Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Parution : Jazz en 150 figures de Guillaume BelhommeParution : le son du grisli #2Sortir : Festival Baignade Interdite
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Thomas Buckner: Contexts (Mutable - 2005)

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En 1968, la rencontre du baryton Thomas Buckner avec l’Art Ensemble of Chicago a résolument changé son approche de la musique contemporaine. Initié à l’improvisation par Roscoe Mitchell, Buckner ne pourra plus se départir de l’expression libre, qu’il sert encore aujourd’hui sur Contexts.

Improvisant d’abord en solo, il installe une atmosphère inédite, assez étrange pour qu’on la suive jusqu’au bout, attentif au changement comme aux surprises (Alone). Paré des frusques du moine orthodoxe ou de l’ermite à l’écoute du chant de la terre, il raconte le vent des steppes, et, le nez au ciel, butte quelque fois sur des rocailles.

Aux côtés de David Darling, Buckner maîtrise un vibrato sur les boucles graves du violoncelle, qui rend une musique sérielle sur laquelle s’emporte la voix (With David Darling, Cello). Près de Borah Bergman, il inspecte ses tourments les plus enfouis, en sort quelques bribes internes bientôt transformées en lyrisme étincelant sur l’avancée chaotique du piano déconstruit (With Borah Bergman, Piano).

Seule composition de l’album, ILEX est interprétée en compagnie d’Earl Howard, aux programmations, et de Gustavo Aguilar, joueur de pipa (luth chinois). Lentement, Buckner se trouve confronté à une introspection envahissante, commandant à la voix de fuir devant les cordes vibrantes et les effets cristallins de l’électronique. Des nappes que l’on précipite avalent les quelques restes d’un contemporain égaré en souterrain. Puisque lumineux, retrouvé sans peine. Et célébrée comme il se doit, une musique contemporaine décoincée et originale.

CD: 01/ Alone 02/ With David Darling, Cello 03/ With Borah Bergman, Piano 04/ ILEX

Thomas Buckner - Contexts - 2005 - Mutable Music.

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Sonny Simmons: The Traveller (Jazzaway - 2005)

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Dans les années 1960, Albert Ayler, Ornette Coleman ou Don Cherry, avaient déjà confronté leurs inspirations ardentes à la froidure scandinave. En 2005, Sonny Simmons, autre représentant historique de la New Thing, tente à son tour l’expérience des contrastes géo-musicaux : The Traveller, premier volet d’un triptyque consacré à sa rencontre avec de jeunes musiciens norvégiens.

Pas tous issus du jazz, d’ailleurs. Pour servir au mieux des compositions signées Vidar Johansen, Simmons tenait à jouer en compagnie d’un quatuor à cordes. Chose faite : établissant des parallèles succincts avec la musique de John Adams (Humphrey) ou déclarant un penchant mal exploité pour la musique de film (Armada), violons et violoncelle trouvent une place de choix sur Spheres – assombrissant le propos musical de leurs interventions lointaines – ou Brainstorm – donnant dans l’unisson de phrases répétées.

S’il arrive que l’on retrouve Simmons noyé sous les cordes et un jeu de batterie trop appuyé (Armada), le saxophoniste gère, ailleurs, bien mieux sa présence. Sur Humphrey, par exemple, le grain de son alto toujours en danger, faisant son affaire d’une cadence en perdition comme des agrégats multipliés au piano par Mats Eilertsen. Sur Duet, qu’il a écrit, où il inspecte calmement la hauteur de ses notes, un peu à la manière de Steve Lacy.

Entre mise en abîme et passage de relais entre musiciens, Brainstorm se déploie au gré des répétitions acharnées, cherchant l’assurance parmi d’anciens mystères, noyé bientôt par le chaos irrémédiable d’un free jazz savant. Contraste saisissant, Sunset referme l’album au rythme lent de sa ballade suave et éthérée. Après un long voyage, Sonny Simmons sera revenu. Autant de façons que de preuves données. Posément, toujours, comme il est naturel.

CD: 01/ Humphrey 02/ Armada 03/ Spheres 04/ Duet 05/ Brainstorm 06/ Sunset 

Sonny Simmons - The Traveller - 2005 - Jazzaway. Import.

