mercredi 27 septembre 2006
Daniel Levin: Some trees (HatOLOGY - 2006)
Déjà partenaire de musiciens tels que Joe McPhee, Rob Brown, Sabir Mateen ou William Parker, le jeune violoncelliste Daniel Levin – qui œuvre aussi bien en faveur des musiques classique, contemporaine et klezmer - donne pour la deuxième fois (après Don’t Go It Alone) sa vision personnelle du jazz.
Toujours en quartette, Levin se montre capable d’excellence, sur Zolowski – où il soigne ses élans sur un gimmick de contrebasse de Joe Morris – et Some Trees – composition allongée et lente, sur laquelle le violoncelle et la trompette de Nate Wooley rivalisent d’inventivité.
Au nombre des reprises : Out To Lunch de Dolphy, qu’It’s For You avait évoqué plus tôt (aidé par le vibraphone de Matt Moran), dans une interprétation exaltée virant à la valse dingue ; et celles, respectueuses, de Wickets de Steve Lacy et Morning Song d’Ornette Coleman. Enfin, deux titres moins convaincants : Wild Palms, d’essence ressassée, et Sitting On His Hands, déconstruction contemporaine précise mais monotone.
Voilà sans doute pourquoi Some Trees n’obtiendra que les encouragements, capable de convaincre 2 fois tout à fait, décevant 2 fois aussi, et convenable partout ailleurs. Mais à 32 ans, Daniel Levin a presque tout le temps de rectifier le tir. Poussé, en plus, par un jeu singulier.
CD: 01/ It’s For You 02/ Out To Lunch 03/ Some Trees 04/ Sitting On his Hands 05/ Zolowski 06/ Wild Palms 07/ Wickets 08/ Morning Song
Daniel Levin Quartet - Some Trees - 2006 - HatOLOGY. Distribution Harmonia Mundi.
mardi 26 septembre 2006
Boxhead Ensemble: Nocturnes (Atavistic - 2006)
Emmené par le guitariste et organiste Michael Krassner, Boxhead Ensemble signe avec Nocturnes son troisième album studio. Qui bâtit avec intelligence une musique électroacoustique prise dans les cordes.
Aux côtés de Fred Lonberg-Holm (contrebasse, harmonica), Jacob Kolar (piano préparé) et Frank Rosaly (batterie), Krassner décide d’un monde diaphane mais changeant – construit sur des arpèges de guitare répétés (Nocturne 3) ou profitant du décor déposé par des percussions de terre ou de bois (Nocturne 7).
Capable d’une minuscule pièce baroque (Nocturne 4), l’ensemble convainc encore davantage lorsque Krassner mêle aux pizzicatos de violoncelle quelques inserts électroniques – reverses sensés ou nappes lointaines et chuintantes (Nocturne 8) – ou décore toujours la même atmosphère d’une mélodie timide osée par l’orgue (Nocturne 10).
Ainsi, Nocturnes aura évoqué à tour de rôle Jenny Scheinman, Alexander Balanescu ou Fred Frith, tout en tissant un lien particulier avec une esthétique post-rock. Dont sa musique serait l’avatar studieux
CD: 01/ Nocturne 1 02/ Nocturne 5 03/ Nocturne 3 04/ Nocturne 8 05/ Nocturne 4 06/ Nocturne 7 08/ Nocturne 10
Boxhead Ensemble - Nocturnes - 2006 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.
vendredi 22 septembre 2006
Bridge 61: Journal (Atavistic - 2006)
Emmené par le saxophoniste Ken Vandermark, Bridge 61 - avec des bouts de Spaceways Inc (le bassiste Nate McBride) et du Vandermark 5 (le batteur Tim Daisy) dedans – poursuit les efforts de son leader, dans sa lutte à rendre un jazz surpuissant et efficace, sans jamais rien entamer de ses belles manières.
Jamais las, donc, Vandermark déploie pour réussir ses astuces coutumières : unisson des instruments à vent (saxophones face à la clarinette de Jason Stein), interventions motivantes de la contrebasse (imposant un swing sur Atlas ou un bop sur A=A), grandes plages de déconstructions quiètes (Dark Blue, Bright Red) ou non (Super Leegera).
Passé à la basse électrique, McBride démontre son intelligence à prendre les bonnes décisions : élément principal de la structure de Various Pire, sur lequel Vandermark répond aux instincts mélodiques de Stein par un free soutenu ; gardien d’un gimmick crachant sur Shatter (judicieusement dédié au guitariste Sonny Sharrock) ou seul référent palpable d’un morceau de soul inquiète (Nothing’s Open).
