Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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P.O.P. : Täbriz (Monotype, 2013)

p

Capitale de l'Azerbaïdjan oriental, la ville iranienne de Tabriz est notamment réputée pour ses tapis, tout comme Senneh et Kerman qui donnent leurs noms aux deux autres morceaux du CD du nouveau projet de Reinhold Friedl, P.O.P. (pour Psychology of Perception). La pochette persiste et signe, d’ailleurs : avec le bassiste (électrique) Hannes Strobl et le saxophoniste Hayden Chisholm, l’éclectique Friedl tapisse !

Doit-il pour autant renoncer à aller fouiller à l’intérieur de son piano pour confectionner son artisanat ? La réponse est non, évidemment, d’autant que Friedl et Strobl soignent comme dans une pouponnière les drones, les aigus, les murmures, les cordes presque muettes... Suffisamment développés, tous ces sons partent rejoindre Chisholm qui en usant d’une seule et unique note donne une forme à l’ensemble et même les transcende. La musique tout à coup se fait visible. Et en effet, le trio tisse un motif qu’il reprend avec concentration. A plat, l’abstraction de ses trois tapis sonores fait sens & bel effet.

écoute le son du grisliP.O.P.
Kerman

P.O.P. : Täbriz (Monotype)
Edition : 2013.
CD : 01/ Täbriz 02/ Senneh 03/ Kerman
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Interview d'Heddy Boubaker

heddy boubaker interview

Dig! serait donc un disque-étape dans l'oeuvre d'Heddy Boubaker, saxophoniste désormais empêché mais musicien toujours inquiet de sonorités parallèles. Passé à la basse électrique et au synthétiseur modulaire, il envisage d'autres recherches qui décideront sans doute naturellement du devenir de chacun des nombreux projets qui l'animent (Myelin, Zed Trio, duo avec Soizic Lebrat...).   

Le fait d’avoir été obligé d’abandonner le saxophone pour des raisons de santé a-t-il ouvert d’autres voies / perspectives ? Qu’est-il resté de ton passé de saxophoniste improvisateur ? Y-a-t-il eu rupture, renouveau ? As-tu eu envie d’explorer d’autres instruments acoustiques ne passant pas par le souffle ? Quand j'ai été obligé d'arrêter le sax je me suis posé plein de questions (je vais en rester sur la partie musique car avec un tel événement c'est bien au-delà de ce simple domaine que les interrogations affluent). Les questions les plus basiques concernaient la façon de prendre ce virage tout en restant dans une pratique de l'improvisation et de la recherche sonore (en amont je m'étais déjà posé cette question de rester dans cette pratique ou pas, le pourquoi... là, il s'agit du comment...) sachant que tous les instruments à souffle m'étaient à priori interdits. J'ai tenté d'analyser les deux axes principaux de ma pratique improvisatoire : l'aspect plutôt « abstrait », disons, recherche sonore etc. que j'explorais avec des groupes comme Myelin, Vortex, WPB3... et mon autre coté plutôt free / énergique développé dans Zed, Rosa Luxemburg, PHAT... tout ça avec le même instrument sur lequel j'ai passé énormément de temps à peaufiner la technique instrumentale et à rechercher des modes de productions sonores originaux. Partant de zéro sur de nouveaux instruments il m'apparaissait impossible de pouvoir arriver en peu de temps (je n'avais pas envie non plus de végéter vingt ans dans mon studio à tout réapprendre) à retrouver une certaine maitrise de mes futurs nouveaux outils sonores quels qu'ils soient... J'ai donc recherché quels pourraient être ces dits outils sur la base de deux critères, au départ : qu'ils permettent d'explorer le son sans qu'il me faille vingt ans d'apprentissage avant d'en tirer quelque chose, et que physiquement, ils me soient abordables (pas de souffle, pas d'énorme truc lourd à trimbaler – batterie, contrebasse, etc.), pas facile... Mais j'avais un gros avantage, celui d'avoir déjà pratiqué la basse et la guitare pendant de nombreuses années (même si je n'avais pas envie de rejouer de la guitare pour des raisons que je n'étalerai pas ici mais sur lesquelles je suis maintenant revenu).

