Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Claude Delcloo : Africanasia (BYG Actuel, 1969)

ffenlibrairie

Ce texte est extrait du dernier des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

arthur jones claude delcloo africanasia

Lutte contre le racisme, anti-impérialisme, féminisme et liberté sexuelle étaient à l’ordre du jour de « l’esprit de mai » continuant à flotter par chez nous en 1969. De nombreux musiciens avaient déjà relayé le Free Jazz d’Ornette Coleman en France : Barney Wilen, François Tusques, Jef Gilson, Michel Portal. La jazzosphère se faisait écho des avant-gardes, s’interrogeait. Et Claude Delcloo, batteur et fondateur de la première mouture d’Actuel (une sorte de fanzine avant que Jean-François Bizot n’allonge un gros paquet de billets et n’en fasse le titre légendaire que tout le monde sait désormais), représentait l’une des figures majeures (et hyperactives) de cette effervescence locale, mais dont le rayonnement – perdurant encore – se révéla – au bout du compte – international.

A ses côtés, afin d’animer la série culte « Actuel » du label BYG : Jean Georgakarakos, Jean-Luc Young, Fernand Boruso. D’autres maisons de disques également sises à Paris, dont America piloté par Pierre Jaubert, profiteront des nombreux musiciens américains présents sur notre territoire. Des figures emblématiques du free enregistreront ainsi dans la capitale, et parmi elles l’Art Ensemble of Chicago, Sunny Murray, Don Cherry, Dave Burrell, Alan Silva. Pour les seconder, souvent, quelques Français dont les sous-estimés Beb Guérin et Claude Delcloo, qui, ensemble, formeront régulièrement une rythmique captivante – derrière Arthur Jones par exemple, ou au sein du Full Moon Ensemble, avec ou sans Archie Shepp.

Claude Delcloo 1

En 1971, Jazz Magazine s’attardait sur quelques jeunes musiciens français constituant l’avant-garde montante : les Jef Sicard, Gérard Coppéré, Georges Locatelli, Joseph Dejean. C'est-à-dire tous ces gens avec qui Claude Delcloo s’entendait, et qui incarnaient le noyau dur d’un mouvement free associant des influences venues du monde entier, de la musique contemporaine et du rock ; des musiciens que l’on pouvait alors entendre au sein du Dharma Quintet, du Cohelmec Ensemble, de Total Issue.

Deux balises importantes pour Claude Delcloo : une formation jazz assurée dans le New Orleans (d’où une grande admiration pour le batteur Zutty Singleton) ; et la découverte de l’avant-garde sous la houlette du compositeur Patrick Greussay. Puis tout un kaléidoscope d’influences variées, des batteurs surtout (instrument oblige) dont Baby Dodds, Max Roach, Roy Haynes, Art Blakey, Tony Williams, Elvin Jones, et, plus qu’aucun autre : Milford Graves. On est tenté d’ajouter Sunny Murray à la liste, celui-ci étant incontestablement avec Claude Delcloo l’un des tambours majeurs des sessions BYG.

Quelle motivation à enregistrer Africanasia ? Claude Delcloo, à l’époque : « Cette pièce rassemble, par le titre qui lui a été donné, par la synthèse, par la musique que nous avons produite, les influences les plus importantes de la « Nouvelle Musique ». En effet j’ai ordonné cette composition de façon à lui conférer une couleur asiatique (mélodiquement) et africaine (rythmiquement). Basé sur un leitmotiv très simple, revenant régulièrement au cours des improvisations, dans le but de servir de tremplin aux solistes, Africanasia prend un caractère obsessionnel très prononcé. » C’est effectivement le cas…

A cette structure simple s’attelèrent trois flûtistes (Kenneth Terroade, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell), un saxophoniste alto (Arthur Jones), trois percussionnistes (Clifford Thornton, Malachi Favors, Earl Freeman), et Claude Delcloo, à la batterie. Entendre Clifford Thornton aux congas est une surprise, même s’il en a joué auparavant dans l’orchestre de Sun Ra ; et quant à Malachi Favors, il excelle ici au log drum.

