Le son du grisli

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Jacques Demierre: Black / WHite Memories (Insubordinations - 2006)

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Le pianiste Jacques Demierre a dû avoir une enfance heureuse, auprès de parents attentifs. De ceux qui ne vous destinent pas une grande paire de claques à la moindre égratignure faite sur le bois ou l’ivoire, en hurlant, le rouge aux joues, « P’tain, ç’pas vrai c’gosse, t’sais pas combien ça coûte un piano ? ». Ce genre de phrases en vogue dans le Nord de la France, pays entier nourri à l’huile, et où les enfants doivent, en lieu et place de piano, se contenter souvent d’une modeste mais plus facilement transportable flûte en plastique.

Demierre aurait eu tort de ne pas en profiter. Et comme, entre Lausanne et Constance, s’attaquer à un instrument noble est une manière acceptable de remettre en cause l’ordre établi, il n’a eu de cesse de multiplier ses agressions, frappant histoire d’estimer les limites des marteaux, ou projetant, dédaigneux, quelques notes aigues sans plus y penser que ça. Mais des parents, même en Suisse, restent des parents, et à force de tirer sur la corde, il se peut qu’on réveille un semblant d’autorité molle.

Grondant, le père va donc pour emprunter le grand escalier qui le mènera au salon, où l’enfant joue trop fort. Mais le temps qu’il lui faudra pour passer de l’étage au rez-de-chaussée, allongé encore par une prudence inquiète qu’on ne rencontre qu’en pays neutre, aura permis au musicien incompris de trouver refuge dans le ventre de son piano.

Là, curieux comme un amateur de truffes fientées entendant sa première chanson de Cali, le petit gratte les cordes ou les frotte, les fait sonner - faiblement, cette fois. En un mot, découvre l’abstraction qui, en art, découle souvent de l’opacité (quand quelques historiens étranges affirment le contraire). Les découvertes sont enivrantes, mais souvent interrompues par l’intrus qui n’a rien compris : le père, dans le salon, tempête et prend maintenant pour cible l’instrument.

Bien sûr, le calme fait suite à la scène violente. Resté à l’intérieur du piano, l’enfant ose à peine bouger, pétrifié par cette sentence paternelle, terrible et sans appel : "Le disque que j’avais prévu de t’offrir, tintin*... C'ui là, t'as qu'à le sortir en Mp3!" Véritable Ode, en fin de compte, à la réconciliation helvético-picarde.

CD: Jacques Demierre - Black / White Memories - 2006 - Insubordinations (téléchargement).

* Personnage de fiction belge, signifiant en Suisse – sans doute par jalousie – « certainement pas ! »

[Nota bene: cette chronique tient de la pure invention et n'informe en rien sur la véritable enfance de Jacques Demierre, excellent pianiste, une fois encore auteur d'une remarquable improvisation. Elle incitera plutôt le lecteur à aller voir par lui même, en lui conseillant d'aller télécharger cette pièce instrumentale.]



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