Tu es passé d’un instrument acoustique à des instruments électriques (basse électrique) et électronique (synthé modulaire) : le mode de fonctionnement est différent. Y-a-t-il un temps d’adaptation, de gestation, de réflexion ? Qu’est que cela change physiquement ? Le choix de la basse s'est fait assez vite même s'il ne satisfaisait pas à tous les critères : apprentissage pas si court (c'est pas si facile de *bien* jouer de la basse les amis, ce n'est pas qu'un instrument de fainéant ;-)), ampli lourd à trimbaler, etc. Mais vu mon passé et mon attirance pour les sons graves, le passage à la basse s'est fait relativement rapidement et après quelques tâtonnements je pense que j'arrive enfin à m'en servir à la fois dans mes projets free et dans des explorations plus sonores. L'intérêt de cet instrument, pour moi à l'époque, était qu'il y avait peu de références dans les styles de musique que je voulais aborder. Il y a très peu de bassistes électriques contrairement aux saxophonistes et autres guitaristes et même contrebassistes... et donc plus de liberté dans les chemins possibles, mais en contrepartie moins de branches auxquelles se raccrocher.
Ceci dit, au tout début, j'étais assez dubitatif sur le fait qu'avec la basse j'arrive à en tirer et à pratiquer une musique basée sur l'exploration sonore pure. Cet instrument me semblait assez limité pour ça (ça c'était avant, je ne le pense plus maintenant), j'ai donc continué à chercher un instrument ou une méthode pour satisfaire mon goût pour la manipulation du son pur. J'ai un moment failli partir sur le theremin (sur les conseils de feu Laurent Daillau) mais les aléas des commandes sur internet en ont décidé autrement... Un jour, je ne me rappelle plus comment, j'ai découvert le synthé modulaire analogique, je n'y connaissais alors absolument rien en synthé à l'époque, j'ai dû tout apprendre  (ce qu'est un vco, etc.) et n'avais pas plus d'attirance que ça pour la musique électronique en tant que telle, c'est-à-dire sur le fait qu'elle soit électronique et pas acoustique. Je m'en foutais royalement et m'en fout encore d'ailleurs. Mais j'ai acheté trois ou quatre modules très simples après avoir écumé les forums et les démos sur youtube et j’ai passé un temps fou à m'amuser avec. Si on ne veut pas se prendre la tête en respectant les bonnes pratiques des synthétiseurs (c’est à dire vraiment laisser de côté la technique pure des synthés – car on peut très bien avoir cette approche très technique –, on peut vraiment s'amuser beaucoup avec le son avec ces petits engins, et c'est ce que j'ai fait en rajoutant modules après modules et en faisant et défaisant mes instruments. Il était rapidement devenu assez clair pour moi que : 1. le synthé modulaire n'est pas un instrument mais une boîte à outils qui permet de créer ses propres instruments, ce qui correspond très bien à mon approche exploratoire de la musique & 2. si on ne devient pas un geek du synthé on peut très bien s'en sortir et faire une musique totalement organique qui ne sonne pas musique électronique.
Donc voilà comment j'en suis venu à ces deux instruments, j'ai entre temps rajouté le violon alto à cette panoplie, instrument dont je ne sais pas jouer deux notes mais qui a l'avantage d'être facilement transportable et avec lequel j'explore la matière sonore avec joie (ceci dit, je ne ferais pas un solo d'alto, du moins pas encore...) et je me suis aussi remis à la guitare...