A l’écoute de Journal, comme cela était déjà arrivé avec Radiale, l’auditeur comprend à quoi aurait toujours dû ressembler le jazz rock. Au lieu de donner dans la guimauve exposée sous néons blafards, il aurait pu comme aujourd’hui mêler les influences de Roland Kirk et d’Hendrix avec intelligence. Encore eût-il fallu que les plus célèbres musiciens du genre aient eu, comme Ken Vandermark, un concept esthétique personnel à défendre.
CD: 01/ Various Pire (for This Heat) 02/ Super Leegera 03/ Atlas 04/ Nothing’s Open 05/ 29 Miles of Black Snow (for Jackson Pollock) 06/ A=A (for Antonio Tapies) 07/ Dark Blue, Bright Red 08/ Shatter (for Sonny Sharrock)
Bridge 61 - Journal - 2006 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.
mardi 19 septembre 2006
Anla Courtis: Tape Works (Pogus - 2006)
Passée par la guitare, Anla Courtis s’est ensuite spécialisée dans la manipulation de bandes en tous genres, pour servir au mieux sa musique expérimentale. Exposé d’enregistrements réalisés dans les années 1990, Tape Works donne un aperçu concluant de ses ambitions.
A force de nappes combinées, Courtis peint alors une ambient hostile où masses et tensions (Reducido a Hemorragia de Merluza), parasites et craquements (Asma de Tía de Alga), trouvent un réceptacle favorable où propager l’angoisse. Ailleurs, il dresse des compositions surréalistes où fluides (Jarabe de Llanura) et précipitations désordonnées (Invisible Clown Sonatra) investissent le moindre espace.
Auprès d’autres référents, Courtis expose enfin deux compositions proches d’une noisy pop racée – celle de My Bloody Valentine ou Fennesz, instituant quelques drones uniques maîtres de Studio for Wire Plugs et Encías de Viento – poussé par une machine implacable étouffant sous ses basses les aigus frondeurs.
De conception intelligente, Tape Works gagne à rapprocher les différentes manières qu’a Courtis d’aborder ses exigences, pour donner à entendre des formes changeantes de musique expérimentale. Plus ou moins préhensibles, et concrètement complémentaires.
CD: 01/ Asma de Tía de Alga (1994) 02/ Rastrillo-Termotanque (1995) 03/ Jarabe de Llanura (1996) 04/ Respiré un Cordero (1994) 05/ Reducido a Hemorragia de Merluzas (1995) 06/ Studio for Wire Plugs (1991) 07/ Invisible Clown Sonata (1998) 08/ Encías de Viento (1996)
Anla Courtis - Tape Works - 2006 - Pogus. Distribution Metamkine.
lundi 18 septembre 2006
Yoshio Machida: Naada (Amorfon - 2006)
Donnant d’habitude dans une electronica influencée par les travaux des minimalistes américains et de Satie, Yoshio Machida fait entendre sur Naada quelques improvisations sur steelpans, données l’année dernière en 3 endroits de Tokyo.
Parti sur les pas de Yann Tomita mais décidé à œuvrer davantage que lui en faveur de la mélodie, Machida précipite quelques notes sur des progressions instables, accueillant dissonances (Lotus Part 1) ou hésitations (Lotus Part 3), toutes portées au faîte de sa démarche intuitive.
Inspiré des Vexations de Satie, Texas Vino est une marche angoissée faisant office de liant indispensable avant l’arrivée de Bloom, sur lequel le musicien réenregistre à loisir les drones étranges rendus par ses instruments. En guise de conclusion, il lâche des paquets de 5 notes à intervalles changeants, sur le répétitif Lotus Solo.
Exploitant autrement ses fantômes (figures improvisées, sérielles ou parallèles), Machida convainc qui goûte aux digressions curieuses, et qui supporte le steel pan.