Claude Delcloo 2

On sera aussi surpris de la présence de trois des membres de l’Art Ensemble of Chicago, quand on sait ce que finira par en dire Claude Delcloo à Alain Gerber pour Jazz Magazine : « Je trouve ridicule d’assimiler la musique à une quelconque idéologie politique. Je défie n’importe qui de déceler un message à travers l’improvisation d’un musicien dont il ne connaît pas les idées. A chacun sa manière de faire le trottoir. (…) Mais l’Art Ensemble of Chicago et Frank Wright sont tombés sur un public, qui, à tort, les a tout de suite assimilés au mouvement Black Power. Ils ont vu que cela pouvait rapporter commercialement, et maintenant, ils finissent par se prendre à leur propre jeu. Qu’on se dise bien qu’aux U.S.A. ils se sentiraient lamentables et honteux devant un type des Black Panthers ! Je connais un musicien authentiquement engagé, c’est Clifford Thorton, que je respecte infiniment. Sa position politique est nette, réfléchie et définitive, mais il ne juge pas utile de s’en servir pour sa publicité. » A chacun de se faire une opinion. Le free jazz n’a certes pas toujours été affaire d’engagement – encore que ? On peut aussi légitimement se demander quelle mouche avait piqué Claude Delcloo ce jour-là ? Heureusement rien de tout ceci ne les empêcha d’enregistrer ensemble en 1969.

De tous, comme à l’accoutumée, c’est le trop discret Arthur Jones qui tire son épingle du jeu. Sur son instrument on le rapprochera de Marion Brown et Jackie McLean, ce qui tombe bien, puisqu’avec ce dernier, Claude Delcloo se sentait en sympathie. Sous un calme relatif la tension couve toujours chez Arthur Jones, également entendu en compagnie de Jacques Coursil, ou en duo avec Archie Shepp sur Bijou. A la même époque, avec Beb Guérin et Claude Delcloo, Arthur Jones devait graver un intense, fiévreux et lyrique Scorpio.

Claude Delcloo 3

 

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Dans les arbres : Canopée (ECM, 2012)

dans les arbres canopée

De retour : Dans les arbres s’installe en Canopée. L’élévation est lente, qui des musiciens ou de leurs notes atteignent les premiers le sommet ? Là, ce sont des tapis de verts sombres et des résonances étouffées, des champs de brume à perte de vue sur lesquels il faut évoluer avec délicatesse.

Cela n’empêche pas Ingar Zach et Xavier Charles de s’élancer les premiers, Ivar Grydeland et Christian Wallumrød suivant bientôt. Alors, il est temps d’improviser : d’astreintes en soubresauts, les musiciens progressent et derrière eux s’élèvent des rumeurs en fumées dans lesquelles on distingue ici des cordes-racines, là des volatiles encore jamais identifiés, et des bêtes qui, à terre, traînent et râlent en espérant la chute.

Dans les hauteurs, le quartette épie, inspecte, relève : le paysage est dense et sa musique doit l’être tout autant. Un relief à gravir, les instruments s’y emmêlent, et puis Zach marque le pas : régulier, il insiste et électrise les tensions inhérentes au risque : la fin du voyage est majestueuse, qui raconte la fumée, l’émanation, la vapeur, la buée, l’éther, le vertigo, l’immatériel, les cimes, la brume et la transparence. Désormais fondus sur disque.

Dans les arbres : Canopée (ECM / Universal)
Enregistrement : Juin 2010-avril 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ La fumée 02/ L’émanation 03/ La vapeur 04/ La buée 05/ L’éther 06/ Le vertigo 07/ L’immatériel 08/ Les cimes 09/ La brume 10/ La transparence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Dans les arbres se produira ce vendredi 28 septembre à Paris, église Saint-Merri, dans le cadre du Crack Festival.

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The Radiata 5tet : Aurelia Aurita (dEN, 2012) / Gianni Mimmo : Name of the Game (Setola di Maiale, 2012)

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D’accrochages en accrochages, d’embardées en embardées, le Radiata Quintet n’a aucun mal à nous convaincre du bien-fondé de son improvisation...

