Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Joe Morris : Camera (ESP, 2010)

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Les musiciens qui pratiquent l’improvisation, nous confie Joe Morris, sont comme des appareils photographiques, fixant le fugitif instant présent, stoppant le cours du temps, offrant une permanence et une forme aux assemblages aléatoires de tons. Alors, le musicien fait acte, au sens littéral, de révélation.

Voici en quelques mots le propos de Camera, disque que le présent guitariste fait paraître aujourd’hui sur le label ESP. Enregistré en avril 2010, Camera fut enregistré en quartet. On retrouve à ses côtés le très fidèle batteur Luther Gray. Aussi, aux cordes électriques de la guitare de Morris s’ajoutent celles, acoustiques, du violon de Katt Hernandez et du violoncelle de Junko Fujiwara Simons.

Pour emprunter l’image chère à Morris, on pourrait dire que le guitariste et le batteur recréent en leur dialogue musical les conditions de la création photographique : la lumière du jeu de Morris se faufile dans les ouvertures offertes par Gray, dont les rythmes battus offrent d’infinies variations de vitesse. Violon et violoncelle tissent une toile sombre et dense, chambre noire ou « camera obscura », qui permettra aux deux autres d’épanouir et fixer leurs explorations des possibles.

Le jeu de Morris est ici, comme toujours ailleurs, tout de suite identifiable : les notes coulent, nettes et claires, sans effets et égrenées une à une, telles une source fraîche et intarissable… Morris, encore une fois, joue « au naturel ». La complicité qui l’unit à Luther Gray est éclatante et constitue un tel enchantement (en témoigne un Evocative Shadows aux élégantes lignes de fuite) que l’on pardonne bien vite à Morris quelques bavardages superflus (le regrettable Reflected Object et sa composition maladroite). Le jeu de la violoniste et de la violoncelliste, parfaits de mystère maîtrisé (Patterns on Faces), offrent au tout une belle cohérence.

Joe Morris : Camera (ESP Disk / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Person in a Place 02/ Street Scene 03/ Angle of Incidence 04/ Evocative Shadow 05/ Patterns on Faces 06/ Reflected Object
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Brasil & the Gallobrowthers Band : In the Rain, In the Noise (Cat/Sun, 2010)

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La folk polonaise n’est plus ce qu’elle était : c’est ce que chantent Brasil & the Gallowbrothers avec In the Rain, in the Noise.

En concerts, le groupe s’agite en effet dans tous les sens et bourre ses compositions de drones de guitares, d’enregistrements environnementaux, de flûte ou de duduk ou de thérémin maîtrisés. D’un lo-fi incantatoire, cette musique pourrait être due à des folkeux élevés au Penderecki motivés par leur découvertre de Godspeed ou de Migala, au choix. Un seul conseil à leur donner : se consacrer à la musique instrumentale tant la voix que l’on entend sur les derniers instants du disque alourdit le bel ensemble.

Brasil & the Gallowbrothers Band : In the Rain, In the Noise (Cat Sun / Monotype)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Do You Remember Our Holiday Camp ? 02/ Voices of the City and the Rhythms of the Dunes 03/ Another Night in Cottage No. 21 04/ Spider is Awaken 05/ Far from the Rest
Pierre Cécile © Le son du grisli

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ICP Orchestra : Jubilee Varia (HatOLOGY, 2010)

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L’ICP Orchestra à entendre sur Jubilee Varia fut enregistré en 1997 en concert à Zurich. Réduit au nonette, il fomente des combinaisons d’un fatras supérieur pour rapprocher une improvisation en verve et un retour aux excentricités ludiques. 

Deux grandes pièces au programme (Jubilee Varia et Jealousy) découpées en trois parties. Piano et batterie ouvrent la première : Misha Mengelberg et Han Bennink dialoguent à coups de phrases cinglantes avant de passer le relais à la combinaison Reijseger / Honsiger / Glerum, section de cordes pertinemment emmêlées, puis aux souffles conjoints de Moore, Baars, Heberer et Wierbos, le temps de défendre un mambo nonchalant : ¿Quién será? détourné avec humour.

A Bit Nervous Jealous? Me?, Next Subject et Rollo I font ensuite Jealousy. La même équipe au chevet d’une composition baroque feignant d’avoir perdu la raison : là, l’orchestre passe pour être de salon avant de mettre en lumière l’échappée belle d’un de ses éléments : les archets accordés n’en faisant qu’un, qui semble tenir plus que tout à déserter l’ensemble à la dérive. C’est ensuite un développement plus turbulent – archets contre clarinette malgré le rôle d’entremetteur que s’est réservé Mengelberg – et le retour aux danses : l’ICP Orchestra en appelle une autre fois à la réhabilitation du swing, mais un swing dont la témérité et l’effronterie sont les premiers gages de modernité.

