Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Le son du grisli #2

LDP 2015 : Carnet de route #17

ldp 2015 17

A la veille de la reprise pour le trio ldp de la tournée Listening (Lucerne, puis Londres), Barre Phillips évoque ici le souci de santé qui le tiendra quelque temps éloigné de la scène. Comme nous tous, Jacques Demierre et Urs Leimgruber attendent déjà son retour…



7 août 2015
La Garde, France

Deep inside us there are so many states of being that we work toward bringing to the light as we go through our lives.   
Black Bat – Roaming in the evening, plunging in the early morning.
And KABOOM – He found an opening in me –
"This is part of you too" he whispered into my inside ear.
Dance Dance Mother-fucker. Maybe you'll find it. I did.
With a little help from my friends. Cutting way down to beyond zero. The psycho-physical-knowing space that is nothing. Full of emptiness. All can happen and we will see it clearly because there is nothing else. With a little help from my friends. And there he was, B.B. locked in his cage, crying to get out and devour everything – But no!
Clarity beat out darkness. And today Black Bat is reduced to a Crab Shell. Just in time to fall away.     
Hallelujah! With a little help from my friends.
B.Ph.

Die extensive Frühlings-Tournee ist vorbei. Das lange Stück des Trios, ohne Anfang und ohne Ende hat wieder einmal eine lange Pause. Alles ist jetzt anders als vorher. In der Stille, in der Abwesenheit der physischen Präsenz spielt in mir das Trio weiter. Es gibt kaum einen Moment wo ich nicht mit dem Klang des Trios verbunden bin. Ob beim Spazieren in der Natur, im Strassenverkehr oder am Instrument, es spielt. Ich nehme wahr, ich höre und ich lasse mich darauf ein. Ich beobachte bewusst die Empfindungen in meinem Körper mit Gleichmut. Ob helldunkel, nasstrocken oder heisskalt ich lasse mich darauf ein. Auf das wie es ist. Das Hier und Jetzt ist nicht die Realität. Dennoch geniesse ich diesen Moment.
Die freie Improvisation ist eine andere Form von Komposition. Ich spiele mit meinem Instrument Lufttöne. Ich reibe und schleife an musikalischem Material. Auf einmal spiele ich einen langen, unaufhörlichen Ton. Ich spiele ihn weiter und weiter, ohne Anfang und ohne Ende. Ich fühle mich als Vogel und fliege davon. Erst jetzt merke ich, dass ich geträumt habe und erwache aus meinem tiefen Schlaf.
U.L.