Quintet en mouvement, préférant le trouble à l’organisé, Stefano Ferrian (saxophone ténor), Cecilia Quinteros (violoncelle), Claudio Milano (voix), Luca Pissavini (contrebasse) et Vito Emanuele Galante (trompette) introduisent quelques frêles balises à leur musique. Et de ces frêles balises, naîtront de raides et rudes scénarios. Dialoguant en des espaces réduits puis allongeant la prose jusqu’à envahir leur propre sphère, ils se répandent en illuminations croisées. Suppliques, cris et gesticulations de la voix ; cordes stressantes et jamais liantes ; saxophone débraillé ici, evanparkerien ailleurs, la strangulation est proche, annoncée. A découvrir…

The Radiata 5tet : Aurelia Aurita (dEN Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Bile dal Po 02/ Eumetazoa 03/ Planula larvae 04/ Diploblastic 05/ Single Germ Layer 06/ Echinoderms 07/ Spiralia 08/ Radially Symmetrical Cnidarians 09/ Vectensis 10/ (c)tenophores
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

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Ce quelque chose de familier que proposent Gianni Mimmo, Stefano Ferrian, Luca Pissavini et Stefano Giust ne cache aucune révolution, aucune redéfinition des codes. Il s’agit, seulement et simplement, d’improvisation. Ici, la guitare de Stefano Ferrian distille quelques étranges saveurs : l’arpège n’est jamais tranquille, la corde frise l’excès et entretient de désagréables trouées. A l’opposé, le soprano de Gianni Mimmo – beaucoup moins lacyen que d’ordinaire – mise sur des phrasés aux chauds contours. Foisonnants et jamais en reste d’un motif à étrangler, Luca Pissavini et Stefano Giust, respectivement contrebassiste et percussionniste, maintiennent l’improvisation à haut niveau. Ainsi de ces paysages familiers, se perdant parfois en des virées utopiques (humour et chaos ne font jamais bon ménage cf. Essi), on louera, plus que toute chose, l’unité offerte, ici, intensément.

Gianni Mimmo, Stefano Ferrian, Luca Pissavii, Stefano Giust : Name of the Game (Setola di Maiale)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD: 01/ Tu 02/ Io 03/ Egli 04/ Voi 05/ Essi 06/ Noi
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Angharad Davies, Tisha Mukarji, Dimitra Lazaridou-Chatzigoga : Outwash (Another Timbre, 2012)

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On pourrait imaginer qu’une affinité, plus que la fonte des glaces, est à l’origine du rapprochement d’Angharad Davies, de Tisha Mukarji et de Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. Même si le phénomène naturel qu’est l’ « outwash » a fait de cette improvisation au violon, au piano et à la cithare, la B.O. de sa dérive. La preuve, les titres que les musiciens ont donnés aux plages de leur CD filent la métaphore : sur le papier je lis « glacier », « meltwater » et « moraine ».

Leur évolution est illustrée par les sons que font les cordes pincées et les feedbacks et résonances qui les allongent dans le temps et dans l’espace. Leurs trajectoires dessinent en filigrane la composition d’un premier flocon, puis d’un deuxième, etc. Après quoi le trio les accroche comme des guirlandes à des poteaux électriques plantés dans son morceau de glacier. De demi-ton en demi-ton, de déclinaisons abstraites en combinaisons improvisées, Angharad Davies, Tisha Mukarji et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga ont réussi à nous servir ce que promettait la carte, un outwash dont la particularité est sa chaleur bienfaisante.

Angharad Davies, Tisha Mukarji, Dimitra Lazaridou-Chatzigoga : Outwash (Another Timbre)
Enregistrement : 13 décembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Glacier 02/ Meltwater 03/ Moraine
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Störung : Sound & Visual Art (Störung, 2012)

störung sound & visual art

Le propos du Störung Festival de Barcelone est explicite, que rappelle le titre de ce DVD augmenté d’un livre : Sound & Visual Art. A l’intérieur, onze collaborations audiovisuelles reviennent sur la neuvième édition du festival. Pas toutes convaincantes : lorsque pêche l’électronique (D-FuseXX+XY Visuals And Sound Art Project, Asférico, Andy Guhl) l’image n’a pas toujours la force de nous le faire oublier.

Pour ce faire, on peut néanmoins compter : sur Anla Courtis, dont les voix ralenties et étouffées sous cloche illustrent les images sépia de fantômes en goguette ; sur Francisco López, dont la spatiale création réagit au noir et blanc de Paul Prudence ; sur Kim Casone qui, à l’image et au son, promène un homme en forêt sombre le temps de conter une histoire dont on déplore la brièveté ; Simon Whetham, enfin, qui manipule de grands vents sur un paysage inventé par Hugo Olim. Quatre musiciens sauvent ainsi la rétrospective : au point de permettre qu’on l’écoute seulement.

