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Grand Groupe Régional d’Improvisation Libérée : Combines (Tour de bras, 2013)

grand groupe régional d'improvisation libérée combines

La couleur du vinyle aurait dû me mettre la puce à l’oreille… il y avait bien là de quoi faire monter la fièvre, d’autant que le GGRIL (pour Grand Groupe Régionale d’Improvisation Libérée) tournait à plein régime (une douzaine de membres) et sans chef attitré (pas plus le bassiste électrique Eric Normand que le guitariste électrique Robert Bastien, même si…).

Même si les deux hommes s’essayent au rôle de chef en face B et si le premier est l’auteur de ces « jeux pour improvisateurs ». Mais alors, ces jeux ? Ils en appellent autant à un folk tournant qu’à une conduction / déconstruction ambiantique, voire ambiantiste. Sa qualité évolue selon les « combines » ou les combinaisons : excellente quand tel ou tel instrument (la trompette d’Alexandre Robichaud, le vibraphone de Tom Jacques ou l’accordéon de Robin Servant, par exemple) s’éloigne du noyau dur de l’orchestre, moins remarquable (étrangement) quand l’orchestre cherche à jouer collectif. C’est difficile, la musique orchestrale ; c’est pourquoi le GGRIL s’en tire avec non pas de beaux dommages mais avec de bien beaux honneurs.

écoute le son du grisliGGRIL
Combines (extraits)

Grand Groupe Régional d’Improvisation Libérée : Combines (Tour de bras / Metamkine)
Edition : 2013.
A/ Music Jeu de Carte (Première Main) Jeu de Carte (Deuxième Main) Oui, cela pourrait commencer comme ça… B/ Situation à deux Chefs
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Brötzmann Expéditives : The Nearer The Bone..., Live in Wiesbaden, Solo + Trio Roma, Snakelust, Yatagarasu

peter brötzmann expéditives

brötzmann miller moholoBrötzmann / Miller / Moholo : The Nearer The Bone, The Sweeter The Meat (Cien Fuegos, 2012)
Parmi les références FMP rééditées sur vinyle par Cien Fuegos, on trouve The Nearer the Bone, the Sweeter the Meet du trio Peter Brötzmann / Harry Miller / Louis Moholo. Datant du 27 août 1972, la référence consigne quatre plages sur lesquelles le saxophone prend davantage son temps, voire quelque recul, et la clarinette basse épouse l’archet chantant de Miller comme la ronde frappe de Moholo. Dans la clameur, une évidence : la contrebasse et la batterie s’expriment autant que ce Brötzmann qu’elles portent.

brötzmann wiesbadenPeter Brötzmann, Jörg Fischer : Live In Wiesbaden (Not Two, 2011)
A sa collection de duettistes-batteurs, Brötzmann ajouta Jörg Fischer (entendu notamment auprès d’Owe Oberg ou Olaf Rupp) le 24 juin 2009 dans le cadre du festival Kooperative New Jazz de Wiesbaden. De saxophones en clarinette et tarogato, le voici improvisant quatre fois – Fischer démontrant d’un allant capable de suivre, voire de précipiter, la vive inspiration de son partenaire – et chassant la fièvre le temps d’une ballade cette fois écrite, Song for Fred.

brötzmann trio romaPeter Brötzmann : Solo + Trio Roma (Victo, 2012)
21 et 22 mai 2011, au festival de Victoriaville, Peter Brötzmann donne un solo et se produit en trio avec Massimo Pupillo et Paal Nilssen-Love. Au son d’un thème qu’il dépose lentement, Brötzmann inaugure ce nouveau solo enregistré : le parcours dévie à force d’échappées instinctives, d’insistances, de silences, de reprises, pour déboucher sur une lecture de Lonely Woman. En trio (Roma), c’est un « free rock » plus entendu mais plus intéressant que celui d’Hairy Bones

brötzmann hairybonesHairy Bones : Snakelust (to Kenji Nakagami) (Clean Feed, 2012)
Augmenté du trompettiste Toshinori Kondo, Roma devient Hairy Bones. En concert à Jazz Em Agosto le 12 août 2011, le quartette conjugue à l’insatiable façonnage de Brötzmann l’écho de Kondo, la verve commode de Pupillo et la frappe appuyée de Nilssen-Love. Seulement endurant.

