Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Michael Edwards : For Rei As A Doe (Aural Terrains, 2014)

michael edwards karin schistek for rei as a doe

J’ai éprouvé un penchant pour la couverture du CD For Rei As A Doe, presque une amitié. La végétation ocre plie et les angles qu’elle forme sont cassés par des droites verticales composées sur ordinateur. On pourrait y voir la métaphore de cette composition « for piano and computer » de Michael Edwards, interprétée par Karen Schistek.  

Les références seront-elles maintenant toujours les mêmes ? Est-ce ce que Feldman, Cardew, Tilbury font désormais, et pour toujours, la loi ? Leurs fantômes s’échappent des enceintes mais Edwards a l’intention de leur tenir compagnie. Son ordinateur est un brumisateur de particules qui, lui, fait écho à Penderecki, Scelsi ou Stockhausen. C’est d’ailleurs pour cela que l’on suit le piano de Schistek d’un bout à l’autre de la pièce (quarante minutes, pas une seconde de plus). Et si l’on apprend que celle-ci a en fait été écrite pour Rei Nakamura, Schistek la porte avec une irrésistible nonchalance. J’ai éprouvé pour elle aussi une amitié, parce qu’en l’absence de son dédicataire, elle ne devait, et ne pouvait (selon mon estimation), que faire mieux que lui.

Michael Edwards : For Rei As A Doe (Aural Terrains)
Enregistrement : 2014.
CD : 01/ For Rei As A Doe
Héctor Cabrero © Le son du grisli



John Eckhardt : Forests (Depth of Field Music, 2014)

john eckhardt forests

L’expérience est (de cause à effet) rare, d’entendre sur disque un improvisateur qui résiste à la frénésie productive comme à l’insatiable besoin de consigner toute démonstration sur support. Depuis Xylobiont (psi, 2008), John Eckhardt n’était apparu sur CD qu’en membre du Crossbows de Barre Phillips – formation de contrebassistes dans laquelle il côtoie notamment Clayton Thomas.

Si l’on put regretter l’avarice d’Eckhardt, c’est que Xylobiont est une réussite. Or, son avarice était une précaution qu’exigeait la maturation lente qui le menait à Forests – enregistrement de près de deux heures à trouver dans un tronc d’arbre miniature (en fait, une clef USB) rangé dans une boîte transparente parmi des morceaux d’écorces et de feuilles, de brindilles et de mousses. Sur la clef en question, trouver deux-cent photos prises en forêt de Staksund (Suède) entre 2004 et 2013, trois textes (préface de Barre Phillips et notes d’Eckhardt) et, pour ce qui est du son, huit épreuves de « String Quartets ».

eckhardt 1  eckhardt 2

De l’aveu même d’Eckhardt, ces pièces pour contrebasse quatre fois enregistrée ne sont ni des improvisations, ni des compositions, mais des créations « en transit », presque structures organiques à entendre. Le bois, forcément, y est partout : brut (ni préparations, ni amplification), qui résonne aux passages de l’archet – lors d’impressionnantes initiations à l’arco-branche – ou aux déferlantes de pizzicatos : reprenant, pour les développer encore, les préoccupations de Xylobiont (polyphonie, dynamique, harmonique, répétition, drone…), le contrebassiste tranche avec la précision que d’autres mettent à manier l’acier. Naît alors un lot de rumeurs épaisses, certes, mais ajourées : de râles menaçants, d’oscillations instables, de souffles saisissants… Aux branches des arbres de Staksund, John Eckhardt a bel et bien suspendu des cordes : le paysage ne changera pas avec la lumière, mais plutôt avec le volume auquel on décidera d’écouter, et de réécouter, Forests.

John Eckhardt : Forests (Depth of Field Music)
Edition : 2014.
USB : 01/ Cedri 02/ Xylotope 03/ Nemora 04/ Fungi 05/ Svartälven 06/ Geophyte 07/ Noominous 08/ Aeål
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


IQ + 1 : IQ + 1 (Polí5, 2014)

iq+1

Voici donc Georgij Bagdasarov, Katerina Bilejova, Jana Kneschkle, Jara Tarnovski, Petr Vrba, Michael Zboril et leur drôle de millefeuille. Le vent est maléfique, les machines désintégrées (platines vintages, synthétiseurs analogiques, theremin), les instruments égarés (saxophone baryton, trompette, violon, basse électrique).

Dans ce tournis de sons, l’harmonie s’invite embarrassée, balayée. Un baryton s’égare (ailleurs, le voici en embuscade), une trompette demande de l'aide, une guimbarde cabre quelques rythmes retors. Pas de drone, juste quelques micros-explosions et autres cigales électroniques venant distraire l’amas sonique, ici, finement cadastré. Conclusion : pas besoin de géomètre pour IQ+1.

écoute le son du grisliIQ+1
IQ+1

IQ+1 : IQ+1 (Polí5)
Enregistrement : 2013 / Edition : 2014
CD : 01/I  02/Q  03/+  04/1
Luc Bouquet © Le son du grisli


Seth Cluett : Forms of Forgetting (LINE, 2014)

seth cluett forms of forgetting

L’artiste touche-à-tout qu’est Seth Cluett (qui cite La mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricœur, pourquoi pas…) pose sur ce CD « Chartier » la question du souvenir, de ce que l’on retient et de ce que l’on oublie. Et si oublier c‘est un peu « faire disparaître » (c’est pas du Ricœur mais du moi qui invente), que retenir de l’écoute (des écoutes, pour les forcenés) de Forms of Forgetting ?