CD: 01/ Lotus Part 1 02/ Lotus Part 2 03/ Lotus Part 3 04/ Texas Vino 05/ Bloom 06/ Dew 07/ Lotus Solo
Yoshio Machida - Naada - 2006 - Amorfon.
dimanche 17 septembre 2006
John Tchicai: Good Night Songs (Boxholder - 2006)
Ancien compagnon de route de Coltrane ou Ayler, John Tchicai a depuis multiplié les collaborations diverses (ayant par exemple récemment joué aux côtés du français Rodolphe Burger), et parfois confidentielles (quelques disques enregistrés aux Iles Féroé auprès de musiciens locaux). Passé au saxophone ténor après avoir longtemps joué sur alto, Tchicai retourne avec Good Night Songs à ses amours récurrentes: le jazz exigeant. Auprès du guitariste Garrisson Fewell et du saxophoniste Charlie Kohlhase, il érige alors un double album en l’honneur d’une musique de la réflexion et de la mesure. Rappelant parfois le trio historique de Jimmy Giuffre, les trois hommes déposent un jazz atmosphérique agrémenté d’expérimentations légères (Undercurrent, The Queen Of Ra), confrontent le swing de la guitare et le free apaisé sorti du ténor (Start To Finish), ou distillent un peu de blues dans une ballade charmeuse (X-Ray Vision) ou dans une pièce plus déconstruite (Floating). A la clarinette basse, Tchicai propose contrepoint ou fuites soudaines en guise de réponses changeantes au jeu de Kohlhase (On fait la taille), avant que les deux musiciens déposent à l’unisson l’air de Lifanto del Indio. Rattrapé par ses vieux démons, il terminera quand même par un Consolation Cake qui convoque un free jazz expéditif et inaltérable, puisque l’essentiel est pour lui de convaincre de son adresse quelle que soit la manière employée. Et Good Night Songs de recueillir autant de preuves que de plages de la sagacité de John Tchicai et de ses partenaires. CD: 01/ Floating 02/ The Queen of Ra 03/ Thriftshopping 04/ Undercurrent 05/ Ramana Maharshi 06/ On Fait la Taille 07/ X-Ray Vision 08/ Start to Finish 09/ Lifanto del Indio 10/ Consolation Cake John Tchicai - Good Night Songs - 2006 - Boxholder Records. Chronique publiée par Jazz Hot. 
samedi 16 septembre 2006
Irene Schweizer: First Choice (Intakt Records - 2006)
D’une soirée spéciale organisée en 2005 au KKL de Lucerne (concert solo d’Irène Schweizer et diffusion, plus tôt, d’un film lui étant consacré), First Choice vient grossir les rangs des nombreux enregistrements de la pianiste. Capable d'étonner encore.
A l’image de First Choice – premier morceau, sur lequel Schweizer convoque Debussy, Satie, Morton Feldman et Jerry Roll Morton – la pianiste navigue tout au long du concert entre ses amours pour le jazz et le contemporain. Ainsi, elle évoque Monk sur Into The Hall Of Fame, ou Mal Waldron sur l’intense Ballad Of The Sad Café, avant de sortir de son piano préparé une ode expérimentale allégée par l’utilisation de cymbales et de jouets made in China (Scratching at the KKL).
Revenue de ses expériences, voici Schweitzer interprétant, sous tension, Oska T. de Monk, musicien dont l’influence se fait ressentir jusque sur Jungle Beats II, composition personnelle dédiée à Don Cherry. Elégante, Irène Schweizer aura ainsi bravé et remporté l’épreuve de la consécration.
CD: 01/ First Choice 02/ Into The Hall Of Fame 03/ The Ballad of The Sad Café 04/ Scratching at the KKL 05/ Oska T. 06/ Jungle Beats II
Irene Schweizer - First Choice - 2006 - Intakt Records. Distribution Orkhêstra International.
mercredi 13 septembre 2006
Frequency: Frequency (Thrill Jockey - 2006)
Récemment formé par quatre représentants de la jeune garde du jazz de Chicago, Frequency expose ses ambitions sur un disque autant fourni que sage, aussi évident que recherché.
Ainsi, Edward Wilkerson (clarinette basse), Nicole Mitchell (flûtes), Harrisson Bankhead (contrebasse et violoncelle) et Avreeayl Ra (percussions) entament leur exposé par deux morceaux plus qu’efficaces : jazz roulant et swing déposé sur un gimmick de contrebasse (Pitiful James), et bop servi par l’unisson des instruments à vent, bientôt tentés par une échappée free (Take Refuge).
Par la suite, le quartette rend des instants d’un calme à deux doigts du méditatif – impressions sages portées par le son du kalimba de Ra (Portrait of Light) ou la flûte de Mitchell (Serenity), improvisations évanescentes (Optimystic) n’interdisant pas le recours à quelques expérimentations (From The Other Side).