brötzmann yatagarasuThe Heavyweights : Yatagarasu (Not Two, 2012)
Le 8 novembre 2011, Brötzmann enregistra à Cracovie en trio de « poids lourds » – avec le pianiste Masahiko Satoh (entendu auprès d’Helen Merrill, Wayne Shorter, Art Farmer, mais aussi de Steve Lacy, Anthony Braxton ou Joëlle Léandre…) et le batteur Takeo Moriyama (entendu, lui, auprès d’Aki Takase ou d’Akira Sakata). L’embrasement n'attend pas : accords agglomérés de piano puis fugue sur laquelle Brötzmann calque son allure aux saxophones ou tarogato. Mieux : sur Icy Spears et Autumn Drizzle, travaille sur l’instant à la cohésion d’un trio étourdissant.

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Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World (Wolke, 2014)

peter brötmann we thought we could change the world conversations with gérard rouy

Il y a du When We Were Kings – poigne, panache et nostalgie – dans ce recueil de conversations qui datent du tournage de Soldier of the Road. A Gérard Rouy, Brötzmann répond donc et raconte tout. Au journaliste (et ami, précise le musicien dans sa postface), ensuite, de rassembler les fragments qui formeront We Thought We Could Change the World.

Alors, les conversations – que Rouy augmente d’autres témoignages, de nombreux musiciens – n’en font plus qu’une, qui suit une pente naturelle balisée par quelques chapitres : premières années (apprentissage du saxophone ténor en autodidacte, influences de Nam June Paik, Don Cherry et Steve Lacy), grandes collaborations (Peter Kowald, Misha Mengelberg, Evan Parker, Derek Bailey, Carla Bley, Fred Van Hove, Sven-Ake Johansson et Han Bennink, puis Paal Nilssen-Love, Mats Gustafsson et Ken Vandermark), expériences diverses (FMP, Moers, trio Brötzmann / Van Hove / Bennink), arts plastiques (Brötzmann, comme en musique, inquiet ici de « trouver des formes qui vont ensemble »), famille et politique culturelle.

Toujours plus près du personnage, Rouy consigne le regard que celui-ci porte sur son propre parcours (« Ce que nous faisons aujourd’hui est toujours assez dans la tradition jazz de jouer du saxophone. ») et l’engage même à parler de son sentiment sur la mort. En supplément, quelques preuves d’une existence qui en impose : photographies de travaux plastiques datant des années 1970 à 2000 et discographie à laquelle la lecture de We Thought We Could Change the World n’aura pas cessé, ne cessera pas, de nous renvoyer.  

Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy (Wolke)
Edition : 2014.
Livre : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy. 191 pages.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Joëlle Léandre, Nicole Mitchell : Sisters Where (Rogue Art)

joëlle léandre nicole mitchell sisters where

Dans les notes qui accompagnent le disque, François-René Simon a raison de parler d’ « Alter égales » pour évoquer Joëlle Léandre et Nicole Mitchell, qui enregistrèrent Sisters Where le 20 février 2013 – c’est-à-dire bien après Before After, avec Dylan Van Der Schyff, sur le même label.

Des « alter égales » et des sœurs d’improvisation, Léandre en a pourtant connues (Maggie Nicols, Irène Schweizer, Lindsay Cooper, Lauren Newton, Kazue Sawai, India Cooke…), alors, avec Mitchell, ce sera différent. En orbite – les Sisters en questions explorent ici cinq planètes avant le retour sur Terre –, la flûtiste, d’un lyrisme moins emporté que de coutume, tourne autour de la contrebassiste, la cerne bientôt, l’embrasse enfin : deux archets délicats et quelques pizzicatos composent alors en douce un ballet où le souffle a son mot à dire : autant que les cordes, ses lignes des nœuds remuent.

