Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben (Sofa, 2017)

lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouve dans le troisième numéro papier du son du grisli. Si la rédaction ne s'interdisait pas tout classement annuel, Lieber Heiland, lass uns sterben y aurait toute sa place. 

martin küchen lieber

Homo Sacer, The Lie & the Orphanage, Hellstorm, Bagatellen… C’est, à chaque fois, faire l’expérience de Martin Küchen seul. Et faire l’expérience de Martin Küchen seul, c’est entendre des sons qui ne sortent que de lui, d’un musicien que l’histoire inspire, voire tourmente – nous passerons sur ce « secret » tamponné en couverture. Mais malgré l’ancrage, la question reste entière : qu’ont à faire ensemble la poésie et la réalité ?

Dire de quoi ce disque est composé serait forcément le trahir. Le saxophoniste n’en propose pas moins : « scrunching », « breathing »… Contentons-nous des faits : le 10 mai 2016, Küchen enregistrait le disque qui nous intéresse dans la crypte de l’impressionnante cathédrale de Lund, au Danemark, en compagnie de Jakob Riis. Si les bruits alentour sont les bienvenus, ils ne changeront rien aux idées du souffleur : une mélodie-fantôme descend une pente que d’autres qu’elle (souffle blanc, sifflements, ricochets…) remonteront. Est-ce une question de géographie ?

Car Küchen semble ici remonter l’avenue Karl Johan jadis peinte par Edvard Munch : seul contre tous, il siffle pour se donner un peu de contenance mais n’est pas à l’abri de voir son propos gangréné par une onde (radio, notamment : au son d’un air d’opéra qui passait par là). Récalcitrant, voilà qu’il visse, dévisse, déraille. L’important étant qu’il ait repris son souffle, et qu’il en fasse bon usage. Au point de faire de Lieber Heiland, lass uns sterben l’un de ses disques les plus touchants.  

martin küchen par guillaume belhomme jazz en 150 figures éditions du layeurMartin Küchen par Guillaume Belhomme, in Jazz en 150 figures, éditions du Layeur, 2017.

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 Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben
Sofa Music
Enregistrement : 10 mai 2016. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Roswell Rudd (1935-2017) : Roswell Rudd (America, 1971)

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Ce texte est extrait du livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc. 

Et cette silhouette de femme qui marche sur le bon vouloir et le désir de Michael Snow se retrouva sur la pochette d’un disque publié par ESP : New York Eye and Ear Control, titre emprunté au court-métrage de l’artiste canadien qui fut, entre autres choses, pianiste de l’Artists’ Jazz Band. Sur le vinyle en question improvisaient Albert Ayler, Don Cherry, Ed Blackwell, Sunny Murray, Gary Peacock, Roswell Rudd et John Tchicai. Enregistrés à l’été 1964 dans l’appartement de Paul Haines à New York. L’inspiration soumise à la lecture du film.

La même année, Rudd et Tchicai entraient en studio aux côtés d’Archie Shepp et enregistraient Four for Trane. Ils se feront ensuite entendre au sein du Jazz Composer’s Orchestra – écouter Communication, premier disque du projet de Michael Mantler et Carla Bley, puis The Jazz Composer's Orchestra, sur lequel l’imposante formation accueille Cecil Taylor – avant de créer le New York Art Quartet. Les preuves accablent une association fructueuse qui applique son swing aux soubresauts de deux (ou de plus de deux) imaginations transportées. Mais en Roswell Rudd, le transport a ceci de différent qu’il est caractéristique.

Roswell Rudd 2

Le character en question est donc tromboniste. Le 11 février 1965 aux Pays-Bas, il enregistre aux côtés de John Tchicai (saxophone alto), Finn von Eyben (contrebasse) et Louis Moholo (batterie), le premier enregistrement qu’il publiera sous son nom et qui, pour cela, l’emprunte. Sur la couverture, le tromboniste apparaît en noir sur fond vert : la photo est d’Horace, prise à l’occasion d’un concert donné à Pleyel en 1967 – soit, bien après l’enregistrement du disque qui nous intéresse – par le quintette d’Archie Shepp. Rudd est de la formation, tout comme Grachan Moncur III au même instrument, Jimmy Garrison à la contrebasse et Beaver Harris à la batterie.