heddy boubaker a heddy boubaker b

... Le passage sur ces deux instruments principaux (basse et synthé) à impliqué de nombreux changements dans ma pratique de la musique : tout d'abord physiquement, ce sont des approches totalement différentes entre elles mais aussi par rapport au sax. Pour faire simple, si après un concert au sax (même calme) j'étais en nage cela ne m'arrive jamais avec le synthé et très peu avec la basse, ce qui par rapport à mon état de santé actuel est parfait. Par contre, ça ne veut étrangement pas dire que la relation au son est si différente. Même avec le synthé j'ai une approche très physique de la manipulation du son, la « seule » différence est que ce n'est pas l'utilisateur (le souffle) qui génère le son de base sur lequel on travaille mais la machine (les oscillateurs), je ne vois ça que comme une grosse économie d'énergie ;-) bien entendu l'ergonomie de l'outil est aussi différente mais l'état mental de la manipulation aux adaptations à la dite ergonomie près n'est pas si différente, il y a plus de différences entre le sax et la basse qu'entre le sax et le synthé par exemple.
Un autre changement important c'est le contexte dans lequel je joue alors, une histoire purement pratique : avec le sax, une petite valise et hop on peut se promener partout et jouer partout quasi instantanément, il n’y a pas de souci logistique et une grande liberté sur le moment et le lieu du jeu, une souplesse qui lorsqu'on la perd manque énormément et influe sur la musique et le rapport au son que tu développes. Avec la basse ou le synthé il faut de l'électricité, du matos lourd et encombrant à trimballer, un temps d'installation non négligeable etc... impossible d'aller dans la forêt pratiquer avec les oiseaux, de jouer comme mon ami Katsura dans une rivière de montagne, l'eau jusqu'à la taille, impossible aussi de se promener dans un lieu et de le faire sonner différemment selon sa position... Ce qui amène aussi à un autre changement de base, peut-être le plus important musicalement, c'est le fait d'être dépendant du haut-parleur (et de tout le système d'amplification). J’avais déjà travaillé le sax amplifié avec Benjamin Maumus du GMEA pour Le Dispositif en particulier mais il s'agissait toujours d'une extension de l'instrument, une sorte de prothèse même si dans ce cas il s'agissait  plus que de l'amplification mais cela restait un dispositif à quatre mains. Avec ces nouveaux instruments le son n'est plus direct : il doit obligatoirement être électrifié, passer par tout un dispositif pour sortir sur des membranes en vibration, c'est étonnamment la chose qui me pose le plus de problèmes que ce soit d'ordre pratique autant que par mon rapport au son. Je ne sais pas encore très bien exprimer cette relation et il est très probable qu'après des années de travail acoustique sur la simple vibration de l'air il me faille juste être patient pour bien appréhender le passage à l'électricité ou peut-être qu'il va me falloir plus de réflexions là-dessus. En tout cas c'est une partie que je trouve très importante.

Tu sembles préférer le téléchargement au CD, pourquoi ? Les musiques que tu pratiques misent sur le travail du son ? Est-il possible de restituer ta notion-intention (ainsi que la qualité sonore) du son dans les formats MP3, Flac… ou quelque chose se perd-il ? Quelle est d’ailleurs ta conception du son et de l’espace dans lequel il doit exister voire se libérer ? Comment expliques-tu le retour du vinyle et de la cassette en ce moment ? Je pense simplement que le CD est mort, c'était un petit objet de diffusion sonore bien pratique mais très moche et en tout cas plus de son temps actuellement... Il y aura certainement un retour à un moment ou à un autre, comme il y a maintenant un retour du vinyle ou de la cassette, mais de toute façon l'avenir de la musique en boîte passe par le dématérialisé, il n'y a pas d'autres perspectives à cette heure, c'est juste une constatation, ni une envie, ni un reproche, juste un état de fait. Et si on utilise les bons formats de la bonne façon et du bon matériel il n'y a aucun problème de restitution sonore, aucune perte, la qualité est identique voire potentiellement meilleure.
Sinon personnellement, pour mes projets solo principalement, j'ai en effet décidé de ne plus publier de CD, ni tout autre méthode de diffusion matérielle et de me concentrer sur du téléchargement : que ce soit de manière personnelle via bandcamp ou soundcloud ou via des netlabels. Après, pour mes enregistrements avec d'autres partenaires, je ne suis pas le seul à décider, la plupart préfèrent encore la diffusion par l'objet avec une préférence pour le vinyle, je me plie donc aux choix démocratiques du groupe et puis le vinyle c'est plutôt sympa comme objet avec ses grosses pochettes. J'aime bien aussi la cassette mais là c'est de la simple nostalgie, ça me rappelle l'époque où je piratais la musique en cassette et refaisais les pochettes à la main ;-) Après je peux parfaitement comprendre la préférence d'écouter cette musique en live plutôt que sur CD, c'est une musique de scène et le CD demande une attention de l'écoute dont peu de gens ont l'habitude, l'énergie de la scène et le visuel sont souvent là pour « aider » à faire passer cette difficulté d'écoute, de plus il y a l'aspect performatif : on voit la chose s'élaborer sans filet, qui en rajoute dans le « spectacle » (oui j'utilise sciemment ce mot-là). Il y a eu récemment une étude très sérieuse qui prouve que le visuel en musique est prédominant sur l'écoute, ce qui ne m'étonne pas quand on voit – justement –ce qui marche sur scène, quel que soit le style.