Joëlle Léandre, Nicole Mitchell : Sisters Where (Rogue Art / Souffle Continu)
Enregistrement : 20 février 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Sisters on Venus 02/ Sisters on Uranus 03/ Sisters on Mercury 04/ Sisters on Mars 05/ Sisters on Saturn 06/ Back on Earth
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP, 1973)

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L'un de mes albums préférés de Brötzmann est Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP 130), enregistré en studio en 1973. Il se compose de dix pièces plutôt courtes et aérées privilégiant d'insolites et délicates collisions de timbres et de couleurs. Dans l'atmosphère ouatée du studio, chaque musicien semble prendre son temps, Brötzmann a le loisir de pouvoir s'approcher et s'éloigner à son aise du micro et de jouer avec le souffle et le velouté, de plus on entend (enfin) pleinement le piano (et le célesta !) de Van Hove en très grande forme. Un album lumineux qui aborde avec élégance et délectation des relations singulières avec la mélodie, le rythme et la forme.

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP)
Enregistrement : 25 février 1973. Edition : 1973. Réédition : 2003 (CD Atavistic)
LP : A1/ For Donaueschingen Ever A2/ Konzert Für 2 Klarinetten A3/ Nr.7 A4/ Wir Haben Uns Folgendes Überlegt A5/ Paukenhändschen Im Blaubeerenwald A6 / Nr.9 - B1/ Gere Bij B2/ Nr.4 B3/ Nr.6 B4/ Donaueschingen For Ever
Gérard Rouy © Le son du grisli

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Peter Brötzmann, Han Bennink : Schwarzwaldfahrt (FMP, 1977)

peter brötzmann han bennink schwarzwaldfahrt

Le groupe de Peter Brötzmann que je préfère reste le trio qu’il formait avec Han Bennink et Fred Van Hove, mais mon album préféré est cet enregistrement en duo avec Han, Schwarzwaldfahrt. C’est un document qui mêle improvisations, art sonore et field recordings, et aussi le portrait de deux artistes au sommet de leur art, un mystérieux collage de mystères et de faits réels. Il n’y a rien eu de tel avant, ni depuis.



My favorite band of Peter Brötzmann's is still his trio with Han Bennink and Fred Van Hove, but my favorite album is his duo recording with Han, Schwarzwaldfahrt.  A document of improvisations, sound art, and field recordings, it's a portrait of two artists at their creative height, a beautiful collage of mysteries and facts. There has been nothing like it before or since

Peter Brötzmann, Han Bennink : Schwarzwaldfahrt (FMP)
Enregistrement : 9-11 mai 1977. Edition : 1977. Réédition : 2005 (CD Atavistic) / 2012 (LP Cien Fuegos)
LP : A1/ Aufen Nr. 1 A2/ Aufen Nr. 2 A3/ Aufen Nr. 3 A4/ Aufen Nr. 4 A5/ Aufen Nr. 5 – B1/ Schwarzenbachtalsperre Nr. 6 B2/ Schwarzenbachtalsperre Nr. 7 B3/ Schwarzenbachtalsperre Nr. 8 B4/ Schwarzenbachtalsperre Nr. 9 B5/ Schwarzenbachtalsperre Nr. 10
Ken Vandermark © Le son du grisli

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Interview de Richard Chartier

interview de richard chartier copy

Minimaliste, microtoniste, réductionniste… ? Depuis 1998 et la sortie de son premier CD (Direct, Incidental, Consequential), pas facile de décrire le travail sonore de Richard Chartier. Alors on classe dans le rayon Ambient des enregistrements dont les tons diffèrent, selon l’heure ou les partenaires de Chartier (William Basinski, Taylor Deupree, Asmus Tietchens…). Alors que sort Subsequent Materials, dressons donc un bilan de compétences ! [ENGLISH VERSION]


 
Quand, comment et pourquoi es-tu venu à la musique ? J’ai toujours été intéressé par le (ou les) son(s), même enfant. J’aimais le son du réfrigérateur, du climatiseur. On pouvait me trouver les oreilles collées aux machines. J’étais peut-être un enfant bizarre. Le développement logique de cet intérêt a été de m’intéresser à la musique électronique puis à la musique expérimentale au lycée.