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Laurent Rochelle: Conversations à voix basse (Linoleum - 2005)

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Jouer d’une douzaine d’instruments aide sûrement à s’attaquer seul à l’enregistrement d’un album. Ainsi, Laurent Rochelle, musicien jamais inquiété à l’idée de déserter le cadre d’un instrument unique, posait en 2003 dix compositions en guise de Conversations à voix basse.

De ce que le re-recording permet à tout un chacun – soit, insuffler à un enregistrement l’intervention d’une infinité possible de Moi -, Rochelle a su ne pas abuser. Tissant quelques fonds répétitifs au son d’une clarinette basse rappelant Louis Sclavis ou le Portal de Burundi (Pink City, C’était janvier), commandant l’invasion de l’espace à quelques samples faits décorums (Samplétudes), le musicien attise ensuite le propos par des progressions raffinées de soprano ou de flûte bancale.

Les tentations free (Sur le fil) côtoient une valse que dépose un piano, bientôt avalé tout entier par la véhémence de quelques programmations (Diagonales). Les impacts de clefs d’un instrument à vent fantasment une cavalcade rangée sur Le cheval rouge, au thème bientôt étiré par Cold Water Buffalos, rodéo intense tissé d’entrelacs de clarinettes sur lesquels court un mélodica.

Moins convaincant lorsqu’il se laisse aller à des penchants tierseniens – mélodie sentimentaliste de Petits pas perdus, apte quand même à l’appogiature, et piano d’une naïveté roborative d’une Chanson pour l’hiver qui vient -, Rochelle s’en tire avec les honneurs lorsqu’il fait confiance à d’autres influences. Celle de Satie, par exemple, qui n’aurait sans doute pas renié l’amusante voix de fausset doublant comme elle peut le thème de Que ma joie se meure.

Encourageantes, au final, Conversations à voix basse. Apprendre à une écriture qui ne crache pas sur les mélodies à accepter une approche plus expérimentale de l’interprétation, à se contenter aussi d’un fond répété pour toute consistance propre à accueillir l’intelligence de quelques trouvailles fulgurantes. Le mélange réussi de choix que d’autres auront longtemps dit exclusifs, de peur sans doute d’avoir trop à faire.

CD: 01/ Pink City 02/ Diagonales 03/ Les petits pas perdus 04/ Sur le fil 05/ Samplitudes 06/ Le cheval rouge 07/ Cold Water Buffalos 08/ Chanson pour l’hiver qui vient 09/ C’était janvier 10/ Que ma joie se meure

Laurent Rochelle - Conversations à voix basse - 2005 - Linoleum. Distribution Les allumés du jazz.

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Roland Dahinden, Hildegard Kleeb, Dimitris Polisoidis : Anthony Braxton (+ Duke Ellington) Concept Of Freedom (hatOLOGY - 2005)

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Depuis sa formation en 1992, le trio constitué du tromboniste Roland Dahinden, d’Hildegard Kleeb (piano) et de Dimitris Polisoidis (violon), s’oblige à investir tout autant la musique contemporaine que le champ musical improvisé. Ayant plusieurs fois joué aux côtés d’Anthony Braxton, le trio se laisse aujourd’hui aller à ressentir librement le « Concept Of Freedom » du maître, auquel fait écho celui institué plus tôt par Duke Ellington.

Pour ce faire, un invité de passage, Robert Höldrich, chargé de programmations électroniques. Dès l’ouverture, il pose quelques rebonds artificiels sur les interventions ramassées du piano et du violon. Très vite, le contemporain investit le domaine du jazz, et, comme pour amortir le choc, les musiciens décident de s’entendre sur un mouvement lent.

Intelligemment distribués, les duos se succèdent. Le grincement discret du violon vient perturber la précision des notes de piano, qui s’entendent plus facilement avec le phrasé coulant du trombone. Et puis, la discorde, lorsque s’impose un fond sonore programmé, ruche agonisante dans laquelle, frénétiques, les legatos de Kleeb finissent par se rompre. Longues et sombres, les interventions de Dahinden trouvent un certain apaisement, avant d’être renvoyées à leurs harmoniques par un Robert Höldrich n’en pouvant plus de stratagèmes.

Le violon se verra destiner les siens propres, multiplié à souhait et affublé d’une réverbération proche de celle, caractéristique, d’Alexander Balanescu. Une fois l’espace rendu aux vents synthétiques, le piano osera une mélodie d’un lyrisme démuni, planté là sûrement pour tirer des larmes. L’usage de John Cage trouve ici un expédient de choix, et clôt joliment la parenthèse.