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Il y a aussi la Maison Peinte dont j’aimerais que tu me dises quelques mots …A la Maison Peinte, il y a des hauts et des bas au niveau fréquentation et « implication » du public (je parle spécifiquement de la partie contribution au prix libre là), des périodes où la salle est remplie et d'autres (très rares heureusement) ou on se compte sur les doigts de la main ;-)... Je crois que ce lieu fonctionne surtout sur l'ambiance qu'on a su créer avec Zéhavite Cohen (surtout elle) et moi (impliqué seulement dans la programmation musicale). Il y a de très bonne propositions artistiques mais je ne crois pas que ce soit la seule raison, c'est tout un contexte.

Et enfin, ce big band d’improvisateurs qui te tiens à cœur. D’ailleurs peut-on parler de collectif ? Non, il ne s'agit, pour l'instant du moins, pas d'un collectif, juste d'une rencontre de nombreux improvisateurs de la région qui ont envie d'essayer d'improviser ensemble. Nous sommes théoriquement une quarantaine, mais dans la pratique on répète – deux fois par mois à quinze ou vingt et on fait des concerts à une trentaine ce qui est déjà un joli tour de force :) Tous ces musiciens sont des gens s'étant déjà frottés à l'improvisation libre avec plus ou moins d'expériences, cela va de « vieux briscards » de l'impro qui ont trente ans de pratique derrière eux au jeune n'ayant fait qu'un atelier en sortie d'école ; mais en tout cas, tous sont impliqués dans cette aventure collective. Car un autre choix pas facile que nous avons fait est celui de la totale démocratie, il n'y a pas de chef (contrairement à ce qu'on pourrait croire je ne suis pas le chef de cet orchestre, je ne le veux pas, je n'aime pas le pouvoir et n'en veux surtout pas, à un moment ou l'autre il pourrit ce qu'il touche immanquablement, je suis peut-être juste un coordinateur et un rassembleur, j'aime bien cette fonction en tout cas je fais mon possible pour rester dans ces clous), toutes les décisions sont prises collectivement que ce soit artistiquement ou au niveau du fonctionnement. Au niveau musical, le principe de base est l'improvisation libre et nous travaillons dans ce sens, c’est à dire que nous pratiquons des exercices pas libres afin d'essayer d'arriver à une pratique collective libre « ouverte » et non obstructive sans esthétique prédéfinie. A côté de ça, chacun peut aussi proposer des pièces plus ou moins écrites et nous les intégrons ou pas, selon un choix toujours collectif, à notre répertoire. Une des forces de cet orchestre est, je crois, l'ouverture et la diversité des participants, ce n'est bien entendu pas la façon la plus facile ni la plus rapide d'arriver à un résultat final impeccable s'il en est mais on a fait le pari que sur le temps, la maturité de cet orchestre « déchirera tout » dans le paysage des grands orchestre d'impro ;-) De toute façon, après une première année de préparation et de chauffe (on pourrait dire, un « round d'observation »), on a choisi de continuer et nos partenaires continuent à nous soutenir, ce qui est une bonne étape sur une bonne voie ...

Pourrais-tu nous présenter en quelques lignes tes formations actuelles, tes projets et désirs ? A part le grand ensemble d'impro, je me concentre sur quelques projets principaux cette année : le trio The End, les duos Wet et Vortex. Il y a aussi quelque chose de très intéressant en création : un projet de quintet avec Jean-Luc Cappozzo, Sébastien Cirotteau et Piero Pepin aux trompettes, Famoudou Don Moye aux percussions et à la batterie et moi à la basse et divers objets. Mes autres projets et partenariats sont un peu en stand-by pour diverses raisons mais ne demandent qu'à repartir de plus belle en fonction des opportunités de jeu. Je me suis aussi récemment remis au dessin, j'ai une série de trois cent soixante-cinq (un par jour pendant un an) qui va être publiée par une petite maison d'édition de Béziers, je ne sais pas encore quand et je tiens un blog ou je mets des dessins ; je dessine en ce moment plus que je ne fais de musique...