Quel a été ton premier instrument ? Mon premier instrument personnel a dû être un Yamaha DX100, avec ses touches minuscules. J’ai appris à jouer à l’oreille, en écoutant des tubes de Synth Pop des années 1980. Un des titres de Foley Foley Folio de Pinkcourtesyphone, Here Is Something… That Is Nothing, utilise un petit solo enregistré avec ce clavier. Un hommage rendu à un synthé maladroit.  

Quand situerais-tu l’époque à laquelle tu as commencé à faire la musique que tu joues encore aujourd’hui ? Et quelles ont été tes premières influences ? Je ne me considère pas vraiment comme un musicien. J’ai commencé à travailler avec le son de manière abstraite aux alentours de 1990. On peut entendre le travail de cette époque sur Untitled Tapes:1991-1993. A l’époque, mes grandes influences étaient des artistes telles que Zoviet France, The Hafler Trio, Phauss, John Duncan, Throbbing Gristle, pour n’en citer que quelques-unes. C’est quand j’ai commencé à écouter ces travaux plus abstraits et expérimentaux que j’ai réalisé que je n’avais pas forcément à créer des « chansons » ou des « travaux structurés comme des chansons ». Ça a été une libération.

Tu ne te considères pas comme un musicien mais te considères-tu comme un compositeur ? Ou comme un artiste sonore ? Quelle différence ferais-tu entre ces dénominations ? Par le passé, on a pu rapporter que je considérais être un « compositeur » alors que ce que je disais en fait était que j’étais un « compositeur d’éléments »… Ou mieux encore un « compositeur de sons »… Composition au sens large du terme, je fabrique et arrange des sons (ce qui pour certains définit la « musique »). Je n’ai pas appris la musique, mon travail est sans doute non académique. Je crois que pour moi un musicien est un artiste qui pense en termes de notes. Tout ça n’est pas très clair. Tous les artistes envisagent leur travail de façon très personnelle.

Je ne pourrais trop l’expliquer mais je sens un je-ne-sais-quoi d’européen dans ta musique : le réductionnisme pourrait-il expliquer ce sentiment ? T’intéresses-tu à ce courant, qu’il soit électronique ou acoustique ? Je ne suis pas sûr que ce soit particulièrement européen. Je pense que c’est « étudié ». Il y a assurément une grande tradition minimaliste aux Etats-Unis, que ce soit dans la composition ou les arts visuels. J’ai été influencé par beaucoup de sortes de réductionnisme à travers l’histoire et les domaines artistiques. J’étais l’enfant qui se servait du crayon blanc.

Connais-tu le collectif Wandelweiser ou les improvisateurs réductionnistes allemands, anglais ou français ? Si oui, t’inspirent-ils ? Il y a trop de choses à suivre. Je ne connaissais par Wandelweiser, non. Je connais par contre et apprécie le travail d’artistes comme AMM et Polwechsel (Trapist et Radian sont deux de mes groupes préférés).

Quand et pourquoi as-tu créé LINE ? Archiver ton œuvre semble très important pour toi (tu réalises par exemple des compilations de tes travaux)… J'ai lancé LINE en 2000. En 1999, j’avais envoyé mon dernier projet, Series, à Raster-Noton et Mille Plateaux. Tous les deux m’ont répondu que c’était trop « minimal », ce que j’ai trouvé à la fois amusant et frustrant. Un peu plus tard, Olaf Bender m’a réécrit pour me dire qu’il comprenait mieux cet enregistrement avec le temps et qu’il voulait sortir Series… Mais LINE était déjà sur les rails. LINE a été créé sur le conseil de Taylor Deupree : « Si personne ne veut sortir ce projet, tu n’as qu’à le sortir toi-même… Lance un label qui défendra ce genre de musique. » Nous l’avons inauguré en tant que sous-label de 12k. Taylor s’occupait du business et je m’occupais du design, de choisir les artistes, etc. A la fin de 2010, Taylor et moi avons décidé de séparer les deux labels. Depuis 2011, je m’occupe de tout, formant une troupe à moi tout seul.

