: Noise / Music (Continuum - 2007)

Spécialiste de Georges Bataille et de Jean Baudrillard, mais aussi musicien et patron du label Dot Dot Dot Music, Paul Hegarty s’intéresse, en 200 pages, aux liens qui unissent bruit et musique. Une histoire ramassée, en quelque sorte, qu’introduit le refus d’admettre une définition satisfaisante du bruit : sur les ruines de la pensée nietzschéenne, parler de dissonance, de perceptions de différentes natures selon les cultures, avancer que bruit et bruits ne font pas un seul et même sujet, révéler les relations du bruit à la société, au son, enfin, à la musique, avant de finir par se demander : le bruit, en musique, serait-ce ce qui dérange ?
Lors de ses recherches, Hegarty est forcément tombé sur l’ouvrage de Jacques Attali : Bruits, petit abrégé de musicologie dérangée, et, au final, brouillon lui-même d’étude convaincante, simple fascicule composé pour l’essentiel de banalités et imprimé pour faire croire au monde que l’auteur s’y connaît aussi en musique. Là, donc, le point noir de l’ouvrage : Hegarty revenant souvent à sa lecture, ne pouvant se départir d’une autorité qu’il juge évidente simplement parce qu’elle l’a précédé sur le sujet.
Plus convaincant : l’historique fulgurant d’un parcours musico-bruitiste démarrant avec le vingtième siècle, qui refuse l’étude musicologique pointilleuse au profit d’une présentation efficace des grandes figures du domaine : pensée futuriste de Marinetti et Russolo née de la société industrielle mise en place peu avant eux ; technologies et arts accélérateurs d’expériences – Artaud et Schaeffer à la radio, Dubuffet et son art sonore brut – ; jazz que le bop transformera en art d’avant-garde, bientôt rattrapé par le Free Jazz d’Ornette Coleman, l’Ascension de Coltrane, et puis l’improvisation chère à Derek Bailey ; l’électricité porteuse d’une autre forme de troubles (Hendrix, Cream, Zappa) ; nouvelles possibilités du travail en studio – qu’on aurait quand même bien fait de mettre en parallèle avec l’usage répandu des drogues – et élaboration d’un rock qui progresse aux rythmes de ses expériences (Beatles, King Crimson, Henry Cow) ; bruit et ravage punk, bruit et musique industrielle, bruit et fureur imposante (Laïbach, Ministry, Public Enemy) ; scène japonaise outrepassant tous les droits depuis les années 1970 (de Masayuki Takayanagi à Keiji Haino et Merzbow, maître en la matière auquel l’auteur consacre un chapitre entier) ; art sonore, et puis copiés-collés, expérimentations électroniques et usages étranges des tourne-disques. Le tour a ainsi été fait, rapide, presque complet (Sonic Youth et My Bloody Valentine à la trappe), qui aura mis en vis-à-vis d’un bout à l’autre de l’ouvrage le bruit qui dérange et la preuve donnée par John Cage – 4’33’’, qui redira toujours que le silence n’est jamais tout à fait silence. Restait aux musiciens évoqués dans Noise / Music de faire des conclusions de cette expérience un prétexte à prendre de multiples tangentes. A Hegarty d’en ramasser les expériences, et des les résumer en vulgarisateur compétent.
Paul Hegarty - Noise / Music, A History - 2007 - Continuum Books.