Eh bien, j’ai le regret de l’avouer… le meilleur de ce qu’il m’a été donné d’entendre dans le « genre drone » ces derniers temps. Et si j’ose chronologiquer la claque, c’est que ces naaappes et re-naaaappppppeeeees emberlificotées, passées les vingt premières minutes, vous tournent la tête avant de s’inviter en vous (oui, j’ai bien dit « en »… de ces trucs qui vous remuent & qui remuent « en » vous). Aujourd’hui, nous nous accorderons (vous & moi) sur ce fait : les drones, ça court les rues (et les déserts, j’en parle pas). Mais ceux de Cluett ne cachent pas leur intentions et vous font même gagner une heure : de temps, d’enivrement, de musique, à votre guise !

Seth Cluett : Forms of Forgetting (LINE)
Edition : 2014.
CD / DL : 01/ Forms of Forgetting
Pierre Cécile © Le son du grisli


Jacques Demierre, Jonas Kocher, Axel Dörner : Mulhouse, 27 août 2014

jacques demierre jonas kocher axel dörner festival météo 2014

Invité par le festival Météo à dispenser un stage organisé sur plusieurs jours au profit de musiciens motivés (et pas seulement pianistes), carte blanche était offerte à Jacques Demierre pour la composition de la formation qui ouvrirait la soirée de concerts donnés au Noumatrouff ce 27 août dernier.

A sa gauche (vu du public), Jonas Kocher, brillant accordéoniste de ses compatriotes qui travailla avec lui à Öcca ou en Insub Meta Orchestra ; à sa droite (du même point de vue), Axel Dörner, trompettiste qu’Urs Leimgruber, partenaire de Demierre en ldp, aura donc essayé avant lui (disque Creative Sources). Sera-ce Demierre qui composera ? Dörner qui concèdera ? Kocher qui s’adaptera ? Ou alors l’inverse ? – mais allez chercher l’inverse d’une formule à trois inconnues…

Le mystère reste entier, qui aurait pu expliquer l’équilibre trouvé par le trio : aux frasques et embardées du pianiste, à l’implication avec laquelle il assène des gifles sèches à son instrument – dans un rapport auquel Joke Lanz fera écho le lendemain soir, à Bâle (Sud), lorsque, à l’affût derrière ses platines, il trouvera matière à la fabrication d’un autre ouvrage sonore d’équilibre et d’expression instantanée – ou en explore l’intérieur, Kocher et Dörner répondent dans l’urgence (heurts provoqués, autres emportements) en prenant soin de revenir aux sources du langage qui les travaille habituellement (ligne inquiète de discrétion, voire de circonspection, sinon de silence).

Ainsi les aigus ou graves tenus de l’accordéon font bientôt le lien entre un monde et un autre. Et voilà la scène renversée : les musiciens s’immobilisent, prennent et tiennent la pause – s’ils bougent encore un peu, c’est alors un théâtre au ralenti, l’image est à la traîne, comme parasitée par les sons, même les plus infimes (souffles minces ou blancs, cordes effleurées, sourdine ou knatterboot-gerücht). Le trio prendra plaisir à renverser d’autres fois cette même scène, avec une entente égale et un équilibre rare, qui forcent une triple estime. 

Jacques Demierre, Jonas Kocher, Axel Dörner : Mulhouse, Noumattrouff, Festival Météo, 27 août 2014.
Photos : François, Quelques Concerts
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Janek Schaefer : Lay-by Lullaby (12k, 2014)

janek schaefer lay-by lullaby

Légende de l’ambient et des field recordings, Janek Schaefer déboule – enfin – sur la maison-mère du genre, l’infatigable maison new-yorkaise 12k.

Pour ceux qui ont déjà abordé l’œuvre du bonhomme, qu’il soit en solo ou aux côtés de Stephan Mathieu ou Philip Jeck, l’effet de surprise ne jouera guère, même si Lay-by Lullaby invite clairement à la méditation et se veut un exact contrepoint au furieux Asleep At The Wheel de 2010 (dont quelques échos routiers nous rappellent son essentielle présence).

Ici, tout n’est clairement que tendresse ambient avant de se laisser dorloter dans les thermes (quitte à roupiller dix minutes) et de siroter un cocktail de fruits frais dans un fauteuil en rotin. C’est bien sûr cliché mais dans la vie, ça fait aussi un rude bien de compter sur des valeurs sures.

Janek Schaefer : Lay-by Lullaby (12k)
Edition : 2014
CD : 1/ Radio 101 FM 2/ Radio 102 FM 3/ Radio 103 FM 4/ Radio 104 FM 5/ Radio 105 FM 6/ Radio 106 FM 7/ Radio 107 FM 8/ Radio 108 FM 9/ Radio 109 FM 10/ Radio 110 FM 11/ Radio 111 FM 12/ Radio 112 FM
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli



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