Quel regard portes-tu sur tes premiers enregistrements sur LINE ? Of Surfaces (LINE 008) et Two Locations (LINE 013) me sont très chers. Series (LINE 001) m’est devenu très abstrait et je ne me souviens plus de l’époque de sa création ; son écoute n’est pas facile.  

On dirait que tu cherches parfois à archiver, comme un archéologue pourrait le faire, tes anciens enregistrements (en publiant des compilations de tes travaux, par exemple) et d’autre fois tu utilises d’anciens enregistrements pour en enrichir de nouveaux… Other Materials (3PARTICLES02), Further Materials (LINE_035) et Subsequent Materials (LINE_066) compilent à la fois d’anciens morceaux et des morceaux inédits. Retrieval (ERS) et Recurrence (LINE_059) sont les deux seuls projets à vraiment reformuler et recomposer d’anciens travaux qui n’ont pas grand-chose à voir avec les versions originales. On pourrait qualifier ces deux-là d’enquêtes. Dans le rock, on peut utiliser la même guitare de chanson en chanson… Alors, pourquoi ne pas réutiliser, moi aussi, ou modifier, un son que j’ai créé. Archival 1991 (CROUTON) et Untitled Tapes: 1991-1993 (3PARTICLES12) sont deux références qui archivent mes premiers travaux. Je crois qu’il est important de savoir regarder en arrière et de se faire une idée de ce que tu as fait, de la manière dont cela colore ce que tu fais aujourd’hui, et d’apprendre de tout ça. Je ne suis plus la même personne qu’à vingt ans.

Tu sonnes parfois « abstrait » et d’autres fois non. Est-ce un choix délibéré ? Quelle est par exemple la différence entre la musique de Richard Chartier et celle de Pinkcourtesyphone ? Je déteste avoir à décrire mon travail, mais il y a une énorme différence avec le projet Pinkcourtesyphone. Le travail que je publie sous mon nom est très formaliste, minimal, et calme. Il s’intéresse à l’écoute et à la spatialité… aux sensations plus qu’à l’émotion. Pinkcourtesyphone est un projet qui investit des territoires plus musicaux et denses, avec des beats, des voix, des émotions fertiles et une vague nostalgie. Il se préoccupe d’un sujet, d’une narration, d’un contenu émotionnel, de sexualité et de beaucoup de langage codé dans ses titres, références et samples. Je suis bien plus libéré au moment de créer les morceaux de Pinkcourtesyphone. Ça peut rapidement devenir bruyant. L’album à venir, Description of Problem (LINE_SEG03) parle d’obsession et de revanche et fait appel aux voix de mes amis William Basinski, AGF, Cosey Fanni Tutti, Kid Congo Powers et Evelina Domnitch.

Est-il aisé de t’exprimer en tant que musicien (ou compositeur de sons) avec des sons que nous dirons discrets ? La musique peut-elle, comme le dessin par exemple, est un art du disparaître ? J’ai commencé à travailler le son au moment où je peignais encore activement. J’allais d’une peinture au son et d’un son à une peinture sans arrêt. J’ai vu ces deux activités inspirer ma palette et ma façon de composer. Et puis, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas vraiment créer ce que je cherchais : un espace viable en second plan. La peinture est alors devenue un medium qui n’était plus fait pour moi. J’aime les effacements créatifs.

richard chartier solo   richard chartier william basinski

Grâce à quelques-unes de tes collaborations, j’ai entendu pour la première fois le travail de certains musiciens (comme Curgenven, par exemple). Comment décides-tu d’entamer une collaboration avec tel ou tel musicien ? Dans la grande majorité des cas, j’ai besoin de connaître la personne qu’est l’autre artiste avant de travailler avec lui. Les seules exceptions sont Nosei Sakata (que je n’ai jamais rencontré… même si les deux CD de 0/r continuent de me surprendre) et Justin K Broadrick (Goldflesh, Final, Jesu) qui a collaboré avec Pinkcourtesyphone. La meilleure des collaborations est quand tu en arrives à ne pas savoir qui, des deux, fait ceci ou cela. Il m’arrive de prendre des chemins différents quand je travaille aux côtés d’un autre artiste. En définitive, j’apprends toujours plus de ces interactions et de ces autres perspectives.

