Le son du grisli

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Ivo Perelman, Gerry Hemingway : The Apple in the Dark (Leo, 2010)

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On le savait aussi violoncelliste. On le découvrira peut-être un jour tromboniste. Ici, il demeure le saxophoniste hurleur qu’il a toujours voulu être. Et, nouveauté, on le découvre également pianiste.

Ainsi, le duo ténor-batterie impulsé par Ivo Perelman et Gerry Hemingway n’a rien de surprenant dans la forme. Le cri est rude, puissant, maîtrisé jusque dans l’excès. C’est un cri que l’on connaît et accueille sans réserve. Ivo Perelman, pianiste, est, lui, plus énigmatique (parce qu’inédit ?). A l’errance de la première plage en duo (A Maca No Escuro) répond les martelages fougueux de The Path. En quelques minutes, Perelman bouscule sa propre timidité et inonde une horizontalité toute ceciltaylorienne. Prenant le parti du rythme, Gerry Hemingway, peu à peu, réduit le tissu rythmique en une peau de chagrin et redouble de couleurs vives, cassées puis aussitôt réparées. La diversité des effets percussifs chez le batteur éblouit : ici, la baguette s’écrase sur la peau ; là, elle laisse toute latitude au rebondissement.

Plus impressionnant encore est l’inépuisable flux que s’offrent ténor et batterie : une même soif d’en découdre, une même attache, une même profusion, une endurance à toute épreuve. Et ici, Hemingway propose souvent, parfois impose et ne lâche jamais rien du roulis rythmique qu’il vient de débusquer. Un des disques les plus aboutis d’Ivo Perelman me semble-t-il. Et qu’importe que cet enregistrement soit sous la haute influence d’un roman de Clarice Lispector autour du dialogue intérieur d’un criminel ; il peut se résumer ici en deux seuls mots : parfaite entente.

Ivo Perelman, Gerry Hemingway : The Apple in the Dark (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010.   
CD : 01/ The Apple in the Dark 02/ Lispector 03/ A Maca No Escuro 04/ Sinful 05/ Vicious Circle 06/ The Path 07/Green Settings 08/ Wrestling 09/ Indulgences 10/ Lisboa
Luc Bouquet © Le son du grisli

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The Sun Ra Arkestra : Points on a Space Age (MVD, 2009)

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A bout de souffles et en manque patent de meneur malgré les efforts de Marshall Allen, l’Arkestra continue le voyage. Ce dont atteste Points On A Space Age, film que réalisait récemment Ephraim Asili.

Comme le soulignait il y a peu un Jean Dezert ayant, quelques heures durant, quitté Liège pour Londres (Cafe Oto Is the Place) : on n’est pas dupe et on sait que le groupe n’attire plus à lui parce qu'il parvient à inventer encore. Alors, on regarde défiler les images : l’Arkestra poussif en représentation dans une lugubre salle de messe pentecôtiste, quelques archives en noir et blanc montrant Sun Ra en gourou – « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » –, soit, partout : un now (lugubre) and then (regrettable) en conséquence peu enthousiasmant. Et puis, rempli qu’il est d’anciennes figures, voire de vieilles présences que quelques programmateurs font encore danser, le film pose la question de la place de la jeunesse dans « tout ça » : peut-elle être encore admirative ? Puisque non, doit-elle alors se montrer respectueuse ou avoir à tolérer de se sentir gênée ?

Ephraim Asili : Points on a Space Age (MVD / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
DVD : Points On A Space Age
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Nicole Mitchell : Emerald Hills (Rogue Art)

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« Mon projet, en un sens, est de me rebeller contre mon propre confort musical et d’explorer ce qui va contre lui » livre Nicole Mitchell à Alexandre Pierrepont, qui signe les notes de pochette de ce nouvel opus de la flûtiste chicagoane. Pour ce faire, Nicole Mitchell invente une nouvelle formation (« Sonic Projections ») et y convoque trois musiciens aventureux et très actifs de l’actuelle scène américaine : le pianiste Craig Taborn, le saxophoniste David Boykin et le batteur Chad Taylor. La musique alors jouée et enregistrée lors de deux journées de mai 2009 est aujourd’hui éditée par le label Rogue Art, qui pourrait reprendre à son compte pour toutes ses parutions ces mots de Nicole Mitchell rappelés premièrement.