En 1965, un tromboniste ayant servi le dixieland avant de côtoyer Herbie Nichols et de servir le répertoire de Thelonious Monk en compagnie de Steve Lacy – se jeter sur Early and Late et School Days, respectivement sous étiquettes Cuneiform et HatOLOGY (voire Emanem) – scellait donc son entente avec un saxophoniste alto qui se préparait à devenir l’un des compagnons d’Ascension de John Coltrane. Le répertoire est fait de trois morceaux du meneur (« Respects », « Old Stuff » et « Sweet Smells »), d’un autre de Tchicai (« Jabulani ») et d’un dernier de Monk (« Pannonica »). Sur ses compositions, Rudd privilégie l’interaction de ses graves vacillants et des précipitations tremblantes de l’alto au son d’un free jazz misant beaucoup sur le relâchement rythmique – qui n’en demande évidemment pas moins d’efforts à Eyben et Moholo. Au savoir-faire ancien (l’exposé du thème auquel revenir après quelques minutes d’abandon, de trahison voire), Rudd injecte des doses d’acide qui le menacent moins qu’elles ne le renouvellent : ainsi « Sweet Smells » est-il un « Blue Rondo a la Turk » aux vapeurs enivrantes qu’un solo de Moholo, changé pour l’occasion en Joe Morello, domptera afin qu’il cesse de tourner. Concernant le souvenir à garder de l’association Rudd / Tchicai, rien ne pourra y faire : leurs sons faits pour s’entendre et qui se sont plusieurs fois entendus – ici, l’unisson de « Jabulani » soumis à féroce allure et l’interaction lente exigée par la relecture de « Pannonica » persistent et signent – tournent encore : 33 fois par minute pour ce LP édité par America en 1971 ou plus rapidement pour le CD réédité en 2004 par Emarcy – parmi une fournée d’America réchauffés contenant des enregistrements de Steve Lacy, Anthony Braxton, Art Ensemble of Chicago…  

Roswell Rudd 1

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Thurston Moore, Umut Çağlar : Dunia (Monofonus, 2017)

 lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître la semaine prochaine aux éditions Lenka lente. A noter : ne restent que 2 exemplaires des deux premiers numéros du son du grisli.

thurston moore umut caglar dunia

Bien sûr, Thurston Moore n’en est pas à son premier duo avec un autre guitariste que lui. Mais rien ne l’empêche d’en enregistrer d’autres : comme par exemple cet échange daté de juin 2016 avec Umut Çağlar, musicien que l’on peut notamment entendre dans Konstrukt – groupe d’improvisation turc qui a pris l’habitude d’inviter dans ses rangs des improvisateurs de taille (Marshall Allen, Evan Parker, Joe McPhee, Peter Brötzmann, Akira Sakata…).

Si le label Monofonus s’est fait une spécialité de la production de cassettes (Konstrukt en publia une l’année dernière : Live at Islington Mill), c’est sur un vinyle qu’il a choisi de consigner ces trois pièces d’improvisation. De premiers aigus, nés de différents remuages, y cherchent une cible ; une fois trouvée, celle-ci attire à elle autant de coups de médiator que de trémolos désœuvrés, autant de sons distors que d’éclats de mélodies. Enfin le duo gronde : Moore et Çağlar font face au renvoi par les amplis de leurs inventions et gagnent, encore, en intensité.

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Thurston Moore, Umut Çağlar ‎: Dunia
Monofonus / Astral Spirits
Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Joëlle Léandre : Lettre ouverte aux Victoires du Jazz

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Chers Messieurs,

Non ! Que ce soit rance, trop vieux ou trop tard (il est vrai qu’avec les réseaux tout va si vite, j’oserais dire tout s’oublie vite aussi…), là, ce soir, sans farce et sans force, je refuse de me taire, de passer l’éponge, d’oublier...

J’accuse, et je prends seule la responsabilité d’écrire car trop c’est trop (même une pantalonnade... Daniel, un producteur, se reconnaîtra). Tous ces Prix, ces Distinctions, ces Victoires du Jazz (ou plutôt Défaites du Jazz... Joël, d’un certain fanzine, se reconnaîtra), m’interpellent et me poussent à la réflexion. Je suis désolée, mais au vu des résultats des Victoires du Jazz et au look de ces quinze pingouins unis et souriant au-delà de leur talent (j’en connais plusieurs et je joue même avec certains), tout cela me questionne.

