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Chris Villars: Morton Feldman says. Selected interviews and lectures 1964-1987 (Hyphen Press - 2006)

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Créateur gigantesque et Américain raffiné, Morton Feldman est le compositeur du XXeme siècle qui a sans doute le plus intensément appliqué la mesure à l'extrême limite. En musique, en tout cas. Concernant le verbe, Feldman l'utilisait pour mettre à mal certains clichés, faire avaler quelques couleuvres à une musique dite encore classique, étouffant sous la sclérose sans jamais rien soupçonner du mal qui la ronge. Rassemblés par Chris Villars, les interviews et lectures publiées ici donnent les preuves d'un tempérament singulier, capable de charges salvatrices autant que d'hommages appuyés - certes, davantage destinés aux peintres qu'aux musiciens.

Parmi les 21 entretiens, le compositeur revient bien sûr sur ses débuts auprès de John Cage, Christian Wolff et Earle Brown, et sur leur concept d'Indeterminate music. Il parle de la forme toute personnelle de ses premières notations - qu'il abandonnera peu à peu au profit de partitions respectant les conventions, de son habitude à penser en artiste mort pour mieux approcher l'objectivité, ou s'oppose aux manières de Stockhausen et Boulez, lorsque ceux-ci mettent leur musique en parallèle au domaine scientifique, pour le premier, aux textes de Mallarmé et Kafka, pour le second.

Le son est l'unique divinité que connaît Morton Feldman. A ce titre, il peut s'en prendre aux façons de faire de la musique écrite (il ne comprend pas que l'on puisse enseigner la composition, et n'est pas loin de dénigrer toute école, bien qu'il enseigne lui-même) ou à ses représentants les plus immédiats (déplorant le nombre restreint de compositeurs de musique "sérieuse" valables - Cage et lui-même, ou renvoyant à la musique populaire et au simple show-business les efforts de Steve Reich et de Philip Glass).

Feldman est plus tendre avec les peintres. C'est que la peinture le passionne, et qu'il semblerait que les artistes qu'il côtoyait à New-York dans les années 1950 lui ont tout simplement appris à voir. Rauschenberg, DeKooning, Mondrian ou Rothko se demandaient alors "When is a painting finished?". Restera au compositeur à intégrer ces notions de fini et de non-fini à sa propre musique, prête alors à accueillir et à utiliser l'imprévu. Et si Feldman aborde si souvent le sujet de la peinture américaine contemporaine, c'est qu'il peut avoir l'impression que la musique dépasse son interlocuteur. Lui a parfois du mal à cerner la pensée du créateur. Alors, dans la bouche de Feldman, beaucoup de "non" et de nombreux recadrages nécessaires. Plus concrète, la peinture est un échappatoire à l'incompréhension possible devant l'abstraction musicale.

Une soixantaine de photographies illustrent le livre. Feldman devant audience ou derrière un piano, en conférence public ou en compagnie privée (avec Terry Riley et Bunita Marcus, notamment). Pour aborder plus efficacement encore l'existence du compositeur, l'ouvrage donne aussi à lire la notice biographique de Sebastian Claren, et propose une bibliographie longue révélant l'absence d'un ouvrage exclusivement consacré à Morton Feldman, compositeur incontournable en manque de biographie. Voilà aussi pourquoi la lecture de Morton Feldman says peut faire figure d'expérience privilégiée. 

Chris Villars, Morton Feldman says. Selected interviews and lectures 1964-1987, Londres, 2006, Hyphen Press.



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