Et en ce qui concerne les musiciens que tu produis (Roden, Lopez, Novak, Whetham, Cluett…) : leur musique doit-elle avoir un point commun avec la tienne pour espérer être éditée sur LINE ? Ces musiciens travaillent dans des champs assez différents (noise, field recordings…). Je pense que les sorties de LINE sont toutes très différentes et que chaque artiste a sa propre voix et une manière à lui de faire de la musique. Vu comme ça, il y a une large éventail de travaux. Mark Fell ou Frank Bretschneider donnent dans le rythme, AGF dans la voix, Doublends Vert dans l’acoustique pure, Scott Cortez et Lovesliescrushing dans le tout guitare. Chessmachine est malsain et bruyant. Leurs travaux ne peuvent évoquer les miens, mais il y a une attention particulière à leur apporter, ils doivent être à part et parvenir à m’absorber (comme il en est des auditeurs, j’espère).

Pour revenir aux field recordings. De nos jours, on dirait que tout musicien donnant dans l’ambient doit nécessairement faire avec… J’aime l’usage des field recordings quand ils améliorent la texture et l’envergure des morceaux auxquels ils ont été incorporés. Maintenant, je reconnais qu’on peut en abuser. Les field recordings purs, sans autres pistes, sans montage, peuvent être très ennuyeux. Les travaux de France Jobin ont toujours fait appel à des field recordings, et ce qu’elle fait est très beau et abstrait. Robert Curgenven a poussé les field recordings dans leurs derniers retranchements en se servant de dubplates et des résonances. Quand j’entends des plages de field recordings, je ne m’attends pas seulement à être transporté, mais à me sentir perdu. J’ai mes codes personnels à propos des field recordings… pas de vent qui carillonne, pas de chants de baleine, pas de basiques chants d’oiseaux (il m’est bien sûr arrivé de contrevenir à cette règle)… Il y en a un autre, mais je crois que je l’ai oublié… haha !

Yann Novak est lui aussi à la tête de son label, Dragon’s Eye. Quels sont les labels que tu suis de près ? Quels sont les derniers disques que tu as aimés ? J’adore ce que font Opal Tapes et PAN. Tous les deux ont des vues très singulières, même si leurs références transcendent les styles. J’aime les choses difficiles à classifier. J’ai toujours apprécié ce qu’ont fait Touch et MEGO, historiquement. J’aime aussi tout de Silk. Voici quelques-uns de mes disques préférés du moment : Andøya d’Eric Holm, Psychic 9-5 Club de HTRK, Sirene de Robert Curgenven, Warehouses de Kane Ikin, Ett de Klara Lewis, Tulpa de Perfume Advert, LA Spark de Wrangler, Ill Fares The Land de Koenraad Ecker. Et quand vient le moment de dîner, Mi Senti de Roisin Murphy.

Pour terminer, peux-tu me présenter Subsequent Materials ? Quelle est l’idée de cette nouvelle référence ? Subsequent Materials est en gros une collection de pièces sorties sur des compilations, des bonus tracks et des versions inédites de travaux qui datent de 2006 à 2012. Cela représente trois heures de travaux sonores, qu’on n’est pas obligé d’écouter d’une traite !

Richard Chartier, propos recueillis en juin 2014.
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Fred Frith, Michel Doneda (Vand’Œuvre, 2014)

fred frith michel doneda

Mon faible pour la guitare (électrique) m’a récemment amené à écouter du saxophone soprano. Celui de Michel Doneda, qui joue sur ce CD sans titre (j’ai bien cherché partout) avec l’ami (c’est une façon de parler) Fred Frith.