Störung : Sound & Visual Art (Störung)
Edition : 2012.
DVD : 01/ D-fuse : Gradualism #01 02/ Dextro & AM : 26_071 Auda 03/ S. Brauer, S. Subero & Alan Courtis : Malabia bla bla 04/ P. Prudence & F. López : Hydro-organic Machine Study 05/ Kim Cascone : Black Flame 06/ XX+XY Visuals and Sound Art Project : Mater States 07/ Aleix Fernández & Asférico : Shapes 3.0 08/ Andy Guhl : Laptop-condensored 09/ Hugo Olim & Simon Whetham : Rhizoid 10/ Elufo & Asférico : Fuerza Natural II 11/ Diego Alberti & Federico Monti : Untitled 09
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Han-Earl Park, Bruce Coates, Franziska Schroeder : io 0.0.1. beta++ (Slam, 2011)

han-earl park io beta

Un disque ne tenant pas toutes ses promesses peut, néanmoins, s’avérer passionnant. Ici, la détonante preuve.

io 0.0.1. beta+++ est un automate musical moderne. Sa sonorité, rauque au possible, évoque quelque criquet électronique enroué. Face à la machine, Han-earl Park (guitare), Bruce Coates (saxophone alto & sopranino) et Franziska Schroeder (saxophone soprano) envisagent la possibilité d’un dialogue. Mais, convenons-en : le dialogue est impossible si ce n’est en de très rares instants (4G / Laplace: Pertrurbation) ; les élans s’accordant, on ne sait trop comment. Ailleurs, l’échec se consomme, la machine n’est plus qu’anecdotique. Et ce sont dans ces instants précis – et précieux-– (solos, duos, rarement trio) que ce disque passionne. Généreux, torsadant leurs souffles, décomplexés, oubliant la machine ; Park, Coates et Schr improvisent avec décontraction et naturel (saxophones rugissants ou expérimentant la litanie, guitare grouillante et acide). Il fallait donc en passer par là pour faire éclore la sombre beauté de leur musique. Voila, c’est fait.

Han-Earl Park, Bruce Coates, Franziska Schroeder : io 0.0.1. beta++ (Slam)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Pioneer: Variance 02/ Pioneer: Dance 03/ Ground-Based Telemetry 04/ Discovery: Intermodulation 05/ Discovery: Decay 06/ 4G 07/ Laplace: Perturbation 08/ Laplace: Instability 09/ Return Trajectory
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Steve Roden : A Big Circle Drawn With Little Hands (Ini.Itu, 2012)

steve roden a big circle drawn with little hands

Avoir dû chroniquer Proximities m’a fait retrouver le chemin de Steve Roden. Il aura fallu ça. C’est qu’on se croit parfois si familier de l’électronique minimaliste qu’on pense, et c’est dommage, pouvoir se passer d'écouter telle ou telle nouveauté, telle ou telle nouvelle collaboration (celle de représentants de l’école « lowercase » : Steve Roden / Richard Chartier / Bernhard Günter / Taylor Deupree…).

Deupree au mastering, c’est en solo que Roden nous revient avec A Big Circle Drawn With Little Hands, LP tout juste sorti sur la remarquable écurie belge Ini.Itu. S’il œuvre ici dans une veine expérimentale, l'Américain ne se départit pas d’une atmosphère cotonneuse qui a fait sa réputation et qui peut revêtir ici les atours d’une Music for Airports nouvelle génération (reloaded ?). Car son ambient est faite de nappes synthétiques, de loops vacillantes et de field recordings mais aussi fait la part belle à des présences (un groupe d’aliens, un chat qui ronronne, un fantôme d’enfant sur une balançoire). Ce sont les images que je me suis faites de ces présences qui se fondent dans le décor, et j’avoue qu’elles parlent assez mal de ce que contient ce disque. Pour plus de précision, je conseillerais simplement d'écouter ces deux extraits et même, pour ne pas rater le coche, de vous ruer sur l’une des 250 copies d’A Big Circle Drawn With Little Hands, le nouveau chef d’œuvre de Steve Roden.