Terminée dans les brumes, la liberté faite concept, hantée par la présence des maîtres Braxton et Ellington, aura suivi un parcours changeant, et su tirer parti d’expériences menées en terres étrangères : d’électronique bruitiste et de musique contemporaine. L’ensemble oscille au gré des couleurs mises en place ; la liberté trouvée partout.

CD: Comp. No.257 (+ 30, 31, 46, 69, 90 & 136), by Anthony Braxton. Freedom No. 1, 4 & 6 from the Sacred Concert No.2, by Duke Ellington.
 
Roland Dahinden - Anthony Braxton (+ Duke Ellington) Concept Of Freedom - 2005 - HatOLOGY. Distribution Harmonia Mundi.

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Stan Tracey, Evan Parker: Crevulations (Psi - 2005)

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Enregistré en 2004 au Festival d’Appleby (Angleterre), Crevulations revient sur la rencontre attendue d’Evan Parker, personnage incontournable de la musique improvisée européenne, avec Stan Tracey, figure tutélaire du jazz britannique.

Pianiste résident du Ronnie Scott’s Club de Londres dans les années 1960, Tracey a eu l’occasion d’apprendre le jazz comme on le faisait alors. Soit, de mille manières différentes malgré les origines semblables, aux côtés de Ben Webster, Stan Getz, Sonny Rollins ou Roland Kirk. Toujours à l’affût, c’est aux côtés d’un maître de la discipline qu’il investit aujourd’hui le champ improvisé.

Apaisant, Bendalingo’s Dream inaugure le contraste fait compromis convaincant. Sur la réverbération des accords de piano, Parker ose quelques mélodies intuitives, thèmes possibles à travailler, avant d’opter pour les silences. Sensiblement, se met en place un discours contemporain gonflé par endroits par les excès nuancés du saxophoniste.

Qu’il impose la rythmique ou laisse courir ses legatos inspirés, Tracey ne perd jamais de vue ce qui l’anime vraiment : revêtir l’habit d’accompagnateur. Capable pourtant de multiplier les accroches mélodiques avec finesse (Crevulation), c’est sans cacher sa préférence qu’il offre au saxophone arabisant le décors de sable adéquat sur The Streatham Walk, ou répète inlassablement les quelques accords qu’il décortique afin d’élargir l’éventail des possibilités de Parker (Babazuf).

Issu du rapport stimulant d’expériences différentes de l’improvisation en musique, Crevulations est un disque d’une singularité rare dans sa catégorie. Assez intelligent pour expliquer autrement et le jazz et l’improvisation libre.

CD: 01/ Bendalingo’s Dream 02/ Crevulations 03/ The Streatham Walk 04/ Babazuf

Stan Tracey, Evan Parker - Crevulations - 2005 - Psi. Distribution Orkhêstra International.

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Grydeland, Kluften, Lovens: These Six (Sofa - 2003)

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Avant d’entreprendre l’exploration d’un monde de cordes exclusives aux côtés de Yumiko Tanaka, Ivar Grydeland avait testé ses façons improvisées en compagnie de son compatriote Tonny Kluften, contrebassiste, et de l’excellent batteur allemand Paul Lovens. These Six, ou six improvisations sereines, presque camouflées.

Un Livre d’aigus est ouvert : coulants, les coups portés aux cymbales par Lovens accréditent les stridences de la guitare de Grydeland (01) ; ailleurs, les grincements divers se laissent gagner par la torpeur de musiciens fiévreux (05, 06). Supportant à elle seule toute la résistance, la contrebasse de Kluften opte pour des glissandos amenés à calmer les accents prononcés du banjo de Grydeland (02).

Révélé somme d’intersections de phrases envolées - assez intelligentes pour ne pas faire de l’autonomie des musiciens un prétexte aux propositions renfermées -, le jeu du trio (04). Jusqu’à obtenir plus de 14 minutes de félicité sur 03, où se bousculent échantillonnages rythmiques, répétitions efficaces et mouvements à peine audibles.

Porteuse du projet, la guitare éloignée du micro d’ambiance rappelle les exercices de Derek Bailey institués en leur temps en compagnie du percussionniste Cyro Baptista. Formant une section arythmique modèle d’inventivité, Lovens et Kluften comblent le reste d’une qualité différente. Autant dire encore la grâce de l’ensemble.