ICP Orchestra : Jubilee Varia (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1997. Réédition : 2010.
CD : 01-03/ Jubilee Varia 04-06/ Jealousy (A Bit Nervous Jealous? Me? / Next Subject / Rollo I)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Roberto Fabbriciani, Robin Hayward : Nella Basilica (Another Timbre, 2010)

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Les deux se sont rencontrés en Toscane dans un Ensemble consacré au répertoire de Luigi Nono. Aujourd’hui, ils improvisent en duo : le trombone de Robin Hayward est « microtonal » et les flûtes de Roberto Fabbriciani sont « bass, contrebass & hyperbass ».

Là où l’on parle de Nella Basilica, des mètres et des mètres de tubes de cuivre forment un modèle réduit de Beaubourg. Dans ses couloirs, des centaines de vents se frôlent et font naître des voix caverneuses qui multiplient les ordres. Car l’ingénierie ne peut s’en passer si elle veut que ses tentatives expérimentales soient ingénieuses à la fin des fins. Et celle de Fabbriciani et Hayward donne des gages de solidité : il n’y a qu’à entendre les chocs qui secouent la structure ; la carcasse vacille mais elle n’a rien à craindre. Les fresques qui décorent son intérieur y sont à l’abri : c’est en fait Cimabue au Centre Pompidou.


Roberto Fabbriciani, Robin Hayward, Nella Basilica (extrait). Courtesy of Another Timbre.

Roberto Fabbriciani, Robin Hayward : Nella Basilica (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Nella Basilica 02/ Adagio 03/ Riflessione 04/ Colori du Cimabue 05/ Arezzo
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Bernardo Sassetti : Motion (Clean Feed, 2010)

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Presque toujours un arpège de piano. Quelque chose d’un impressionnisme à peine voilé. Comme la quête d’une image sans tremblements ni sursauts. Chez Bernardo Sassetti, Carlos Barretto et Alexandre Frazão, le traitement est cinématographique : de longs plans-séquences insistants ; tableaux vivants, étirés et réitérés jusqu’à leur propre épuisement.

On pourrait dire : un trio à l’errance cadrée s’il n’était quelques sorties de routes ; une métrique empruntée ici (MW 104.5 Bicubic), des courbes brisées ailleurs (Bird & Beyond). Compositeur pour le théâtre et le cinéma, Bernardo Sassetti évite les écueils (joliesse, douceur) du style appréhendé (ici la ballade jazz) au profit d’une obsession, certes entretenue, mais toujours, à la limite de l’invisibilité. Une réussite, je crois.

Bernardo Sassetti Trio : Motion (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Homecoming Queen 02/ Morning Circles 03/ Reflexos – Movimento Circular 04/ O Homen que diz adeus 05/ Faulkner 06/ Tariff: 3$/HR – Max: 2 HRS 07/ MW 108.7 Revival 08/ MW 104.5 Bicubic 09/Bird & Beyond 10/ Vagabundo 11/ Estrada 12/ Objectos no espelho 13/ Chegada 14/ Canço Nr. VI
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Exploding Star Orchestra : Stars Have Shapes (Delmark, 2010)

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Le groupe s’est pourtant déjà montré inspiré – auprès de Bill Dixon notamment – et compte même d’éminents musiciens – voire de remarquables tels Matt Bauder (saxophones, clarinettes), Jeb Bishop (trombone), Nicole Mitchell (flûte) ou Jason Stein (clarinette basse) –, les preuves ne suffisent pas : l’Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek peine à convaincre sur Stars Have Shapes.

Parce qu’il investit d'abord ce champ d’ « Impressions » défriché jadis jusqu'à l'assèchement par Alice Coltrane et se contente de s’y promener seulement. En sus, s'il prend de l’ampleur, le développement d’Ascension Ghost Impression #2 n’en gagne jamais en présence, gangréné par ses façons naïves. Plus frontal, ChromoRocker donne le change un moment (le cornettiste renouant là avec un jazz frontal) mais un moment seulement pour sacrifier aux codes institués dès l'ouverture : ceux d’un jazz à l’œcuménisme factice.

Ainsi, la règle continue à faire des siennes : sur une nouvelle évocation d’Alice Coltrane parmi des bribes d’Herbie Hancock période Head Hunters (Three Blocks of Light) ou sur un dernier titre d’une évanescence tellement achevée que le voici s'évaporant bientôt. Souvent, Rob Mazurek convainc pour décevoir ensuite. Suffit d’attendre le prochain.

Exploding Star Orchestra : Stars Have Shapes (Delmark)
Edition : 2010.
CD : 01/ Ascension Ghost Impression #2 02/ ChromoRocker 03/ Three Blocks of Light 04/ Impression
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Francisco López : Köllt / Kulu (Störung, 2010)

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La grande particularité de Francisco López est la constance avec laquelle il n’arrête plus d’étonner. Sur ces deux disques (un CD et un DVD), il propose deux versions (longue et courte) de deux morceaux (Köllt et Kulu) qui sont aussi deux films (Köllt et Kulu). 

La musique de Köllt est survoltée : des grosses batteries pleuvent de partout et donnent l’impression d’écouter Just One Fix de Ministry sans les paroles et en accéléré. La musique de Kulu est de son côté plus sensible, elle s’intéresse plus à la texture sonore dans la veine de ce que López a fait il y a peu lors de sa collaboration avec Richard Francis.