Rarement Nicole Mitchell avait autant poussé sa musique dans ses retranchements et confronté le doux souffle de sa flûte au tumulte de la matière en mouvement. La musique se fait souvent haletante, trébuchante, maladroite pour sembler trouver un rythme de croisière bientôt à nouveau sapé de l’intérieur par des tempi se déstructurant, des timbres s’exaspérant, des instruments s’emballant. Ce jeu sur les dynamiques, et cette alternance d’acmés et calmes retrouvés, traverse tout le disque. Comme toujours, la flûtiste utilise pour ses expériences soniques le matériau protéiforme et historique de la Great Black Music : le gospel, le spoken-word, le bebop, le free jazz, le funk et la musique cosmique de Sun Ra (la liste, même si déjà longue, est loin d’être exhaustive) se retrouvent à bouillir dans le grand chaudron de l’alchimiste Mitchell.

Dans la poursuite de cette quête (la recherche dans l’inconfort d’une nouvelle voix personnelle avec pour garde fou la grande tradition musique africaine américaine), Nicole Mitchell est merveilleusement épaulée par ses trois camarades. Une mention spéciale pourrait être donnée au saxophoniste David Boykin qui, ici plus que jamais, développe un discours d’une singularité saisissante et concoure à donner à la musique de l’ensemble une fascinante étrangeté. Finalement, l’exploration de ces collines d’émeraude (très escarpées au début du disque, puis aux reliefs s’adoucissant, mais aux reflets sans cesse changeant) se terminera par une nouvelle proposition musicale qui troue le silence, Peace, sérénité trouvée grâce aux incertitudes auparavant traversées et après bien des passages escarpés, superbe morceau en apesanteur, et belle conclusion d’un des disques les plus réussis de la musicienne.

Nicole Mitchell’s Sonic Projections : Emerald Hills (Rogue Art)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Visitations 02/ Ritual and Rebellion 03/ Chocolate Chips 04/ Wild Life 05/ Wishes 06/  Emerald Hills 07/ Surface of Syrius 08/ Affirmations 09/ Peace
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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RED Trio : RED Trio (Clean Feed, 2010)

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Rodrigo Pinheiro est pianiste, Hernani Faustino est contrebassiste, Gabriel Ferrandini est batteur-percussionniste. Voici le RED Trio.

Leur terrain de jeu est celui du ricochet, du fourmillant. Grappes de sons et de notes cherchant sortie et ne l’obtenant qu’après avoir longuement fouillé dans la vase sonique pourraient conclure certains esprits faciles. On se gardera de toute facilité ici et on plongera à bras le corps dans les dix-sept minutes de Quick Sand. Dix-sept minutes qui disent tout de cet éclairage du souterrain recherché par le trio. Ici, le flou n’est qu’illusion et les lamelles qu’ils effilochent font de la périphérie un centre grouillant, craquelé en permanence et argumentant la résonnance d’un crescendo à tiroirs.

Ainsi, l’impression d’étouffement qui semble parfois se dégager de cette musique est assez fausse pour peu que l’on fasse le choix de plusieurs écoutes. Car oui, la musique du RED Trio bouge et étend son chant sur plusieurs niveaux. Elle ruisselle, attend, contemple et amplifie un territoire sonique, qui, si déjà exploré par nombre d’improvisateur(rice)s, n’en délivre pas moins, ici, quelques essentiels émois.

RED Trio : RED Trio (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010. 
CD : 01/ Core 02/ Flat 03/ Coda, Static 04/ Quick Sand 05/ Timewise 06/ Burning Light
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Christian Munthe : 12 Songs (*For*Sake, 2010)

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On ne m'ôtera jamais de l'idée que la terre est plate. Plate comme une guitare, en quelque sorte. Comme celles de Derek Bailey, Eugene Chadbourne, Keith Rowe ou encore de Christian Munthe, qui autoproduit ces jours-ci 12 Songs.