Heddy Boubaker, propos recueillis en octobre 2013.
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Jason Kahn : Things Fall Apart (Herbal International, 2013)

jaosn kahn things fall apart

Où il enregistra jadis Walcheturm – salle du même nom, à Zurich –, Jason Kahn est récemment retourné pour Things Fall Apart. Trois-cent-vingt mètres carré rien qu’à lui… ou presque, puisque la rumeur d’une manifestation en préparation dans la ville et celle d’un mariage célébré dans un restaurant proche bouleversèrent à la fois et ses attentes et ses projets.

Espérant pouvoir à un moment quand même disposer du silence (ce sera le cas sur Night), Kahn se souvient avoir lu Chinua Ahebe et décide, sous son influence, de laisser les bruits courir et puis d’en ajouter (voix, batterie, objets divers, micros et enceintes, radio…). Au premier doute succède ainsi un « laisser faire » qui pourrait s’inscrire dans le développement de son œuvre : passé de la batterie à l’électronique, Kahn pourrait-il envisager à l’avenir sa pratique instrumentale comme un simple marquage (de présence) par le son ? Simple hypothèse dont l’évidence perd en force à l’écoute de Things Fall Apart : quatorze pièces sorties du Walcheturm, c’est-à-dire d’un endroit où « tout » échappa à Jason Kahn ce 14 avril 2013.

S’il ne renonce pas à marquer son territoire, Kahn accepte de lui laisser une marge de manœuvre qui fera effet sur son expression : c’est alors comme si bruits de bouches et chants improvisés, vibrations (pas, chaises traînées au sol) et tremblements (solos de batterie), conversations attrapées au vol ou prières contrefaites, peu à peu le ramenaient au monde. Effaçant doutes et inhibition, l’astreinte commande ainsi une série de saynètes (défaites, nonchalantes, insouciantes puis affirmées) qui, même si parfois désarçonnantes, finissent par accorder une expression personnelle et particulière au monde (et non plus au seul espace) qui l’environne. Et c'est alors que le silence se fait.

écoute le son du grisliJason Kahn
Things Fall Apart

Jason Kahn : Things Fall Apart (Herbal International)
Enregistrement : 14 avril 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Catcher 02/ Im Raum 03/ Dreaming Of 04/ Message For 05/ We Fall 06/ Mornings 07/ Split Hum 08/ Calling 09/ Semblance 10/ An Arc 11/ Wait 12/ Speaker 13 13/ Last Drum 14/ Night
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Guido Möbius : Though The Darkness Gathers (Karaoke Kalk, 2013)

guido möbius though the darkness gathers

Paru voici un an, le quatrième album de Guido Möbius' Spirituals connait aujourd’hui une seconde vie – et la liste des remixeurs est de la plus haute volée, entre Senking (dont le nouvel effort est encensé ailleurs en ces pages) et Daniel Volcano The Bear Padden. A défaut de jouer au vain jeu des sept différences, d’autant que seuls six des neuf titres sont réinventés, chaque intervenant incruste son individualité à l’univers dadaïste du Colonais de Berlin.

Si les habituelles traces alla Felix Kubin ne subsistent plus qu’à doses réduites, les tendances rétrofuturistes de l’artiste allemand continuent de hanter en filigrane les versions de ses camarades de jeu. Parfois, l’ombre décadente assumée de Möbius demeure prééminente (le Judgement de Jason Forrest ou le Reign of Sweet Sin de Candie Hank), quelquefois on s’éloigne de son ombre (le très katebushien Godhead & Mix de Gangpol & Mit), toujours on reste bluffé par le sens inné de la dérision des intervenants, en un total et réjouissant lâcher-prise.