EN ECOUTE >>> Sparks from One Hand on Fire >>> Forty Hands in Anticipation of a Word

Steve Roden : A Big Circle Drawn With Little Hands (Ini.Itu)
Edition : 2012.
LP : A1/ Sixteen Hand Waiting for Rain A2/ Two Hands Submerged in Water A3/ Sparks from One Hand on Fire B1/ Two Hands behind Glass B2/ One Hand Pressing a Pencil Against a Tree B3/ Forty Hands in Anticipation of a Word
Pierre Cécile © Le son du grisli

couleurs roden

Steve Roden en Ille-et-Vilaine. Exposition de ses œuvres sonores et plastiques – dont les pièces Blinking Lights at Night et Four Words for Four Hands, transcription cinétique d'une partition de Debussy – au Bon Accueil de Rennes et à la Chapelle Saint-Joseph de Montfort-sur-Meu.

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Mal Waldron : Blood and Guts (Futura, 2012)

mal waldron blood and guts

L’amitié qui lia le pianiste américain Mal Waldron et le producteur français Gérard Terronès dès 1965, année de l’installation du musicien en terre européenne, permit à quatre disques de voir le jour. La seule année 1970 en vit naître deux, témoignages de concerts donnés par Waldron au Centre Culturel Américain à Paris, et parus sur le label d’alors de Terronès, Futura. Le 19 novembre 1970 était enregistré le disque de piano solo The Opening. Quelques mois plus tôt, le 12 mai, Waldron se produisait aux côtés des musiciens français Patrice Caratini (contrebasse) et Guy Hayat (batterie). Si l’un demeure désespérément rare, l’autre, Blood And Guts, est réédité par les disques Futura et Marge.

Blood And Guts, ce sont quatre titres, excédant chacun dix minutes : trois compositions de Mal Waldron (Blood And Guts, Down At The Gill’s et La Petite Africaine) et une reprise du standard My Funny Valentine. Quatre longues interprétations hypnotiques qui font resurgir ces mots d’Alain Tercinet au sujet du pianiste : « Une grande économie de moyens, aussi bien dans son jeu que dans son écriture, et une gestion « virtuose » de la réitération lorsqu’il improvise, ce qui n’est pas sans engendrer une espèce de fascination. » Ce disque semble en effet proposer l’essence de la musique de Waldron, et la configuration en trio, que le pianiste affectionnait par-dessus toute autre, lui permet en un seul geste de se poster tantôt en rythmicien, tantôt en mélodiste. Tout l’art de Waldron est là : la fausse simplicité de ses mélodies et l’attention au silence, héritées de Thelonious Monk, ainsi que la danse-transe d’accords inlassablement répétés.

Le disque s’ouvre avec le titre Blood And Guts, au rythme enlevé. Mal tourne autour de la mélodie, la cerne en une course de plus en plus rapide, la travaille jusqu’à la mettre à nu, pour soudain se taire, littéralement s’évanouir. Après un très beau solo de contrebasse, Mal réveille son piano, le remet debout, titube et trébuche avec lui puis, soutenu par la batterie, retrouve lentement force et boussole. Dans ce corps à corps du pianiste avec son instrument, Patrice Caratini et Guy Hayat sont toujours justes, précis, ne sombrant  jamais dans une virtuosité vaine mais faisant plutôt résonner en leurs instruments la voix singulière de Waldron en reprenant à leur compte des éléments de son discours.

Blood And Guts est un disque de joie : la joie de jouer ensemble, la joie de faire émerger d’un bloc de rythme la source pure et fragile d’une mélodie, la joie d’arpenter les touches du piano comme on dévale un torrent, la joie de tout envoyer valser enfin. Cette réédition est un événement et nous rappelle que Mal Waldron nous manque terriblement.

Mal Waldron Trio : Blood and Guts (Futura / Souffle Continu)
Enreigstrement : 12 mai 1970. Réédition : 2012.
CD : 01/ Down At The Gill's 02/ My Funny Valentine 03/ La Petite Africaine 04/ Blood And Guts
Pierre Lemarchand @ le son du grisli

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Sebastian Lexer, Eddie Prévost, Seymour Wright : Impossibility in its Purest Form (Matchless, 2012)

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Et si l’idée était celle de s’arrêter une heure ? Sur le bleu du digipack et les tripoutres aux contours noirs qui s’y forment ? Une heure à intégrer de tout son corps un labyrinthe d’Escher avec dans les oreilles les improvisations d’Impossibility in its Purest Form. C'est-à-dire prendre le grand escalier et marcher sans s’arrêter en tenant compte des suggestions de la musique : ici à droite, à gauche plus loin, à moins qu’il ne faille déjà revenir en arrière ?  