Malgré le silence des instruments, la musique du trio se poursuit et continue de retentir dans l'interstice estival délimitant le Spring Tour du Fall Tour. Espace restreint mais essentiel entre-jeu, où d'intenses expériences ne cessent de nous relier. De ma cuisine, où j'écris la pièce dont le trio fera la création en novembre prochain avec l'orchestre symphonique de la Tonhalle de Zürich, la retraite silencieuse et méditative de Urs dans le Jura suisse m'ouvre par rebond un espace intérieur où je découvre des configurations sonores insoupçonnées. Assis à ma table, j'imagine cette autre table sur laquelle Barre combat Black Bat, et je ressens l'énergie profonde contenue dans ces quelques mots: with a little help from my friends. Le trio ldp est à la fois un lieu de pratique et une présence au monde de chacun des deux autres. En liberté, et much love, aussi.
C'est dans cette présence èldépienne que s'est progressivement révélée No Alarming Interstice, composition pour le trio et le Tonhalle Orchester Zürich commandée par les Tage Für Neue Musik. Une interrogation initiale a tracé la piste à suivre: comment rendre possible la rencontre entre un orchestre symphonique dédié à l’interprétation de compositions écrites et un trio de musiciens dont la pratique est de composer en improvisant ? Autrement dit, comment faire coexister dans un présent musical des expériences du son qui rassemblent des approches aussi différentes que celle de l’écriture, de l’indétermination et de l’improvisation ?
Ces questions fondatrices de No Alarming Interstice m’ont amené à réexaminer certains commentaires de Morton Feldman sur son propre travail compositionnel graphique. Il y décrit sa principale déconvenue: le défaut qu’ont ses pièces graphiques à contribuer à la libération des interprètes, alors que ce qu’il cherchait avant tout, c’était de permettre aux sons eux-mêmes d’être libres. L’objectif du compositeur américain étant de libérer les sons, non de laisser les musicien.cienne.s les occulter par un usage inapproprié de leur expression égocentrée. Il ajoute à son commentaire qu’il n’a jamais songé à la composition graphique comme un art de l’improvisation, mais davantage comme une aventure sonore totalement abstraite.
Pourtant, même si Morton Feldman semble dire que le résultat d’une mauvaise interprétation de son écriture graphique peut produire de l’improvisation - ce qui reste à questionner - le problème n’est pas celui de l’improvisation en tant que telle, laquelle est une pratique en soi et non un effet collatéral, mais plutôt celui de la confusion qui existe, au moment de l’interprétation, entre la responsabilité que demande une écriture indéterminée et la liberté, souvent mal comprise, d’agir selon ses envies en relativisant le texte graphico-musical. On retrouve d’ailleurs cette même confusion dans le cadre de la pratique improvisatrice expérimentale, où le rôle du texte musical est joué là par le contexte acoustique et sonore. Je verrais ainsi l’indétermination et l’improvisation plutôt comme des lieux autonomes, des entités spécifiques, avec leur propres stratégies graphico-musicales et sonores, textuelles et contextuelles.
Le point de vue, ou le point d’écoute, adopté dans No Alarming Interstice est celui où les trois approches mentionnées, indétermination, improvisation et écriture, sont abordées d’une manière non-hiérarchique, chacune entretenant et développant instant après instant un rapport particulier avec un texte qui lui est propre: musical, graphique, acoustique.
Ce qui m’a paru tout à la fois extrêmement intéressant et particulièrement stimulant, c’est le paradoxe entre la réflexion de Feldman en forme de constat d’échec sur une écriture musicale graphique qui manquerait sa cible en offrant une certaine forme de liberté improvisatrice et le fait que le compositeur américain soit devenu aujourd’hui l’un des compositeurs dont la scène de l’improvisation expérimentale se revendique le plus.
Le temps a passé, depuis plus de soixante ans, l’écoute a changé, et même si Feldman pointait négativement, à mon sens, l’improvisation, il y a eu appropriation de l’écoute feldmanienne par les musicien.cienne.s d’improvisation. Mais c’est moins l’ironie de l’histoire que les réflexions et les expériences sur l’espace et l’environnement sonores, où la position du sujet improvisant est moins égocentrée que dans la période annonçant le free-jazz, qui ont profondément modifié la pratique improvisatrice et raproché celle-ci de la position esthétique et de l’attitude compositionnelle du compositeur américain, où l’attention à la fois instinctive et extrême qu’il portait au son, à l’enchaînement temporel basé sur l’écoute de patterns sonores, a fait écho aux enjeux esthétiques et musicaux des improvisateur.trice.s. D’une certaine manière, avec les moyens et les préoccupations d’aujourd’hui, l’improvisation expérimentale poursuit au sein de l’instant la tradition de ce que Morton Feldman visait à travers son écriture graphique et indéterminée, à savoir une certaine forme de libération des sons.
C'est associée à la musique improvisée que le trio développe depuis une quinzaine d’années et fondée sur Marginal Intersection, une pièce pour grand orchestre écrite par Morton Feldman en 1951, que No Alarming Interstice rend un hommage anagrammatique au compositeur américain et convoque indétermination, écriture et improvisation, pour une expérience élargie de l'écoute du son dans l’instant.
J.D.

photo barre phillips

Photo : Barre Phillips

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