Guido Möbius : Though The Darkness Gathers - Spirituals By Guido Möbius Remixed (Karaoke Kalk)
Edition : 2013.
CD/LP : 1/ Senking – More Evil Ways 2/    Rotaphon – Lappland Schneit 3/ Gangpol & Mit – Godhead & Mix 4/ Jason Forrest – Judgment / Armageddon Version 5/ Candie Hank – Reign Of Sweet Sin 6/ Mesak – Babel In Port To Mesak 7/ Sick Girls – All Around Me Sick Everyday Mix 8/ Daniel Padden – Send The Ark
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Peter Lemer : Local Colour (ESP, 2013)

peter lemer local colour

Cette jeunesse britannique était sans peur, sans reproche et surtout sans frontière. Elle était accrochée au free jazz noir américain mais savait aussi s’en dégager. Sa mitraille était millésimée mais ne se perdait jamais en convulsions inutiles. Elle n’était pas avare de coulées brusques et de saxophones perçants. Elle ne trouvait pas ridicule cette caisse claire tapageuse, ces cymbales mal ordonnées. Mais elle savait aussi prendre quelques sentiers pacificateurs, contemplatifs. Elle savait jouer avec l’espace, pouvait prétendre à la sagesse et au retrait. Et se posait la question de l’avenir et de l’avenir des dissonances.

En 1966, Peter Lemer, Nisar Ahmad Khan, John Surman, Tony Reeves et John Hiseman enregistraient pour ESP, ce qui n’est pas rien. Certains se sont éclipsés, d’autres ont eu la carrière que l’on connaît. Reste cette œuvre de jeunesse qui, comme toute œuvre de jeunesse, reste imparfaite mais si juste dans ses éclats.

Peter Lemer Quintet : Local Colour (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966. Réédition : 2013.
CD : 01/ Ictus 02/ City 03/ Flowille 04/ In the Out 05/ Cramen 06/ Enahenado
Luc Bouquet © Le son du grisli  

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Alvin Lucier : Paris, Auditorium du Louvre, 27 octobre 2013

alvin lucier paris 27 octobre 2013

« Minimal » ; « Expérimental » ; « Sinusoïde » : Alvin Lucier, ses recherches et sa musique attirent depuis quarante ans les mêmes signifiants. Non pas qu'ils soient erronés, Alvin Lucier étant effectivement, avec Gordon Mumma et Robert Ashley au sein du Sonic Arts Union, et à côté d'autres artistes sonores comme Max Neuhaus, une figure de la recherche expérimentale en musique ; cette recherche donnant lieu à des performances et des partitions souvent d'apparence minimale (en aucun cas minimaliste) ; ces performances et ces partitions témoignant d'un intérêt marqué pour les phénomènes d'interactions, de résonances, de longueurs d'onde, et donc de sinusoïdes. Tout cela est parfaitement expliqué dans les divers écrits du et sur le compositeur (par exemple Michael Nyman, Experimental Music, chez Allia).

Mais en se rendant à la rencontre d'Alvin Lucier en personne, et de ses singuliers interprètes (le violoncelliste Charles Curtis ; les guitaristes Oren Ambarchi et Stephen O'Malley ; le metteur en sons Hauke Harder), ce soir dans l'Auditorium du Louvre, c'est d'autres signifiants qui viennent à l'esprit.

Le premier est : « rare ». Car la dernière fois qu'il nous fut donné d'entendre une œuvre de Lucier, c'était en 2011, au Plateau, pour le mémorable Music for a solo performer : un concert de percussions généré, via des capteurs d'ondes alpha, par l'activité cérébrale de Hauke Harder yeux fermés... A plus de quatre-vingt ans, Alvin Lucier est donc enfin reconnu en France – par une institution muséale, certes ; mais gageons que bientôt, festivals et conservatoires suivront.

« Froid » et « distance », deux autres signifiants, pourraient aussi traduire les sentiments que l'on éprouve à l'écoute d'un concert d'oeuvres de Lucier. Rien de commun avec le froid des laboratoires ou des sonorités électroniques, supposées telles. Le froid puissant dont il est question ici agit plutôt comme un révélateur d'espaces et de brillants foyers sonores, exactement comme peut l'être le froid arctique, par transparence. On écoute donc Charles Curtis (2002), pour violoncelle et oscillateur d'ondes pures, et Slices (2008), pour violoncelle et orchestre préenregistré, comme si on sortait de la station Concordia. On ne ressent pas le froid, trop brûlant : on le voit.