CD: 01/ 01 02/ 02 03/ 03 04/ 04 05/ 05 06/ 06

Ivar Grydeland, Tonny Kluften, Paul Lovens - These Six - 2003 - Sofa.

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Momentum : Rising Fall (Leo, 2005)

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Quartette à géométrie variable, toujours emmené par la paire John Wolf Brennan / Gene Coleman, Momentum défend, sur Rising Fall, une musique improvisée qui se passe du soutien, jusque là indéfectible, du batteur Christian Wolfarth. Sur ce quatrième enregistrement, les intentions semblent les mêmes qu'auparavant, bousculées toutefois par une formule faisant la part belle aux vents. Partenaires choisis pour l'occasion : Thomas K. J. Mejer aux saxophones ; Marc Unternährer au tuba.

Alternant dynamiques libres à l'excès et progressions impalpables, le piano de Brennan ne cesse de jouer des contraires. Accompagnement syncopé (Steam) ou propositions déliquescentes jusqu'à l'abstraction (Boat Sinking), faisant référence à quelques classiques contemporains dans sa forme (It Will End In Tears) ou ses façons (Boat Rising), il décide souvent à lui seul du décorum à habiter. A la recherche d'une installation aussi fulgurante qu'efficace, Coleman multiplie les dispositions : chaotique (Give It Back To Me), ludique (Darkroom, You Are My Dear), ou en proie au doute (Soliciting).

Souvent amené à dialoguer presque exclusivement avec la clarinette, le tuba d'Unternährer sait aussi sauver les quelques accents romantiques conventionnels de Brennan en focalisant toute attention non participante sur un bourdon envoûtant (Spot The L), ou devenir unique élément rythmique afin de contenir l'énergie exacerbée de ses partenaires (Give It Back To Me). Tirant son épingle du jeu par le ton qu'il emploie, Mejer, quant à lui, se montre surtout convaincant au sopranino : emmenant Hands On de ses phrases répétitives, il est capable de se laisser aller pour accéder, bienheureux, aux échappatoires trouvées à quatre, empruntées bientôt en guise de conclusion (Betty's Blue Star Lounge).

Après avoir investi justement le champ improvisé sans renfort de batterie, Momentum dresse une oeuvre forcément plus expérimentale, certainement plus obscure. Appréhendable pourtant, pour convaincre d'une manière différente.

Momentum : Rising Fall (Leo / Orkhêstra International)
Edition : 2005.
CD : 01/ Steam 02/ Boat Rising 03/ Give It Back To Me 04/ Hands On 05/ It Will Ens In Tears 06/ Darkroom 07/ Boat Sinking 08/ Dionysos, Musing 09/ Wicked Park 10/ Spot The L 11/ Soliciting 12/ You Can't Have Everything 13/ You Are My Dear 14/ Betty's Blue Star Lounge
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Derek Bailey: Carpal Tunnel (Tzadik - 2005)

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La pratique acharnée de l’improvisation peut avoir des conséquences concrètes au point de frôler le terre-à-terre. Le syndrome du canal carpien, par exemple, pour le guitariste Derek Bailey. Forte douleur ressentie au niveau du poignet, elle provient de la répétition de mouvements semblables, et, pour disparaître, nécessite rééducation.

Puisqu’il est, pendant le traitement, vivement conseillé d’économiser les mouvements de flexion, Bailey aura dû attendre la fin de la rééducation pour reprendre ses travaux de guitare. Et l’idée de lui venir d’en fabriquer un album concept, qu’inaugureraient des précisions récitées sur fond d’improvisation forcément prudente, comblant parfois même les silences obligatoires (Explanations and Thanks).

Carpal Tunnel prend ensuite la forme d’un relevé pratique des progrès effectués. Se pose alors la question du document, autant que de l’enregistrement. Dès After 3 Weeks, Bailey aborde l’improvisation comme il a l’habitude de le faire tout en gérant un réapprentissage mécanique. A la fois moins lourd de sens et chargé d’un pathos permettant l’optimisme, le morceau gagne en diversité, testant sans cesse les gestes d’avant premier symptôme - coups rêches, accords et glissandos.