Au final, c’est cette couleur apaisante que prendra Frequency. Un brin de free (Satya) ou un funk croulant sous les dissonances (The Tortoise) pourront venir tester la véracité des intentions, sans réussir à l’emporter jamais devant le flegme affiché par le groupe. Qui s’en sera servi pour emplir encore davantage la densité de son jazz imperturbable.
CD: 01/ Pitiful James 02/ Take Refuge 03/ Satya 04/ Portrait of Light 05/ Fertility Dance 06/ From the Other Side 07/ The Tortoise 08/ Optimystic 09/ Serenity
Frequency - Frequency - 2006 - Thrill Jockey. Distribution Discograph.
mardi 12 septembre 2006
Wintsch, Weber, Wolfarth: WWW (Leo records - 2006)
Habitués des enregistrements du label Léo Records, le pianiste Michel Wintsch (sideman récurrent de Gerry Hemingway) et le batteur Christian Wolfarth (sideman récurrent de John Wolf Brennan) invitent le contrebassiste Christian Weber à improviser en leur compagnie.
Réfléchi, le trio fait preuve d’élégance et se montre judicieux : dans la mise en pratique d’une musique lente bien que martiale, presque naïve bien qu’instruite (American Fondue) ; dans le recours mesuré au piano préparé, mis bientôt de côté pour offrir toute la place à un cool jazz expérimental fait de grincements et de coups emportés d’archet (Jimmy Buzzard) ; dans le jazz soudain investi par Liquid Music, swing entêtant gonflé de dissonances.
Quand Wintsch prend le dessus, Weber et Wolfarth acceptent de suivre la voie d’un gimmick sûr (Buffalo Hat) ou enrobent de leurs trouvailles des arpèges fantasmant un Night In Tunisia sophistiqué (Mushrooms and Umbrella). Ailleurs, le trio peut donner dans la déstructuration, où il se perdra même (les digressions sans âme de Wintsch sur The Latter Half of a Century - seul bémol regrettable).
Sans paraître y toucher, WWW met en pratique une improvisation qui a su prendre du recul pour densifier son inspiration. Jusqu’à faire croire à un répertoire de compositions véritables, nettes et élaborées. Le comble du chic.
CD: 01/ Near Mint 02/ American Fondue 03/ The Latter Half of a Century 04/ Jimmy Buzzard 05/ Liquid Music 06/ Mushrooms and Umbrella 07/ Sweet Lodge 08/ Buffalo Hat 09/ But Where?
Wintsch, Weber, Wolfarth - WWW - 2006 - Leo records. Distribution Orkhêstra International.
lundi 11 septembre 2006
Dan Joseph: Archaea (Mutable Music - 2006
Avant de faire ses classes auprès de Pauline Oliveros ou Alvin Curran, le compositeur Dan Joseph était un punk comme un autre, batteur de surcroît, prédisant son no future du côté de Washington. Ajouter à ces enseignements un workshop avec Terry Riley, et voici Joseph endossant l’habit du musicien raffiné, adepte de musiques nouvelles et contemporaines, d’improvisation et d’électronica.
Rangé à tel point qu'il interroge maintenant ses capacités de compositeur à partir d’un simple hammer dulcimer, dont il joue au sein de son propre ensemble. Là, on trouve une clarinette et un clavecin, un violon et un violoncelle, enfin, quelques percussions. Sur Archaea, le groupe investit d’abord une composition enlevée et entêtante, qui dévoile des influences évidentes – Riley, Adams, Cage – avant de commander à tous instruments l’unisson étiré jusqu’au terme de Percussion and Strings.
Ronde passionnée, Archaea Quartet évoque ensuite le Kronos Quartet, quand la troisième et dernière composition donnée à entendre ici opte pour des arrangements moins grandiloquents. Alors, Lotus Quintet combine les répétitions des instruments à cordes frappées aux notes allongées de clarinette et de violon, et esquisse un univers proche de celui peint jadis par Abou Khalil et Balanescu sur Arabian Waltz.
Empruntant ici et là les ingrédients de sa musique, Dan Joseph obtient avec Archaea l’assentiment accordé par l’amateur poli. Seulement. Pour ne pas avoir œuvré davantage en faveur d’une musique très originale, tout en ayant eu la présence d’esprit de ne déranger personne.
CD: 01/ Percussion and Strings 02/ Archaea Quartet 03/ Lotus Quintet
Dan Joseph - Archaea - 2006 - Mutable Music.