Et, par le froid, on ressent la distance. Lorsqu'il écoute Alvin Lucier lire le protocole d'I'm Sitting In A Room, la distance frappe littéralement l'auditeur. La même phrase, il l'entendra (aucune autre pièce contemporaine n'exhibe à ce point la tension entre l'entendre et l'écouter) résonner successivement une vingtaine de fois, réverbérant graduellement les fréquences de l'auditorium jusqu'à ce qu'aucun mot ne soit identifiable et qu'à la place, une sorte de mélopée vibre harmoniquement. Musique spectrale, en un sens – différent. Mais rien moins qu'inhumaine, au contraire : Alvin Lucier se réfère, dans la dernière phrase de la pièce, à la parole humaine et à l'expérience qu'il en fait, caractérisée dans son cas par un léger handicap – son bégaiement. (« un moyen d'aplanir les irrégularités de mon discours »).

De bégaiement, naturellement, il n'y eut pas dans l'interprétation donnée ce soir d'I'm Sitting In A Room par Alvin Lucier. Sa voix était fluette, la diction à peine entravée. En manifestant sa reconnaissance vis-à-vis de l'artiste et du chercheur, la salle comble resserra la distance.

Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

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David Browne : Sonic Youth (Camion blanc, 2013)

david browne sonic youth goodbye 20th century

Voici désormais traduit Goodbye 20th Century, Sonic Youth and the Rise of Alternative Nation, ouvrage que David Browne écrivit entre 2005 et 2007 sur la foi d’entretiens avec les membres du groupe et de confessions d’anciens associés. Passée l’étrange introduction – qui peut surprendre le lecteur en tâchant de le persuader que Sonic Youth est un nom qui ne lui dit sans doute pas grand-chose – et ignoré le « ton » du livre – badin, qui trouve souvent refuge dans l’anecdote lorsqu’il peine à parler de l’œuvre sonore –, concentrons-nous sur le sujet.

Aux origines, la rencontre, longuement décrite, de Kim Gordon et de Thurston Moore sur fond de projets en devenir, tous estampillés No Wave, et puis un groupe qui, au bout de quelques mois d’existence publie un disque sur Neutral, label de Glenn Branca. En déroulant chronologiquement la longue liste des disques à suivre, Browne retrace les parcours artistique et relationnel (Swans, Nirvana, Julie Cafritz, Neil Young, Jim O’Rourke…), personnel, iconique, économique, d’un groupe hors-catégorie, certes, mais pas à l’abri des contradictions.

Insistant sur l’intelligence de Gordon et sur l’intégrité de Shelley, Browne célèbre l’influence indéniable de Sonic Youth, qui aura rapproché contre-culture et imagerie pop, mais aussi poses arty et petits arrangements avec la culture de masse. En échange, une endurance rare qu’ont aussi servie un souci affiché d’indépendance et un goût certain pour l’expérience – Blue Humans, Free Kitten et Text of Light, cités ici parmi le nombre des projets individuels.

Tout le monde n’ayant pas la chance de signer des monographies de musiciens disparus, David Browne traite son sujet jusqu’en 2007, laissant Gordon et Moore à leurs obligations familiales et aux espoirs qu’ils semblent porter lorsque leur fille passe à la basse. Une fin comme une autre, puisque son livre raconte moins une Histoire de Sonic Youth qu’il ne compile des « chroniques de la vie quotidienne » et ordonne une chronologie impressionnante.  

David Browne : Sonic Youth. Goodbye to the 20th Century (Camion Blanc)
Edition : 2013
Livre : Sonic Youth. Goodbye 20the Century. Traduction : Hervé Landecker.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Body/Head : Coming Apart (Matador, 2013)

body head coming apart

En 2005 et 2006, Patti Smith et Kevin Shields ont enregistré The Coral Sea, un projet qui rapprochait une poésie (qui se voulait) habitée et des guitares tournantes comme des tables. Un projet à mon sens raté. Dans la même veine, Kim Gordon et Bill Nace ont taillé Coming Apart, et ça t’a une autre gueule (y’a qu’à voir la couverture).

Même si l’on sait le respect que les membres de SY portent à Smith, ce n’est (encore que… / je ne crois) pas faire injure à celle-ci que de lui préférer Body/Head. Gordon, anesthésiée ce qui ne l’empêche pas d’être violemment impliquée, a une force déclamatoire qui trouve son courage dans l’abandon – abandon de soi-même aux textes, aux guitares, à la signification, à la musique… Et c’est ce qui convient aux guitares qu’elle et Nace triturent au médiator, étourdissent à l’arpège et brisent sur des récifs tranchants.