Avec moins de cérébralité que Bailey, moins de folie que Chadbourne et moins d’électricité (même pas du tout) que Rowe, le Suédois concocte douze chansons qui n’en sont pas, en fait... Simplement parce que ces « chansons » sont douze improvisations qui ne tournent pas en rond, qui n’en reviennent jamais à un refrain. Sonore et mélodique ou a-mélodique mais toujours sonore, Munthe se débrouille assez bien pour faire naître des vocations. Il suffit d’écouter et de se rendre compte que l’expérimentation chante elle aussi. Et, subsidiairement, que la terre est plate.

Christian Munthe : 12 Songs (*For*Sake)
Edition : 2010.
CD-R : 01-12/ 12 Songs.
Pierre Cécile © son du grisli

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Diaz-Infante, Mota, Robair, Rodrigues : Our Faceless Empire (Pax Recordings, 2010)

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Deux émissaires portugais (Ernesto Rodrigues au violon et Manuel Mota à la guitare électrique) sur la Côte Ouest américaine – plus précisément à Oakland où les attendaient Gino Robair (« Energized Surfaces ») et Ernesto Diaz-Infante (guitare acoustique) – provoquèrent Our Faceless Empire.

Au départ : Gino Robair agit en discret dans les cordes : un théâtre miniature se met alors en place, dont les personnages se disputent et dont les choses qui composent le décor ont aussi leurs sons à dire. Tous peinent pourtant à clamer et, à la place, soupirent ou expirent. A-t-on même jamais entendu improvisateurs aussi discrets ? Les instruments sont caressés – de la main, de la bouche ou de l’archet – et les notes qui s’échappent se fondent en drones multiples, qui se balancent et s’évaporent. Pour conclure, les musiciens abandonnent toutes prévenances – vocabulaire télégraphique et râles endurants – mais il est trop tard : l’essentiel a été dit plus tôt, entièrement et dans les soupçons.

Diaz-Infante, Mota, Robair, Rodrigues : Our Faceless Empire (Pax Recordings)
Enregistrement : 2006. Edition : 2010.
CD : 01/ Nosso Rosto Empire 02/ Luftzucker 03/ Mi Conde, el odiosas 04/ O, Bursty Bruegel 05/ Intervalos de confianza 06/ Vida de lujo 07/ Emético Labilty 08/ Um Lilburn em Flovilla 09/ A Cartesian Blaspheme
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Harley Gaber : I Saw My Mother Ascending Mount Fuji (Innova, 2010)

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Il y a de ces idées qui vous viennent à l’écoute d’un disque pour la première fois… La première est parfois en lien avec son titre et alors, dès les premières notes, on pense entendre le début d’une histoire : ici, celle de la longue marche de la mère d’Harley Gaber.

Mais rapidement, on n’y pense plus : le violon multitracké, les flûtes (de Linda Cummisky et David Gilbert) et les bandes magnétiques, se mêlent dans une veine minimaliste (on pense d’abord à John Adams) qui impressionne par ses effets hallucinogènes. Le violon passe pour un koto électrique qui se faufile entre des fantômes : les vents sont porteurs ou contraires et jouent avec eux. Ensuite, apparaissent les premières neiges : les sons cristallins recouvrent le paysage de rocaille et l’air se fait plus pur avec pour effet de rendre la respiration plus difficile.

Mais le voyage reste toujours aussi déroutant. Pour cette pièce formidable, Harley Gaber a puisé dans ses archives, en a extrait deux de ses compositions pour les lier à jamais. C’est peut-être pourquoi l’auditeur a cette impression d’envergure. Comme le mentionne le dos du disque, I Saw My Mother Ascending Mount Fuji est une pièce datant de… « 1968-2009 ». Et c’est bien trente ans de travail que l’on peut y entendre, trente ans d'ascension.

Harley Gaber : I Saw My Mother Ascending Mount Fuji (Innova / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ I Saw My Mother Ascending Mount Fuji
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Masashi Harada : Breath, Gesture, Abstract Opera (Leo, 2010)

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Etrange disque que celui-ci qui semble refuser toute direction si ce n’est celle du torpillage constant. Longue marche encombrée de cratères et crevasses, Breath, Gesture, Abstract Opera navigue en folle intranquillité.