C’est en fait un concert que les deux hommes ont donné à San Francisco en 2009. Balayée l’introduction à l’amiable voilà l’électrique qui se réveille sous l’effet de grattements, et l’électrique réveille le soprano qui tourne d’abord en boucles dans son for intérieur. Après, et bien Frith bat sa guitare, beaucoup, mais se fait excuser par une série d’arpèges ou la répétition d’un accord au médiator.

Doneda, lui, s’amuse des notes du guitariste, s’y promène comme dans une installation sonore, joue pour lui seul ou se laisse porter, jusqu’à s’envoler tout de bon. Ce CD sans titre auquel m’avait amené mon faible pour la guitare (électrique) était-il en fait un (fort appréciable) disque de saxophone soprano ?

Fred Frith, Michel Doneda (Vand’Œuvre / Souffle Continu)
Enregistrement : 12 février 2009. Edition : 2014.
CD : 01/ L’eau et le vent 02/ Cut and Run 03/ Allure au plus près 04/ Going by the Board 05/ Black and Fill 06/ Boxing the Compass 07/ Absolute Bearing 08/ Point d’armure 09/ The Devil and the Deep Blue Sea
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Thanos Chrysakis, Wade Matthews, Javier Pedreira : Garnet Skein (Aural Terrains, 2013)

thanos chrysakis wade matthews javier pedreira garnet skein

Garnet Skein est le nom, emprunté à celui du document qu’il archive, d’un des observatoires qui fleurissent au pays que Chrysakis et Matthews explorent ensemble depuis des années. Et ce pays s’invente en fait sous leurs pas, pas sur lesquels le guitariste Javier Pedreira réglait les siens en 2013.

Le matériel du trio consiste en un ordinateur, une radio, des field recordings, des sons de synthèse, des gongs, en plus de la guitare de l’invité. Le paysage n’est peut-être plus le même qu’hier (ENANTIO_ΔΡΟΜΙΑ, Numen, Parállaxis) mais n’est pas non plus totalement différent. La chose que nous remarquons en premier est un ampli au sol. Il pourrait symboliser la recherche de présence, ou la recherche de concret c’est-à-dire de volume, de tous les bruits qui l’environnenet. Le grondement des gongs, deux notes flutées, des voix ou des larsens filtrants. Dans ce monde-là, l’électroacoustique révèle des ombres luminescentes.

écoute le son du grisliThanos Chrysakis, Wade Matthews, Javier Pedreira
Garnet Skein (extrait)

Thanos Chrysakis, Wade Matthews, Javier Pedreira : Garnet Skein (Aural Terrains)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01-06/ I-VI
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Konk Pack : Doing the Splash (Megaphone / Knock’Em Dead, 2013)

konck pack doing the splash

Doing the Splash est l’histoire d’une aimantation : retrouvés en surface, des éléments de synthétiseur analogique (Thomas Lehn), de lap steel guitar (Tim Hogkinson) et de batterie (Roger Turner). Le premier aurait attiré les deux autres dans une chute volontaire – improvisation enregistrée au Café Oto le 18 décembre 2012.

Après les gentillesses d’usage (discrétion voire sensibilité en ouverture), les rivalités s’expriment sur les rumeurs de dispositifs miniatures et les bruits divers d’un grinçant atelier. Quand les camouflages n’empêchent plus qu'on reconnaisse les instruments (la guitare, première de toutes), alors vient pour eux le moment de tonner. La bataille à suivre en dit, au son, aussi long sur les ressources individuelles de chacun des membres de Konk Pack que de la santé de leur association (longtemps éditée sous étiquette GROB).  

Konk Pack : Doing the Splash (Megaphone / Knock’Em Dead / Orkhêstra International)
Enregistrement : 18 décembre 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Magic Ear Self Zoom 02/ Wall Of Red Thoughts
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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