Quant aux films, ce sont de véritables réussites esthétiques : Köllt propulse sur votre écran des dizaines de milliers d’insectes fous (et nécrophages je pense) et Kulu passe du noir à la lumière selon que sa musique se fait sons ou silence. Autrement dit, Francisco López défend sur CD et DVD son projet avec force éclats (sonores et visuels).

Francisco López : Köllt / Kulu (Störung)
Edition : 2010.
CD : 01/ Köllt (long version) 02/ Kulu (short version) – DVD : 01/ Köllt (short version) 02/ Kulu (long version)
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Oirtrio : Kanata (Not Two, 2010)

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Lorsque d’autres projets – parmi lesquels trouver Zeitkratzer – ne l’en empêchent pas, Frank Gratkowski compose Oirtrio avec Sebastian Gramss (contrebasse) et Tatsuya Nakatani (percussions). Aux clarinettes et saxophone alto, il investit alors le champ d’une improvisation développée dans l’ombre. 

Dans l’ombre et puis loin d’un lyrisme qui le tente souvent et l’a parfois perdu. Sur Kanata, disque qui revient sur un concert donné au Loft de Cologne en décembre 2008, c’est à l’horizontale que Gratkowski envisage toujours d’intervenir. En conséquence, la clarinette est traînante, réservant à quelques saccades le soin de relancer le mouvement sûr de ses longues notes en dérive. Contrebasse (archet répétitif) et percussions (cadence abandonnée aux plaintes) soutiennent les nappes graves et turbulentes que le trio suspend haut avant de leur réserver sa dernière attention : contredanse condamnant l’ensemble à suivre un perpétuel mouvement de balancier.

Oirtrio : Kanata (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Yuragi 02/ Nejire 03/ Karami 04/ Togire 05/ Nagashi 06/ Mitate 07/ Ahahi
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Joe McPhee, Ingebrigt Håker Flaten : Blue Chicago Blues (Not Two, 2010)

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En 2007, au Vivians Palace de Chicago, Joe McPhee et Ingebrigt Håker Flaten donnaient ensemble un concert. Au duo de chercheurs de sonorités drues, on dut alors des trouvailles changeantes.

De miniature illuminée sur laquelle la contrebasse avale chacune des répétitions du saxophone (Truth in the Abstract Blues) – inversion des rôles un peu plus tard sur Requiem for an Empty Heart – en bouquets de rages contenues avec force (Cerulean Mood Swing, I Love You Too Little Baby), McPhee et Håker Flaten jouent de phrases insistantes mises au service d’un art nerveux de la confrontation.

Eu égard à son rang – histoire (la sienne) et géographie (Chicago Blues) –, McPhee prend le pas sur l’échange mais en laissant toujours à son partenaires assez d’espace pour inventer et même dé-tonner : l’archet se fait ainsi grinçant et frénétique, voire contraire, sur The Shape of Blues to Come. Assez donc pour réinventer le genre : Some Blues but Not the Kind Thats Blue, prévenait déjà Sun Ra.

Joe McPhee, Ingebrigt Haker Flaten : Blue Chicago Blues (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2007. Edition : 2010.
CD : 01/ Truth in the Abstract Blues 02/ Cerulean Mood Swing 03/ Requiem for an Empty Heart 04/ I Love You Too Little Baby 05/ The Shape of Blues to Come 06/ Legend of the Three Blind Moose
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Joe McPhee emmènera ce mardi soir aux Instants Chavirés le Survival Unit III, trio qui l'expose auprès du violoncelliste Fred Lonberg-Holm et du percussionniste Michael Zerang.

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Zeitkratzer : Alvin Lucier (Zeitkratzer, 2010)

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Depuis la sortie de Xenakis [a]live!, Reinhold Friedl et son Zeitkratzer se sont intéressés à la musique contemporaine en instituant une série de disques baptisée « Old School ». Après John Cage et James Tenney, c’est au tour d’Alvin Lucier d’y trouver son compte.

Les travaux pratiques de physique musicale ont eut lieu à la fois en concert et en studio. Leur objet était de démontrer que les écritures d’une partition, soumise aux mouvements d’un orchestre, peuvent prendre d’autres formes que celles que le compositeur leur avait choisies. Examinons : ici c’est un violon (ailleurs un orgue ou même un triangle) qui tient la note-élément-premier de l’ensemble. Reste après cela aux pièces microtonales de dérouler un luxueux aréopage de sons fabuleux. Réexaminons, au microscope cette fois : ce sont-là des systèmes photosensibles qui en appellent à leur différenciation !

Zeitkratzer : Alvin Lucier (Zeitkratzer)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Fideliotro, for viola, cello and piano 02/ Music for Piano with Magnetic Strings, for grand piano and as many as five e-bows 03/ Silver Streetcat for the Orchestra, for amplified triangle 04/ Violynn, for violon and tape 05/ Opera with Objects, for performers with resonant objects
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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