Ici, livrés à eux-mêmes, percussions (Masashi Harada), theremin (James Coleman) et violoncelle (Glynis Lomon) n’engendrent qu’un royaume aléatoire, sans paix ni interrogation. Ainsi, le theremin et sa naturelle étrangeté n’est pas plus vecteur d’inquiétude que le violoncelle, les percussions ou des voix qui, souvent, se chevauchent et s’interpénètrent. Juste un gouffre, entre délivrance-colère et gémissements-gesticulations. Sans centre, sans port d’ancrage, zappant d’une brûlure à l’autre, cette musique réinvente la glissade et s’y incruste durablement.

Masashi Harada : Breath, Gesture, Abstract Opera (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2003. Edition : 2010.
CD : 01/Prologue 02/ Part 1 Scene 1 03/ Part 1 Scene 2 04/ Part 1 Scene 3 05/ Part 1 Scene 4 06/ Part 2 Scene 1 07/ Part 2 Scene 2 08/ Part 2 Scene 3 09/ Part 2 Scene 4 10/ Epilogue
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Oneohtrix Point Never : Returnal (Editions Mego, 2010)

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Alias mystérieux de l’Américain Daniel Lopatin, Oneohtrix Point Never tire son étrange nom d’un jeu de mots sur la radio de Boston – où réside son auteur – Magic 106.7.

Adepte d’une ambient noise fuzz où les orages de KTL s’entrechoqueraient avec les souvenirs récoltés de video games eighties confrontés à l’Astral Social Club (Nil Admirari), le quatrième opus de OPN emprunte également des lignes de force davantage synthkraut – au sens moderne où les admirables Emeralds l’entendent (Describing Bodies). Héritier d’un Jean-Jacques Perrey aux commandes de très vintage Akai, Roland et Korg, puisant ses lignes de force dans une relecture contemporaine des classiques seventies qu’imaginerait Jóhann Jóhannsson quand il quitte sa trajectoire solo et rejoint Evil Madness et Apparat Organ Quartet (Stress Waves), Lopatin emprunte aussi, par des voies certes détournées, un décorum aux frontières sans limites.

Derrière un titre vraiment formidable, qui donne d’ailleurs son nom à l’album, les références s’empilent sans jamais se chevaucher, quelque part entre Boards of Canada et Tangerine Dream, chantées d’une étonnante voix manipulée électroniquement. Un disque recommandable pour tous ceux qui ont un jour apprécié la Kosmische Musik.

Oneohtrix Point Never : Returnal (Editions Mego)
Edition : 2010.
CD : 01/ Nil Admirari 02/ Describing Bodies 03/ Stress Waves 04/ Returnal 05/ Pelham Island Road 06/ Where Does Time Go 07/ Ouroboros 08/ Preyouandi
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Martin Küchen : The Lie & the Orphanage (Mathka, 2010)

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Ode à la lutte contre les mensonges de l'histoire et la désinformation passive (à lire dans le livret), The Lie & the Orphanage est avant tout un excellent disque que Martin Küchen enregistrait récemment : seul à l’alto, au baryton et au ténor.

Grave, une sirène prédit le message important, délivré toujours sous la pluie, que celle-ci soit faite de bruits de clefs, de souffles éconduits, de complexes battages sonores ou de plaintes nettes mais en perpétuel manque de volume. Ici, on surprend Küchen en cuisine (The Testimony of Marie Neumann), là en atelier consacré à des projets d’hydraulique miniature (Plausible Lies), ailleurs encore en jardin épais qu’il arrange à la cisaille au point de tomber bientôt sur la horde d’animaux terribles qui s’y cachait – chaque monstre émettant un chant particulier dans le seul espoir de vous soumettre.

Seul titre enregistré au ténor, Killing the Houses, Killing the Trees donne à entendre Küchen multiplier les pistes et donc les apparitions jusqu’à ce que le râle d’un moteur de plus en plus en peine fasse lentement vaciller cette pièce de conclusion. A bout de souffles, Martin Küchen peut être satisfait : parti de mensonges, il aura mis au jour d’accablantes preuves de vérité.

Martin Küchen : The Lie & the Orphanage (Mathka)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Named by an Unnamed Source 02/ The Testimony of Marie Neumann (for Alfred-Maurice De Zayas) 03/ Warszawa 04/ The Orphanage 05/ Plausible Lies 06/ Other Losses (for James Bacque) 07/ An Eye for an Eye / Congolese Women (for John Sack) 08/ Killing the Houses, Killing the Trees
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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