Retrouvant peu à peu de son énergie perdue, le guitariste profite du mieux de son état et, rassuré, peut se permettre de jouer ensuite avec les volumes (After 5 Weeks) ou les harmoniques (After 7 Weeks). Presque comme si de rien n’était, Bailey renoue avec l’expérimentation sonore (After 9 Weeks).

Le suivi médical se termine après 12 semaines, le patient enchaînant les accords avec plus d’assurance, multipliant les déviations et s’amusant du bonheur retrouvé à grands coups de larsens expéditifs. Le plus dur, enfin fait, se trouve enregistré, et consigné dans un album solo où l’intérêt revêt différents habits. Où l’on prouve aussi que l’émotion peut être gage de qualité.

CD: 01/ Explanations And Thanks 02/ After 3 Weeks 03/ After 5 Weeks 04/ After 7 Weeks 05/ After 9 Weeks 06/ After 12 Weeks

Derek Bailey - Carpal Tunnel - 2005 - Tzadik. Distribution Orkhêstra International.

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Tim Steiner: Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto (Sonic Arts Network - 2005)

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Tombé un jour sur un vieux manifeste consacré aux façons de fabriquer au mieux une émission radiophonique, Tim Steiner ne s’en est jamais remis. Historien reconnu du domaine, il s’amuse de temps à autre à imaginer, selon les règles du manifeste en question, quelques compilations sophistiquées de thèmes rares ou décalés - oubliés ou écrits pour l’occasion.

Dernière émanation en date des aspirations créatrices de Steiner, Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto est une compilation fouillée, décalée ou surprenante. Là, se mêlent savamment les élucubrations polyglottes de Ben (Some Ideas For Fluxus) et le fox-trot fait exemple de The Beau Hunks (Smile When The Raindrop Falls), un échantillon de rires mis en boîtes au début du 20ème siècle par la firme Parlophone et une rengaine d’Henry Champion tout droit sortie de la Plouc Amérique de Steinbeck (A Little Bit Of Cucumber).

Une fois échappé des parenthèses amusantes, Tim Steiner fait œuvres de quelques expérimentations minimales : collages personnels de voix de poètes choisis (Marinetti, Apollinaire, Artaud) et d'artistes (Schwitters, Duchamp) sur The Pretentious MysteryVoice, ou déconstruction / reconstruction d’un accompagnement de guitare rendu sur différents tons (The Inkspot).

Accueillant deux enregistrements d’Otomo Yoshihide aussi différents qu’inventifs (bidouillages électroniques violents sur 0A-21, swing gonflé à la variété sur Playgirl), la compilation s’amuse des différentes manières d’établir des contrastes. A l’intérieur même des morceaux, lorsque Manuel Rocha Iturbide fredonne mollement par-dessus un disque jouant Chofer Indú, ou quand The Duel Pan propose Nocturne en Si mineur de Chopin, à gauche, et une programmation aliénante de parasites électroniques, à droite (Nocturne in B Minor / Le Corpsbis).

Contraste encore, le phrasé ravissant des Mils Brothers (Caravan) côtoie les chorales d’enfants d’une autre époque - qu’elles entament un air de bienvenue (Welkommen) ou rendent un hommage appris par cœur au camarade Staline (Song About Stalin). Soit, un bouillon de culture surréaliste, activiste et un rien élitiste, Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto est un loisir tout aussi récréatif que savamment conceptualisé.