On connaissait l’indétermination en musique, voici qu’a sonnée l’heure de l’impossibilité – son symbole est-il donc le triangle de Penrose. Un peu plus haut, conseille la première improvisation : Eddie Prévost (percussions) et Seymour Wright (saxophone alto) étirent des notes au maximum de leur possibilité, créent des rythmiques qui vouent au cercle une obsession sans bornes. Après quoi, Prévost et Sebastian Lexer (piano+, pour dire son piano préparé / augmenté) désignent une pièce qui ressemble à un atelier dans lequel on lustre le cuivre et on irrite le bois : à la suite des musiciens, l’auditeur s’y engouffre : l’espace créé des résonances qui le promènent dans une galerie de miroirs déformants. Sorti de là, il faudra suivre le chassé-croisé de Lexer et Wright : folle, leur imagination ne permet pas moins au troisième élément qu’est leur duo de terminer la structure – en musique, rien d’impossible.

Quelques semaines plus tard, le trio enregistrait Impossibility in its Purest Form. A entendre ici, des instruments sous étouffoirs avant que la signalisation mise en place par Wright ne décide de routes bientôt investies par quelques lignes longues, qui interfèrent et résonnent. Une pièce de musique qui, à plat et avec grâce, raconte les trois autres – en musique, rien d’impossible.

Sebastian Lexer, Eddie Prévost, Seymour Wright : Impossibility in its Purest Form (Matchless / Metamkine)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Trilinear α (Prévost/Wright) 02/ Trilinear β (Lexer/Prévost) 03/ Trilinear γ (Wright/Lexer) 04/ Impossibility in its Purest Form 23:26
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Sabu Toyozumi : Kosai Yujyo / Jeff Shurdut : Bound and Gagged (Improvising Beings, 2012)

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D’un batteur-percussionniste au parcours singulier (d’un inattendu big-band nippon de Mingus en passant par l’AACM, son duo avec Peter Brötzmann et ses récentes amitiés musicales avec Jean-Michel Van Schouwburg ou John Russell), nous découvrons ici neuf instantanés enregistrés récemment entre Bruxelles, Paris et Göttingen.

Dans tous les cas de figure, une constante s’impose : Sabu Toyozumi écoute, partage, s’attache à densifier la matière. On l’entendra ainsi s’amuser et prolonger les frasques vocales de Jean-Michel Van Schouwburg, craqueler les peaux ici, interpeler un son et ne plus le lâcher ailleurs. S’adaptant à toutes les situations (son iconoclaste manière d’envisager l’erhu, instrument traditionnel chinois n’y est pas étrangère), sensible ici, explosif ailleurs, Sabu et ses amis (mentions particulières aux spirales foudroyantes de Jacques Foschia, Audrey Lauro, Ove Volquartz) débordent, ici, d’une vitalité exemplaire.

Sabu Toyozumi : Kosai Yujyo (Improvising Beings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2012.
2 CD : CD1 : 01/ Kris’Wish 02/ The Last Feather 03/ Strongsth 1 04/ Strongsth 2 05/ Unknown Sketch – CD2 : 01/ Above Nino 02/ Raw Drink 03/ Sands’Witch 04/ The Göttingen Cadenza
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Fidèle à ses habitudes, Jeff Shurdut fredonne bruit et fureur. Si sa guitare est moins tonitruante que d’ordinaire, son alto lacère sans anesthésie la chair vérolée. Son saxophone hurle un free jazz frauduleux, bombarde une transe offensante. S’enveniment maintenant des résonnances aux origines incertaines. Mais rien ne dure très longtemps. Il faut tout dire en trente-cinq minutes, douze plages et de fait, reprendre le chaos là où il s’était tu. Avec Jeff Shurdut, Gene Janas et Marc Edwards, on ligote, on bâillonne, on ignore tout de la fin du voyage, on navigue sans bouée de sauvetage, on descelle la cohérence et on y prend goût.

Jeff Shurdut, Gene Janas, Marc Edwards : Bound & Gagged (Improvising Beings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01-12/ Bound & Gagged.
Luc Bouquet © Le son du grisli

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