Comme des instruments à part entière, les amplis jouent aussi un beau rôle. Ils crachent des crépitements et des larsens et des saturations, ils laissent la parole à des jacks mal branchés, ils provoquent des étincelles capable de déclencher des rhapsodies. Ne reste plus à Gordon qu’à dérouler sa poésie lascive ou corrompre un bout de comédie musicale. Ô Patty, écoute comme ils le font bien !

Body/Head : Coming Apart (Matador / Souffle Continu)
Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Abstract 02/ Murderess 03/ Last Mistress 04/ Actress 05/ Untitled 06/ Everything Left 07/ Can’t Help You 08/ Aint 09/ Black 10/ Frontal
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Jean-Marc Montera : What’s Up? Femmes poètes de la Beat Generation (Signature, 2013)

What’s Up, le projet que Jean-Marc Montera (qui joua by the past on s’en souvient avec Moore et/ou Ranaldo) a monté en hommage aux « femmes poètes de la Beat Generation » vaut bien une légère infidélité (textuelle je précise) à Leah Singer ! Voilà ce qu’a dû conclure Lee Ranaldo (aussi fasciné que ses partenaires de SY par la Beat Generation) qui est avec Jean-François Pauvros, Noël Akchoté et Montera himself des quatre guitaristes du projet…

Anne Waldman, ruth weiss, Janine Pommy Vega, Hettie Jones, sont les quatre poétesses choisies, retranscrites et traduites dans un livret, et « lues » (ou récitées, jouées, surjouées, rendues…) par Sophie Gontier sur des improvisations des guitaristes et de Fanny Pacoud (violon), d’Ernie Brooks (l’ancien acolyte d’Arthur Russell à la basse électrique sur le CD2) et d’Ahmad Compaore (batterie). Un post-No Wave à la Branca ? Un rock de chambre illuminé ? Une ambient poétique ? Les trois, mon géRanal ! Dissipées les premières inquiétudes (hommage à la gente f., clins d’œil aux poétesses battantes, ode aux femmes beatues…), et si la lecture prend parfois trop de place, la musique est là, qui impressionne durement !  

écoute le son du grisliJean-Marc Montera
Drum Song

Jean-Marc Montera : What’s Up? Femmes poètes de la Beat Generation (Signature)
Edition : 2013.
2 CD : CD1 : 01/ Drum Song 02/ Word 03/ Women in Black 04/ The Lie 05/ 2009 06/ Teddy Bears 07/ 1967 08/ Number Song 1 – CD2 : 01/ Jazz 02/ Anna Marie 03/ House Bound 04/ Two Hearts 05/ Living on Hair 06/ Train Song 07/ Sunrise Blue 08/ Number Song 2
Pierre Cécile © Le son du grisli

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John Zorn, Thurston Moore : "@" (Tzadik, 2013)

john zorn thurston moore @

Si le septième et dernier morceau enregistré par John Zorn et Thurston Moore ce 17 février 2013 est dédié à Derek & Evan, on regrette que le souvenir des deux aînés n’ait pas davantage inspiré notre duo. Ainsi donc : on a beau prendre rendez-vous, attendre que son heure arrive, rien, même pas le caprice, n’oblige jamais la rencontre à faire date.

Six improvisations sur sept en donnent ici la preuve : de faux-départs multipliés en dérapages forcés et de structures osseuses en divagations hâves, Zorn (qui confond facilité d’invention et mièvrerie mélodique) et Moore (qu’on imagine partout en désœuvré assouvi) se reposent sur une audace d’hier, depuis reproduite à l’envi. Pour sortir un peu de l’empâtement, attendre la sixième plage : sous l’effet d’une guitare plus intrusive, Strange Neighbor finit par intéresser, à en devenir surprenante. Une improvisation sur sept, et encore… parce ce qu’elle fait seulement « mieux » que les six autres. Retombés sous l’unité, nous ne pouvons que déplorer le maigre rendez-vous.

John Zorn, Thurston Moore : “@” (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 17 février 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ 6th Floor Walk Up, Waiting 02/ Jazz Laundromat 03/ Dawn Escape 04/ Her Sheets 05/ Soiled, Luscious 06/ Strange Neighbor 07/ For Derek And Evan
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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