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Comment se fait-il qu’il n’y ait aucune femme jeune ou moins jeune parmi les nommés de 2017 ? Est-ce une provocation ? Un jeu ? Un je-m’en-foutisme ? Quel jury décide de cela ? Les labels, les agents sont-ils derrière tout ça ? Comment se fait-il qu’au XXIe siècle, encore et encore, aucune femme ne soit nommée ? Mais c’est quoi cette mascarade, cet archaïsme, ces décisions de salons perruqueés antiques et poussiéreuses ?

Le Jazz ne s’est pas arrêté en 1950. Certains et certaines osent, proposent, provoquent et se questionnent en terme de formes, de structures, d'instrumentation, de rythmes et de timbres... et tant et tant... Le Jazz n’a été que rencontres, risque et aventure. C’est quoi ce bazar ? pense-t-on en voyant et en lisant ces résultats.

Vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader… filer sur les routes et proposer sa musique ? Mais où en est-on ? Comment voulez-vous qu’une jeune femme qui sort d’un conservatoire (ou pas), jouant super sa clarinette, son sax ou son piano n’ait pas ce sentiment. Elle peut être attirée par une autre musique : plus libre, plus créative, une envie d’aventure, la curiosité d’aller ailleurs.

Être attirée par le Jazz (car le Jazz a toujours été une musique créative, le reste... je ne développe pas… je pourrais…). Bref, d’aimer cette Musique et voir et lire encore et encore vos résultats masculins ! Seriez-vous indifférents ? Sorry, c’est honteux. Je vous ai dit que je prenais seule le risque de vous écrire, je le fais ! Alors, au contraire, allez vers elles, accueillez-les, écoutez-les ! Soyez curieux au lieu de vous coller, de vous agglutiner comme dans tous ces bistrots, tous, entre copains avec vos petits pouvoirs. Oui, il y a de la colère.

J’ai 66 ans et depuis 41 ans je suis sur les routes, dans le monde entier, avec mes potes (et quelques potesses) à jouer, créer, inventer ma Musique... crier même ! Croyez-vous que c’est moi qui ai appelé Steve Lacy, Anthony Braxton, George Lewis, Peter Brötzmann ou Marilyn Crispell et tant d’autres en Europe (ou des plus jeunes) et qu’on joue du Mozart ou du Monteverdi ensemble ?

Arrêtons ! C’est du désir tout ça. Désir d’être, d’être Soi, de créer. C’est du collectif aussi où l’improvisation est majeure. Hommes et Femmes, Femmes et Hommes, et c’est toute l’histoire du Jazz ! Maintenant, avec les femmes aussi, n’oubliez pas ! Ne les oubliez plus ! Elles sont brillantes, fortes, dérangeantes, pleines de talent, de surprises, parfois riantes et bosseuses.

À bon entendeur, salut !

Joëlle Léandre - décembre 2017

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L'ocelle mare : Temps en terre (Murailles Music, 2017)

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Avec les ans, Thomas Bonvalet – « L’ocelle mare est Thomas Bonvalet » – semble se transformer en homme-orchestre (certes, intéressé toujours par le minimalisme). On le savait jouant de la guitare et soufflant en harmonica et voici que Temps en terre débute au son d’un piano, désaccordé un peu (forcément) et enregistré mal (au téléphone) : l’ouverture du disque est une progression timide, comme celle d’un musicien dictant maladroitement une mélodie soudaine dont il craint perdre le souvenir.

S’il ne sait certainement plus où donner de la tête, Bonvalet garde toujours en elle cette idée d’atmosphère et de brouillon, en tout cas de non-fini, qui fait le charme des disques de L’ocelle mare. Si le dernier d’entre eux est abstrait encore, il l’est moins que les précédents : souvent, en effet, une pulsation l’anime (qui peut évoquer le Moondog des rues de New York) ; plus loin, c’est l’histoire d’une sonorité que l’on détériore ; ailleurs encore, une scène de théâtre où se succèdent un métronome, une bande qui peine à la déroule, un lot de cordes molles, une résonance, un larsen…

Et si la musique de Thomas Bonvallet ne nous surprend plus guère, si ses décors nous sont désormais coutumiers (mais qui s’en plaindrait ?), peu importe : il jaillit de ce nouvelocellemare une tension cotonneuse, quand ce n’est pas une angoisse sourde, qui fait forte impression.

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L’ocelle mare : Temps en terre
Murailles Music
Edition : 2017.
CD : 01-09/ Temps en terre 1-9
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 lsdg3Cette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître fin décembre.

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