CD: 01/ TIM STEINER “JINGLE — OPENING” 02/ THE CHILDREN’S CHOIR OF SKRANEVATNET SKOLEKOR “VELKOMMEN” 03/ OTOMO YOSHIHIDE “PLAYGIRL” 04/ TIM STEINER “JINGLE — PORTUGUESE LADY” 05/ HUGH LE CAINE “THE SACKBUT BLUES” 06/ TIM STEINER “THE MYSTERY SOUND” 07/ THE MILLS BROTHERS “CARAVAN” 08/ BEN VAUTIER “SOME IDEAS FOR FLUXUS” 09/ UNKNOWN “THE PARLOPHONE LAUGHING RECORD” 10/ TIM STEINER “JINGLE — BLACK BEAUTY” 11/ THE BEAU HUNKS “SMILE WHEN THE RAINDROPS FALL” 12/ TIM STEINER “THE PRETENTIOUS MYSTERY VOICE” 13/ HALIM EL-DAHB “VENICE” 14/ FREDERIC CHOPIN // HENRI CHOPIN “NOCTURNE IN B MINOR // LE CORPSBIS’’ 15/ TIM STEINER “JINGLE — ENGLISH LADY” 16/ FRIEDRICH JURGENSON “EINSPIELUNG” 17/ EDWARD KEAN “IT’S HOWDY DOODY TIME” 18/ NAM JUNE PAIK “ETUDE FOR PIANOFORTE” 19/ TIM STEINER “THE INKSPOT” 20/ SOL HOOPII “KOHALA MARCH” 21/ LEON THEREMIN “POLYPHONIC AETHERPHON” 22/ OTOMO YOSHIHIDE “OA-21” 23/ TIM STEINER “JINGLE — TWO PAIRS OF EARS” 24/ HARRY CHAMPION “A LITTLE BIT OF CUCUMBER” 25/ LOUIS AND BEBE BARRON “NOTHING LIKE THIS CLAW FOUND IN NATURE” 26/ TIM STEINER “JINGLE — MONITVERDI DRIVETIME” 27/ MOSES ASCHSOURCE “ANIMAL IMITATIONS FROM THE NAKED PREY SOUNDTRACK” 28/ SCHWIMMER, CAINE AND FELDMAN “THE BOOKSTORE” 29/ PHILIP CORNER “LUCINDA’S PASTIME PT.3” 30/ CHILDREN'S ENSEMBLE OF THE MOSCOW UNION OF DRIVERS “SONG ABOUT STALIN” 31/ RICHARD NONAS “WHAT DO YOU KNOW” 32/ CHARLES BOGART “THE MYSTERY FROG” 33/ MANUEL ROCHA ITURBIDE “CHOFER INDÚ” 34/ GLENN MILLER // TIM STEINER “MY MELANCHOLY BABY // CRYING BABY” 35/ THE RHYTHM RATS VOCAL GROUP “BRING ME SUNSHINE”

Tim Steiner - Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto - 2005 - Sonic Arts Network. Import.

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Albert Ayler : Bells / Prophecy (ESP, 2005)

albert ayler bells prophecy

Réunis aujourd’hui sur un seul et même disque, les deux enregistrements de concerts qu’Albert Ayler concéda au label ESP dans les années 1960 reviennent sur la manière – en trio ou en quintet – qu’avait de mener la danse la figure emblématique du free jazz. Près d’un an d’intervalle, entre Prophecy et Bells.

1964, pour le premier. En compagnie de Sunny Murray et de Gary Peacock, Ayler répète des thèmes, qu’il fait ensuite fondre pour mieux les déformer (Spirits). Passant d’aigus arrachés en vol aux rauques qu’il impose, il oscille sans cesse d’un fortissimo non négociable à une discrétion programmée (Wizard), distribuant toujours autrement un vibrato fait signature. Sur Prophecy figurent deux versions de Ghosts, morceau étendard dans lequel le compositeur voyait un refrain, populaire et personnel, écrit expressément pour subir toutes les perversions. Débordants d’allégresse avant que le trio décide d’aller explorer les caves, Ghosts, first variation profite des élans indomptables de Murray, quand Ghosts, second variation se range du côté de Peacock, dont les impulsions et les résistances règlent rapidement leur compte aux tensions.

1965, cette fois. Devant l’assistance du Town Hall, Albert Ayler mène Bells, longue pièce faites de mouvements changeant au gré des velléités d’un quintet prédisposé à en découdre. Se passant le relais, les musiciens brossent à contresens les refrains entendus. Sur le battement incisif de Murray, on assène un chaos magistral avant d’imposer à l’unisson des rengaines expiatrices. Si la contrebasse de Lewis Worrell souffre de la comparaison avec celle de Peacock, on trouve un réconfort dans le phrasé de Donald Ayler. En parallèle à l’alto de Charles Tyler, ou en évolution indépendante, les figures libres du trompettiste surprennent et rassurent tout à la fois. Une ballade suintant l’angoisse – qui a, plus tôt, étouffé un jazz folk martial – se fait soudain torrent. Et Ayler de partir, comme souvent, à la recherche de la source, qui apaisera les découvreurs exténués.

Albert Ayler : Bells / Prophecy (ESP-Disk / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1965-1966. Réédition : 2005.
CD : 01/ Spirits 02/ Wizard 03/ Ghosts, first variation 04/ Prophecy 05/ Ghosts, second variation 06/ Bells
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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